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1 3
i/. I
HISTOIRE
FLORENCE
OUTRAGES DU MÊME AUTEUR
MrêoM Savonarole, ta Ti«, tM prédioatioM, t«t éeriU. OuTrage couronné pa
TAcadéniie française. 3* édition. 1 vol. in-12 (Hachette).
D«ax «as ûm rérotailon en Italia. 1848-1849. 1 vol. in-12 (Hachette).
AtiaflOM Blareal, privAt dat marahandi, S* édition, dans la collection municipale di
l'Histoire de Paris. 1 vol. ia-4.
Mlttolra da la UttéraUira iUUaniia, dapnla tas orlfiaas Josqa*i nos Jours. 2« ^'dition
1 voUin-li (Delagrave).
Las marlafaa aspafaala sooa la rèfiia d'Baari HT ai U réf anea da Maria di
Médiela. Ouvrage couronné par TAcadémie française. 2 vol. in-8 (Didier).
L'Aflisa ai l'État an rraDoa, sans la régna dVanri HT at la récanea da Blarta A
Médiois, Ouvrage couronné par l'Académie française, t vol. in-8 (Pedone-Lauriel).
La démoaratla an Franea an mafan iga. Ouvrage couronné par l'Acadéroip d^
sciences morales et politiques. S* édition, i vol. in-l2 (Didier).
Étada Idatori^na aar Sally, couronné par l'Académie française.
iflMIS LOS A L'ACAlfni B8 SCntlGU lOllllS Kt NLITIIDBS
KT lasCais D&m sii conrrts aimos
La aamtaaaa Mathilda da Taaeaaa at la ■aint-Siéfa (1865).
im prooèa eriminal aana la régna d'Maarl vr (1867).
La dna da Laraaa at U oanr d'Iapagna sana la régna da PhiUppa m (1870).
Mdmalra aHtiqna aar Tantaur at la eaaapoalUon daa Œconomiaa Royalaa (1871 ),
Typographie Lahure, ruo de Fleuras, 9, j Pari-i.
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HISTOIRE
FLORENCE
PAR
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F^T<PE R R E N
TOME PREMIER
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET C'
79, BOOLIVARD lAINT-CKIIIIAtll, 79
1877
Droits de profuri^té et àê traduction ré^rrrA*.
AVAiNT-PROPOS
Yingt ans et plus se sont écoulés depuis le jour où la pen-
sée m'est venue de consacrer mes loisirs au présent ouvrage.
Le succès de Jérôme Savonarole, premier-né de mes veilles
historiques, m'en avait suggéré le dessein. Sur cet attrayant,
mais difiicilc sujet, je ne voyais en Italie que d'anciens au-
teurs, dont ne saurait se contenter la critique moderne, et en
France, si Ton excepte un court abrégé, que le capricieux
récit de quelques saisissants épisodes. Pourtant, où trouver
ailleurs plus de passion et d'activité chez les hommes, plus
de mouvement et de variété dans les choses, plus de hasards
surprenants et de péripéties tragiques, plus de guerres san-
glantes et de pacifiques rivalités, plus de travail et de richesse
dans Tindustrie et le commerce, plus de splendeur et d'éclat
dans les lettres et les arts, enfm plus de profitables leçons
pour la conduite des modernes démocraties? Le monde allant
à la démocratie, disait un jour M. Thiers, l'histoire de Flo-
rence doit être étudiée plus qu'aucune autre, parce qu'il n'en
est pas de plus démocratique dans les temps anciens et dans
les temps modernes*.
A un point de vue plus général, Florence n'est-elle pas, après
Athènes et avant Paris, une des trois villes qui marquent le
mieux, dans les voies de la civilisation, les grandes étapes de
l'humanité'? Les destinées de Rome sont particulières, ori-
* M. Giao Capponi, le plus récent historien de Florence, rapporte ce pmpos,
que bien d'aulrcs ont entendu comme lui. (Yoy. Storia délia Repubblica di Fi'
lrnu€, ATei tissement, p. 6, Flor., 1875, 2 vol. io-S*.)
^ ' Ce rapprocliement s'impose en quelque sorte à l'esprit. Le il août 1876,
>^ BIST. DB FLORBRCE. — 111. a
II AVANT-PROPOS.
ginales par l'égoïsme féroce et la conquête à outrance, mais
imitatrices et subordonnées dans tout ce qui n'est pas la
guerre et la domination. A la rigueur, on concevrait sans
Rome les développements du génie humain ; les concevrait-
on sans Athènes, sans Florence, sans Paris? Cet épanouisse-
ment radieux de la pensée et du goût, dont Paris donne encore
aujourd'hui le frappant spectacle, on ne Pavait vu, auparavant,
que deux l'ois en ce monde. Deux fois une poignée d^hommes
l'avaient rempli du bruit de leur renommée, harmonieux jus-
que dans la discorde et le tumulte, humains jusque dans l'ef-
fusion du sang, si ardents au travail qu*ils en répandaient
partout les produits, si riches qu'ils éclipsaient les souverains
sur leurs trônes, si heureusement doués du sens esthétique,
qu'ils portèrent les belles-lettres et les beaux-arts au plus
rare degré de hauteur et de perfection. D'un génie universel,
comme Paris, Athènes et Florence personnifient en outre
comme lui, plus et mieux qu'aucune autre ville, le génie par-
ticulier de leur nation. Quoi de plus grec qu'Athènes, de plus
français que Paris, de plus italien que Florence? Milan et Ve-
nise appartiennent à peine à la péninsule italique ; Naples est
tour à tour grecque, normande, angevine, rarement elle-
même ; Rome disparaît devant le pape, qui en fait une ville
cosmopolite et l'absorbe, alors même qu'il en est éloigné.
Seule en Italie, Florence sait se transformer sans cesser d'être
fidèle à ses plus anciennes origines. Si l'on veut trouver et
marquer les caractères permanents de la race, c'est tienière
ses sombres murailles, c'est sur les délicieuses montagnes dont
elles sont entourées, qu'il faut les chercher et les étudier.
Pourquoi donc Florence, comme Gênes et Venise, n'a-t-elle
pas, jusqu'à ce jour, trouvé un historien dans notre langue?
C'est ce qu'explique sans doute en partie la complexité d'une
histoire qui se répand dans toute l'Italie, au lieu de s'enfermer
dans des lagunes ou sur une étroite bande de terrain entre les
M. Waildiiigton, ministre de l'Instruction publique et des Bcaux-ArU!, pronon-
çait, à la Chambre des députés, les paroles >uivanto$ : <( Vous connaissiez le tem-
pérament de la France. Elle veut la République ; mais soyez sûrs que ce n'est
pas à Sparte qu'eUe vent chercher ses modèles, c'est à Athènes et à Florence »
AVANT-PROPOS. lu
Alpes et la mer ; mais c'est surtout qu'un maître incompa-
rable avait pris de bonne heure possession de ce sujet. Pa-
tiemment, pièce à pièce, par intermédiaires ou de sa personne
dans ses voyages, M. Thiers amassait, pour le traiter, de nom-
breux matériaux. On ne l'ignorait point. Dès l'année 1838,
H. Villemain parlait^ non sans éloquence, « de l'homme d'État
« célèbre qui, dans sa carrière récemment interrompue, avait
«. montré tant de vigueur et de facilité d'esprit, et qui, mainte-
« nant retiré sur les bords du lac de Côme, se reposait du mi-
« nistère et de la tribune en écrivant Thistoire de Florence^ »
En 1855, toutefois, malgré les loisirs trop prolongés que
les huit années du cabinet présidé par M. Guizot et les quatre
premières années du second empire avaient faits à M. Thiers,
rien n'avait paru, rien n'était même annoncé de cet ouvrage
si impatiemment attendu. Les familiers de 1 hôtel Saint-
Georges ne savaient seulement pas si l'historien de notre
grande Révolution poursuivait son dessein d'exposer celles de
Florence, ou s'il y avait renoncé. J'allai droit à lui, sur le
bienveillant conseil de M. Mignet. U me reçut sous les om-
brages de son jardin ; là, au cours d'une brillante causerie,
que prolongea son affabilité connue, et dont le souvenir reste
à jamais gravé dans ma mémoire : — Je ne sais, me dit-il, si je
mettrai la main à cette tâche ; mais vous êtes jeune, attendez.
J'attendis, comme il m'y invitait ; ou, pour mieux dire, es-
pérant qu*un nouveau chei'-d' œuvre me dédommagerait am-
plement de mon sacrifice, je laissai de côté l'Italie et me tour-
nai vers la France. J'y étudiai successivement les agitations
démocratiques au temps d'Etienne Marcel et au temps de
Charles Yl, puis les négociations diplomatiques et les rap^
ports de l'Église avec l'État sous le règne d'Henri IV et la
régence de ftlarie de Médicis. Les six volumes que je pu-^
bliai sur ces périodes et ces questions diverses occupèrent
ma vie jusqu'aux deux fatales années de la guerre et de la
Commune. Avant même que l'effroyable orage fût dissipe, le
* Journal dcis SaoaniSr septembre 183S, p. 535, 53G. Article sur l'ouvrage
de 11. Uel^luze, intitulé * Florence et êee viciê$Uude$, 2 vol. in-8*.
!▼ AVANT-PROPOS.
prévoyant prophète de nos désastres se voyait chargé de les
réparer. Vingt-huit départements témoignaient, à cet égard,
du vœu public, que ne pouvait méconnaître l'Assemblée na-
tionale. Signataire d'un traité douloureux, mais inévitable,
vainqueur de factieux insensés qui sous nos pas rouvraient
Tabîme , M. Thiers dirigeait notre barque désemparée à tra-
vers mille écueils dont un ennemi implacable et ses aveugles
auxiliaires avaient hérissé notre route. La tâche était ardue ;
elle semblait devoir être longue. Pouvais-je prévoir qu'au len-
demain des plus grands périls et sous la menace de tant d'au-
tres il se trouverait une majorité parlementaire pour provo-
quer la retraite de l'habile pilote qui, en obtenant l'évacuation
de notre territoire, venait si heureusement de nous rappro-
cher du port ?
La journée du 24 mai 1873, en rendant à M. Thiers la li-
berté de ses chères éludes, fit tomber un moment la plume
de mes mains. Bientôt pourtant, je réfléchis qu'après une si
laboricuï^e campagne, c'est de repos qu'il devait avoir besoin.
D'ailleurs, pour être descendu du pouvoir, il ne se désintéres-
sait pas des affaires publiques. Ses devoirs de député l'y rat-
tachaient, ainsi que la confiance d'un grand parti qui le
reconnaissait pour son chef. Le temps dérobé à la politique,
il le consacrait, disait-on, à l'examen des grands problèmes
de la philosophie, que les hommes agitent sans les pouvoir
résoudre, et dont les obscurités attirent, en l'irritant, son es-
prit lumineux. J'ai donc cru que je pouvais poursuivre mes
recherches entreprises, et de nouveau me consacrer tout entier,
comme je le faisais depuis deux ans, à l'histoire de Florence.
C'est ainsi qu'après six années d un labeur sans rehkhe je
puis soumettre au public trois volumes, qui conduisent le lec-
teur jusqu'à l'année 1315, où mouru l'empereur Henri Vil
de Luxembourg.
Cette période, malgré son étendue, n'occupe que peu de
place dans les plus longs écrits*. Des origines on savait peu
' Sur près de 1300 pagos dont se composent ses deux volumes, M. Gino C<i|>-
poni n'en consacre que 100 à Thistoire de Florence Jusqu'en 1313.
AYANT-PROPOS. v
de chose, et l'on désespérait d'en savoir davantage, ou, après
les trayaux de la critique italienne, de mettre en œuvre ce
qu'elle en avait découvert. Aussi le savant préfet de la biblio-
thèque nationale de Florence, M. le comte Luigi Passerini,
disait-il volontiers que l'histoire des premiers siècles de sa
ville natale était encore à faire. Je la présente pour la pre-
mière fois avec les développements qu'elle comporte. Pour
bien connaître ce petit peuple de marchands, ignoré durant
des siècles et tout à coup si ^'rand qu'il tient un des principaux
rôles sur la scène du monde, je remonte jusqu'à ces vieux et
obscurs Étrusques par qui le génie florentin se rattache à la
Grèce et à l'Orient. Je cherche ensuite à travers les temps bar-
bares, à travers les luttes épiques de l'empire et de la papauté,
les manifestations d'abord si rares, mais bientôt plus multi-
pliées de la vie communale ; j'observe la formation lente et
les progrès rapides de ces humbles métiers dont les institu-
tions élargies deviennent celles d'une ville puissante ; j'essaie
de rendre intelligible le mécanisme si mobile et si compliqué
de ces institutions, éternelle énigme pour les historiens, grâce
à la confusion et aux sous-entendus des chroniqueurs ,
j'explique la vie politique par la vie commerciale ; je suis les
Florentins dans leurs boutiques et dans leurs demeures,
comme dans leurs rues et sur les champs de bataille ; je donne
aux belles lettres et aux beaux arts la place qui leur appartient
dans le vaste tableau de cette existence affairée qu'ils relèvent
et ennoblissent, non-seulement par leurs chefs-d'œuvre, mais
encore par le goût général qui les rendit possibles et sut les
admirer. EnGn, pour marquer les rapports de Florence avec
les autres villes de Toscane et d'Italie, pour faire comprendre
les conditions changeantes que lui fit l'incessant afflux d'élé-
ments étrangers, il faut bien, si discrètement que ce soit, tou-
cher à cette décevante histoire de la péninsule italique qui se
perd en épisodes sans lien et ne compte pas, M. G. Ferrari a
fait le calcul, moins de sept mille révolutions depuis l'an mille
jusqu'à Luther^
* nUloire des révolnliont d'Ualie, Préiace, p. 11, Paris, 1858, 4 vol. in-8'.
Ti AVANT-PROPOS.
Dans cette carrière immense, sur plus d'un point je crois
avoir trouvé la vérité ; sur d'autres, j'ose dire que je l'ai, le
premier, mise en lumière ; j'ai levé bien des doutes, redressé
bien des erreurs, expliqué bien des contradictions. Un bon
juge, M. Gabriel Monod, dont les connaissances aussi sûres
qu'étendues m'ont été, durant ce long travail, un ferme point
d'appui, veut bien écrire, en parlant de ces trois volumes, qui
lui ont passé manuscrits entre les mains, que « cet ouvrage
rendra les plus grands services, que jamais encore l'histoire
florentine n'a été l'objet d'un travail aussi étendu et aussi ap-
profondi, qu'il marque un pas considérable en avant, que
c'est même lui faire tort que de dire simplement qu'il est su-
périeur à ses devanciers, qu'il traite pour la première fois
d'une manière développée des origines de la constitution flo-
rentine, et qu'il servira de point de départ désormais à tous les
travaux sur ce sujets» Je ne saurais mieux remercier M. Mo-
nod de son amicale assistance qu'en citant ses paroles, comme
la meilleure des recommandations auprès du public savant.
Cette histoire, prise ainsi aux temps les plus anciens, je ne
me propose point de la suivre jusque dans les temps les plus
modernes, jusque sous la domination des Médicis et de la maison
de Lorraine. Il y a dès lors une histoire du grand-duché de
Toscane, mais il n'y a plus d'histoire de Florence. Les princes
de ces deux maisons auraient pu, comme les anciens mar-
graves du onzième siècle, résider à Lucques ou partout ail-
leurs, il n'y aurait guère à changer au récit de leurs règnes.
Une ville qui n'est plus qu'une résidence princièrc n'est
qu'une ville morte. C'est quand elle est une commune, une
République, un État, ou quand elle multiplie les efforts pour
le devenir, que Florence est vivante et libre, qu'elle a une
personnalité. Or, s'il est d'un intérêt réel de suivre l'humble
graine jetée en terre jusqu'au jour où se flétrit la superbe
fleur qui l'a trop fait oublier, quel intérêt peut-on prendre
à étudier les progrès de la décomposition, quand la sève ne
monte plus, quand la tige a été violemment coupée de ses
* Hevue hUionque, t. II, p. 574, octobre-décembre 1876.
AVANT-PROPOS. vii
racines? Ce qu'on observe encore un instant, ce sont les der-
nières manifestations de la vie au sein de la mort. Voilà
pourquoi dans un dernier volume je compte montrer ce qui
reste de la République renversée sous le principat établi, les
chefs-d^œuvre ou les œuvres qu'inspire encore le génie de la
liberté, comme les efforts, les projets ou les rancunes de la
haine et du désespoir que la servitude provoque, soit chez
les pères qui ont vécu sous un plus heureux régime, soit
chez les fils qui Tentendent vanter.
On comprendra donc que je n'hésite pas à intituler ce livre
Histoire de Florence, quoiqu'il n'embrasse point toutes les
annales de cette ville. J'aurais pu dire Histoire de la Répu-
blique ou de la commune de Florence ; mais le mot de Répu-
blique^ éveillant des idées très-anciennes ou très-modernes, ne
»e lit, je crois, dans aucun des plus anciens documents, et
on ne le rencontre guère dans les auteurs primitifs. L'expres-
sion ordinaire chez eux, c'est il comune, non pas la commune ^
mais le commun^ c'esl-à-dire la partie du peuple en pos-
session des droits civiques, sans la séparer de ses magistrats
et de son gouvernement. Or, le mot de commun ne s'enten-
drait pas en ce sens, et celui de commune éveille chez nous,
dans le passé, l'idée très-particulière d'institutions strictement
municipales qui se développent et bientôt s'étiolent à l'ombre
d'abord protectrice, plus tard mortelle, du pouvoir royal, et,
dans le présent, un sens très-vague, mais très-odieux, qui rap-
pelle les plus absurdes théoi ies, les plus abominables prati-
ques d'une démagogie qui tenait sans doute à n'être point
confondue avec la démocratie. L'instinct historique de notre
langue a de bonne heure distingué les villes de France, libres
dans leur étroite sphère, mais réduites à graviter autour du
pouvoir central, des villes d'Italie, centres elles-mêmes, et,
pour devenir ou rester indépendantes, se transformant en États.
Aussi avons-nous toujours dit les communes de France et les
républiques d^Italie. Au cours de l'ouvrage, j'emploierai, selon
l'occasion, l'un ou l'autre de ces termes; mais au frontispice,
il m'a semblé que le titre le plus simple était le meilleur.
VIII AVANT-PROPOS.
Quant au plan, je Tai voulu, dans les limites de temps que
je m'étais tracées, aussi large, aussi compréhensif que possi-
ble. J'avais présent à Tesprit Tidéal désespérant que M. Ville-
main propose aux efforts de Thistorien : « Le récit des événe-
ments, dit-il, la peinture des hommes, ne sont aujourd'hui
qu'une part de l'histoire. Il y faut joindre encore la philoso-
phie générale et la statistique approfondie, ce qu'il y a de plus
élevé et ce qu'il y a de plus précis; puis enfin l'histoire intel-
lectuelle, l'histoire des lettres, des arts, des industries.... Il
faut demander l'histoire de la Toscane à quelque moderne qui
aura déchiffré, dépouillé, comparé les monuments originaux
de toute sorte.... Que de conditions ne doit-il point réunir,
depuis la connaissance de l'organisation obscure et compliquée
du moyen âge, jusqu'à cette imagination qui en ressuscite les
brillants tableaux, et depuis l'intelligence de tous les détails
de commerce, de finances et de guerre, jusqu'au goût exquis
et à la vive sensibilité pour les arts! Cette réunion de talents
divers, cette variété de connaissances, ces coups d'oeil oppo-
sés, pour ainsi dire, nous les imaginons difficilement dans un
même historien ^ »
Ce serait en effet avoir le génie de l'histoire, et le travail n'en
donne pas même le talent ; mais il permet du moins de remplir
un cadre, pour vaste que le sujet et la critique nous l'aient
imposé. Je ne pouvais donc hésiter entre les deux écoles qui
labourent si diversement le vaste champ des études histori-
ques, l'une qui veut inspirer confiance par l'art du récit et
garde pour soi les documents et l'appareil critique, lourd et
disgracieux échafaudage dont l'architecte débarrasse le bâti-
ment à peine terminé; l'autre qui tient à montrer les étais de
l'édilice, les preuves des assertions, l'examen approfondi des
contradictions et des incertitudes, qui conserve, en un mot,
comme aux cathédrales du moyen âge, l'encombrante armature
des arcs-boutants et des contre-forts. Je savais que les peuples
qui nous dénigrent ne nous reprochent rien plus durement
que de préférer l'art à la science, et je pensais qu'il est pru-
* Jourtiai des Savanlt, loc. cit.
AVANT-PROPOS. u
dent à rhistorien, s'il n^a pas les fortes et rares qualités d'un
maître, de rechercher les mérites modestes qu'assure une at-
tention patien.te, une conscience défiante de la mémoire et
obstinée aux plus minutieuses recherches, mérites qu'on ac-
quiert par la volonté et qui suffisent à faire une œuvre sérieuse,
propre certainement à être consultée avec fruit.
Ce que j'ai cru devoir à mon naturel désir d'être lu, c'est
de séparer soigneusement du récit la discussion, c'est d'avoir,
comme disait M. Victor Le Clerc, le volume d'en haut et le
volume d*en ba$*, afin qu'on puisse parcourir l'un sans recou-
rir à l'autre, ou, si on le préfère, en y recourant à tout propos.
Je me souhaite, s'il m'est permis de le dire, des lecteurs qui
ne dédaiijnent pas trop le volume d'en bas. Je tiens à ce qu'ils
voient que l'exposition des faits porte sur des fondements so-
lides, à ce qu'ils distinguent, sans me croire sur parole, la
vérité de la légende, le neuf du rebattu. A ceux qui ne se dou-
teraient |>as du mal que l'historien se donne pour rendre clair
ce qui est obscur, pour substituer au doute la certitude, pour
lire, confronter, comprendre les plus embrouillés, les plus
incohérents témoignages, pour suppléer aux uns par les autres
ou par la réflexion et la critique, il est bon de faire toucher
du doigt les mille difficultés qui sont une valable excuse aux
imperfections néccs^sairement nombreuses d'un semblable
travail. Aux yeux mêmes des doctes ne convient-il pas de justi-
fier les suppressions, les additions, lés innovations, et d'établir
quesur divers points les ouvrages antérieurs avaient méconnu
le vrai et admis le Eaux?
On me reprochera peut-être de trop me complaire aux dé-
tails. I/histoire sans détails n'est pourtant qu'un mémento
pour ceux qui savent, qu'un premier pas qui en appelle d'au-
tres pour ceux qui ne savent point. La vive imagination d'un
Michelet, le puissant génie d'un Bossuet, peuvent en quelques
pages tracer le tableau des temps modernes ou de tous les
temps ; mais, pour bien apprécier ces œuvres brillantes ou
sublimes, ne faut-il pas déjà connaître ce dont elles parient
si sommairement? Quel moyen d'être bref, quand il faut rem-
X AVANT-PROPOS.
plir, ou du moins quand on essaie le premier de remplir cet
accablant programme qu'impose à l'histoire M. Villemain?
Au surplus, dans un même pays, et surtout dans une même
ville, les lignes générales sont communes à la plupart des
hommes ; les traits particuliers marquent seuls la dilTérence,
par conséquent la caractéristique.
Cette caractéristique, on est trop heureux de la trouver
quelquefois pour ne pas la chercher toujours. A mesure qu*on
avance dans l'ordre des temps, elle se rencontre plus fré-
quente, grâce à Tesprit plus ouvert et plus observateur des
écrivains, grâce surtout à l'abondance de plus en plus grande
et bientôt écrasante des sources d'information. Mais, il faut
l'avouer, pour les temps primitifs, ces sources sont aussi mai-
gres que rares. Peu ou point de documents olficiels et manu •
scrits. Ceux qu'on rencontre sont en général d'une sécheresse
telle, qu'ils ne servent trop souvent qu'à rectifier les dates. Des
premiers grands recueils contenus aux archives florentines, les
Capitoli seuls, avec les Cartapecore Strozziane-Vguccioni^
remontent jusqu'aux dernières années du douzième siècle; les
autres ne commencent qu'à la fin du treizième, les Consulte en
1281, les Provrtsèoni en 1284*. La partie semblable, le pro-
tocole remplit presque en entier chacune des pièces : aussi les
érudits italiens qui, sur tel ou tel point, ont entrepris de les
publier, se voient-ils souvent réduits à en donner une ana-
lyse sommaire, et à ne citer du texte que la phrase topique,
égarée en quelque sorte dans le fatras d'un formulaire verbeux.
Pour la même raison, j'ai dû m'interdire, au moins dans ces
premiers volumes, la reproduction des documents inédits en
appendice. Tout ce que contiennent d'important ceux dont
j'ai eu à me servir, on le trouvera dans les notes, au bas
* Dans l'annonce bienTeillante que H. Gabriel Monod a consacrée au présent
ourrage, on lit ce qui suit : c Malgré les recherches faites par M. Perrons dans
les Archiyes de Floronce, ce qu'il en a tiré est peu de choso, en compnraison de
ce que contient cette mine ai riche. » Rien n'est plus vrai ; mais la richesse de
ces archives n'est réelle qu'à partir du quatorzième et surtout du quinzième siè-
cle, c'est-i-dire des temps postérieurs au temps de Danle, où je m'arrête au-
j ourd'hui.
AVANT-PROPOS. xi
des pages, à Tendroit même où les phrases citées viendront
à l'appui de mes assertions.
Quant aux chroniqueurs imprimés, ils se réduisent, pour la
même période, presque à un seul, Giovanni Yillani. Mar-
chionne Stefani ne fait que le copier en l'abrégeant, utile tou-
tefois parce qu'il se pique d'exactitude pour les petites choses,
cuneux souvent par ses réflexions. Leonardo Bruni d'Ârezzo et
Scipione Ammirato, qui ont des prétentions plus ou moins jus-
tifiées d'historien, suivent en toute conscience les mêmes er-
rements. C'était une opinion reçue au seizième siècle, comme
au quatorzième, qu'on peut transcrire littéralement ses de*
vanciers sans les nommer. Ni Guicciardin ni Machiavel ne
croyaient mériter la flétrissante épithète de plagiaire, Tun en
traduisant Galeazzo Capra, surnommé Capella^ Tautre en re-
produisant, accrue, il est vrai, des réflexions du génie, la
lourde histoire de Cavalcanti*. Âmmirato, pourtant, a, comme
Stefani, son utilité, car dans son texte ou dans les additions
de son neveu on trouve la trace de documents authentiques
dont quelques-uns, depuis, n'ont pas été retrouvés. Mais il
faut faire notre deuil de Ricordano Malespini et de Dino Com-
pagni, en qui l'on voyait naguère la loi et les prophètes.
Leurs assertions sont sans autorité et ne peuvent être invoquées
par l'historien jaloux de ne s'appUyer que sur d'inatta-
quables fondements. Malespini , qu'on préférait à Yillani
comme plus ancien, est sensiblement plus moderne, si même
il y a jamais eu un chroniqueur de ce nom. Compagni passait
pour un témoin oculaire des événements qu'il raconte, et tout
ensemble pour un maître dans Tart de les raconter, pour un
peintre d'une vérité, pour un écrivain d'une pureté sans
égales. Contre Yillani on lui donnait raison sans examen. On
Tctudiait dans les écoles comme texte de langue^ c'est-à-dire
comme classique ; on s'extasiait sur quelques passages heu-
* Capellœ CommetUarii. — De 1531 à 1542, ces commentaires eurent onze
éditions (Voy. Kanke, Zur KrUik neurer Geschichtschreiber),
* Publié en deux volumes i Florence, en 1858. U y en a, d'ailleurs, de plus
anciennes éditions.
XII AVANT-PROPOS.
reux, qui faisaient oublier tant de pages décousues et décla-
matoires, tant d'erreurs dans les dates et les faits. Un auteur
prussien écrivait tout un Yolume en Thonneur de cet incom-
parable historien. Or, voilà qu'il n'est plus qu'un faussaire
du quinzième ou du seizième siècle, que dénoncent les néolo-
gismes de sa langue comme les bévues de son récit.
Les ouvrages modernes, de leur côté, sont d'un médiocre
secours. Antérieurs, pour la plupart, aux récoiiles investiga-
tions de la critique, ils sont incomplets, volontairement ou
par négligence, composes suivant les anciennes méthodes et
les vieux errements. Réduits à choisir entre les assertions
contradictoires des chroniqueurs, ils le font comme au hasard,
sans donner les motifs de leur choix, sans remonter aux ma-
nuscrits qui les guideraient sûrement. En France, nous n'avons
qu'un précis de Mme Ilortense Allart et qu*un recueil d'épi-
sodes où M. Delécluzc ne recherche que Tagrémcnt. En Angle-
terre, à M. Napier, estimable pour le temps, a succédé
H. AdolphusTrollope, qui ne sait sortir ni de riiisloire poli-
tique, ni de l'ornière de deux ou trois chroniqueurs, qui
manque de critique pour contrôler, juger, vérifier leurs asser-
tions, et de patience pour remuer la poudre des vieilles ar-
chives ou feuilleter les pages innombrables de tant d'écrits de
tous les temps, même des volumineux et importants recueils
de Muratori et de Pertz, qu'on a si aisément sous la main.
En Allemagne, à la réserve de quelques monographies im-
portantes, comme celles de M. Alfred Reumont, les nombreux
érudits qui fixent leurs regards investigateurs sur l'histoire de
Florence semblent, jusqu'à présent, concentrer leurs efforts
sur l'analyse des sources, dont ils démontrent péremptoire-
ment ou provoquent à démontrer, pour un cerluin nombre,
l'impureté.
En Italie, enfin, les uns suivent l'Allemagne dans cette
voie, et, comme elle, s'abstiennent de la synthèse. On leur
doit cet éloge qu'ils dépassent leurs maîtres, sinon par l'ini-
tiative et l'invention dans la critique, au moins par le soin,
la précision, l'exactitude, par l'absence de prétentions tran-
AVANT-PROPOS. xui
chantes comme par une sage réserve sur la pente glissante
des négations. M. Pasquale Yillari, M. Cesare Paoli, M. Luigi
Passerini, font preuve d'une science solide et d'une rare saga-
cité dans des articles de revues, dans des mémoires ou des
livres spéciaux, malheureusement peu faciles à retrouver, qui
renouvellent les fondements de l'histoire, mais ne sauraient
la remplacer. Les autres qui, avant ou après ces philosophes
et ces érudits, ont entrepris de l'écrire, manquent d'érudi-
tion, pour la plupart, ou n'en ont qu'une frelatée, sacrifient
aux vieilles divinités de la rhétorique et n'ont cure de la cri-
tique, qui les a remplacées si heureusement. Pignotti est le
plus sensé et le plus instruit des historiens de la Toscane;
mais la science a marché depuis 1813. Inghirami n'a fait
qu'une compilation in/^ensée par les proportions et ridicule
par l'étalage d'un savoir de troisième ou quatrième main :
les temps antéhistoriques y occupent plus du quart de l'ou-
vrage; Villani y est cité d'après Sismondi, Sallustc d'après la
Revue d'Edimbourg, On aurait plus de bien à dire de M. Atto
Vannucci, esprit clair et judicieux, qui connaît les bibliothè-
ques; mais il n'a publié sur l'histoire de Florence qu'un
abrégé des premiers temps ; il s'arrête, plutôt qu'il ne finit,
selon sa fatigue ou ses convenances ; il n'a réussi à rendre
son récit limpide qu'en laissant dans l'ombre les difficultés.
Le dernier venu dans l'arène, le vénérable marquis Gino
Capponi, a embrassé un champ plus vaste : c'est Thistoire de
la République florentine qu'il écrit dans son entier, d'une
langue pure el d'un style grave, avec la conscience de l'hon-
nête homme et du bon citoyen, avec un ferme jugement et
Fart d'éviter les digressions. Que n'eûl-on pu attendre de son
talent, si la perte de la vue ne l'eût contraint de recourir aux
yeux et aux mains d'autrui ! Mais on ne trouve pas chez les
plus zélés auxiliaires cette attention vigilante et minutieuse
qu'exige le dépouillement des manuscrits et même des im-
primés : aussi M. Gino Capponi est-il, sur les origines, d'une
brièveté extrême : il ne se donne libre carrière que lorsqu'il
arrive aux temps où il peut mettre en œuvre des papiers de
xnr AYANT-PROPOS.
famille longtemps ignorés. Après cette histoire de Florence,
la meilleure en somme que nous possédions, il restait donc à
puiser plus largement aux sources primitives, h passer les
faits au crible d'une critique plus sévère, à aborder résolu-
ment la difficile étude des institutions, à étudier les indus-
tries, les mœurs, à introduire dans un cadre moins restreint
les détails propres à animer et à varier le récit.
C'est ce que j'essaie de faire dans le présent ouvrage. Je
ne me disbimule pas que les incessants travaux qui se pour-
suivent d'une part sur les vieux textes, de l'autre sur divers
points particuliers, apporteront encore quelques menus faits
et surtout redresseront beaucoup d'erreurs. Plusieurs de ces
travaux me sont parvenus au cours de l'impression : j'en ai
profité, quand il était temps encore, soit pour corriger mon
texte, soit pour donner la correction aux appendices ou aux
errata. Eussé-je mieux fait de dittérer davantage? On n'écri-
rait jamais l'histoire de Florence ni aucune histoire, si l'on ne
se mettait à l'œuvre qu'après que Timmense mer des archives
publiques et privées aura été minutieusement explorée dans
tous les sens. Il faut se résigner aux erreurs de détail et se
préparer aux rectifications dont la nécessité sera démontrée.
Pour donner au récit toute la clarté possible, je crois devoir
joindre au premier volume une carte de la Toscane et au se-
cond un plan de Florence. La caiie a été dressée d'après celles
de Zuccagni-Orlandini, de Mayr, de TËtat-major, mais en la
restreignant aux indications nécessaires pour l'inlelligence
d'un récit qui ne sort point des temps du moyen âge, et en
rectifiant quelques erreurs à l'aide de l'excellent dictionnaire
géographique de Repelti. Le plan a pour point de départ et
pour modèle celui qu'on trouve dans l'œuvre magnifique, mal-
heureusement inachevée, de Lord Vernon {Dante illustralo)\
mais j'ai dû le ramener à de moindres proportions, supprimer
surtout les chiffres nombreux qui renvoient à une légende
étendue de près de cent pages in-4°, et que déparent de nom-
breux anachronismes. Il suffit d'indiquer les principales voies,
les principaux monuments au temps de Dante, et, à défaut de
AYANT-PROPOS. xv
la première enceinte des Romains, que Villani et Ammirato
ont décrite, mais qu'en l'état des fouilles on ne saurait déter-
miner avec précision, de tracer la seconde et la troisième»,
qui remontent Tune à Tannée 4078, l'autre à l'année 1284.
L'ouvrage étant de longue haleine et ne pouvant d'un coup
être publié dans son entier, il a paru impossible d'ajourner
jusqu'au dernier Yolume l'index analytique , si nécessaire
pour les vérifications et les recherches. Je ne pouvais donc
qu'en mettre un à la fin de chaque volume, malgré les incon-
vénients de cette méthode. Parvenu au terme de ce long tra-
vail, si la vie ne me fait défaut d'ici là, je remplacerai par un
index général ces index fractionnés. Aux noms des personna-
ges historiques, auxquels on se borne d'ordinaire, j'y ajoute
les noms des choses, quand elles paraissent de quelque intérêt,
et ceux mêmes des auteurs cités dans les notes. Ces derniers
sont imprimés en italiques, et les chiffres dont ils sont accom-
pagnés renvoient à la première mention de chacun des ou-
vrages, celle oij Ton trouvera dans toute leur étendue les
indications bibliographiques.
Puisque j'ai parlé des noms propres, je dois dire combien
je regrette, touchant à l'histoire d'un pays tel que l'Italie, où
tant de races se sont mêlées, de ne pas laisser à chaque per-
sonnage la forme de son nom, qui eût indiqué sa provenance,
et, par exemple, entre tant de princes portant le nom d'Henri,
de ne pas appeler Heinrich un Allemand, Henry un Anglais,
Enrico un Italien, Enrique un Espagnol, en réservant pour
les Français la forme française de ce nom. Mais le lecteur,
chez nous, a ses habitudes, et il ne supporterait pas volontiers
qu'on le contraignit à y renoncer. Il est d'ailleurs plus facile
de poser le principe (|ue de s'y conformer, et Sismondi, qui
l'admet, le viole, non sans raison, à chaque instant. C'est
qu'en effet, quand un nom appartient à l'histoire de tous les
pays autant qu'à l'histoire d'Italie, il n'y a pas de motif pour
préférer une forme étrangère à la nôtre, pour dire Gregorio le
grand ou Gregorius Vil. D'autre part, quand un nom de ville,
sous sa forme française, est ou très-rap proche ou ti*ès-éloigné
XVI AVANT-PROPOS.
de sa forme italienne, que faire? Faudra-t-il dire Roma,
Milano, Genova, Piacenza, Firenze? Quelle fipparence d'inti-
tuler ce livre : Histoire de Firenze ! Sans compter que le
nom primitif, Florentia, est le seul qu'on trouve aux vieux
documents.
S'il est possible, à cet égard, de fixer et de suivre une règle,
il me semble que les noms qui ont obtenu droit de cité en
France doivent, en général, être écrits comme les écrivaient
nos pères, tandis que les autres le seront comme les écrivent
les Italiens. C'est ainsi que nous dirons Machiavel, Gènes,
Plaisance, sans aller jusqu'à Saint-Gemiiiian pour San Gcnii-
gnano et Guy Nouveau pour Guido Novello. Affaire d'appré-
ciation et de mesure. Nos voisins d'au delà des Alpes écrivent
bien Beltramo del Balzo pour Bertrand de Baux et Piero di
Narsi pour Pierre de Nancy, travestissements qu'on retrouve
jusque dans les ouvrages français qui s'inspirent des ouvrages
italiens. Notre langue est trop familière au beau pays ovel si
suonUy pour qu'aucun lecteur, voyant divers noms de la pé-
ninsule sous leur forme française, en puisse être dérouté ou
seulement impatienté.
Dans cette entreprise ardue, téméraire peut-être de la part
d'un étranger, j'ai été soutenu de loin comme de près par
l'obligeance inépuisable des savants florentins. Elle n'a vrai-
ment d'égale que leur érudition toujours prête. Je remplis un
agréable devoir en exprimant ici toute ma gratitude à M. Césure
Guasti, directeur des archives, à M. Cesare Paoli, l'habile pa-
léographe, son docte collaborateur, à M. Luigi Passcrini, sur-
tout, dictionnaire vivant qui se laisse incessamment feuilleter,
et dont les connaissances approfondies sur l'histoire de sa
ville natale ont assuré mes pas quand je sentais le terrain
mouvant ou quand je craignais de mégarer. Qu'à leurs en-
couragements de ces dernières années s'ajoute aujourd'hui
leur approbation pour les trois volurnes que je publie : j'en
aurai plus d'ardeur à terminer les suivants, dipuis longtemps
déjà commencés.
Piiri». 2:» février 1H77.
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HISTOlRt:
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FLORENCE
LIVRE PREMIER
CHAPITRE PREMIER
LES TEMPS ANTIQUES
Géognphie phJ^iqae de la Toscane. — Ses limitcit. — Facilité d'y pdni-trcr. —
Sa eonfigaration intérieure. — Monlagiics. — V^iliées. — Cours d'caii. —
L'Arno. — Autres flcuvos. — Lac?. — Les Marommes. — Prodiiclions du
fol. — Qiirat. — Lc'S Étrusques. — Leur ressemblance avec les Tcsains mo-
demet. — Leur origine. — Hhasena. — Lydiens. — Mélan^ço des deux races.
— Prédominance de IVIémcnt oriental. — La religion. — La politique. —
Les mœurs et les arts. — Influence des Grecs sur les Étrusques. — La fédéra-
tion. — Prise de Vi-ies. — Les villes. — Fiesule et >es marchés. — Florence
bourgade étrusque. — Décadence des Étrusques. — Conquête romaine. — Co-
lonies romaines. — Florenc" colonie des Triumvirs. — Sa situation iopo^rrn-
phique. — Les Florentins au Sénat, sous Tibère. — Fcles à Florence en l'iion-
neuf des Césars. -~Le christianisme à Florence. — Le martyr Minias et ^es
eompagnons. — Persistincc du culte et des >upcTAtition8 étrusques.
Au cœur de l'Italie, entre la mer Tyrrhénienne et
l'Apennin, se trouve une contrée dont Télendue est nié-
diocre, mais la richesse oonsidéraMe et le charme souve-
rain. C'est la Toscane. Dans le pays le mieux limittî de
TEurope, la nature lui a marqué, sauf sur un point, des
HIST. liE FLOKBKCK. — I. 1
2 GÉOGRAPHIE DE LA TOSCANE.
limites précises, qui la séparent des provinces voisines
sans l'isoler, et peut-être aussi sans la défendre suffisam-
ment. A l'ouest et au midi les flots azurés d'une mer
paisible et un littoral d'accès facile ont attiré de bonne
heure vers la Toscane les aventuriers et les pirates,
comme les colons et les marchands. Au nord et à l'est se
développe en courbe gracieuse, et sur un espace de cent
quatre vingts milles S l'Apennin aux formes douces et
arrondies, aux sommets tantôt dénudés, tantôt couverts
de forêts sombres, d'où s'élèvent parfois d'âpres et nus
rochers. Cette épaisse et haute muraille ouvre trois fois
son flanc décharné aux envahisseurs, non moins qu'à la
bise glacée du nord. On traverse le mont Boscolungo au
col de Fiumalbo pour se rendre de Modène à Pistoia ; le
mont Piano au col de Pietramala pour aller de Bologne à
Florence; les monts Liguriques, au bord de la mer, pour
gagner Pise en suivant le rivage. Au sud-est on franchit
aisément le Tibre, malgré ses crues fréquentes et son
cours rapide ; on traverse sans danger le désert fleuri des
Maremmes, mortel à ceux qui l'habitent*. C'est ainsi
qu'à la réserve de la Lombardie, on ne voit pas dans
toute la péninsule de région plus facile à aborder que la
Toscane, et plus difficile à défendre*.
Sa configuration intérieure, à vrai dire, atténue un
* Le mille italien est de 7o au degré et équivaut à 1 kilomètre
AS\ mètres.
* Scipione Ammiralo, le meilleur des anciens historiens de Florence,
donne à la Toscane les limites suivantes : le Tibre la sôpare de la cam-
pagne de Rome à Test ; la Magra de la Ligurie à l'ouest ; l'Apennin de la
Romagne au nord; la mer Tyrrhénienne se trouve au midi (htorie /io-
reniine, t. 1, part, i, p. 5. Florence, 10i7, in-1*).
^ Vov. Mignet, Mémoire sur la fonnalioti teniloiialc et politique de
r Italie, dans les Séances et travaux de r Académie dcê sciences morales et
politiques, 1* série, année 1847, t. Xll, p. 5i0. — Duruy, Histoire des
COLS ET MONTAGNES. 5
peu cet inconvénient et ce danger : elle permet la défense
partielle, alors même qu'a échoué la défense générale.
De la chaîne principale de l'Apennin se détachent plu-
sieurs chaînes secondaires, dont la plus importante,
nommée par les géographes Subapennin toscan, donne à
la contrée une physionomie propre et originale. Se déta-
chant du faite au mont Cornaro, où le Tibre prend sa
source, il se divise en deux rameaux, dont l'un court au
nord-ouest et l'autre au sud-est. A mesure qu'ils se rap-
prochent des cotes, ces rameaux s'abaissent graduelle-
ment en petites collines boisées ; ils se perdent dans les
plateaux marécageux de la région maritime ou relèvent
brusquement leurs masses rocheuses en presqu'îles et en
promontoires qui forment des porls*. Parfois ils plongent
dans la mer et en ressortent à peu de distance, sous la
forme d'îlots granitiques, couverts d'arbustes et de brous-
sailles, resplendissants au soleil, mais privés des eaux
vives qui fécondent, el, pour la plupart, des habitants
qui cultivent*. Parfois ils ne reparaissent qu'au, loin, aux
rivages de la Corse, dont les montagnes ont tous les carac-
tères de l'Apennin toscan. De leurs flancs symétriques se
détachent perpendiculairement des ramifications tertiai-*
res, presque parallèles à la ligne principale. La Toscane
forme ainsi comme un damier en relief, dont les cases
Romains, t. I, p. 16. Paiis, 1870. — Léo, Geschichte der ilalienùchen
Siaaten, Hambourg, 1827. Traduction française de Dochez, dans la Col-
lection d'histoires des Étais européens de Ueeren cl Uckcrt, liv. I, cap. i»
t. I, p. 10.
* C.'ips de Piombino el de Monlc Argenlaro, que Rulilius (De rediiu suo
itinerarium, 1. l. v. 515) comparait à FisUimc de Corinlhc; golfes ou
baies de Piombino, d'Orbetello, de Porto-Ercole. — Les Latins, en parlant
des côtes de TAdrialique, disaient imporluosum litluSi
* lies d*Elbe, de Pahnajola, Gorgone, Pianosa, Giglio, Qiannutri, Ie^(
(ormiche dWnsidonia cl de Grosseto.
4 CEOGRAHIIE DE LA TOSCANE.
iiTcgulièrcs, ou vallées, semblent aulaiil de camps re-
Iranchés, longs de trenle milles et larges de vingt-qualre
environ, qui sont propres à une défense prolongée, mais
qui développent le goût fatal et tout italien de l'isole-
ment*. Malle-Brun, voulant rendre Taspecl du Subapen-
nin, \u d'un de ses sommets hîs plus élevés, le compare
aux vagues ondoyantes de l'Océan légèrement troublé,
tandis que le centre de la chaîne rappelle les flots d'une
mer agitée par la tempête *.
Au fond de chacune de ces vallées est le lit de quelque
cours d'eau qui jaillit et descend de la montagne, pour
féconder d'ordinaire, mais quelquefois aussi pour inon-
der la plaine. S'ils arrivent trop rapidement à la mer pour
se grossir d'affluents nombreux, ils s'alimentent des lacs
supérieurs qui ne tarissent point, des nuées qui s'amon-
cellent aux sommets et qui s'y résolvent en orages, des
neiges qui fondent déjà en février sur ce versant méri-
dional. D'un bond ils se précipitent aux régions moyennes;
ils y cherchent leur chemin à travers ce dédale de mon-
tagnes, tournent les obstacles, et se répandent librement
dans la vallée, partout où l'industrie humaine ne leur a
pas creusé un lit. Là, Tévaporation, la chaleur, les rédui-
sent pour la plupart, en peu de temps, à n'être plus que
déminées filets d'eau. Moins dévastateurs et plus utiles
que les torrents de l'Adriatique, parce qu'ils pan^ourenl
un espace moins resserré, ils sont plus propices à la fer-
tilité des champs, à l'établissement des villes, à leurs
* Élien comptait en Italie i]97 cités formant autant de peuples distincts.
(Voy. Duruy, Histoire des Rornains, t. I, p. 7.)
• Géographie universelle entièrement refondue et mise au courant de
la science par Th. Lavalléc, t. 111, p. 81. Paris, 1858, in-V. — Nouvelle
géographie universelle, par Elisée Reclus, t. I, p. 401, sq. Paris, 1875.
LES COURS D'EAU. L'ARNO. 5
communications entre elles. C'est d'eux que reçoivent leur
nom toutes ces vallées dont l'ensemble constitue la Tos-
cane : val de Sieve et val de Nievole, val de Sercliio et val
d'Era, val d'Eisa et val de Gecina, val de Chiana et val
d'Orcia, val d'Ombrone et val d'Arno. Quand la vallée a
plus d'étendue, on subdivise encore et Ton dit : val
d'Ombrone supérieur et inférieur, val d'Arno supérieur,
florentin, inférieur, ou, plus généralement, val di sopra
et val di sottOj c'est-à-dire vallée au-dessus et vallée au-
dessous de Florence.
Deux de ces cours d'eau ont seuls un nom dans l'his-
toire. L'un, le Tibre, torrent à sa source, fleuve bientôt,
va chercher hors de la Toscane ses grandes destinées.
L'autre, TArno, est toscan tout entier. S'il est un nain
auprès des grands fleuves de l'Europe et du monde, il
est presque un géant auprès de ceux qui coulent dans
celle province. Il descend du mont Falterona, un peu au
nord du mont Cornaro. Souvent resserré entre la chaîne
principale î\ droite et le Subapennin toscan à gauche, il
sert de fil conducteur à quiconque entre en Toscane par
le col de Pietramala. Le long de la chaîne secondaire du
Pi*atomaguo, au milieu de sombres forêts, il se dirige
d'un cours rapide vers le midi, où verdoient de riantes
prairies. Puis, il recommence sur l'autre versant de celle
montagne le chemin déjà fait, remonte plus lent vers le
nord, et, enfin, se tourne nettement vers l'ouest. Dans
ce fantasque parcours de deux cent cinquante kilomètres,
sa largeur est fort inégale. Il n'a que cent mètres au
confluent de la Chiana et cent soixanle-quinze à Pise,
tandis qu'il en a deux cents à Florence, située entre les
deux. C'est seulement à Florence qu'il devient navigable,
et il cesse de l'être vers son embouchure, dont les sables
6 GÉOGRAPHIE DE LA TOSCANE.
ferment aux navires tout accès vers la mer. Ses aflluenls,
taris les trois quarts de Tannée, lui apportent, au prin-
temps, le tribut de leurs flols grondeurs *.
Trop rapide dans le val di sopra pour porler des ba-
teaux, il vit cependant s'élever de bonne heure sur cette
partie de ses rives des villes qu'atlendait un certain
avenir, Bibbiena et Subbiena, Ârezzo et Laterina. Enlre
Ponlassieve' et Florence il arrose une belle et riante
vallée de sept kilomètres. Plus bas, il est resserré par
les coteaux boisés du mont Âlbano et du Subapennin. Il
ne retrouve plus de liberté qu'au confluent de l'Eisa, où
commence le val di soUo^ limité sur la rive droile par
d'humbles collines, mais formant sur la rive gauche une
vaste plaine qui s'étend de Livourne à Pise et de TEra à
la mer. C'est là que le fleuve, n'ayant plus qu'une faible
pente, s'attarde et multiplie les sinuosités; c'est là sur-
tout qu'il a fallu construire des digues , creuser des
canaux pour le rectifier et le rendre navigable, sinon
aux navires, du moins aux bateaux.
Les autres cours d'eau ne sauraient servir de chemin
au commerce. La Magra, qui sépare la Toscane de la Li-
gurie, ne fait qu'un bond de l'Apennin à la mer. Le Ser-
chio ne peut que fertiliser les pays de Modène et de Luc-
ques. Le grand Ombrone, le fleuve des Maremmes, attend
en vain de ses affluents quelques filets d'eau pour hu-
« Slrabon, 1. V, c. 2, éd. Didot, p. 185. — En amont de Florence, il a
déjà reçu à gauche IcGorsaione, la Chiana, TAmbra, et à droite la Sieve et
le Bisenzio; en aval, il reçoit h gauche la Grève, la Pesa, TKlsa, Ftivola,
FËra, à droite le petit Onibronc de Pistoia (qu^il ne faut pas confondre
avec le grand Onibrone, qui coule au sud de rArno et se rend à la mer par
les Maremmes), et la Nievolc, noyée d'abord aux marais de Fucecchio,
mais remise en son chemin par le canal de FUsciana, que les hommes
ont creusé.
* Ponte a Sieve, pont sur la Sievo
LES COURS D'EAU. LES LACS. 7
mecler son lit pierreux. I^es pluies en hiver, la fonte des
neiges au printemps le remplissent tout au plus pendant
quelques semaines, comme elles remplissent celui de ces
innombrables torrents qui bondissent alors sur le roc et
sur le sable, sur b»s collines et même sur la plaine, si
la nature ou la main de l'homme ne les a pas conle-
nus*.
A ces eaux qui courent, qui marchent ou qui tarissent,
s'njoulenl, malheureusement pour la Toscane, les eaux
dormanles, intarissables, de ces lacs et lagoni^ aux rives
émaillées de fleurs, el qu'on y voit un peu parloul, mais
principalement aux bassins de la Gornia, de la Gecina, de
la Mersia, traces à peine reconnaissables d'anciennes
convulsions du sol, cratères transformés d'épouvantables
volcans*. Dos entrailles de la terre jaillissent, avec les
eaux chaudes que venaient prendre les Romains*, des
exhalaisons empestées, où la science moderne a reconnu
l'acide borique; l'onde, limpide au large, est épaisse et
croupissante sur les bords, et l'air, imprégné de ces éma-
nations funestes, devient un objet d'effroi. En ces lieux,
aux temps antiques, on croyait voir quelques-uns de ces
gouffres par où l'on descendait aux enfers.
Plus malsaines encore sont ces terribles Maremmes qui
* Voy. ces torrents el ces cours d'eau, ainsi que le système des monta-
gnes, sur la carte de Toscane dressée par Télat- major autrichien, sur Tex-
cellente carte géométrique de la Toscane du P. Inghirami, dans Zuccagni-
Orlnndini, Atlante geografico-storico del gran ducato di Toscana^ in-f*,
dans V Atlas der Alpenlânder de Mayr (Juslus Perthes, Institut de Gotha),
et enfin dans Spruner, Historisch-geografischer Uand-Atlas zur Geschichte
der Staaten Europa's von Anfang des Miltelalters bis auf die neueste Zeit.
Golha, 1837-1846, in-f.
* Lacs deBientina, deFucecchio, de Ghiusi, de Blontepulciano, de Bagni,
de Bolsena, de Pérousc.
5 Slrabon, K V, c. 2, § 9, éd. Didot, p. 188-189.
8 GÉOGRAPHIE DE LA TOSCANE.
de Sienne, de Vollerre, de Grosselo, s'étendent et se pro-
longent jusqu'à l'aride cam()agne de Rome, jusqu'aux
fertiles plaines de la Campanie. Singulier mélange de
montagnes verdoyantes et de sablonneuses collines, de
stériles marécages et de riches moissons, de champs et
de bois, de pâles asphodèles et de sombres lentisques, le
désert des Maremmcs attire le voyageur dans son atmo-
sphère transparente, sous son ciel pur dont la douce brise
de mer tempère les ardeurs *, et semble l'inviter au re-
pos; mais qu'il s'y abandonne, il court risque de ne plus
se réveiller. Les natifs eux-mêmes ne s'aventurent pas
sans précautions dans ce pays qu'ils aiment. Ils savent,
selon le proverbe toscan, qu'on s'y enrichit en une an-
née, mais qu'on y meurt en six mois*.
Ce fléau est aussi ancien que l'Italie. Il provient, en
eiïet, du séjour prolongé des eaux sur un sol plat qui
n'en permet pas Técoulement*. Mais dès les temps les
plus reculés on connut les moyens d'assainir la Maremme.
De très-bonne heure elle compta de nombreux habitants.
IjCS immigrants ne se portèrent que plus tard dans le
bassin del'Arno*. Il fallut l'incurie de l'administration
romaine sous les empereurs, les dévastations et les cala-
mités de la période suivante, pour rendre au mal sa force
primitive ei décourager les hommes d'y porter remède.
* Voy. la description des Mareinincs dans LÈtnme el les Étrusques, ou
dix ans de fouilles dans les Maremmes toscanes, par Noël des Vergers,
l. i, p. 1-10. Paris, 1862-1804. 2 vol. in-8% cl La Maremme toscane
par Simonin, dans la Revue des Deux Mondes , n*" du 1*' et du 15 juin
1802.
* In Maremmâ si arrichîscc in un anno, si inuore in sci mesi.
* Voy. Relazione sulle condizioni agrane ed igieniche délia campagna
di Roma, par R. Parelo. 1872.
* OUfiied Miillor, Die Etrusker, t. I, c. i. Bresl.m, 1828. 2 ?ol. in-8».
LES MAREMMES. FÉCONDITÉ DU SOL. 9
Le moyen âge n'en parlait plus que d'un ton résigné,
comme on parle de ^in(Wilable^
C'est donc au nord du Subapennin que les envahis-
seurs, aux temps barbares, fixèrent leurs demeures, et
qu ; les Toscans, aux temps du moyen âge, parvinrent à
la richesse par le travail. Là, ils trouvaient en quelque
sorte tous les climats, grâce à tant de montagnes et de
vallées, de collines et de plaines. Ils pouvaient s'adon-
ner à tons les genres de culture. Sur les sommets ou dans
les abrupts et sauvages ravins qui les séparent, s'élèvent
droits et majestueux les snpins et les mélèzes, les chênes
et les hêtres que les torrents portent sans frais dans les
plaines et qui servent aux constructions *. Dans ces hau-
* Vedi Massa e passa, dicton des Maremmes.
... lia marcmma tulta
Dilettevole mollo e poco sana.
(Fazio degli Uberti, Dittamondo , \. H, c. 9, v. 29-30. Mantouc,
1474.) Siena mi fe, disfecemi Maremina (Dante , la Divina Commedia,
Purgatoire, ch. V, y. 133). On sait avec quelle rapidité funeste, en
Italie, les terres desséchées deviennent marécageuses dès qu*on cesse d'y
ménager aux eaux un écoulement. Voy. Mulinensis urhis description auc-
tore anonymOf dans Muratori, Rerum italicarum scriplores, t. Il, part. 2,
p. 691. — Cf. du même, Antiquitates ilalicœ tnedii œvi. Dissert. 21, t. H,
col. 153, etpassim. Lies efîorts tentés de nos jours n'ont obtenu pour tous
ces motifs ou pour quelques-uns d'entre eux qu'un médiocre résultat. On
semble d'ailleurs enfermé d:msun cercle vicieux : il faut des hommes pour
chasser la malaria, et c*est la malaria qui empêche les hommes de peupler
les plus riches terres d'alluvion. Voy. sur cette question d avenir et ses
difficultés : P. Roller, VAgro romano (Revue des Deux Mondes^ 15 jan-
vier 1872, p. 398, 399); et sur les Maremmes : Tartini, Memorie ml bo-
nificamento délie Maremme toscane. — Salvagnoli-Marchetti, Raccolla di
documenii sut bonificamento délie Maremme toscane dal 1828 al 1859.
Florence 1861. — Ximénès, Délia fisica coslituzione délia Maremma. —
llichelel. Histoire Romaine, t. I, p. 70-71. Paris, 18i3. — Noël des Ver-
gers, Simonin, loc. cit.
* Tr.v |u>^îav tt,v eîç ta; cùcc^Ofxo^ atXfxâTuv lùOuTaTwv xal lùfxnxioraTwv tq
Toppy.vt* x^^"^*^ W TrXiîanjv, t« ircrapiû xaTflé-fCuaa l'x twv 6pwv »06ù; (Slra-
bon, I. V, c. 2, p. 185).
10 GÉOGRAPHIE DE LA TOSCANE.
tes régions, le fruit du châtaignier nourrit Thommo, et
rherbe le bétail. Plus bas, à mi-côte, le sol, selon qu'il
est exposé aux rayons du soleil ou protégé contre ses
ardeurs, produit la soie, l'huile, le vin, les légumes, les
fruits, surtout aux vallées de la Nievole, de l'Eisa, de la
Chiana, de TArno inférieur, et dans cetle délicieuse
province de Lucques qui est le jardin de la Toscane,
comme la Toscane est le jardin de l'Italie. Cette fécon-
dité merveilleuse, les anciens l'ont célébrée. « Autant
dans les plus longs jours, dit Virgile, les taureaux auront
brouté d'herbages, aulant en fera naîlre la fraîche rosée
de la pins courle nuit*. » — « Dans la plaine de Rosea,
dit Varron, laissez tomber un échalas, le lendemain il est
caché sous l'herbe. En beaucoup de contrées d'Italie le
sol rend dix pour un, et en Étrurie quinze V »
Creusez cette terre si productive à la surface, vous la
trouverez pauvre des trésors malpropres et encombrants
que recherchent les modernes, et dont on trouve pourtant
par endroits quelques liions, le fer, la houille, le cuivre,
le plomb argentifère, le mercure sulfuré*; mais elle est
riche en granits, en schistes, en serpentines, en marbres
noirs à Pisloia, verls à Prato, partout beaux et abon-
dants. Sienne en possède ; ceux de Seravezza, que Michel-
Ange fit connaître, égalent et surpassent peut-être ceux
* Virgile, GéorgviueSy 11, 20. Dira-t-OD qu*il parle ici de Manloue ? quel-
ques vers plus liuul il parlait de la Toscane : Inflavit quum pinguis ebur
Tvrrhenus ad aras (Ibid., v, 192).
*C:esar Yopiscus aedilicius, lausain quum ageret apud censores, campos
Rosex Itaii.Tdixit essesumen, iu quorelicta pertica postridienon appareret,
propter hcrbain (Varron, de Re ruitica^ I, 7). — Ut ex eodem seminc
aliubi cum deciroo redeat, aliubi cum quinto decimo, ut in Elruria et locis
aliquot in Italia (Ibid., I, 44).
' On en trouve à Tile d*Elbe, à Montecalini, h Massa mariltima, dans le
val di Castello et dans le val del Bottino.
LA FERTILITÉ. LE CLIMAT. il
(le Carrare, quoiqu'ils aient moins de célébrité. Slazzcma
donne le marbre brèche, dont les fragments réunis offrent
les plus éclatants contrastes de couleurs; Piombino les
brocatelles, Vollerre l'albâtre, Florence la pierre calcaire,
dont les plaques polies représentent des ruines grandioses
ou d'élégantes arborisations ; enfin à Montecatini, à San-
Cnsciano, à Lucques, jaillissent des sources froides ou
chaudes d'eaux minérales ou gazeuses, qui furent de
bonne heure en grand renom.
Ces richesses variées que procure a peu de frais un
travail facile et attrayant augmentent les séductions d'un
pays où la nature est si belle et le climat si doux. Pays
tempéré au milieu de régions brûlées ou froides, fertile
à côté d'arides montagnes, sec et peuplé près de déseris
humides, portant en lui-même les saisissants conlrasies
qui le distinguent des contrées voisines, végétation afri-
caine au pied et au midi des montagnes, végétation sep-
tentrionale sur leurs pentes et leurs cimes exposées aux
vents des Alpes, il inspire à ceux qui le parcourent une
admiration qui grandit chaque jour, et à ceux qui l'ha-
bilent un amour qui tient de la passion. Sans doute le
climat n'y est pas absolument tel qu'on pourrait le sou-
haiter. Le mistral glacé et l'iipre tramontane font souvent
grelotter Florence ; le Nolus, l'Auster, l'Africus de Pline
et des poètes, l'inondent de pluies et d'orages ou soufflent
sur elle un air embrasé qui abat l'énergie morale comme
la vigueur physique; la brise de mer, qui rafraîchit le
littoral, expire avant d'atteindre cette ville trop chaude en
été, trop froide on hiver. Mais les montagnes sont à ses
portes, et il suffit de s'y élever, de se fixer à mi-côte ou
au sommet, au nord ou au midi, pour changer à son gré
de climat. Là « les villages s'appendent comme l'aire de
«2 GÉOGRAPHIE DE LA TOSCANE.
Taiglc, les champs s'élèvent en terrasses, en gradins qui
soutiennent la lerre contre la rapidité des eaux, la vigne
mêle son feuillage à celui des peupliers et des ormes, et
retombe avec la grâce la plus variée; le pâle olivier
adoucit partout les teintes, et son feuillage léger donne
à la campagne quelque chose de transparent, d'aérien *. »
De ces hauteurs qui dominent Florence on jouit d'un
spectacle magique où les merveilles de la nature enca-
drent celles du génie humain, sans les écraser. L'air
diaphane, le doux éclat de la lumière, font valoir les
contours bien dessinés des montagnes. Le paysage semble
composé avec art, pour la satisfaction du goût comme
pour le plaisir des yeux. Ce caractère, moins marqué
peut-être dans les autres parties de la Toscane, y est
sensible encore. Dans la province de Sienne, quelques
maigres bois de chênes ou de cyprès suffisent pour parer à
souhait de pittoresques et riantes collines entrecoupées
de ravins. Au centre de la vallée dePistoia ou de celle de
Lucques on se trouve comme dans un cirque de monta-
gnes dont les sommets arides ne charment guère moins
que les pentes cultivées. Dans la vallée enchanteresse de
l'Arno, d'Arezzo à Florence, on saisit avec une netteté
singulière ce système géologique de chaînes parallèles,
de contreforts perpendiculaires, de vallées entre ces
chaînes et ces contreforts, dont la régularité surprend et
bannit Tidée du chaos.
Ce qu'on rencontre, dans toute l'Italie, de beautés
naturelles, de contrastes étonnants, de ciel pur et d'atmo-
s[)hère malsaine, de soleil brûlant et de bise glacée, de
fleuves ou de torrents sans eau et de marais qui ne se
« Michelet» Hitt. Rom., 1. 1, p. 28.
POPUUTIONS PRIMITIVES. 13
dessèchent point, on le trouve rassemblé, et comme en
raccourci, dans la Toscane. Si la politique des temps
anciens et la religion des temps modernes ont fait de
Rome la tête ou Tàme de l'Italie, on comprend qu'avant
ce triomphe de la force ou de la foi, la Toscane ait été
cette tête, cetle âme. Caton, dans ses Origines, quand il
parlait de la Toscane, lui donnait le nom dlialie, et il
n'admettait que l'Ombrie seule au partage de ce nom et
de cet honneur ^
C'est en Toscane que l'historien, en cherchant à dé-
brouiller les temps primitifs, rencontre pour la première
fois dans la péninsule un peuple digne de mémoire. Il est
probable qu'avant les Étrusques d*autres immigrants
l'avaient colonisée. Les anciens auteurs parlent des
lapyges, des Italiotes, des Œnolriens, des Ombriens, des
Sicules', populations agricoles qui se refoulèrent tour
à tour jusqu'aux extrémités méridionales du pays; mais
quand on les a nommés, on n'en peut plus rien dire que
par conjecture*. Les Etrusques, au coniraire, ont laissé
* Berger et Cucheval, Histoire de V éloquence latine depuis V origine de
Rome jusqu'à Cicérone t. 1, p. % noie 1. Paris, 1872, 2 vol. in-12*. Sur
la géographie de la Toscane on peut consulter, outre les ouvrages déjà
cités, Repetti, Dizionariostatistico^eograficO'fisicO'Slonco délia Toscana,
Florence, 1833. — Audot, Ulialia, 1. 1, Toscanaf Goi*ografia fisica. — Tar-
gioni-Tozzctli, Prodromo délia corografia e délia topografia fisica délia
Toscana. Flor. 1754. — Marmocchi, Corso di geografia slorica antica^
del medio evo e modema^ Flor. 1845. — Le méinc : Descrizione deWI-
(a/ta, Flor. 1847. — Bruguières, Orographie de V Europe, — D'Àubuisson,
Traité de géognosie,
* Pausanias, Arcadica, 1. VIlf,c. 3. — Pline, Hist. nal.y 1 III, e. 8, 19.
— Denys d'Ualicam;isse, Anliq. Roman. y \, 30, éd. Reiske. — Deiijs a
même parlé d*aborigènes; mais c'est une pure hypothèse, qu'ont reproduite
avec plus de patriotisme que de critique Micali (VUalia avanti il dominio
dei Romani, 4 fol. Flor. 1821) et Bossi (Storia delVltalia anlica e mo-
dema, t. I, I. \, c. 3. Milan, 1829).
^ Vov. celîcs de M. Mommsen, RômischeGeschichtey trad. de M. Alexan-
dre, t.'l.ch. 2,p. 10-19.
14 LES ÉTRUSQUES
de leur passage des monuments positifs. Les restes de
leurs énormes murailles sont debout sous nos yeux. Le
lourd pas d'un bœuf, en enfonçant une vieille voûte, a
mis au grand jour, dans notre siècle, d'innombrables
trésors de leur civilisation. On a pu voir alors que celte
antique race vivait encore dans ses descendants, nos
contemporains. Comme un grand fleuve qui disparait un
moment sous la terre, la iiliation a pu se perdre dans les
profondeurs obscures du passé; mais on l'a constatée
quand la lumière s'est faite de nouveau dans Thistoire.
Kntre TÉtrusque et le Toscan il n'y a guère moins de
ressemblance qu'entre le Gaulois et le Français. Les
colons qu'établirent les Romains aux champs de la
Toscane n'en ont point noyé dans leurs flots les habi-
tants, et bien des immigrants se sont successivement
greffés sur la souche primitive, sans en altérer les carac-
tères essentiels*.
Le génie de la force pesante et lourde, si remarquable
aux murs étrusques de Fiesole et de Vol terre, reparaît
encore aux constructions florentines, aux palais Pitti et
Strozzi comme aux palais publics. Ces tours carrées du
moyen âge qu'on voit à Florence, à Arezzo, à Pistoia,
à Monsummano, à Lucques, à Sienne, à San-Gemignano,
semblent être une tradition étrusque : Rutilius appelait les
Étrusques turrigends '\ Diverses pièces de leur vêtement
sont encore de mode après les temps féodaux, Leui's
souliers à courroies dorées, recourbés en pointe et recou*
vrant la plus grande partie du pied, ne sont-ils pas plus
* Un |)Ocle (le noire temps, M. Giosuc Carducci, se représente Dante
comme un pontife étrusque sorti de sa tombe (Voy. sur M. Carducci une
étude de M. Etienne, Revue des Deux Mondes, i*^ juin 1874, p. 004).
* Rutilius, Hiner,, I, 596.
ANCÊTRES DES FLOREiNTINS. i5
•
semblables aux souliers à la poulaine qu'aux sandales
antiques? I^ur luttdus, ce cône prolongé que les femmes
portaient sur la tête et d'où pendait quelquefois un voile,
ne le retrouvons-nous pas dans les sculplures, dans les
peintures de l'Italie aux temps républicains? Ces paysans
des environs de Florence, d'Arezzo, de Corlone, qui vous
saluent au passage, ont les traits, la physionomie que les
bas-reliefs, les vases, les statuettes étrusques nous ont
rendus familiers. De ces bouches au contour antique sor-
tent de rudes aspirations, étrangères aux provinces les
plus voisines, mais dont la langue étrusque abondait ^
Le Florentin moderne est sérieux et grave comme
l'étaient ses ancêtres du moyen âge, Dante, Michel-Ange,
Machiavel, comme l'avaient été ses ancêtres des temps
antiques, les Étrusques. Apres trois mille ans, et malgré
des différences inévitables, après tant de siècles écoulés,
de révolutions subies, de guerres soutenues, de maux
soufferts, les ressemblances sont donc frappantes encore.
Elles attestent la perpétuité d'une forte race dans le
pays dont nous entreprenons l'histoire.
11 n'était pas besoin, ce semble, de chercher, autant
qu'on l'a fait, d'où cette race pouvait venir. Elle vint,
comme tous les immigrants qui ont colonisé l'Europe,
des plateaux de l'Asie centrale, par lentes et successives
étapes. Les premiers qui s'étaient mis en route durent
s'acheminer par les voies de terre, étant trop grossiers
' Les Florentins disent Miaro, khasUj hharrozxa, pour caro, casa, car-
rotza. Or il y a une inscription falisque où Ton voit le hharo florcnlin : C
Clipea heic pênes Q. et M, f. hara acubat sorex q. b., c'est-à-dire : G. Cli-
pea heic pênes Quinluin et Marcuni fratrcs chara accubat soror, quse vixit
«te. Voy. Orioli, Bollettino dell' IsUtulo àrcheologico, i85i, et Kisi, Dei
tetUalhn falti per spiegare U aniiche lingue italianei p» 81* Milun,
1865.
16 LES £TRUS<jlËS.
pour construire des barques et se diriger sur la mer*.
Ils portaient le nom de Rhasena, qui était celui de leur
chef ou des contrées qu'ils habitaient au nord des Alpes '.
Barbares par leur ancienne origine, par leur vie nomade
et même par le séjour qu'ils avaient fait dans les froides
régions de la Germanie, ils ne purent cesser de Tctre sur
les pentes de l'Apennin, quand ils y furent fixés. C'est
d'ailleurs qu'y vint la civilisation.
D'autres hommes de la même origine, suivant d'autres
roules, étaient descendus vers l'Asie Mineure. Arrêtés
par la mer, ils avaient fait violence à leurs instincts
* Targioni-Toizelti (Relazioni di alcuni viaggi fatli per la Toêcana, Flo-
rence, 1751-1754) soutient qu'alors les Alpes claientimprntuables, et que
par conséquent les premières migrations durent être maritimes. Hais
comment prouverait-il que les Alpes, qui s'abaissent à Test et à l'ouest, ne
pouvaient donner pussage sur le littoral, et même au centre delà chaîne,
par la vallée de TAdige? Seul dans Tanliquité, Denys dllalicarnasse
(I, 50) n soutenu Tantériorité des migrations continentales; mais les plus
récents critiques, M. Mommsen, M. Alfred Maury, M. Berger, se rangent
à son avis, soutenu déjà par Fréret (Recherches sur Vorigine et T histoire des
différents peuples de V Italie^ dans les Mémoires de V Académie des inscrip-
tions et belles-lettres, t. XVIII, p. 95 sq), Bardetti (De' primi abitatori
dltaliOf part. H, c. 8, art. i.Flor. 1770).Durandi (Deprimis italiœ colo-
nis. — Saggio sulla storia degli antichi popoli dltalia, part, il, ^ 2, Tunn,
1769). Les recherches de M. Giovanelli tendraient à établir que les pre-
miers peuples d'Italie y vinrent par les Alpes les plus voisines de l'Adria-
tique (Dei Rezii, delV origine rfe' popoli italiani, \ 844. — Le antichità Rezio-
etrusche presso Matrai, Trente, 1845). Voy. Archivio storico fte/ûino, Ap-
pendice, t. m, p. 285. Dans un travail récent (Délia provvenienza degli
Etruschif Nuova Antologia^ mai 1872), M. Bartolini voit dans ces pre-
miers habitants non des Khélicns, mais des Rhasena.
* C'est-k-dire de la Rhétie. Voy. Denys d'Ilalicarnasse, I, oJ. M. Berger,
d'après Fréret, prétend établir trois migrations : vers 1700 avant J.-C, une
race illyrienne ou pélasgique; vers 1400, les Ombriens; vers les temps
héroïques, les Rhasena (Hist. de Féloq. lat.,i. I, p. 5). L'autorité de Fréret
est sans doute fort respectable, et il a fort servi aux Allemands; mais
malgré t son coup d'œil d'aigle », il est « enveloppé de brouillards, » (A.
Maury, Journal des savants, 1809, p. 565) et Ton |>ourrait lui reprocher
d'avoir trop voulu les percer.
rililSenà et lydiens. 17
nomades, el pris le parti, pour ne pas rebrousser chemin,
le s'élablir où ils se trouvaient. Là, moins éloignés que
les Rhasena du berceau de leur civilisation primitive, ils
étaient trop rapprochés du grand empire d*Assur, pour
a*en pas apprendre cet art précis, minutieux, réaliste,
si Ton peut dire, qui a fait comparer les vieux Assyriens
aux modernes Hollandais ^ Riverains delà Méditerranée,
avec le temps, ils apprirent à construire des barques, à
y monter, à entreprendre des voyages qui augmentèrent
de durée à mesure qu'on en craignit moins les dangers*.
Avec le temps ils passèrent en Grèce , en Italie , en
Toscane. Ils n'y pouvaient venir et débarquer qu'en
petit nombre *. Us ne donnèrent donc point d'ombrage à
Tinculle Rhasena, qui s'était fixé sur les pentes des
montagnes où il trouvait un climat moins différent du
sien que dans la plaine ou sur le littoral. Propagateurs
d'une civilisation inconnue à ces barbares, ils furent
accueillis avec empressement par cette race assez gros-
sière pour ne pouvoir se suffire, mais assez désireuse du
bien-être pour ne pas chasser qui le lui apportait. Une fois
établis, ces colons de l'Asie Mineure appelèrent leurs
* YoT. J. Oppert, Grundzûge xur AssyrischenKunst, p. 14.6àle, 1872*
— Jules Sourj, VA$ie Minewe^ dans la Revue des Dettx-MondeSf i5 octo-
bre 1873. — G. Perrot, Edm. Guillaume et Jules Delbe(, Exploration ar-
chéologique de la Galatie et de la Bilhyme, d^une partie de la Mysie, de
la Phrygie^ de la Cappadoce et du Pont, exécutée en 1861. Paris, 1872,
2 Tol. folio.
* La découverte faite par M. lleuzey de tombes d'un caractère étrusque
BO Macédoine porterait à croire que Timmigration de TÀsie Mineure aurait
[m Tenir, partiellement du moins, par la voie de terre, en traversant la
bute Grèce et en suivant la Cote de l'Adriatique. (Yoy. un mémoire de le
lavaot, lu à TAcadémie des inscriptions en juin 1872.)
' M. A. Maury eiprimait déjà, il y a plusieurs années, celte opinion que
i*il y eut une émigration lydienne, elle ne put être très-nombreuse. (Voy.
encyclopédie moderne^ art. ttru»que%*)
81ST. DE PLOKBNCB. — I. 2
18 LES ÉTKUSfJUES
compatriotes, et devinrent, à la longue, si nombreux,
qu'on ne put, quand on commença de les craindre, les
jeter à la mer ou les anéantir. C'est ainsi qu'ils vécurenl
auprès des Rhasena et qu'ils s'unirent à eux par le
mariage, qu'ils les initièrent aux arts de l'Orient*. C'est
alors, et alors seulement, qu'il y eut une race étrusque.
Elle fut formée par la réunion de deux rameaux issus
d'une même souche primitive, mais depuis des siècles
devenus étrangers l'un ù l'autre par l'éloignement *.
Ils l'étaient d'autant plus qu'avant de quitter l'Asie
Mineure, les immigrants y avaient mêlé leur sang à
* Raoul Rochettc (Histoire critique de rétabliuemerU des colonies grec-
ques, t. M. IV, cil, Paris, 1815) et Inghirami (Storia délia Toscana, t. U,
p. 159, Fior., 1841) ont admis que les Rhasena firent bon accueil aui im-
ini'Tants « Ivdiens ».
'M. Beulé (Journal des Savants, janvier 1865, p. 51) semble admettre
que les « Pélasges-Tyrrhéniens », comme il appelle les immigrants de
TAsic Mineure, apportèrent la civilisation aux Rhasena. Tous les monu-
ments qui nous restent de la civilisation étrusque attestent rorigine asiati-
que, lydienne ou phrygienne de ce peuple. Les anciens, à cet égard, sont à
peu près unanimes. Voy. Hérodote, I, 94, éd. Didot, p. 35 ; Tacite, An-
nales, IV, 55; Pausanias, 1. Y, Eleiacon, 1. I, c. i, p. 228; Strabon, VII,
VII, p. 266 ; Sénèquc, Consolatio ad Helviam^ c. vi. Voy. encore Pline nat.,
Vcll. Paterculus, Val. Maxime, .\ppien, Justin, et tous les auteurs qui ap-
pellent lydiennes les institutions ou modes introduites à Rome par PÉtrurie;
Diodore de Sicile, I. V, c. xl, éd. Didot, p. 279 ; Val. Maxime, II, 4, § 4.
— Lucilius ap. Nonius Marcellus (De compendiosa doctrina per litieras ad
filium, cap. xiv. — De génère vestimentoruniy art. Tunica. Leipzig,
1826, p. 536); Tertullien, éd. de Paris, 1734 : de Pallio, § 1, p. 131 ;
de Corona, § 13, p. 129; de Idolalria, § 18, p. 115; ^e Spectaculis,
§5, p. 91, 92. — Saint-Clément d'Alexandrie, Stromata, 1. 1, c. xvi. Wurtz-
bourg, 1780. Les anciens ne donnent point de preuves, parce que telle
n*est pas leur habitude; mais il est remarquable qu'ils aient tous jugé de
même sur celte question. Us ont bien vu cette filiation démontrée par la
langue, les moeurs et les arts. Quant au pacifique mélange des Rhasena et
des immigrants maritimes, il n'a rien d'invraisemblable. C'est par le mé-
lange, dit M. Maury, qu'il faut expliquer c l'apparition des nations nouvel-
les. Le caractère multiple et varié de la formation des nations me semble
souvent oublié dans les études ethnologiques, t (Journal des Savants, 1869,
p. 559. 564 366.)
ET LmiENT. 19
;elui d'autres races. Leur laugue, européenne par la plu-
)art de ses éléments*, en contient quelques-uns d'origine
sémitique ^ Dans les tombes de Chiusi on a retrouvé des
^ases manifeslement égyptiens, et, ce qui est plus con-
cluant encore, des œufs d'autruche'. En Phrygie, en
Lydie, en Cappadoce, on retrouve comme à Tyrinthe, à
* M. llommseD, avec ce ton tranchant qui lui est propre, dit (Rôm.
Getch.y 1. I, c. IX, t. I, p 161) que c le peu de mots ou de lerminaisons
dont le sens nous soit connu n'a pas la moindre analogie avec les idiomes
grecs ou italiques. » L'assertion contraire a été péremptoirement établie par
M. Maury dans ses doctes mémoires insérés ^u Journal des Savants (iShd ,
p. -424, 481, 489, 560, etc.) diaprés les deux mille inscriptions étrusques
publiées par Fabbretti {Corpus inscriptionum iialicarum antiquioris œvi^
Turin, 186i-i8()7 ; Glossarium italicum in quo ornnia vocabula conti'
nenlur ex Lmbricis, Sabinis, Oscis, Volcis, Ett-uscis, etc., Turin 1858);
Gruler {(iorpus Romanarum inscriptionum , t. I, part. I, p. 145-145,
Amsterdam, 1707); Gronovius (Thésaurus Grœcarum antiquitatiim, t. XII,
p 14, Lugd. Batav., 1697); Conestabile (Iscrizioni etrusche di Firenze).
M Lorenz conclut comme M. Maury, dans un article inséré au tome IV des
Beitrâge fur vergleichende Sprachforschung. — Beitrâge zur Deuiung
der etruskischen Inschriften, t. V, part. U, p 20 i). Voy. encore sur ces
questions de linguistique le journal intitulé Zeitschrifl fur vergleichende
Sprachforschung y les Annali di corrispondenza archeologica di Roma^
les articles de Raoul Rocbette dans le Journal des Savants, 1845, p. 670 ;
Gori, Difesa delV alfabeto degli antichi 7oscant,Flor., 1742; Âmaduzzi,
Alphabetum veterum Etruscorum, Rome, 1771; Bardelti, Délia lingua
de' primi abitatori dltalia, Modène, 1772 ; Gerhard, Etruskische Spiegel,
Berlin, 1859 ; GaWani, Belle genti e délie favelle loro in Italia, c. vi;
Archivio stor. iial,, série I, t. XIV, p. 168.
* Notamment récriture de droite i gauche, comme Thébreu et Tarabe,
la suppression des voyelles brèves et Tabsence de la lettre o, double carac-
tère de récriture araméenne. Voy. Risi, Dei tentativi, etc., p. 96-100.
Nais il n*en faut pas conclure que la langue étrusque soit sémitique, comme
Tont fait Giambullari (// GallOj ossia dell 'origine délia lingua fiorentina,
Flor., 1549), le P. Tarquini (Origini italiche e principalmente etrusche
rivelale dai nomi geografici, dans la Civiltà cattolica, 6 juin 1857,
I». 551-575 ; 19 décembre 1857, p. 727-742), et M. Stickel (Dos Etruskische
durch Erklârung von Inschriften und Piamen als semitische Sprache
erwiesen, Leipzig, 1858). Ces auteurs ont été victorieusement réfutés dans
les Nouvelles littéraires de Gottingue par Ewald, et dans la Revue germa-
nique (1859, t. H, p. 040) par M. Maury.
^ Archivio stor. itaL, 1865, 5* série, t. Il, part. 1, p. 80.
20 LES ÉTRUSQUES.
Mycènes et en Etrurie les constructions cyclopéennes, les
façades aix^iiitecturales taillées dans le rocher, les mons-
tres fantastiques qui gardent l'abord des tombeaux, les
chaussures à pointe recourbée et le bonnet conique
aujourd'hui encore d'usage en Orient \ C'est donc l'Orient
qu'apportaient sur la côte occidentale de l'Italie ces frêles
esquifs où s'aventuraient des opprimés, des vaincus, des
aventuriers de jour en jour plus nombreux*. Sans témé-
rité, l'on peut dire que tout ce qu'il y eut de rudesse dans
le génie, les usages, la langue de la primitive Toscane,
vint des hommes du Nord ; tout ce qu'on y remarque
d'ingénieux, d'inventif, de raffiné, des hommes de
l'Orient et du Midi. Il n'est pas jusqu'à ce nom d'Étrus-
ques, qu'ils portèrent en commun après leur réunion sur
le sol toscan, qui n'indique la prépondérance des der-
niers venus, car il est d'origine visiblement pélasgique'.
• Voy. G. Perrot et J. Soury, ouvrages cités.
* Voy. la saUe étrusque au musée grégorieny le musée de Volterrc, les
planches des ouvrages publiés sur Caere, les deux volumes de M. Noël des
Vergers et Tarticle de M. Beulé (Journal des Savants, novembre 1864,
p. 686). — Scipion Maffei, dans sa dissertation DegV Ilalicni primitivi (Man-
toue, 1727), fait venir les Toscans du pays de Chanaan, où il y avait un
torrent Âmon, et de ce mot il fait venir le nom d*Ârno. Rien n^est moins
prouvé, mais le rapprochement est curieux. Voy. FoUini. Fireme aniica e
moderna ilhisiratay t. i»c. 11, p. 45, Flor., 1789, 8 vol. in-12.
» r^iebuhr a dit (Rômische Geschichte) et M. Duraont a répété {Souve^
nirs de V Adriatique, dans la Revue des Deux Mondes, V novembre 1872,
p. 102) que f le nom des Pélasges est odieux à l'historien qui hait la
fausse philologie, n Nom si Ton veut, mais nom commode et mémti néces-
saire pour désigner ces populations mal connues qui, après s'être déhrouil'-
lées en Asie Mineure, se répandirent dans FOccident par terre et par mer.
Tuppriv&l, mol par lequel on désigne souvent les habitants de la côte occi-
dentale en Italie, devient Tupiinvcl et même Tupr.axcl, grâce aux altérations et
transpositions ordinaires de lettres et de syllabes. Or celte dernière ter*
minaison se trouve dans le nom de diverses villes et peuplades pélasgi-
ques (Drabiscus, Broniiscus, Doriscus, Myrgiscus enlhracc; Volsci,Falisci,
iiraviscx en Italie; Opisci ou Osques. Voy. Nichelet, Uist. Rom,, I, 42, et
LEUR RELIGION. 21
Ainsi constitué, ce peuple fonda bientôt sa puissance
par son énergie', l'accrut par son sens politique comme
par son travail, retendit moins par la conquête que par
la colonisation. Rayonnant autour de lui, il peupla les
riches plaines delà Campanie, les verdoyantes rives du
Pô*. Il éiait alors dans sa période d'activité, d'industrie,
de progrès. Il avait seul des lumières, quand tout était
ténèbres autour de lui. Il savait être original par sa reli-
gion, par ses mœurs, par ses arts. Sa religion, bizarre
et quelquefois barbare dans ses formes primitives, était
fantastisque et sombre, mais élevée, tout ensemble spé*
culalive et pratique. À la tête de l'armée, elle mettait des
prêtres, tenant dans leurs mains des torches flamboyantes
et des serpents. Elle ordonnait d'immoler des victimes hu-
maines. Sous le climat alors excessif de la Toscane, où de
nombreux volcans ébranlaient la terre et chargeaient l'air
de vapeurs brûlantes, où de sinistres météores sillonnaient
le sol de leur traînée lumineuse', l'Étrusque éprouvait
une frayeur réelle de ces phénomènes, y voyait une con-
llMif7, ErwycL mod„ art. Etrtuq.), De Tupr.<nccl les Latins firent Trusci, et
arec î'e préfixe Etnuciy (i*où Tmci et Thusci. Dans les Tables eugubien-
nés, monument étrusque ou ombrien du quatrième siècle avant notre ère,
00 ht Je mot Turscum (voy. Dempster, De Etruria regali^ ouvrage écrit en
1619 et publié à Florence en 1728; Gruter, Corpiis imcripiionum^ t. I,
p. 143; Lepsius, de Tabulis eugubinisj Berlin, 1853). Les Toscans moder-
nes portent donc un nom antique, transformation reconnaissable de celui
dei Étrusques ou Tyrrhéniens. — On a dit, du reste, toutes sortes de folies
sur Tétymologie du mot Étrusques. (Voy. Suidas, t. I, p. 527; Scrvius Ad
£n.^ II, 598; le P. Secchi (Bollettino delV hliluio archeologico, 1846,
p. 15), MafTei (Degli Ualiani primitivi, p. 200-220), M. Stickcl (Dos
Etruskisdie, etc.), Betham (Etruscan literature and antiquities investi-
gated, i. II, p. 246, Dublin, 1842).
' Sic fortis Etruria crevit (Virgile, Georg., H, 553).
« Tite-Lire, V, 33.
' Cicéronf de Divinalione^ ^ 12; Creuzer, Mommsen, I, 160; Michelet,
1.71.
22 LES ÉTRUSQUES.
tinuelle menace des Dieux, y cherchait l'explication du
bien et du mal, de la vie et de la mort. Sa théogonie se
rapprochait de celle des Grecs, en admettant des divinités
multiples, mais s'élevait bien au-dessus parla conception
d'un grand démiurge, ame du monde, cause des causes,
providence ou destin, qui renfermait en soi tous les au-
tres êtres, émanés de sa propre substance, et dont il était
défendu, comme chez les Hébreux, de prononcer le nom.
Sur les douze mille ans qui formaient le cercle mysté-
rieux de la grande année, mille seulement étaient accor-
dés aux Éirusques, et, rencontre singulière! après dix
siècles d'existence, ils disparurent en effet*. Scandinaves
et Grecs annonçaient bien aussi la chute des empires,
mais sans en fixer la date avec précision*.
Une vague conception de la vie future ne pouvait con-
soler ni rassurer les Étrusques, car ils ne surent pas,
comme les chrétiens, voir une épreuve dans la vie pré-
sente, ou, comme les Grecs, la prendre par les beaux cô-
tés. Us n'y voyaient qu'une lulte sans relâche et presque
sans espoir contre les fléaux de la nature, contre les per-
spectives certaines de la destinée. Les premiers, ils ima-
ginèrent ce dogme désolant du petit nombre des élus et
cet enfer lugubre qui ressemble moins au Tartare grec
qu'à l'enfer des chrétiens et aux cercles fameux de Dante.
Ne voyant point les moyens d'y échapper, ils se rési-
gnaient, sans trop y croire, aux inventions de l'Egypte,
• Servius Ad Eclog., IV, 47. — Plutarque, Vie de Sylla. — Suidas, in
voc. Tupprivia, luXXoç. — Censorinus, de Die natalit c. xvii. — Anquetil-
Duperron, Irad. lat. du Zend-Avesla, Paris, 1771. — Canovai, Disserta-
xione sopra Vanno magnn degli Etruschi^ dans les Saggi di dissert aziont
delV Àccademia etrusca di Cortona^ t. VIII, diss. xi. — Oit. Mùller, Die
' Etrusker, t. H, 1. IV, c. vu, § 7.
* Voy. Eschyle, les discours de Prométhée, v. 519, 750, 898, 921, 970.
LEUR RELIGION. 23
de la Perse, de la Grèce, dont ils faisaient comme une re-
ligion exotique à l'usage du commun. Grands et petits
dieux, bons et mauvais génies, mortels eux aussi, se mê-
laient à la vie humaine, personnifiaient les forces de la
nature, sans être, comme chez les Grecs, méchants et
débauchés.
Mais au-dessous d'eux, et c'est ici que parait le génie
pratique des Étrusques, ils plaçaient une caste aristocra-
tique et sacerdotale, les Lauchme ou Lucumons, tenus
pour autochthones, intermédiaires entre le ciel et la
terre, dieux eux-mêmes pour leurs familles, leurs clients,
leurs esclaves. Des livres achéruntiens, qu'ils disaient te-
nir du petit gnome Tagès, fixaient, avec le rituel obliga-
toire, toute la législation. Leur caste se transmettait le
dépôt de ces livres, prédisait ou expliquait à leur aide
les phénomènes célestes et terrestres, causes de la fécon-
dité comme de la stérilité des champs\ Parla ils tenaient
ces peuples convaincus de leur supériorité native, respec-
tueux de leur science mystérieuse, attentifs aux mille
pratiques religieuses, au minutieux cérémonial dont ils
entouraient la vie et la mort. Ils ajoutaient sincèrement
foi aux augures qu'ils tiraient, comme en Orient, du voi
des oiseaux \ C'est ainsi que la religion devint enire leurs
mains un instrument de règne et engendra une supersti-
tion dont les excès enchaînèrent l'esprit, la langue, les
bras'. Frappés de cette politique profonde, les Romains
envoyèrent plus Uird l'étudier, sur les lieux mêmes, un
certain nombre de jeunes patriciens.
* Tacite, Annal , XI, 15 ; Gicéron, Ad famiL, VI, 6.
• Tite-LiYe, V, 55.
' Arnobe et les Pères de Tf^glise appelaient rÉtrurie mater 'tupertU^
iùmum.
U LES ÉTRUSQUES.
Cette religion décevante et sombre, qui ne laissait au-
cun espoir de félicité dans la vie ni de repos dans la mort,
n'en était pas moins une émanation certaine des cultes
plus sereins de POrient. La musique et les arts en ve-
naient également, comme de leur patrie, comme de la
source universelle et inépuisable du beau^ Quand Tari
étrusque, affranchi de sa gaucherie première, atteint son
apogée, c'est toujoursde rOrient qu'il s'inspire par l'heu-
reux intermédiaire de la Grèce. Les noms inscrits sur les
miroirs et sur les vases l'attestent; ils contirment la lé-
gende qui représentait les deux modeleurs Eucheir et
Eugrammon, venant de Corinthe en Élrurie à la suite de
Démarate, père de Tarchnas ou Tarquin l'Ancien*. Les
rapports fréquents de l'Attique avec l'Étrurie ne sau-
raient ôtrc contestés'. C'est au troisième siècle avant notre
ère, au temps de la prise de Syracuse, que l'art des Grecs,
avec leur littérature, envahit l'Italie. Presque aussitôt,
sous la main des Étrusques, on voit les ligures moins
roides, les poses plus gracieuses, les détails mieux pro-
portionnés ; les groupes sont animés et tout ensemble élé-
gants*. Inférieurs par la puissance de création, par le
sentiment de la beauté plastique et de l'idéal, par Thar^
* Plutarquc, De cohihenda ira, t. H des Moralia^ p. 805, éd. Reiske.
— Silius llalicus, V, 12. — Pausanias, H, 21. — Plin. Nat., Ylï, 57. —
Horace, Odf«, 1. IV, xv, v. 30. — Servius, Ad jEn,, I, 67. — Pindare,
Olympiques, V. — Cicéron (de Repuhlica, II, 10) affirme qu'au temps de
Romulus il y avait déjà une littérature étrusque.
« Plin. Nat., XXXIV, 12.
' Voy. Aulu-Gelle, II, 3. — Mommsen, I, 269, 319. — Golbéry, Ency-
clopédie des gens du inonde, art. Étrusques,
* Voy. Micali, Atlas, pi. 26, n*' i et 2, et pi. 59, reproduisant des urnes
du musée de Volterre. 11 n'y a rien là de Timitation servile, de la patiente
reproduction à la mode des Chinois, dont parle M. Mommsen. C'est 2i peine
même si Ton peut dire que Fartiste étrusque imite le grec; il s'en inspîr*.
LEURS ARTS. LEUR DÉCADENCE. 25
monic et la souplesse, la vigueur et la pureté, ces pa-
tienls ouvriers remportent par la perfection dans le dé-
tail, par la vérité dans le modelé des parties accessoiœs,
par rénergic poussée, il est vrai, jusqu'à l'exagéra-
tion.
S'ils n'égalèrent jamais leurs incomparables maîtres,
c'est qu'au moment où la Gièce élait en progrès, la dé-
cadence commençait déjà pour l'Étrurie. Ni l'antériorité
historique des Étrusques, ni les envahissements ambi-
tieux des Romains, ne donneraient de ce fait une explica-
tion sufGsante. Ce qui l'explique, c'est le caractère natu-
rellement sombre d'un peuple assombri encore par la
politique profonde mais corruptrice de ses chefs. En le
décourageant de la vie, ils le poussaient au plaisir et à la
mollesse; en le dépouillant, par la sujétion, de toute di-^
gnité civique, ils le réduisaient à considérer la richesse
comme le souverain bien, à ne travailler que pour l'ac-
quérir, à transformer l'art en industrie, en métier. De là
vint qu'après avoir introduit la sculpture en Italie^,
inondé Rome de statues*, orné de fresques leurs nécro-
poles, ils se restreignirent peu à peu à ciseler et à peindre
des objets d'utilité commune ou de toilette, dont le débit
était assuré et rapide, mais où l'art, devenu mécanique,
disparaissait en quelque sorte sous le procédé'. De là vint
qu'après avoir entrepris le travail herculéen de l'assai-
nissement des Maremmes et initié les Romains à leurs
* Cassiodore, Variarunij VU, 15, éd. de Rotien, 1679.
* Tertullien, Apologel,y^b.
» Voy. Noël des Vergers, 1, 192, 311, 312. — Mommsen, I, 317. —
D*Agincourt, Hiêtoire de Vari par les tnonumenlê, t. D, p. 4, — Caylus,
Aniiquiiés. — Dempster, Musœum etruscum, — Musœum etruicum
gregorianumy et les riches musées du Vatican, de Naple9, de Permise,
d*Areuo, de Cortone, du Louvre, etc.
26 LES ÉTRUSQUES.
méthodes*, les Étrusques lombèrent dans une morne apa-
thie, dans un fatal abattement.
I^a fédération de leurs douze villes ne leur fut guère
moins funeste*. C'était encore, comme les douze dèmes,
comme les douze phratries de TAttique, un emprunt fait
à l'Orient. Elle était à ce point dans leur génie, qu'ils
l'imposèrent à leurs colons au dehors, et que leurs des-
cendants en ont conservé le goût. Pourtant, le système
fédératif n'avait assuré l'indépendance municipale
qu'aux dépens de la puissance publique. Dans chaque
ville commandait un chef unique, le lucumon, organe
et instrument de la caste sacerdotale et militaire. Des
auteurs le qualifièrent même de roi', parce que sa
charge, toujours à vie, devenait quelquefois hérédi-
taire en faveur de son fils aîné*. La jalousie des villes
entre elles et des lucumons entre eux épuisa la force d'un
peuple qu'admiraient, qu'imitaient, que craignaient ses
voisins, qui leur donnait des rois' et ne paraissait pas
aux navigateurs moins redoutable que l'écueil fameux
* Columelle, de Re rustica, 1. n, c. i. — Beulê, Journal des Savants^
novembre 1804, p. 683.
* Étaient-elles au nombre de douze? Strabon (I. Y, c. iv, § 3) et Tite-
LWe (V, 35) Tont dit; les modernes le répètent. Le bon Ammirato (I. I,
p. 4) va même jusqu'il en donner les noms ; mais, de compte fait, on en
trouve dix-sept. Peut-être quelques-unes étaient-elles restées en dehors de la
dodécapolic, parce qu'elles n'avaient pas d'importance; peut-être leur fon-
dation ne rcmonte-t-ellc qu'aux temps de la domination romaine.
' Horace, Odes, I, i, 1 . — Porpbyrion, le scoliaste d'Horace, ajoute :
« Mecœnas ait regibus alavis editum qui nobilibus Etruscorum ortus
• fit. »
* Censorinus, de Die iiatali^ ad finem. — Scrvius, AdMn,^ II, 278. —
Ottf. Mûller, Die Etrusker, t. ï, 1. H, c. ii, § 4. — Inghirami, II, 236.
* Les deux Tarchnas ou Tarquins, et Mastarna ou Servius Tullius, qui
firent de Rome une ville de pierre en attendant qu^Augustc la fit de marbre.
(Voy. Niebuhr, Rôm. Gesch., II, 93.)
LEURS GUERRES AVEC ROME. 27
de Scylla^ Il était riche en céréales, en troupeaux, en
armes, en argent, en guerriers*. Quand parut le danger
que créait pour lui le voisin«ige de l'ambitieuse Rome,
un éclair de patriotisme lui fit mettre à sa tête le lucu-
monde Clusium, Larth Porsena, qui signala son pouvoir
par une éclatante victoire'. Mais l'union dura peu ; les
rivalités renaissantes condamnèrent les Étrusques à l'im-
puissance; l'alliance des Grecs de Cumes avec les Latins,
l'hostilité des Siciliens, leur ôtèrent tout moyen de com-
muniquer par terre ou par mer avec leurs possessions du
Midi*.
Jusque-là ils ne s'étaient point crus menacés en Étru-
rie; ils ne combattaient encore que pour la domination.
Rome les réduit à combattre pour l'existence. Après
soixante-quatre ans de guerre, leur forteresse de Veies,
plus grande qu'Athènes' et plus belle que Rome% inex-
pugnable, semblait-il, sur le roc escarpé d'où elle domi-
nait la vallée de la Gremera^ d'où elle menaçait le La-
tium, Veies succombe, non parce que les Romains sont
devenus habiles en l'art des sièges, mais parce qu'elle
est soutenue à peine de deux ou trois cités voisines. Les
habitants des autres, lâchement abrités derrière leurs
^ Scylla, dit Euripide, habitait la caverne tyrrhénienne. (Médée, V, 4342-
4359.)
« Tite-Live, XXÏÏ, 3 ; X, 46.
' Tite-Live (II, 9) n'en veut pas convenir, mais il reconnaît la puissance
de ce chef. Tacite (HiêL, ID, 72) avoue qu'il soumit Rome ; Pline Nat.
(XXXIY, 44), qu'il interdit aux vaincus Tusage du fer, si ce n'est pour cul-
tiver leurs champs, et Denys d'Halicarnasse (Y, 35), que le sénat lui offrit
un trône d*i voire, un sceptre, une couronne d'or.
♦ Diodorede Sicile, V, 9. — Tite-Live, V, 28. — Thucydide, UI, 88.-
Strabon, 1. Y. — Inghirami, II, 363. — Mommsen, I, 405-109.
* Denys d'Halic, II, 54.
• Tite^ive. V, 24.
' Den. d'HaIic.,11, 54.
28 LES ÉTRUSQUES.
remparts, n'ayant plus inéme cette intelligence politique
qui fait porter secours à autrui pour ne pas périr soi-
même, se rachetaient par un tribut, donnaient leurs va-
ses, leur bronze, leur or ciselé. Plutôt que d'élire un
chef militaire qui aurait pu devenir un maître, ils préfé*
raient n'aller point au combat.
Plus que jamais ils se retranchaient sur les hauteurs
qui les isolaient. Toutes leurs villes y étaient situées. On
en retrouve la trace sur deux lignes parallèles. Vers la
côte, en remontant du midi au nord, on rencontre Agylla
ou Caére, la ville ronde, la ville des Grecs ', perchée sur
sa colline rocailleuse, protégée par le fleuve Vaccina et
le lac de Bracciano *. Plus haut, Centumcellse, port sûr,
amphithéâtre défendu par une ile faite demaind'homme';
Graviscae, très-ancienne, mais déjà empestée de l'air des
Maremmes*; Tarcufin ou Tarquinies, capitale religieuse';
Cosa, dont les vieilles tours dominent, du haut de sa
montagne, le faubourg et le port'; Rusella^ aux immen-
ses blocs pélasgiques, baignée par l'Ombrone et com-
* Agylia, en langue sémitique, signifie ville ronde, el tel est Taspect de
cette ville vue de la mer (Mominsen, 1, 118). '— Les Étrusques l'appelaient
Caere, du mot xoLÎçit sahit, qu'ils entendaient souvent dans la bouche des
habitinfs (Strabon, 1. V). — R. Rochette, d'après Etienne de Byzance, au mot
*ApXXa. — Fréret, Mém, de VAc, des msc, et belles-leUres, XVIII, 105.
C'est la Cervetri des modernes.
« Virg., jEn., VIIÏ, 478. — Plin. Nat., III, 8. — Lycophron, La Cm-
sandre, éd. Debèque, v. 1241. Riris, 1853. — Den. d'Haï., I, 20. —
Strabon. 1. V. — R. Rochette, I. III, c. v, t. I, p. 309. — Ingliirami, II,
37. — On retrouve encore quelques traces de ces deux satellites. — Porto*
Palo est l'ancien Portus Âliensis.
' Rutilius (//iTi., I, 357). — C'est Civito Veccbia.
* Sil. Ital., VIH, 473. — Caton, Originum, ap. Servius,id^«., X, 154.
— Virg., ^n., X, 184. — RuUI., //in., 1, 282.
* Eustathe, Commentaire sur Denys le Périégète^ éd. de Robert
Estiennc, 1547. — Aujourd'hui Corneto.
« Rutil., Hin., 1,285.
LEURS VILLES. 29
mandant une vaste plaine; Pupluna ou Populonia, qui
s'avançait vers la mer en forme d'isthme et de double pro-
montoire ^ ; Pise, qui passait pour antérieure à l'arrivée
des Tyrrhéniens en Italie*; enfin, à l'extrémité septentrio-
nale, Luna ou Luni, avec ses carrières de marbre blanc'.
Parallèlement à ces villes maritimes et dans l'intérieur
du pays, on voyait, après Veies*, Vulsinies, au centre de
cette sombre forêt Ciminienne dont les marchands et les
Romains eux-mêmes osaient à peine franchir les défilés';
Gamars ou Glusium% Ârretium^ et Gortona, dans une
région volcanique où il semble que l'homme craignit de
poser le pied. Plus au nord, sur un plateau élevé. Vol-
terre, place forte dont les fossés sont deux rivières % et
les premiers retranchements un cirque de collines. On ne
parvenait à la ville que par une rampe longue et rapide,
aussi facile à défendre que diflicile à gravir. Au delà, il
fallait traverser l'Arno et pousser jusqu'aux premières
pentes de l'Apennin pour retrouver, dans ces siècles re-
culés, trace de colonisation humaine*. Pisloia existait
> Rutil., I, 401 . — Straboti, L Y. — Micali, 1. 1, part I, c. x.— R. Ro-
cbette, 1.' lY, c. ii, t. I, p. 368. — Storia del principato di Piombino^
1. 1, c. IV. — Storia di Populonia, c. v. — Aujourd'hui Porto-Baratli.
* Fondée, suivant Ljcophron (La Cass. , v. 1^58) et Caton (ap. Servius, Ad
^n., X, 179), par les Teutanes, peuple grec de langage ; suivant Straboo
(1. V, c. II, p. 185), par les compagnons de Nestor, originaires de Pise au
Péloponnèse.
* Strabon, 1. Y, c. ii, p. 185. — SU. Ital., Yill, 482. — Ënnius dans
Perse, YI, 9. — Le port de Luni paraît être le golfe de la Spezzia. Yoy.
San Quintino, Memorie délia R. Accademia di TorinOy t. XXYII, p. 351 *
* Nous omettons les petites villes, Capene, Nepete, Paieries»
* Titc-Live, IX, 36. Aujourd'hui Bolsena.
® Aujourd'hui Chiusi.
^ Aujourd'hui Arezzo.
" L'Era et la Cecina.
tt Strabon, 1. V. — Plin. Nal., 111, 8. — Micali, t. 1, part. I, c. x. —
Inghirami, I, 78. — Noël des Vergers, U 200.
30 FIESOLE ET SES MARCHÉS.
dès le temps de Plaute, au centre de son amphithéâtre
de montagnes*. Sur un des derniers contreforts de la
chaîne, dont le pied baignait presque dans le fleuve, on
voyait de loin la forleresse de Faesulaî, dont les habitants
sont mentionnés dans l'histoire au temps de la balaille
de Cannes par Silius Italiens, et de la retraite des Gaulois
par Polybe *.
Les Fésulans étaient Étrusques de race. Delà hauteur
escarpée que protégeaient encore leurs cyclopéennes mu-
railles, ils bravaient les Ligures, qui voulaient faire de
TArno la limite des deux peuples; mais leur sol pierreux
était stérile : ils n'y pouvaient qu'à grand renfort de
bras amener Teau, les denrées, les matériaux. 11 fallait
donc qu'ils descendissent vers le fleuve, chemin qui ne
marchait pas toujours et qui avait ses caprices, mais voie
précieuse autant qu'économique, quand toute autre faisait
défaut*. Ils en étaient peu éloignés : leur faubourg s'éla-
geait sur la pente de la montagne, puis se prolongeait
le long du Mugnone, petit cours d'eau qui en descend
pour se jeter dans l'Arno. Us se plaisaient dans cette
vallée fertile et riante, émaillée de fleurs et regorgeant
de fruits. N'osant s'y établir, parce qu'ils ne s'y fussent
pas sentis en sûreté, ils y avaient du moins, pour leurs
marchés, construit deux maisons ou villette^ que les pre-
miers chroniqueurs florentins appellent villa Amina ou
de TArno, et villa Camarte ou du champ, de la maison
' .... Primum duni opns esl PisloreDsibus,
Ëoruin sunt aliquot gênera Pistorensiuin.
[Captiviy act. 1, se. ii.)
« Sil. liai., VIII, 47G, ann. 22G av. J. C. — Polybe, U, 25, éd. Didol
p. 86 : wo'Xiv ^aîaoXa. Aujourd'hui Fiesole.
' C*est ce qu'a trcs-hien vu Machiavel (Istorie Fiorentine, 1. Il, p. 17 A,
éd. de Florence, 1855, enuii vol.).
ORIGU^Ë DE FLORENCE. 31
de Mars '. Avec le lemps, quand les Romains, ayant
vaincu Carthage, eurent assuré l'Italie contre les guerres
extérieures, d'aulres établissements vinrent se grouper
autour des premiers *. Telle fut l'humble naissance de la
ville qui devait être Florence. Elle ne s'accrut qu'avec
lenteur et après la conquête. Etrusque par son origine,
* Giovanni Yiilani (Storia Fioreniina, 1. I» c. sxxv) dit que la villa Ca-
marte embrassait tout le circuit qui est derrière la cathédrale, et qui a été
appelé depuis Sania Maria in campo. On reproche à cet auteur son élyino-
logie de casa ou campus Martis. On l'accuse d'avoir confondu la langue
latine avec celle du pays, comme si le latin ne s'était pns acclimaté en
Étrurie, comme s'il ne s'agissait pas d*une divinité commune aux Latins et
aux Étrusques. Le nom de Camarle^ latin par le sens, est étrusque par le
son. Ce mélange est commun dans les noms propres qu'on lit sur les in-
scriptions (voy. Arch. Stor., 3* série, 1865, t. U, part. 1, p. 68). Quant à la
villa Ârnina, on Ta appelée aussi Sarnina, parce qu'on disait primitivement
Sarno et non Arno (voy. Borghini, Discorsi, t. I, p. ill, DelV origine di
Firenze, Flor., 1584). — Nous n'indiquons pas d'édition de Villani : elles
sont toutes divisées par livres et chapitres ; alors même que les numé-
ros des chapitres diffèrent de Tuneàrautre, ce n'est que d'une unité. 11 est
donc toujours facile de se reconnaître. Du reste, nous avons fait usage de
rédition de Milan, 1802, in-8*, et de celle qui est contenue au tome Xlll des
Rerum Ilalicarum Scriptores de Muratori. — Nous devrions, selon l'usage,
citer ici Ricordano Malespini ; mais Fauthenticilé et l'antériorité de sa
chronique ont été contestées par de trop sérieux arguments pour qu'il ne
convienne pas de s'abstenir. L'histoire n'y perd rien, puisque, sauf des va-
riantes suspectes, Malespini et Villani rapportent les mêmes choses, presque
dans les mêmes termes. Voy. sur cette question Arnold Busson, Die /ïo-
rentinische Geschichte der Malespini und dei-en Benutzung durch Dante,
Innsbruck, 18G9, et ScheiTer-Boichorst, divers travaux dans les Gôttinger
gelehrte Anzeigen, n° 20, 1870, et dans VHistorische Zeitschrifl de
M. von Sybel ; à quoi il faut ajouter une étude sur les sources présumées de
Villani, Gesta Florentinorum^ ap. Archiv, der Gesellschaft fur altère
deulsche Kunde, t. XII, p. 427, ann. 1872. — Ces divers articles ont été réu-
nis et publiés à part avec des corrections par l'auteur, sous ce titre : F/o-
rentiner Studien, 1874. Cf. Ces. Paoli, Revue historique, 1876, p. 540.
' Ce n'est pas beaucoup plus tard, puisque rien ne retenait pus les
Fésulans de céder à leur goût pour la plaine ; mais ce n'est pas plus tôt,
puisque Tite-Uve (XXII, 2) nous montre les Gaulois enfonçant à mi-corps
dans la vase des marais et des gouffres formés par rArno, et ne trouvant
pas un endroit sec pour reposer leurs membres harassés. Cf. Machiavel, Ist.
Fior. II, 17 A, et Bart. Scnla, de Uistoria Fhrentinorum, 1. 1.
S2 MOLLESSE ET CORRUPTION
elle est romaine par ses développements *. Rien n'est plus
rare que de découvrir des monuments étnjsques quand
on fouille le sol de Florence, mais on en a découvert, et
Ton en découvrirait sans doute bien davantage, s'il ne
fallait, pour retrouver la trace des morts, renverser les
demeures des vivants.
Les Fésulans qui fondèrent les marchés de l'Arno
étaient déjà des Etrusques de la décadence. La caste do-
minante aimait mieux dépérir que s'infuser du sang
nouveau ; les habitants des villes se vengeaient d'être op-
primés, sur les habitants de la campagne, objet de leur
mépris; les esclaves cherchaient dans d'odieuses et fré-
quentes saturnales une compensation à leur sort^ Les
auteurs latins représentent les Étrusques de ce temps-là
épais et obèses', mous et lâches, passionnés pour les
* Lami {Ncvelle leltei'arie^ 1752, col. 305, et Lezioni d'atUichUà tos-
cane, h 2, 9, 18, Flor., 1766) et Follini (Fii\ anL e mod. iîL, I, 6, 10) ont
bien compris que Florence, comme on le voit dans un texte discuté de Flo-
rus (111, 22), était antérieures la conquête romaine ; mais ils s^cverluent vai-
nement à prouver qu'elle a été fondée par les Phéniciens ou les Lydiens, Tan
1440 avant notre ère.— Voy. Borghini, Discorsi, 1. 1, c. i, p. 1 77. — Varchi,
Storia Fiorentina, 1. IX, p. 243. Cologne, 1721 , ('. — Paolo Mini, Awertimenti
e digressioni sopra il discorso délia nobiltà di Firenze, Flor., 1594. —
Bart. Scala, de Hisloria Floreniinorum, 1. 1. — Lastri, LOsservatore fioren-
tino, t. IV, p. 3, Flor. 1798. — Dnnlc (M/"., xv, 61) dit aussi que les Flo-
rentins descendirent de Fiesole ab aniico ; on a longuement disputé sur ce
mot; mais Borghini et Lami ont soutenu avec raison qu^il ne fallait
pas Teiitendre des temps barbares , trop peu éloignés de Dante pour qu il
les appelât temps antiques.— Suivant M. Karl Hillebr^nd (Dino Compagnie
Etude historique sur l'époque de Dante, p. 9, note 1, Paris, 1861 ), Borghini,
Lami et Follini « ont prouvé jusqu'à révidence l'origine romaine. » Rien
n*est moins exact. Borghini se borne à tenir cette origine comme proliable,
et Lami dit tout le contraire de ce qu'on lui fait dire : « Àvcndo noi veduto
che comc mai polrcmo ragioncvolmcntc dubitare chc ella non sia una
antichissima ctrusca cittadc? « Lezioni, etc., II, t. 1, p. 52.)
« Val. Max., c. ix, part. I, g 2. — Tit.-Liv., X, 16. — «iebubi% 1, 172.
— Mommsen, I, 171. — Michelel, 1, 169. — Inghirami, U, 569.
» Yirg., Georg,, U, 196. — Catulle, XXXIX, 11
DES ÉTKUSQUËS DE LA DÉCADENCE. 53
plaisirs de la table, de la danse, deTamour*, couronnés
de roses, couchés pêle-mêle, hommes et femmes, devant
des tables somptueuses, entourés de joueuses de cithare
et de flûte, servis par d'innombrables esclaves en riche
costume ou même sans costume*. Il y avait à Rome une
rue où vivaient les gens de mauvaises mœurs, où les
hommes se vendaient eux-mêmes', où les femmes, comme
en Lydie, apportaient une dot acquise par la prostitu-
tion*. Cette rue, on l'appelait Tuscus vicus^ la rue des
Toscans*. Veut-on que les auteurs romains exagèrent,
par mépris pour des ennemis vaincus? Les vases des né-
cropoles, témoins irrécusables, représentent plus d'une
fois les plus dégoûtants effets de Torgie étrusque'.
Contre la conquête, de tels hommes ne savaient plus,
ne voulaient plus se défendre. La multitude asservie ne
voyait dans les désastres publics qu'une occasion de
rompre ses liens. On craignait de lui donner, contre les
Romains, des armes qu'elle eût tournées contre ses maî-
tres. On était résigné d'avance au joug de Rome, on finit
par l'appeler '. Sur les bords du lac Vadimon a succombé
la fleur de l'Étrurie. Les survivants, loin de fouler aux
pieds, comme l'héroïque Samnile, les cendres de leurs
villes brûlées, loin de défendre celles qui sont debout en-
core, se soumettent à ^envi^ Quand les nobles de Yul-
* Virg.,i£n.,XI, 752.
* Théopompe dans Athénée, 1. lY, c. xxxviiiy p. 155, et 1. XII, c. xi, 14,
p. 517. Ed. Casaubon, 1612.
* Piaule, Curculio, act. IV, se. i, r. 21.
^ Piaule, Ctiie/^rta, acl. II, se. m, v. 20. — Serv., Ad i«:n.,X, 184., Hé-
rodote, I, 93.
» Horace, Sot., 1. U, sat. m, v. 229.
^ Voy. Micali, Allas, pt. 38, et Nocl des Vergers, Atlas, pi. 11.
' Niebuhr, 1, 174 ; VI, 309. — Noël des Vergers, 11, 315.
« 3U6 av. J. C. Voy. Mommsen, I, 160-200. — Inghirami, U, 434-450.
HIST. DB PLOBEMCK. — 1. 3
34 COLONIES ROMAINES
sinies se lassent d'être gouvernés par une plèbe furieuse
d'affranchis, c'est en Rome qu'ils espèrent*. Quand la
puissante famille des Cilnius entre en lutte dans Arre-
tium avec la multitude, c'est Rome que l'aristocratie
appelle et qui rétablit l'ordre*. En vain Pyrrhus fournit
aux Étrusques l'occasion de s'affranchir, de le lenler du
moins. Au lendemain de Trasimène, dix mille Romains
débandés traversent impunément l'Étrurie: nul n'exerce
sur eux de vengeance, nul ne fournit à Hannibal les re-
crues qu'il sollicite. Tous apportent à leurs maîtres des
dons considérables et volontaires pour Texpédition de
Scipion en Afrique'. Rome les avait bien jugés : aux der-
niers temps de la lutte elle ne daignait plus triompher
d'eux.
Sa prudence, toutefois, couvrit leur pays de colonies.
Les Étrusques lui en avaient donné l'exemple en Cam-
panie et sur le Pô ; elle le suivit avec cette force d'orga-
nisation qui lui était propre. Pour prévenir tout soulève-
ment* et pour satisfaire d'avides soldats, elle les envoyait
en nombre aux pays vaincus. Un décret solennel instituait
la colonie, toujours dans des villes déjà existantes, où les
colons trouvaient, sans avoir à les créer, les premières
conditions de la vie, et dont le site avantageux ou agréa-*
ble était de nature à les retenir*. Au temps des guerres
« 266 av. J. C. Voy, Mommsen, 1, 128. — Noël des Vergers, U, 205-307.
« 301 av. J. €. Tile-Live, X, 5. — Mominsen, I, 128.
» Tite-Live, XXXYQÏ, 45.
^ Hujus urbis propugnaculum coloniam populi Romuni praesidii causa col-
locatam (Cicéron, Philippiques, Y, 10).
<^ Tous les témoignages mettent hors de doute ce fait très-important pour
riiistoire des origines de Florence. — Coloniae fuerunl oppida que populus
Romanus cives suos nd incolenduin dcduxit (Samuel Pitiscus, Lexicon anti-
quitatum Romanarum, 1715). —Coloniae inde diclœ sunt quod populi Ro-
mani in ea municipia miserint colonos (SicuUis Flaccus, de Conditionibut
EN ÉTRURIE. 35
puniques, Âlsium, Frcgenne, Castrum-Novum, Pyrgi,
Cosa, Graviscae, Lacques, avaient reçu des colonies*;
mais cet usage ne devint systématique et général qu'au
temps de Sylla. Après une résistance imprévue, Sylla
couvrit l'Étrurie des vétérans de ses quarante-sept lé-
gions*. Cicéron les montre plus aptes à dégrader les
Étrusques qu'à les régénérer'.
Ârretium et Fésules furent leurs principales places
fortes. C'est à Fésules, position presque inexpugnable,
ville alors importante, que Sylla avait établi le gros de
son armée \ C'est à Fésules que Catilina établit le quar-
tier général de son insurrection*. C'est un colon de Fé-
sules, un certain Furius, qui partage avec Mallius sa
conGance et qui est le second de ses lieutenants *• C'est a
1 Fésules enGn que le sénat, pour soumettre ces rebelles,
I agnrum, dans LamiyLe2toni,etc.,t. I, p. 272). — Ferd. del Migliore soutient
c aussi ceUe thèse, mais avec plus de clairvoyance que de critique (?oy. Fi-
rtnze illusirata, Originedi Firenzej p. 9, 10, Flor.» 1684, in-4*). Il n'y a pas
d'exemple connu de colons romains qui se soient établis en des lieux inha-
bités. Toutes les colonies dont il est fait mention dans le livre , apocryphe
i ou non, de Frontin (de Co/ontts), avaient profité d*établissements anté*
j rieurs.
« Tite-Live, XXXVI, 3; XLI, 13. — Yell. Paterculus, I, 14, 15.
• Voy. Dempster, de Eiruria regali, t. II, 1. VI, c. xv. — Targioni-ToE^
v^û, ReUmoni, etc., t. VU, p. 383. — Lami, Novelle letterarie, n*27,
p. 418, ann. 1753. — Gori, Inscriptiones arUiquœ in Etruriœ urbibuê exts-
toitef, Flor., 1726. — Repetti, Dizion, geogr., etc., art. Chiusi.
> Voy. ÙUilinaires, II, 3, 5, 9, 14.
♦ Cicéron, ProMui^a, 24. Catilinaires, UI, 6, 14. — Sil. Ital., VUI*
418.^ Gori, Inscriptiones, etc., III, 84. — Ângelucci, Memorie storicheper
*frnr di guida al foresliere in Arezzo, p. 10, Flor., 1819. L'importance
<ie Fésules aux temps romains est surabondamment prouvée par les fouilles
I qui oDt mis au jour les restes d'un capitole, d'un forum, d'un cirque, d'un
* imphithéàlre, de thermes (voy. Osserv. fior., t. IV, p. 4, etBorghini, Dw-
£ cont, II, 48, Délia Toscana e sue citlà),
f>\ » Cicéron, Caa/., 1.2,3.
Ni * M , ibid.ylM, 6, 20. - • Sallustc, Catilina, ch. xxiv, xxvii, xxx, iliii,
rm ui. ~ l'iutarque, \ie de Cicéron, ch. ux sq.
36 FLORENCE COLONIE
envoie Q. Marcius Rex*. Quand ils furent soumis, les
colons reparurent, reprirent possession de leurs pro-
priétés dévastées, et suivirent Timpulsion qui, en temps
de paix, conduisait les Fésulans vers la plaine. Si les vé-
térans deSylla s^étaient groupés autour des marchés de
TArno, on ne saurait le dire : la tourmente, en ce cas,
aurait emporté leurs rares et fragiles établissements.
Mais César fonde treize colonies ; Octave, Antoine et Lc-
pide ensemble, dix-huit; Octave, devenu Auguste, à lui
seul trente-deux" : dans ce grand nombre d'établisse-
ments militaires, on ne put négliger la position si favo-
rable des villeUCy déjà peut-être devenues municipe*.
En l'année 44 avant notre ère, les colons des triumvii-s
y reçurent, d'après la loi Julia, vingt arpents de deux
cent quarante pieds de long sur cent vingt de large*.
Leur inslallalion y était définitive. Leur sang s'y mêla,
par de fréquentes alliances, à celui des habitants pri-
mitifs.
« Sali., Catii, 30.
* Amédëe Thierry, Le roi OdoocrCf patrice d'Italie. Revue des Deux
Mondes, 15 juin 1859, p. 972.
> Cette opinion, qui attribue aux colons des triumvirs plutôt qu'à ceux de
Sylla les développements de Florence, a été soutenue par Frontin (de Colo-
ni»), Lorenzo Valla (Opéra, Bùle, 1545), RafTaello Maffei, le Volterran
(Commentariorum urbanorum îib. V. Geographia HetruricBy Lyon, 1552),
Poliziano, Epistolœ, 1. I. ép. à Pielro de' Medici; Dempster (t. II, 1. V,
c. xvii), Casella {De primis Italiœ colonie, de Tu&comm origine et Repu-
blica florentina, Lyon, 1616); Âmmirato (t. I, p. 5). La critique
moderne s'y est rangée. Voy. Grœvii et Burmanni Thésaurus antiqui"
tatum et hisioriarum Italiœ, t. IV, col. 1630, note 1, et Archivio slor.
i7a/.,3* série, 1865, t. II, part. Il, p. 197.
* Florentia colonia a triuraviris deducta, assignata legc Julia centuriis
cœsariana jugera 20 per cardines et decumanos (Frontin, de Coloniis, dans
Cellarius, Notitia orbis antiqui, t. I, p. 572, éd. Schwartz, et dans les
Ada Sandorum, 24 octobre, p. 588). — Cf. Borghini, Discorsi, t. I,
p. 1 sq.
DES TRIUMVIRS. 37
C'était la partie du pays la plus fertile en froment, la
plusriche en troupeaux V Les innombrables fleurs qui en
faisaient la parure mérilèrent à la ville naissante le nom
deFlorentia*. Florence a été souvent célébrée pour son
site enchanteur; mais on n'a pu en exagérer la douce et
sereine beauté. Elle allait s'élever au milieu des lis et des
roses, au pied de collines verdoyantes dont la base plonge
dans TArno et qui s'étagent en gradins. Entre ce fleuve
et les montagnes qui l'abritent au nord, elle avait toute
liberté pour s'étendre. La vallée ou la plaine, large jus-
qu'à Signa, ne se resserre qu'en cet endroit, comme pour
marquer à Florence et à Pise leur domaine respectif. Si
beau que soit aujourd'hui l'aspect de ces lieux, il le fut
jadis davantage : le mont Morello, le plus élevé de la
chaîne de Fésules, était couvert non de bruyères, mais
de mûriers; le Mugnone, maigre et infect ruisseau qui
en descend, roulait des eaux plus abondantes : il fallut
par deux fois le détourner de son cours, lui creuser un
lit nouveau '. L'industrie n'avait pas encore envahi ces
« Tile-LÎTe, XXU, 3.
' La critique a diTagiié comme à plaisir sur ce nom. Pour les érudits de
la RenaissaDce, Fluentia est le Trai nom d'une ville située entre deux cours
<i'eaD, TAmo et le Mugnone, ou bien ils disent que Florence fut appelée
ainsi quod miro floreret succe$su (Léon. Bruni Âretino, Historiarum flo-
^^n^&mnmj p. ï63). Florentia est une forme latine, comme Faventia,
Fideotia, Pollentia (voy. Arch stor., 3* série, 1865, t. II, part. I, p. 68).
Rien de plus commun que de donner aux viUes un nom emprunté aux ca-
^^^ctères physiques des lieux où elles s*élèvent : en Toscane, Vada, Gollr,
^to, Pontedera, Ponlassie?e, Cerreto, Querceto, etc.; chez nous, Pont d^Ain
^ Pontoise, Fontainebleau et Clairefontaine. B. Scala a bien vu qu'on no
peut chercher ailleurs que dans floreê Torigine de Florentia (de Hisloria
herUina, I. 1). Ferd. del Migliore (Ftr. illustr., p. Ul) a publié deux
ailles inscriptions latines qui portent en toutes lettres Florentia.
^ Le Mugnone se dirigeait primitivement à Test et se jetait dans TÂrno
^l'endroit où est le couvent des Salvi. On le détourna vers la porta Pinti;
^^ le fit couler k Touest, au-dessous de la Ss. Annunriata, à travers la place
38 LES FLORENTINS
riantes campagnes. La propriété jalouse n'avait pas, en
multipliant les murs de clôture, limité le plaisir des
yeux. Sans doute, les anciens n'étaient pas platonique-
ment sensibles, comme le sont les modernes, aux beautés
de la nature; mais ils le devenaient, dès qu'il s'agissait
pour eux de choisir une résidence, et un si beau séjour
devait les attirer.
Il serait superflu de rapporter ici les aventurer ro-
manesques dont les légendaires traditions du moyen âge
ont voulu que la vallée de l'Arno fût alors le théâtre.
Elles n'ont pas plus d'originalité que de fondement*.
C'est dans Tacite qu'on trouve pour la première fois
une mention vraiment hislorique de cette ville. On était
en l'an 15 de notre ère. Tibère commandait à Rome. Les
San Marco et la via Largn (auj. Cavour), pourTenvoyer dansTArno au-des-
sous du ponte alla Carraja. La seconde fois, on se l)orna à mettre sur la
rive gauche Téglise de San Lorenzo qui étiit sut* In droite. On trouvera dans
le récent ouvrage de deux misses anglaises ( ff'a/^« in Florence^ by S. and
J. Horner^ Londres, 1873, 2 vol.), guide assez capricieux du voyageur,
un plan intéressant de rancicnne Florence, où se trouvent tracés les trois
cours du Mugnone.
* Elles montrent dans Fcsules h ]»remière ville fondée au sortir de
Tarclie; dans Catilinn, le héros malheureux d'une guerre étrange où il est
vaincu parce qu'il n'a plus que onze soldats contre vingt-quatre Romains;
dans Florinus, son lieutenant, un memhre de la famille des Floracchi et le
fondateur de Florence. Bibl. Laurenziana, Pluleo 29, cod. 8, p. 70; du ca-
talogue II, 9, IV. — Villani (I. I, c. 0-9, 31-54). Ces fables ont été très-
spirituellement résumées par Fnuriel [Dante et les origines de la langue
et de la littérature italiennes, t. H, p. 374, Paris 1854). Il n*est ni [dus
piquant ni plus neuf de mener Catilina h la messe le jour de la Pentecôte
que de faire de Calchns, comme on le voit dans les auteurs français du
moyen âge, un évê(jue de Troie. Les chroniqueurs ne font que reproduire
les récils auxquels donnait lieu rohscurilé des origines (voy. Dante,
Parad., XY, 124). I/illustre et regrettihle M. Gino Gapponi, en son récent
ouvrage Stona délia Repuhblicadi Firenze, 1. 1. p. 5 (Florence, 1 875, in-8*),
croit voir dans la fable de Catilina la preuve que l'Étrurie — et surtout
Fiesole — était hostile aux Romains; mais il admet que Florence leur était
favorable, parce qu'elle était une de leurs colonies .
SUJETS DE ROME. 39
Florentins, avec d'autres Étrusques, y envoient des dé-
putés pour protester corntrc une décision de Lucius Ar-
runtius et d'Ateius Capilo. Ces commissaires du sénat,
pour préserver du fléau des inondations la campagne ro-
maine, l'infligeaient aux campagnes étrusques ; ils vou-
laient détourner le Clanis de son lit et le rejeter dans
l'Arno. C'était la ruine de Florence et de toutes les villes
riveraines. A cette raison qui aurait dû suffire, les plai-
gnants ajoutaient le respect dû à la religion d'alliés chez
qui les fleuves de la patrie avaient un culte, des autels,
des bois sacrés. « Les prières des villes, dit Tacile, la dif-
ficulté des travaux, peut-être la superstition, firent pré-
valoir l'avis de Pison, qui conseillait de ne rien changer*.»
Trois ans plus tard (an 18), par servilité ou par gra-
titude, les Florentins instituaient des jeux annuels
pour les anniversaires de Livie, d'Auguste et de son re-
doutable successeur*. Déjà, en l'honneur des deux pre-
miers, devenus dieux par leur mort, ils célébraient,
chaque année, des fêtes de six jours. Aux paysannes du
voisinage ils distribuaient, pour les offrir à la bonne
déesse, du vin sucré, des gâteaux de miel et de lait'. Aux
nouveaux dieux de l'empire, ils offraient des repas pu-
blics et immolaient des victimes. Pour l'élection de Ti-
bère comme souverain pontife, ils célébraient des réjouis-
sances*. Séjan, leur compatriote né à Yulsinies, stimulait
* Tacite, Annal., I, 76, 79.
* Inscription sur marbre (rouTce au village de Brozzi, à cinq milles de
Florence, et rapportée par Lami (Lezioni, etc., 1. 1, p. 206). Voy. Atto Van-
nucci, I prhni tempi délia libertà fiorentina, pli, Flor., 1861.
* Inscription trouvée à San Gallo, près de Florence, dans les jardins Ri-
casoli. Voy. Gori, Musœum Etruscum, 1. 1, Flor., 1737.
^ Lami, Sanctœ Ecclesiœ (lorentinœ monumenta, t. I, 1. 1, p. 4, Flor.
1758, in-4*.
40 PREMIÈRES GONSTROGTIONS.
en eux le zèle de la flatterie, allumé déjà par le désir
des faveurs*.
L'excuse de Florence, c'est qu'elle avait beaucoup à
demander, n'étant encore qu'une colonie. Elle avait ob-
tenu le droit d'élire ses magistrats, de répartir ses im-
pôts, de faire la police dans ses rues, de rendre des ju-
gements d'importance secondaire ; mais elle voulait
davantage : elle voulait se transformer à l'image de
Rome. Rome avait rattaché les Florentins à la tribu
Scaptia, leur reconnaissant ainsi le droit de suffrage
dans ses comices*. Eux-mêmes, ils s'étaient construit,
dans d'exiguës proportions, un capitole, un théâtre, un
amphithéâtre', où ils donnaient des combats d'hommes
et d'animaux, où ils se réunissaient pour leurs affaires,
à Toxemple des Grecs et des Romains \ Mais ils étaient
encore si peu de chose, que Slrabon, parlant de la Tos-
cane, ne nomme pas Florence, et que personne, avant
l'empereur Hadrien, n'avait jugé nécessaire de prolonger
• Vell. Palerculus, JI, 127. Inghirami, lit, 22; IV, 77.
* Lami» S. EccL flor, monum., t. 1, p. 12, 13. Les deux tribus rusti-
ques Arniensis et Romilia contenaient aussi des Florentins (Acta Scuiclorum,
24 octobre, p. 588).
' Le capitole était sur remplacement du Mercato vecchio. Il y aTait là
une église appelée S. fiaria in capitolio (Arch. stor., 3* sér., 1865, t. II,
part. I, p. 69, 70). — Des gradins découverts près de San Simone et du
palais Peruzzi, font supposer que là se trouvait Tamphithéâtre, lePeriloiiwn
(irtpî-Xà;) ou enceinte de pierres, appelé depuis, par corruption, Parlagio.
Non loin de ces ruines, vers San Remigio, Lami dit avoir trouvé des in-
dices d*un théâtre semi-circulaire. On parle encore d'un an*jeduc, de quel-
ques statues, de quelques pierres. Voy. Borghini, Lami (Leitoni)^ VOsserva-
tore fiorentino, IV, 3; V, 132-145; Reumont, Tavole cromlogiche e «ûi-
crone délia storia fiorentina, Introd. Flor., 1841. Vannucci,/ primitempij
etc., p. 12.
^ Canlini, Saggi ùtorici d'antichilà toscane, i, I, p. 41, Flor., 1796,
5 vol. in-12'.
YIE REUGŒDSE. 4i
la via CéMSÏa jusqu'à sesportes^ En décidant qu'elle y
serait conduite, Hadrien montrait du moins que celte
ville obscure était en progrès.
Toutefois, dans ces premiers siècles du christianisme,
la vie de Florence n*apparait guère qu'aux luîtes reli-
gieuses. Florence était trop imbue des superstitions étrus-
ques pour s'ouvrir aisément aux idées nouvelles. A cet
égard, elle se séparait de Rome, ville sans croyances, où
le paganisme était raillé même des païens. Parmi les Flo-
rentins, les uns honoraient Hercule comme le premier
fondateur de leur cité* ; les autres, et c'était le plus
grand nombre, en rapportaient l'honneur à Mars, dont
ils avaient fait leur patron.
La race étrusque était fidèle à ses dieux comme à ses
coutumes locales et à ses procédés industriels. Frontin
et Paulin, « disciples de Pierre, » prêchèrent, dil-on,
sans trop de fruit l'Évangile à Florence, au temps de
Néron et de ses fureurs*. En l'année 90, sous Domitien,
Romulus, évêque de Florence et de Fésules, faisait des
conversions dans son diocèse et y ordonnait des prêtres ;
mais son zèle apostolique se heurtait au zèle païen du
gouverneur Repertianus, et détournait difficilement de
sacrifier aux idoles les néophytes qui ne pouvaient que
parcelle palinodie éviter l'exil ou la mort*.
' Inscription antique placée à l'intérieur de la cathédrale de Florence
(foy. Arch, «/or., 3* série, i865, t. U, part. I, p. 68).
* Biblioth. nat. mss. ibliens, n* 743 : Sommario délie cosepiù notabili
délia serenissitna cittàdi Fireme, p. 1. — C'est un ms. du dix-septième
siècle.
' Ammirato, I, 7, 9. Quelques auteurs disent Paul au lieu de Paulin,
mais c^est visiblement par erreur. Quant à Frontin, on ne sait pas seulement
s^il est le même que saint Fronton évéque de Périgueux. Voy.Brocchi, Vite
dé'iontie beati fiorentini, t. I, p. 3, Fior., 1742, 3 vol. in•4^
^Acta Sanciorum, 6 juillet, p. 261 sq. — Ughelli, Italia iacra, t. III,
42 LA PERSÉCUTION.
I.es empereurs changent, la persécution subsiste ou
s'aggrave. Sous Décius et Valérien, Florence voit avec
effroi le martyre de cinq de ses habitants, Minias, Fabia-
nus, Cornélius, Sixtus et Laurentius. Minias, le plus il-
lustre d'entre eux, était nalif de la ville môme et issu
d'une famille considérable; il avait acquis un grand
renom à la guerre*. Traqué conjme une bête fauve, il
s'était réfugié avec ses amis sur la plus haute des col-
lines situées en face de la ville, à la gauche de l'Arno.
Une épaisse forêt qu'on y voyait alors et qui porlail
le nom peut-être étrusque d'Élisbot lui servait de re-
fuge. On l'y découvrit et on le mit à la torture. Des
fers pointus furent enfoncés sous ses ongles, du plomb
fondu coulé dans ses oreilles; puis, il eut la tête coupée*.
La légende le montre alors, comme «aint Denis, prenant
sa tête à la main, et, sous la conduite d'un ange, retour-
nanl dans sa forêt, pour achever d'y mourir'^. Plusieurs
églises lui furent consacrées, une sur la colline même
qui porte encore son nom, d'autres sur divers points de
la Toscane*. Deux de ses compagnons, Âcrisiusou San
p. 272, Rome, 1747, aux évê(|ucs de Ficsolc. Suivant ce dernier, Fiesole,
après son Romolo, serait restée 400 nus sans évcque. Romolo parait avoir
prêché la foi en diverses villes qui se le donnent toutes pour premier évêque,
Brescia ot Bergame par exemple. Cf. Lami, de Eruditione apoitolorum,
Flor.. 1766, 2 vol. in-4% et Brocchi, t. I, p. i2, 13.
* Les moines basiliens de San Miniato a monte, près de Florence, firent
plus tard de Minias, devenu leur patron, le fils d'un roi d'Arménie venu en
Toscane pour faire pénitence, et ils le représentèrent en mosaïque, la cou-
ronne h la main.
^ 25 octobre 250, sous Décius. D'autres disent 275, sous Galien.
' Ada Sflndon/m, 25 octobre, p. 415. — Lami, S. EccLflor.monttm.^
I, 589. Ces auteurs disent : Âcta S. Miniati non satis fida.
^ Par exemple sur la colline de San Miniato al Tedesco, ainsi nommée
parce qu'un vicaire impérial y établit plus tard sa résidence h moitié chemin
entre Florence et Pise. Voy. Brocchi, t. I, p. 17-23, d'après Pielro desNa-
MÉLANGE DES DEUX RELIGIONS. 43
Cresci et liaurentius, martyrs comme lui, obtinrent le
même honneur *.
Au quatrième siècle commence enfin de prévaloir le
chrislianisme. Les empereurs le protègent, loin de le
persécuter. Les Florentins suivent le courant, ou plutôt
ils y sont emportés ; mais ils mêlent encore les deux re-
ligions. Sous révoque Félix', en 313, ils se prosternent
tour à tour aux pieds du crucifix, et dans le temple de
la déesse étrusque Nurtia, qui tient dans ses bras un
petit enfant, comme Isis et la vierge Marie. On entre-
voit le jour où Nurtia changera de nom pour conserver
ses adorateurs ; mais sur la montagne de l'arriérée
Fésules, la transition aux idées chrétiennes est insensi-
ble encore : on y vénère Ancharia, droite et roide comme
une ligure de l'Olympe égyptien*. Sur la hauteur et dans
la plaine, Marsétnit toujours l'objet d'un culte particulier.
De grands maux, selon une tradiiion accréditée, mena-
çaient les Florentins, si la statue de ce dieu essuyait des
t:ili, Catalogo, 1. IX, c. 18, et Orlendi, Orbis sacei' etprofanuSy pari. II,
1. 5, c. 54.
* On rapporte qu*Acrisius, incarcéré avec Blinias, fut rendu à la liberté
par son geôlier, s'enfuit dans le Mugello, livra bataille à coups de pierres
avec ses compagnons à ceux qui le poursuivaient, et eut la tête coupée le
'24 octobre (Brocchi, t. I, p. 31, d'après Marc Antonio des llozzi, Storia
di San Cresci, et les actes consentes à Tœuvre de S. Maria del flore, à la
Ubreria strozziana et au martyrologe de la Laurenziana. — Cf. Acta Sanc-
torum, 24 octobre, p. 585 sq.,et Martyroîogium romanum. Anvers, 1615).
C'est à Laurentius qu'est consacrée la basilique de San Lorenzo, où res-
plendit Tart de Michel-Ange.
* Bibîiotheca Patrum maximal t. IV, 1. 1, p. 145. Ugbelli, Itatia sacrùy
i. III, p. 14. Manni, Principii délia religione crisliana in Firenie, Flor.,
1764. - Arch. stor., 3- sér., 1865,t. Il, part. I, p. 68, 69, 75. — Ugbelli
donne pour premiers cvéques à Florence S. Frontinus ou Frenlinus en 56,
S. Romuhisen 90, S. Félix en 515, S. Thcodorus en 561, S. Zanobiusen
576. Les prédécesseurs de Félix n'ont pas un caractère historique.
' Tite-Live, VU, 5. Tertullien,i4po/o^e^,24. Gori a public dans le Mtisœum
Elruêcum le dessin qu'on a retrouvé des déesses Ancharia et Nurtia.
44 PERSISTANCE
outrages ou se voyait reléguée en un lieu indigne d'elle.
Les chrétiens durent promettre de la respecter. Si, de-
venus les plus forts, ils rotèrent de son temple, ils l'é-
tablirent du moins sur ime haute tour, au bord du fleuve
où les païens, dit-on, ne furent pas seuls à l'invoquer*.
Au temps d'Aurélien, les Toscans se réunissaient encore
sur le territoire de Vulsinies : ils n'y disputaient plus
sur les destinées de leur confédération oubliée, mais ils
y délibéraient encore sur les rites de leur vieux culte
toujours debout. Même après avoir embrassé le chris-
tianisme, Constantin conservait par politique le titre
païen de pontifex maximuSy acceptait les arrêts de l'art
fulgural , réglait la manière de consulter les aruspices,
permettait les anciennes cérémonies au grand jour et
dans les édifices consacrés*.
On les permit, on les célébra longtemps encore. Ce
peuple sans énergie pour ses plus sérieux intérêts dé-
fendait avec une sorte de rage ses plus folles supersti-
tions. Sous l'inerte Honorius, les Étrusques consultaient
toujours les éclairs et la foudre, cherchaient dans les
entrailles des victimes la cause des malheurs de Tem-
pire\ Sous lerude Amalarik, alors que l'eunuque Narsès
se préparait à conquérir l'Italie, un bœuf, s'écartant de
son troupeau qui traversait le forum de la paix, se dressa
contre une vache d'airain qui ornait une vieille fontaine.
Par là passait un Toscan de la campagne. Fort des con-
' Vlliaiii, I, 60. — E con tuUo chc i Fiorentini di novo fossero divenuli
crislbni, ancorn tcneanomnliî costumi del paganesimo, c tennero pcr gran
tempo e teineano fortemciite 1o loro antico idolo Marte (ibid.),
« Année 361. — Code Ihéodosien, l. IX, t. XVI, I. 2; Noël des Vergers,
H, 592-406.
' Claudien, In Eutrop., 1. I, v. 12. Noël des Vergers, II, 419.
DES SUPERSTITIONS ÉTRUSQUES. 45
naissances divinatoires propres à sa race*, il annonça
qu'un temps viendrait où un eunuque triompherait du
maître de Rome. On rit alors, dit Procope, de celle pré-
diction invraiseniblable ; mais aujourd'hui tout le
monde l'admire, car elle a été confirmée par l'événe-
ment*.
C'est ainsi, quelquefois appréciée, le plus souvent
méconnue, que se perpétua la race étrusque. Forcée de
se mêler à ses divers vainqueurs, elle les modifia en se
modifiant elle-même, sans perdre ses caractères essen-
tiels. Victoire obscure, mais réelle, puisque aujourd'hui
même les traces en sont sensibles à des yeux attenûfs.
Tel est le .motif qui nous forçait à remonter plus haut
qu'on ne le fait d'ordinaire, pour rattacher Florence à
ses véritables origines. L'histoire de cette ville s'explique
mal, si Ton ne sait d'où elle vient et surtout à qui elle
doit son génie si surprenant au moyen âge. Il fallait
montrer la civilisation de l'Orient arrivant par mer sur
cette terre privilégiée, se perfectionnant au contact de la
civilisation hellénique, s'imposant à la barbarie ro-
maine. Arrêtée en ses progrès parles brutalités de la
guerre et de la conquête, l'Étrurie semble alors perdre
presque tout ce qui fait sa gloire ; mais elle en con-
serve le dépôt sacré dans les entrailles de son sol pour
des siècles capables de le comprendre et de l'apprécier,
comme aussi dans les intelligences humaines qui, de gé-
nération en génération, se le transmettent sans en avoir
conscience. Le jour est loin encore où Florence, adulle
et brillante de jeunesse, apparaîtra soudain comme la
* Ut 8unt Tusci eliamDUtn dediti dmnationibus. (Procope, De hello go-
thicOy I. IV, c. 21, Rer. liai, saipt.yt I, part. I, p. 550.)
* Procope, ibid.
46 FLORENCE AUX TEMl'S BAIIBARES.
fleur qui perce les obscures broussailles où a grandi sa
\ige, pour s'épanouir au soleil el pour cbarmer les
yeux.
CHAPITRE II
LES TEMPS BARBARES
- 406-1068 -
Les barbares dans le monde romain. — La Toscane au temps des invasions. ^-
Siège de Florence par Radagaise (406) . — Destruction de son armée. — Hon-
neurs rendus à sainte Reparata. — La Toscane sous les O^trogoths. — Tolila
à Florence (542). — Justin assiégé diuis Florence. — Narsès maître de la
Toscane. — Domination des Langoliaids (569). — Condition de Florence. —
Domination des Franks (774). — Rapports de Charlemagne avec Florence. —
Nouvelle période d'invasions (870-880). — Première renaissance des villes.
— La cour de Toscane (890). — Domination des Germains (951). — Les rois
germains i Florence. — Allemands établis à Florence. — Bonifhcc III, mar-
grave de Toscane (1027). — Florence sous Béatrix et Malhilde. — Les papes
à Florence. — Dispositions morales de cette ville. — Son dévouement à ses
évéques. — Troubles religieux à Florence (1005). — L'évéque Mezzabarba
accusé de simonie. — Massacre des moines de San Salvi. — Pierre Daniien,
légat à Florence. — Concile de Rome. — Décision du concile. — Émoi ion des
Florentins. — Ils réclament l'épreuve du feu (1068). — Pielro Igneo entre
dans le feu. — Lettre des Florentins au pape. — Déposition de l'évéque.
Durant les siècles de barbarie, Thistoirc des villes est
partout la même, si Ton peut dire qu'elles aient une his'*
toire. Les éléments des sociétés passées ont beau s'agiter
comme en un creuset immense d'où sortiront, après une
effroyable ébuUition, les sociétés futures, le caractère
singulier de ce nouveau chaos, c'est l'uniformité. Partout
l'existence est précaire et la condition misérable. Nulle
part de caractère propre et de volonté libre. Nul ne sait si
les lois du vaincu ont encore une place à côté des lois du
48 LES INVASIONS EN TOSCANE.
vainqueur, si le maître d'aujourd'hui est le maître de
demain. Tout le monde en souffre et la faute n'en est
à personne : il semble que le destin antique ait repris
sur le monde chrétien son accablante domination, et que
les sectateurs du Christ courbent la tête, comme les Étrus-
ques et les Orientaux, sous l'inexorable joug de la fatalité.
D'une ville h l'autre il n'y a donc point de différence ap-
préciable. Ce qu'on dit des unes doit, en général, s'en-
tendre des autres, observation nécessaire au moment de
débrouiller les annales de Florence, car jamais ville
qu'attendaient de grandes destinées n'a eu de plus hum-
bles et plus obscurs commencements.
L'empire romain, fruit amer de la décadence, n'avait
pu sauver de sa ruine la société antique. Sa seule raison
d'être était l'universel désir de mettre fin aux guerres ci-
viles. Faute de génie, de volonté ou de force, il n'y avait
coupé court qu'en leur substituant un mal pire, l'inva-
sion*. La Toscane, quoique moins exposée que la Lom-
bardie, en avait connu tous les maux*. Elle les ressentit
plus que toute autre province, le jour où les barbares,
cessant d'errer comme des oiseaux de proie, marchèrent
droit sur Rome, pour commander au monde. Sur leur
chemin, en effet, ils trouvaient la Toscane. Ils y passaient
• Am. Thierry, Le roi Odoacre (Rev. des Deux Mondes, 15 juin i859,
p. 971). — Bossi, Storia delV Italia antica e modcrna, l. X, J. I, part. 1,
cap. 42. — Le même : Storia dei popoli ilaliani. II, 1. I, Milan, i819.
— Dal Pozzo, Sopra V ayricoUura d'ogni paese. — Rosmini, Storia di
MilanOy 1. 1, p 45. Inlrod. — Inghirami, IV, 452-438.
• Selon M. Gino Capponi (Stor. di Fir., l, 6), la Toscane fut moins
éprouvée que les autres provinces par l'invasion ; Uannibal, après avoir pris
cette voie comme étant la plus courte pour aller à Rome, avait enjoint ii
son frère de passer par celle du Melauro, et enfin les Romains, pour éviter
la Toscane, ouvrirent le passage du Furlo. Mais les barbares ignorants ne
pouvaient, du premier coup, profiler de Texpérience du passé ; ils devaient
chercher le chemin le plus court et le plus direct.
(An. i06) FLORENCE ASSIÉGÉE PAR RADAGAISE. 49
en allant, comme un lorrenl dévasta leur. Ils y repassaient
au retour, comme ces eaux plus lentes que rend funestes
un séjour prolongé sur le sol. Les rares habitants qui
n'avaient pas fui devant ces hordes sauvages portaient
dans leurs yeux, dit énergiquement Machiavel, répou-
vante de leurs âmes*. C'est en Toscane que Stilicon,
voulant couvrir Rome, court arrêter Alarik". C'est en-
core en Tosc«me qu'il devra combattre Radagaise, ce
prèlre-roi qui promet à son dieu de lui offrir en libulion
tout le sang des Romains'.
Poussé vers le Midi par les bandes innombrables de
Vandales, d'Alains; de Suèves, de Burgondes que chas-
saient devant eux les Huns à peine arrivés d'Orient, Ra-
dagaise avait inondé de ses Goths l'Étrurie. 11 en sacca-
geait les villes, il y mettait le siège devant Florence, trop
forte déjà pour ne pas l'arrêter*, mais trop faible encore,
et surtout trop divisée pour lui résister avec succès. Dans
cet étrange et sinistre pontife de Thor les sectateurs attar-
dés du paganisme saluaient le vengeur de Jupiter. Lis
chrétiens, lui voyant des alliés dans la place même, crai-
gnaient la trahison, el, déjà décimés par la famine, ne
parlaient plus que de se rendre. En vain leur évcque
Zanobius, pour relever leur courage, multipliait proces-
sions et prières, exposait à leurs regards les reliques vé-
nérées de huit martyrs, don précieux du pape Damase et
* hloria fior.j 1, 5 B«
* Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain y
th. XXXI, éd. du Panthéon littéraire, t. I, p. 729 sq. — Zeller, Histoire
d'Italie, p. i5, Paris, 1853. — Inghirami, IV, 295.
^ Omnein generis humnni sanguîncin diis suis propinare deTovcral
(P. Orosii adversuê Paganos historiarum^ lib. Vil, c. xxxvii, Leyde,
1758).
* Prosper, Chronicon integrum, p. 739, Paris, 1711. — Olympiodori
fragmenla^O, dans \esFragm. histor. grœcorum, cd I):(Iot,t. IV, p. 59.
HIST. DK PLOBBNCE — 1. 4
50 SIÈGE DE FLORENCE. (An. 406)
du vertueux Ambroise, évêque de Milan*. A son instiga-
tion j}eut-etre, un citoyen considérable vint à grand bruit
avertir les magistrats qu'Ambroise lui était apparu la nuit
précédente, et qu'il ordonnait aux assiégés de tenir jus-
qu'au jour du lendemain, qui verrait leur délivrance.
L'apparition d'un prélat mort depuis buit ans ne pouvait
surprendre les fils des Étrusques : ils l'avaient vu dans
leur ville vers 367; ils l'y avaient appelé en 393, pour
consacrer la vieille basilique de San-Lorenzo, transformée
en église*. Etait-il surprenant qu'il revînt de l'autre
monde pour donner un avis salutaire à une cite amie,
par l'intermédiaire de l'hôte qui l'avait reçu sous son
toit?
Au miracle de leur salut ils donnèrent vingt-quaire
heures, qu'en dépit de la famine éclaira l'espérance. Le
lendemain, du haut des remparts, ils virent apparaître,
fièrement déployées, les bannières de Stilicon. Sous leurs
plis elles abritaient trente mille hommes de toute pro-
venance', Alains attachés au général, Golhs détachés de
Uadagaise, esclaves alléchés par la promesse de deux
pièces d'or et de la liberté, Huns qui erraient sur la fron-
tière, cherchant le pillage plutôt que les combats. C'était
* Ces martyrs étaient Abdon et Seimuii, ViLnlis et Agricola, Nazarius et
Celsus, Gervasiuset Protasius. Brocchi, I, 61-89. Cf. sursan Zanobi, Matteo
VîHani, lU, 85; Ugolino Verino, De illuslr, urh. Flor., L UI; Deinpster,
t. II, I. V, c. 18, et loules les Vies de ce prélat qu'énumère Brocchi à la
page (J2.
^ Sur la consécration possible de San Lorenzo, en ce temps-là hors des
murs, voy. Lami, Eccl. flor. mon., II, 953. — On appelle quelquefois San
Lorenzo basilique ambroi^iennc, mais il n'y a là qu'une tradition impossible
à vériGer. Cf. Âmmirato, 1. 1, t. l, part. I, p. 11.
' Erant aulem legiones triginta (Zosimc, tartopi» vg'a, V, 26, dans les
Uisloriœ Romatiœ scripiorcs Grœci minores dv, Sylburg» t. III, Francfort,
1590, et dans le Corpus scriptorum hisloriœ byzanlinœ de Bekker,
Bonn, 1837).
(An. 406) DÉFAITE DE RADAGAISE. 51
peu contre les quatre cent mille barbares que Texagéra-
tion des auteurs prêle à Radagaise; mais la multitude de
femmes et d enfants qui, suivant Tusage, comptaient dans
le nombre des envahisseurs, mais leur division en trois
corps, trop éloignés les uns des autres pour se porter mu-
tuellement secours, rétablissaient l'équilibre des forces.
Stilicon, d'ailleurs, suivant son habituelle tactique, comp-
tait bien éviter la bataille^ De Pavie il s'était acheminé
vers la Toscane en longeant la mer. Au bruit de son arri-
vée, les assiégeants pleins d'effroi gagnèrent précipitam-
ment les hauteurs de Fésules*. Ils y furent bientôt assiégés
eux-mêmes, entourés de fortes lignes de cii^convallation,
réduits à la famine.
Sur cette cime nue et dévastée, sous un climat meur-
Irier pour des hommes du Nord, sans autre nourriture
que de maigres racines, en peu de jours épuisées, ils
voyaient à leurs pieds les soldats de Stilicon bien repus et
joyeux, ils entendaient les éclats de rire et les chants
railleurs. Contre un cercle de fer ils s'épuisaient en
vaines attaques; ils passaient de la famine à la peste, de
la peste au désespoir; ils succombaient résignés comme
de vils troupeaux, sans désir de combattre, sans espoir
(le vengeance. Ne les pouvant sauver, leur chef ne cher-
chait plus qu'à se sauver lui-même. Pris et reconnu sous
son déguisement, tandis qu'avec ses deux fils il traversait
les lignes ennemies, il fut ramené au pied de la mon-
tagne, et les trois têtes tombèrent, à la vue des Goths ter-
* Zosime (Y. 26) dit pourtant : a Barbaros nec opinantes adgressus, » cl
saint Paulin : « Altcro die, advenicnle Stilicone, facta est de hostibus vie-
tona. » ( Yila S. Ambrosii, c. 50.) Mais lu victoire consistait à lui avoir fait
lever le siège.
' Uhadagaisum in fesulaoos montes cogit (P. Orose» VII, 37 )>
52 SAIME IIEPAKATA (An. 406)
rifiés*. Celle poignée d'hommes exténués et malades se
rcndil aussitôt à merci. On les envoya, la chaîne au cou,
dans les marchés à esclaves, où ils ne trouvèrent acqué-
reurs qu'au mis 'rable prix d'un écu pnr léle\
Rien n égalait la joie des Florentins délivrés. Sur les
roules ils couronnaient les soldats de fleurs et de ra-
meaux. Ils érigeaient un arc de triomphe. Leur imagina-
tion transformait en sanglantes batailles les moindres
escarmouches. Leur piété faisait honneur de la piinci-
pale, qui avait eu lieu le 8 octobre, à l'intervention de
sainte Reparala, vierge et martyre, dont l'Église célébrait
la fête en ce jour-là. Reparata avait subi la mort, cent
cinquante ans auparavant, sous le cruel Décius, à Césa-
rée de Palestine. Comme le feu, disait la légende, ne
pouvait triompher de sa constance, ses bourreaux lui
avaient coupé la tête, d'où son âme, sous la forme d'une
colombe, s'était envolée vers le ciel*. Une si grande
sainte n'avait pu abandonner les chrétiens dans le jour
qui lui était consacré. Cette croyance pieuse prit faveur,
et, près de trois siècles plus tard, unévèque de Florence,
auquel on donne le nom de Reparatus, consacrait à
sainte Reparata la vieille église de San-Salvatore. Comme
le martyr Minias, la vierge-martyre de Césaiée obtint
même, en Toscane, bien d'autres autels*. A ces honneurs
* P. Orose, VII, 37. — Am. Thierry, Le roi Odoacre, p. 33-57.
* Aiu. Thierry, Le roi Odoacre, p. 37, cTaprès Orose, VU, 37, et Mar-
cellini comitis chroiùcon. — P. Orose parle de deux cent mille hoinines
morts sur la montagne de Fiesole, et M. Am. Thierry réduit ce chiffre de
moitié ; mais c'est trop encore, puisque deux corps d'nrméc battaient au
loin la campagne. — Cf. Zosime, V, 26 ; saint Augustin, de Civitatc Dei,
1. V, c. 23, t. Vil, col. 140, Paris, 1085, in-folio. — MabilloM, AnalectUy
IV, 485, Paris, 1085.
^ Ada Sanctorunij 8 octobre, p. 24.
^ Follini, t. II, c. 4,p.0, 11. Ada Sandorum, 2 i octobre, p. 29-31. --La
[An. 406) PATRONE DE FLORENCE. 55
sacrés les Florentins ajoutèrent des honneurs profanes.
Ils instituèrent, ils fixèrent au 8 oclobre, des courses dont
le prix ëlait une pièce de drap. Courir le pallium, cor-
rere ilpaliOj telle est l'expression par laquelle le moyen
âge désigna celle fête,. qu'on finit par renouveler plu-
sieurs fois dans l'année, et dont les temps modernes n'ont
que tardivement abandonné la tradition*.
C'était transmettre aux âges un souvenir durable d'un
succès sans lendemain. Stilicon mis à mort par les maî-
tres imbéciles qu'il protégeait seul, rien n'arrêtait plus
les barbares. Âlarik pouvait reprendre le chemin de Rome
et librement séjourner en Étrurie, Attila faire son per-
sonnage de fléau de Dieu, Odoacre se flatter d'être le der-
nier envahisseur, Théodorik tenter de fondre en un seul
peuple les Goths et les Romains. Ceux-ci, faits à l'image
de leurs derniers empereurs, ne savaient que courber la
lêle sous les coups redoublés du sort. La Toscane urbi-
caire, c'est-à-dire voisine de Rome, élait à ce point dé-
tradilion yeut que Sunta Reparata ait été fondée au lendemain même de In
TJcloire; mais la première menlion authentique de cette église est de 72 i
(foy. Reumont, Tav. cron., an. 724, et A. Vannucci, p. 16). Cette rgliso,
de moitié moins grande que la cathédrale actuelle qui a été bâtie sur
son emplacement, ne fut a'abord qu'une pieve ou paroisse. Quand S:in Lo-
renzo, qui était la primitive cathédrale, fut remplacé, selon tous les auteurs,
p:ir San Giovanni, érigé vers 670, Santa Reparata en était tro|) voisine pour
n'en pas souffrir : elle ne fut plus quun baptistère. — En 1128 les rôles
furent intervertis (Pauli Diaconi de Gestis Langobanlorum, W. I. S., 1. 1,
part. I. — Del Migliore, p. 3. — Osserv. fior., 1. 1, p. 3). — On dit que le
corps de Reparata fut rapporté en Gampanie (Acta Sandorum, ihid.,
p. 29 j, et quen 1352 des ambassadeurs florentins obtinrent pour leur
patrie quelques-uns des os (Matteo Villani, 1. III, c. 15 et IG). Klais il faut
bien dire que Richa (Notizie storiche délie chiese florentine, p. 8, Flor.,
1754, in-4) et Lami (Lezioni, I, 216) ne connaissent de sainte Reparnia ni
aux calendriers, ni aux martyrologes.
* Cepalio se courait de la porte San Pier Gattolini, aujourd'hui Romana,
dans le quartier d'Oltrarno, à Tévéché, situé près de San Giovanni (A. Van-
nucci, p. 16).
54 LES BARBARES. (An. 543)
peuplée, qu'en certains lieux, écrit le pape Gélase, on y
rencontrait à peine un homme*. La Toscane annonaire,
plus voisine de l'Arno et plus fertile, comme l'indique
son nom, restait en friche et n'était qu'un désert*.
liCs villes, déjà si misérables au temps de l'empire,
n'avaient pu que déchoir encore. A la tyrannie locale, la
pire de toutes, avait succédé Tanarchie, plus désastreuse
peut-être\ On ne savait plus faire usage des institutions
municipales, ou de ce que le temps en avait laissé debout.
Mieux valaient cent fois les violentes innovations des bar-
bares que l'inepte incurie des Italiens; mais les barbares
n'innovaient pas toujours. Ce n'est pas Théodat, gendre
et neveu de Théodorik et par surcroît platonicien pédant,
qui eût chassé la civilisation romaine de cette Toscane
dont il fut le gouverneur ou le roi*. Il préférait sa philo-
< Lettres et écrits de Gélase, dans les Sacrosancta concilia Labhei et
CoisartiiA' IV, p. 1158 sq.
* Borghiiii, Disc^U, 87. Ces noms d'urbicaire et d'annonaire se trou-
vent dans les lettres de Théodorik. Ammien Marcellin parlant d'un fait
survenu à Pistoia dit : dans la Toscane annonaire {Rerum gestamm Libri
XXXI).
' Voy. sur la condition des villes le code Théodosien, Ad decur.y XIl, 1 ;
de Quœst.j IX, 35. — J. Gothofredus, PuralUa ad cod, Theod., XII, 1.
— Salvien, de GubernationeDei, V, 7, 8, Paris, 1854. — Raynouard, HUi.
du droit municipal en France, 1820. — Leber. Hist. critique du pouvoir
municipal, Paris, 1828. — Guizot, Essais sur Vhistoire de France , p. 15,
5* éd., Paris, 1841. — Labouinye, Hist, du droit de propriété foncière en
Occident^ p. 105, Paris, 1839. — llaullcville, Hist. des communes lom^
bardes f 1. 1, p. 15-19, Gand, 1857. — Savigny, Geschichte der rômischen
Rechts im Mittelalter, Bonn, 1840, trad. Guenoux. — F. Roth, de Re
municipali Romanorum, Stultgard, 1801. — F. Walter, Geschichte des
rômischen Rechts bis auf Justinian, Bonn, 1840. — Raumer, Wiener
Jahrbûcher der litteratur, t. Vil, p. 102.
* Rex Tuscix, comma rappellent les auteurs. Voy. Ammiralo, I, 15:
Grégoire de Tours, Hist. ecclésiastique des FranksÂ. ÏII, eh. 51, surtout
dans l'édition de MM. Giiadet et Taranne. (Publications de la Société de
V Histoire de France, 1836.)
(An. 54S) TOTIU. 5S
Sophie à son trône, qu'il offrait de vendre à Justinien :
fantaisie de néophyte lettré qui le fit mettre à mort comme
traître par ses Ostrogotlis. Totila lui-même vaut mieux
que sa renommée. Il n'est pas le fléau de Dieu\ le Hun
féroce, le monstre à la (été chauve et aux oreilles de chien
qu'a fléiri la légende, en le confondant avec Attila. Il vou-
lut au contraire imiter Théodorik, gouverner avec équité, *
rendre au pays sa prospérité passée*. Quel prétexte eus-
sent offert aux violences d'humbles villes qui n'osaient
résister*? Florence ouvrait ses portes pour n'être pas prise
d'assaut*. On accusa Totila de l'avoir détruite : il y ahat^
* Da iniquissima cnirleltà fu soprannomato flagelliiin Dei, e veramenle
fa flagello d'Iddio (Villani, II, 3). M. Ilillebrand (Dino Compagnie p. 10)
accuse à tort Mactiiavel d'avoir confondu Attila avec Totila. — 11 est prouvé,
on le sait, que jamais Attila ne parut en Toscane.
* Voy. son plus récent historien, Am. Thierry, Histoire (T Attila et de
tes successeurs, Paris, 1856.
^ Villani (H, 1 ) dit que Florence comptait alors vingt-deux mille hom-
mes en état de porter les armes, ce qui supposerait une population d'envi-
ron soixante mule hommes, chiffre tout à fait inadmissible. On ne sait,
d*ailleurs, sur quoi ce chroniqueur se fonde, en parlant d'un temps si éloi-
gne du sien. Voy. sur cette question Zuccagni-Orlandini, Ricerche statiche
sut gran ducato di Toscana, t. I, Flor., 1848, et la discussion de Ad.
Trollo-ie {A fiistory of tlie commonwealth of Florence, t. I, p. 58, I^n-
drcs, 1865).
* La légende, que suivent les chroniqueurs, rapporte plus dramatique-
ment les choses. Entré par surprise, Totila aurait tgorgé les chefs floren-
tins invites à un banquet, mis le feu à la ville en sept endroits, porté le
massacre dans les campagnes ou s'étaient enfuis les habitants avec leur
é\éque Mauritius. De la ville il ne serait resté debout qu'une tour « bâtie
par Fompé<', f et le temple de Mars, qui devint plus tard le baptistère de
San Giovanni (Villani, II, 1, 2, 3). Mais Procopeet Agathias son continua-
teur restent muets sur des faits si graves, et pour ce motif le judicieux
Muralori les passe sous silence. Il est certain que lorsque Narsës s'approcha
(le Florence, cette ville stipula qu'elle ne serait nullement molestée. Com-
i:iont Teûl-elle fait, si le célèbre eunuque y fût venu en libérateur? Elle
redoutait de lui un châtiment pour sa trop facile soumission. iVu do temps
.iprùs on la voit debout. Si Totila l'eût détruite, on n'aurait pas eu le temps
(le la reconstruire. Voy. la verbeuse mais excellcnle dissertation de Bor-
^hini. Se Firenze fu spianata da Attila y Discorsi, IV, 19. — Animirato
50 DÉFAITE DE TOTIU. (An. 542)
lit à peine quelque pan de muraille, pour se prémunir
contre d'ultérieures rébellions. Il ne recourait à la dé-
vastation et au meurtre que pour réduire ou punir qui-
conque lui tenait tête, quand il n'avait pas devant lui des
corps d'armée ; mais il en avait le plus souvent, qui le
forçaient, même après une victoire, à s'observer, à rester
sur la défensive. Bélisaire lui prend par la famine Fé-
sules, où il avait mis garnison. Un lieutenant de Bélisaire,
Justin, enfermé dans Florence par trois chefs goths,
Bleda, Roderic et Uliaris, est délivré par deux chefs im-
périaux, Jean et Cyprien.
En rase campagne, dans le Mugello\ les Goths peu-
vent bien reprendre l'avantage, parce que les Italiens y
jetaient volontiers leurs enseignes et leurs armes, pour
fuir avec une précipitation qui ne diminuait leurs pertes
qu'en augmentant leur honte*; surplus d'un point ils par-
viennent à terrifier les villes prises, en y massacrant les
habitants et l'évêque'; ils obtiennent qu'elles se décla-
rent pour eux, qu'elles combattent à leurs côtés ; mais
cette alliance involontaire, toujours suspecte, n'est qu'un
danger de plus. L'eunuque Narsès n'a qu'à paraître : tou-
(1, 15), plus judicieux d'ordinaire, admet la destruction de Florence. M. Dc-
lescluzc (Florence et ses vicissitudes), Mme Allant (Hist. de la République
de Florence), reproduisent cette erreur.
' Id uomen est diei iler Florentia dissito (Procope, 1. UI, c. 5, p. 506).
Le nom de -Mugelio désigne la portion supérieure et occidentale du Val de
Sieve, à partir des sources de la Slura jusqu'au confluent de la Sieve avec
le torrent Dicomano. Cette contrée, au pied de TApennin central, qui la sé-
pare de la Homagne, est protégée contre le vent du nord par une chaîne
qui va rejoindre le mont Senario et le mont Morcllo, près de Florence
(Repetti, UI, 626).
• Procope, loc. cit. Si l'on en croyait les chroniqueurs florentins, ces
obscurs engagements auraient été d'éclatantes victoires.
'Procope, I. 111, p. 360. — S. Grégoire, Dialogues, 1. UI, c. 15. —
Muratori, Annali dltalia, ann. 548. — Lami, Lezioni, t. I, p. 126.
(An. 542) NARSÈS MAITRE DE LA TOSCANE. 57
tes les portes s'ouvrent devant lui, comme devant son
adversaire, et avec plus de sincère empressement. Alsium,
Centumcellae, Arretium, Vol terre, Pise, Pistoia, Fésules,
Florence, se bornent à stipuler qu'il ne leur sera fait au-
cun mal*. Lucques seule soutient, avantdese rendre, un
long siège de trois mois; mais capitale de la Toscane',
elle était le dernier point que Totila pût abandonner. Sa
défaite fut partout, même à Lucques, un sujet de joie.
« Dans les églises de la Haute-Italie, on voit encore au-
jourd'hui les tableaux qui représentent les masses des
Goths foudroyés, dispersés par des saints qui planent
dans les nuages'. »
Cette fois encore, l'ivresse publique exagérait la portée
du triomphe. Foudroyés ou dispersés, les Goths ne dispa-
rurent point. Ayant pris goût à l'Italie, plutôt que de la
quitter, ils se soumirent aux Byzantins. Implantés dans la
Toscane annonaire, ils y poussèrent de profondes racines,
en mêlant leur sang au sang indigène. Ils y propagèrent
la haine d'un vainqueur pourtant plus respectueux qu'eux-
mêmes des institutions et des terres. A leur exemple et
par leurs conseils, tous les regards se portèrent vers le
nord, en vue d'y chercher des sauveurs, d'appeler les
Frankset lesAlamans*, tandis que Narsès, révoqué par
* Excerpta ex Agathiœ hUtoria a fine Procopii ad Golhos pertinent ia,
trad. !al. de Grotius, 1. 1, R. I. S., 1. 1, part. 1, p. 384. Voy. le tcxlc même
d'.Vgalhias dans le Corpus scriptorum historiœ byzantinœ, t. IX, p. 58,
Bonn, 18*28.
* Mazzarosa dit que Lucques est appelée capituled^ins un vieux document,
et que le privilège dont elle jouissait de battre moimaie prouve bien qu'elle
avait celle qualité (Storiadi Lucca, 1. I, t. I, p. 20, Lucques, 1853). Voy.
pour les curieux détails du siège de Lucques, ce même auteur, p. 17, et
Âgathias, p. 38-52.
' Ferrari, Histoire des révolutions dltaliey 1. 1, p. 50, Paris, 1858.
* Agathias, loc, cit. — Bossi, Storia d'Italia, l.XII,l. 3, c. 17.— Giraud,
58 LES LANGOBARDS (An. 5o9)
l'empereur après quinze années d'un gouvernemonl lo-
lérable, outragé parTimpératrice qui le voulait reléguer
parmi les femmes et condamner à faire de hx toile, en
ourdit une, par son appel aux L^ngobards, dont ni les
Grecs ni les Italiens ne purent se dégager*.
La domination des Langobards est un fait capital dans
l'histoire de la péninsule. S'ils viennent, comme les au-
tres envahisseurs, sur leurs chariots encombrés Je fem-
mes et d'enfants, ils se fixent au sol, loin d'y errer en
nomades, et ils donnent à leur établissement des bases si
solides que , même vaincus, ils imposent leurs lois et
leurs coutumes, que, durant lout le moyen âge, leur nom
reste synonyme d'Italien*, et que l'Italie du Nord le porle
encore aujourd'hui. Prudeniset politiques, sous un as-
pect farouche, ils ne s'avancent qu'avec précaution; ils
mellent Irois ans à prendre Pavie ; ils laissent le temps
faire à Ravenneson œuvre lente de décomposition. C'est
seulement dans la Toscane qu'ils semblent pressés de s'é-
tablir. La jugeant facile à prendre, plus facile à garder,
ils s'y voulaient enfoncer comme un coin de fer enire
PexarchatetRome, pour mieux protéger leurs possessions
Bellczze délia sioria (Tïtalia^ t. I : Giornaia del Vesuvio e destruzione
délia polcnza dei Gotiy ap. Inghirami^H, 405-405. — Sarlorius : Vcrmch
ûber die Regienmgder Ostgothen wàhrend ihrer Hetrschafî in Ilalien uml
Uber die VerhUllniue der Siéger zu den Besigten iinhande.
* Paul Diacre, 1. U, c. 5, R. I. S., t. I, part. I, p. 427. Léo {Hist. des
peuples italiens, I, 57) présente seulement comme possible l'appel de
Narsès aux Langobards. Le fait est hors de doute. Voy. Historiola rerum a
Langohardis gestarum, R. I. S., t. II, part. I, p. 24.— Le vrai nom de ce
peuple parait bien ôlre Langobards. Ainsi écrivent Paul Diacre el saint-
Grégoire ; mais déjà le traducteur grec de saint Giégoirc écrit Ao^cSaoJci.
Villani (H, 7) donne une singulière ôtymologie de ce nom.
• Langobardi, Lombnrdi, li Longebard, li Lombard, sont les seuls
termes usités par les écrivains franks ou français pour désigner les Ita-
liens.
(An. 569) EN TOSCANE. 59
de Lombardie *, tandis qu'entre Rome et eux-mêmes ils
laissaient Turbicaire à dessein dévastée et le désert des
Maremmes, réalisant, dit saint Grégoire, la fin du
monde*. Dans Tannonaire, qu'ils ont ménagée, ils pré-
fèrent aux villes de la plaine les places fortes de la mon-
tagne, à Florence Fésules, pour s'élancer, comme d'un
nid d'aigle, tantôt vers le nord, tantôt vers le midi ^.
A la longue, ils s'humanisèrent. Ils subirent, après
tant d'autres, l'influence de mœurs douces, d'un reste de
civilisation et d'un beau climat*. N'ayant point d'enne-
mis à combattre en Toscane", ils y laissèrent régner la
paix , qui ramena quelque prospérité. Florence même
Unit par se relever. Les Langobards, dans leur période
militante, avaient, sans la détruire, renversé ses murs,
carrés comme ceux d'un camp romain, et plus que déci-
mé sa maigre population" ; mais ils cédaient, comme les
* Cest la première application de la théorie .nlleinande qui réclame le
Mincio pour prot(^^er le» Alpes, et la Lorraine pour couvrir le Rhin.
- « Inhac (erra in qua nos vivimus finemsuum mundus jamnon nuntiat,
sed oslendit (S. Greg., Dial., 1. 111, c. 58). C'est la conclusion d*un tahleau
épique que ce pape fait des malheurs du pays. Pour les détails, voy. S. Gre-
gorii Magtii epistolanim I, 15, ad Balbinum episcopumRusellanum. Opéra
omnia, t. II, p. 500, et Muralori, Antiquitales italicœ medii cpvi, Diss. 21,
t. II, col. 147. — Les passages des lettres et homélies de S. Grégoire où
il décrit les ravages des Langobards sont réunis dans les Memorie e docu-
menti per servire alV istoria del principato lucchese, par Cianelli, t, I,
p. 2C}, note 3.
^ Cianelli, îoc, cit. Pizxetti, Antichità toscane, 1. ï, c. 1. Muratori, Ann,
dltalia, ann. 605. Dans des papiers du IX* et du X* siècle, Fiesole est en-
core appelée caslrura Fa^sulae {Atti di S. Alessandro, vescovo di Fiesole,
dans un Passionano del capitolo fiesolano, cité par Lami, Lezioni, ï, 283,
293). Cf. Villani, H, 7.
*Borgliini, Disc, t. IV, p. 44-52. — Brunetti, Codice diplomatico tos^
cano, t. I ot II, Flor., 1800-1835.
' Les Vies des papes contenues au recueil de Muratori, et où sont si soi-
frneufement notées les villes prises par eux, n'en nomment aucune de la
Toscane (îi. I. S., t. III, part. I).
* Fazio des Uberti , dans son Dittanumdo, décrit emphatiquement la
60 DUCS LANGOBARDS (An. 569)
Toscons (lu voisinage, à rirrésislible attrait des rives fleu-
ries (le TArno. Ils trouvaient à peine place dans celte ville
exiguë, située tout entière sur la rive droite du fleuve, et
dont les limites extrêmes étaient, au nord Toglise de
San Michèle in orto^ qui passait même pour être « dans
la cité de Fésules * ; » à Test la place de la Seigneurie ; à
Touest le Ponte-Vecchio^^ que défendait une tour et qui
reliait les deux tronçons de la voie romaine'.
Cette affluence toujours croissante d'hommes riches et
laborieux enrichissait les Florenlins : sous le règne de
Liulprand, leur évêque Speciosus possédai tassez de biens
pour en donner de considérables aux chanoines de sa ca-
thédrale*. Leur ville avait un duc tout comme Volterre,
destruction de Florence par les Langobards ; mais quand une ville était dé-
truite, le saint-siége lui enlevait son évéque. C'est ce qu'il fit à Populonia
(Voy. Àrch.stor., 3* sér., 1865, t. 11, part. I, p. 7^), c'est ce qu'il ne fit
pas à Florence (Voy. Ughelli, Italia sacra, t. III, aux évêques de Florence où
l'on ne voit aucune solution de continuilé). Quant au massacre d*un grand
nombre de Florentins, il est constaté par une lettre du pape Pé'a^^e 11 à Tc-
vêque de Florence (voy. les lettres de Pelage ap. Mansi, Sacrontm conci-
liorinn nova et amplissima colleciio, t. IX, Flor., 1763). — Ph. Jaiïé (Ré-
genta ponti/icum romanorum, Berlin, 1851) a fait une recherche attentive
de celles qui peuvent passer pour authentiques.
1 1n civitate Fessolana (Lami, Lez., 1, 294; II, 429). On en disait autant
de San Miniato a monte, quoique cette ('glise fût située sur la rive gauche.
• Florence couvrait alors 260 mille mètres carrés ; elle en couvre au-
jourd'hui 9471 (Guihevi, Dictionnaire géographique et statistique, p. 712,
Paris, 1863, 1 vol). Il nous paraît superflu de donner des indications plus
détaillées. On les trouvera, Hifticiles à suivre, à cause de Temploi d's vieux
noms, dans les chroniqueurs Villani, IV, 7, iMarchionne Slefani, Istoria
fiorentina, 1. I, Rub. 54, ap. Dclizic dcgli eruditi Toscani du P. Ilde-
fon o de San Luigi, t. VIll, Flor. 1776, plus claires dans divers mo-
dernes, Borghini, Disc, t. IV; Ammiiato, 1, 19; Lami, Lezioni, \, 144;
Fellini, 1, 65, 70; Trollopp, 1, 55; Arch. stor., 3* sér., 1865, t. H, part. I,
p. 71, et .Appendice, XVI, part. 1, p. 86. Voy. aussi Bibl. nat. mss. ital. n" 27,
un plan sommaire tracé à la main.
s toerr./ior., VI, 192; 3" éd.
* Ces biens étaient « in loco fluvii Grève infra plèbe et episcopio B.Jo-
(An. 569^ EN TOSCANE. 61
Lucques et même Fésules', symptôme, d'anarchie sous ces
rois barbares dont la couronne, dilManzoni, avait juste
la valeur de la tête qui la portail', mais inslruincnt de
progrès pour les populations urbaines, grâce à la lutte que
les ducs vassaux soutenaient contre leur suzerain. Il fallait
des deux parts s'appuyer à elles, adopter leurs mœurs et
leurs costumes, permettre ou promettre ce qu'elles dési-
raient, tolérer ces libresassociations que n'admettait pas la
loi romaine, mais dont les races envahissantes avaient le
goût et donnaient l'exemple. Restreinte à un étroit rayon,
l'autorité des ducs en était, d'ailleurs, plus efficace, et
elle paraissait tutélaire plutôt que lyrannique, dans l'état
de dissolution où se trouvait la société*.
lunnis Baptistae vel Keparata; iiiartyris n (Ughelli, ItaL sacr., t. lit, p. 27,
aux cvèques de Florence, ann. 724). On voit que ce prélat prenait indif-
féremment le titre de ces deux églises. Cf. Borghini, Disc, t. IV; Ammirato,
I, 19; Inghirami, V,85. Arch. stor., 1865, t. II, part. 1, p. 74.
* Raph. Volaterr. Geograph. 1. V, f* 156. — Cianelli. l, I, p. 45-55. —
Ingliirami, V, 80, 88, 107. « Lnus quisquc ducnm suam civitatem obtine*
bal (l»aul Diacre, II, 32, R. I. S. t I, part 1, p. 456). »
* Discorsi sopra alcuni punit délia storia longobardica, dans le volume
intitulé Tragédie e poésie, Milan, 1867.
' Sur le caractère de la domination langobarde, ont eu lieu de grandes
discussions. Les uns ont soutenu qu'elle n'avait pas supprimé la société
romaine, et qu'il y avait eu alors deux sociétés superposées : Savigny,
Zeilschrifl fur gesch. Rechtswissenchaft, t. XI; Tiirk, Die Langobavden
und ihr Yolksrecht bis zum Jahrc 774. Rostock, 1835. — Cantù, Histoire
universelle, trad. Aroux, t. VII, p. 215-514. — G. Gapponi, Letlere sulla
dominazione dei Longobardi in Italia, dans VArch.stor. Append., 1. 1 etX.
— Capei, Discorso a G. Capponi, ihïd. — Carlo Troya,Dc//a condizione dé*
Romanivintida' Longobardi, Milan, 1844. — Baibo, Storia dltalia, Turin,
1857. — Sclopis,Z)c'Lo7igfoftar(i/ in Italia (Mém. de lac. de Turin, t. XXXllI,
et préf. des Monumenta historiœ patriœ édita jussu Caroli-Alberti. — Man-
zoni. Discorso, loc. cil. — Les autres prétendent que la société romaine
disparut. Ce sont en général des Allemands jaloux de montrer l'Italie de-
vant tout à rAllemagne : Arnold, Verfassungsgeschichie der deiitschen
Freistàdte im Anschluss an die Verfasssungsgeschichle der Sladt Wonns.
Golha, 1854. — Léo, Entwickelung der Verfassung der Lombardischen
62 COMTES FRANKS EN TOSCANE. (An. 774)
Les comtes fraiiks y remplirent le même office quand
ils succédèrent aux ducs langobnrds. Après avoir pré-
tendu, pour devenir leurs égaux, ne relever que de Tem-
pereur, c'est contre l'empereur qu'ils serévoltèrentquand,
à l'aide de son nom, ils eurent pris le dessus. Dans la
seule Toscane, on voit se révolter le marquis Regnibald, le
duc Alloue, les évêques de Lucques et de Pise*. Le cadre
féodal s'élargit pour recevoir les évêques et les villes,
comme les vassaux grands et petits. Tandis que s'émielte
la féodalité germanique, les villes concentrent leurs
forces sous la protection du pouvoir souverain ; elles ob-
tiennent de lui, sans perdre celle liberté individuelle dont
les Germains avaient introduit le goût et les Grecs ac-
cepté r usage, un légal et salutaire retour à la loi romaine,
qu'applique le comte, assisté sur son tribunal des juges
ou Hcabini qu'il a nommés, et d'un notaire qui écrit les
sentences'; elles grandissent lentement par la luUe tan-
tôt sourde, tantôt déclarée du comte contre l'évêciue et
même contre Tempereur, intarissable source d'exemp-
tions et de bénéfices (jue l'empereur accorde sans
compter, pour tenir en écliec des vassaux rendus redouta-
Stàdle bis zuder Aiikunfi Kaiser Friedrich l in Italien^ Hambourg, 1824.
— Bethinann-llollwog, Ursprumj der Lo)nbardischen SUidle freiheil.
Kine geschichtliche Vnlersuchung. Bonn, iSiO. — Karl Hegel, Ceschichte
der Stâdteverfassinig vor Italien seil der Zeit der rômischen Herrschafl
bis zuni Ausgang des Zwolflen Jalirhuvderl, Leipzig, 18i7. — HaiiUevillc,
loc. cit. — Ixanicri, Délia sioria dllalia da Teodosio a Carlotnagno,
Bruxelles, 1841. — Ft-rrari, I. 54-59.
* lladrinni cpist. 1 cl 12 dans 1). Bouquel, Recueil des historiens des
Gaules et de la France^ t. V, p. 557. Voy. sur ce pape, Anastase bibl.,
K. I. S., t. m, pari. 1, et Sigunl, Papst lladrian I und die wellliche Herr-
schafl des rômischen Sluhls. A. Vannucci (p. 24) parle, en outre, de la
conspiraliondu duc de Chiusi.
* Il faul voir là Toriginc des inslilulious judiciaires do la période coin uiu^
nale. Voy. Canlini,!, 2-6.
(An. 786) GUÂRLEMAGMË Â FLORENCE. 05
bles par retendue et bientôt par riiérédité de leurs Rek\
Jaloux de reconstituer une nation latine, Cliarlemagnc
prolégeait surtout lesvillesoù il en retrouvait la tradition,
colles que, pour ce motif même, avaient abattues ou
abandonnées les Langobards. Florence était du nombre.
Il y venait vêtu de la chlamyde romaine plutôt que du
sayon gaulois*. En 781, il tenait un plaid à ses portes';
en 78G, il célébrait avec les Florentins la fcle de Noël*.
Il leur donnait pour duc un certain Gundibrand, protec-
teur médiocre, à vrai dire, que le pape Hadrien accusait
bientôt de voler les bestiaux dans les fermes, et, pis en-
core, de molester les moines*. Des noms de forme barbare
figurent désormais à côté des noms latins dans les actes
où les noms de lieux ont déjà leur forme italienne*, in-
dice manifeste d'une immigr.Uion croissante dans une
ville en progrès.
Pour avoir voulu le bien de Florence, Gharlemagne
est réputé l'avoir fai'. Aux dernières années du quin-
zième siècle, dans une convention conclue entre Char-
les VIII et leur patrie, les rédacteurs florentins saluent
dijns le prince frank celui qui le premier Ta restaurée,
* Voy. sur ce sujcl un arlicle de M. Pasquale Yillari(// comunc italiano),
(Lios le Polilecnico, mars 1866, p. 296-304, et A. Vannucci, p. 22.
- G. Capponi, Let^era 5 sut Langobardi (Arch. stor.^ App., t. X, part. 11,
p. :)0.52.
* Vadum inedianuin fiaibus florenlinis (Cantini, I, 13 bis).
* ik)rghini, Disc. IV, 44-52.
^ * Invasionein quamGundibrandusduxcivitiilis florentine, etc. (Iladriani
epUt. 39. D. Bouquet, V, 585.)
« Atit)ald, Adonald, Adelpald, Gratolf, Rinipert, Atripert, Adalbert,
Dmiimel, à côté de Deodatus et Petrus. Cliartes publiées par Ughdli, Ilalia
sacra, Ul, 29; II, 577. VArck. siorico (1865, l. Il, part. I, p. 75) fait
mention du premier de ces papiers, avec quelques inexactitudes. Mais il y
est parlé d'un autre document de 853, où sur 1 5 signatures ecclésiastiques
il n\ a que deux noms italiens*
64 CHARLEMAGNK A FLORENCE. (An. 780)
celui qui a construit ses murailles, ses forteresses, ses
loin pies, et substitué le nom de Florence au nom de
Fluentia*. Les chroniqueurs vont jusqu'à dire qu'il donna
aux habitants des institulions libres, des consuls, des sé-
nateurs (( à la mode de Rome, » et qu'il créa des cheva-
liers*. Autant de chimères d'imaginations sans critique.
Ces chevaliers, elles nous les montreront venus plus lard
d'Allemagne avec les Otton*. Celte liberté, comment l'au-
rait-il donnée, le chef barbare qui, malgré son génie,
ne vit pas que sans Tabolition ou la diminution de l'es-
clavage il n'y avait pas de progrès social*? Ces murailles
qu'il aurait élargies, il ne fit, on le prouve, que les ré-
parer*. Cttle église des saints apôtres qu'il aurait con-
struite ne peut, si ancienne qu'on la suppose, remon-
ter aussi haut®. Il n'est pas moins téméraire de dire que
Florence lui dut l'extension de son territoire, de son con-
tado\ lequel, sous la juridiction du comte, comme plus
* « Advertens sua christianissinia Maicstas quod Carolus Magnus liujus
urbis fuitpriinus restauratorctnominisFIuentia} in Florentiam iiiutator, lo-
corumque et oppidorum et arcium dator, uiœniumque cou^trllcto^, et tem>
plonim aliquoruin hujus indytaî iirbis icdificator, vers siinctx crucis et
alinruiii reiii|uiarum ac ornaineiUoruni temple Sancti Joannis oi nliis lar-
j^nlor.... [Cayitoli faili dalla cilla di Firenze col re Carlo VIII, a âi 25 de
novembre del 1494. — Documciitb dans VArchivio storico italiano, !..
p. 304, Docum. 5).
* Villani, 111, 5. Ammiralo, 1, 21.
'^ Villani, IV, 1.
* A. Vannucci, p. 25. — Alcuin, son maitre, a un grand nombre d^esclaves.
Prêtres, évêques, moines en font niarcbé. On peut voir dans Libri (HUl. des
sciences malhémaliques^ t. 11, p. 508 sq.) des statuts et des témoignages
nombreux d'auteurs qui montrent la servitude subsistai.! au moyen âge et
soutenue par des lois.
5 Arch. stor., 3- série, 1865, t. 11, part. 1, p. 71; 1868, t. VUI, part. J,
p. 235.
6 Voy. Vasari, Proemio délie vite, t. 1, p. 206, éd. Lemonnier, Flo-
rence, 1840. Les savants éditeurs la font remonter h Tan 1000.
^ De cornes vient coniilatus, d'où cotUado (Cautini, I, 0).
(\>. 876) NOUVELLES INVASIONS. 05
tiird sous celle de l'évêque, s'étendait h peine d'Einpoli
à Pralo, étroitement resserré qu'il était entre les terri-
toires de Volterre, de Lucques et de Fiesole*. Mais les
l>euples exagèrent leur reconnaissance comme leur in-
gratitude, et ne marchandent pas la gloire pour des
marques même stériles de bonne volonté.
Charlemagne, au demeurant, fit plus de mal par ses
successeurs qu'il n'avait fait de bien par son règne. Sous
la faible race des Carolingiens, les Hongrois et les Awares,
les Normands et les Sarrasins* eurent toute liberté d'en-
vahir, de ravager l'Italie, ce Tous les bois des forêts, écri-
vait à Charles le Chauve Ténergique pape Jean VIII, s'ils
devenaient autant de langues, pourraient dire nos maux.
Heureuses les femmes qui n'ont pas enfanté' ! » Pour se
défendre , les populations affolées sollicitent comme une
faveur le droit de relever leurs murailles, qu'une poli-
tique soupçonneuse avait abattues et ne permettait pas
de réparer*; mais si elles repoussent ainsi les envahis-
seurs, elles enhardissent les tyrans. Le seigneur féodal
ne connaît plus de frein quand il n'a plus de crainte.
Persécuteur des humbles, complice des voleurs et des
meurtriers, il n'est puni que dans le rêve de ses victi-
mes, qui le voient par avance aux enfers, expiant ses
< Laiiii, Lez.,ly 98. horghin'i, Disc, Villari (Politecnico, juillet 1866, p. 3).
Au moment où commencent à prévaloir pour les noms de lieu les formes
italiennes, nous pouvons nommer Fiesole la vieille Fésules.
* Voy. Reinaud, Invasions des Sarrasins en France. Paris, 1836. —
Muratori, iln//Vy. ital., Diss. I, t. I, col. '25.
* Ep. 8 dans Duchesne, Historiée francorum scriptor es y t. UI, p. 870. —
Cf. ep. 12, 14, 18, ibid.,p. 874, 876, 879.
^ « >*ulli faseratprivatohomini quanquam regiis beneficiis ditato, arces,
sive ut in Italia dicero amarunt Rochas, Castra, etCastella munita hubere.
aut si quis habutt, certe illi non sine augustorum sive regum venia habere
licuit (Aniiq. med. <Bvi, t. H, col. 460, Disiert. '26).
BIST. DE PLORENCB. — I. O
Go LfciS ROIS D'iTALlIi:. (An. 876)
méfaits par d'alroces supplices*. Pour mellre le comble
a ranarchie, Louis II détruit par son testament son
œuvre réparatrice, et découpe en lambeaux ce royaume
d'Italie dont il avait fait, si l'on peut dire, un élre vi-
vant.
Ce morcellement, qu'imposaient les idées du siècle,
c'était le cbaos succédant à l'ordre, mais non la mort suc-
cédant à la vie. Derrière leurs murailles relevées, les
villes avaient retrouvé une vitalité nouvelle et comme le
sentimentde leur personnalité. Elles apprenaient à s'or-
ganiser pour la résistance, à forger des armes, à appe-
ler dans leur sein de nouveaux habitants. Les campa-
gnards qu'elles y avaient reçus quand ils fuyaient les
Sarrasins venaient de doubler leurs forces , elles vou-
laient les doubler encore en provoquant une si profitable
immigration. Les seigneurs, dans leurs rocche ou châ-
teaux forts, étant presque aussi redoutables que les pi-
rates, ce mouvement put se ralentir, il ne s'arrêta pas.
Les plus puissants d'entre eux, les principes regni^
comme l'historien de Milan les appelle*, avaient d'ail-
leurs intérêt à ménager les villes, car dans leur ardenlc
compétition au trône ils y trouvaient leurs électeurs na-
turels '.
La Toscane eut alors le privilège de vivre sous des
maîtres puissants parce qu'ils étaient habiles, et bien vus
> Visio Weitini, dans Mabillon, IV, part. I, p. 268, et Uimly, Wala et
Louis le Débortnaire, p. 218.
* Arnulphi mediolanensis Ret-um sui temporiSy I. I, c. 15; R. I. S.,
t. IV, 12.
s Muruloii, Antiq. itaL, t. IV, pnssiin,etcol. 39, 40. — Provana, p. 40.
— Vtsmc, Vicende ddla proprietà in Italia(Mem. délia R. Acc4tdemia
di TorinOy l. XXXIX, c. iv, p. 599). Mi^net, Mém. sur la formation lerri-
toriale et politique de V Italie (Séances et travaux de VAc* des se. morales
et politiques, 2* série, t. XU, p. 514, ann. 1847).
(ÂB. 9i6) LES MARGRAVES DE TOSCANE. 07
parce qu'ils étaient humains. Adalbert II, chef de cette
famille, avait pour beau-frère Wido*, compétiteur de
Bérenger. Autant que possible étranger à leurs querelles,
il en profitait pour grandir par la paix. Reconnaissantes
d'un bienfait si rare, les populations lui étaient dévouées;
après lui elles le furent à son ûls. Le hasard des combats
plonge en vain ce fils, avec sa mère, dans un sombre
cachot de Mantoue : du fond de ce cachot il peut lancer
ses ordres, et il est obéi. Ses sujets l'eussent délivré de
force, si Bérenger, par prudence, ne l'eût rendu à la
liberté.
Dans cette période de cent vingt-six années où l'on voit
pour la première fois des rois italiens en Italie, les villes
toscanes, comme les peuples heureux, n'ont pas d'his-
toire. Les vieux documents ne les mentionnent que pour
marquer le lieu où est signé tel diplôme, où est accom-
pli tel acte impérial. C'est à peine si l'on y voit qu'à Flo-
rence, en 897, l'empereur Lambert fit tenir des plaids
en son nom; que, l'année suivanle, il donna aux Floren-
tins l'église de San Miniato, possédée depuis Charlemagne
par l'abbaye de Nonantola', et que Bérenger confirma
cette donation '. Mais à ce calme inespéré succède bientôt
l'orage. L'heure est revenue des maîtres cupides, violents,
capricieux. Sous le règne d'Hugues de Provence (926)*,
« renard très-solennel, qui n'avait rien du lion^, » sous
^ En France, nous disons Guy ; d'snciennes annales disent Wito ; Mura-
lori remarque avec mison que tous les noms italiens qui commencent par
ijua, gue, gui, sont d*origine allemande (Délie anlichilà eslensi^ part. I»
c. I, p. 2, Modène, 1717, in-f').
* Située non loin de Modène.
^ Voy. le document dans Canlini, I, 21 , 24, 27.
* Les Italiens disent Ugone, le grand Hugo.
> Muratori, Ann. (PliaL, ann. 926, 931.
68 LES EMPEREURS ALLEMAiNDS (An. 945)
les ducs provençaux qu'il impose h la Toscane, les fem-
mes en sont réduites à cacher leui's bijoux \ les hommes
à briser leurs armes impuissantes.
C'est alors que, dans l'universelle détresse, tous les
yeux ^^e portèrent vers le nord. Ils y voyaient un prince
capable, Henri l'Oiseleur, chasser les barbares, recu-
ler les frontières de l'empire, mettre l'ordre dans le chaos
allemand. Son fils Otton fut, au premier prétexte, appelé
comme un sauveur. On le jugeait assez fort pour vaincre,
et assez éloigné pour n'être pas redoutable. 11 vainquit,
en effet, et tira l'Italie de la dégradation morale où l'avait
plongée le règne abject d'une Marozia, d'une Théodora*.
Mais il fit payer cher ce bienfait. L'héréditaire ténacité
des Tudcsques ne voului plus ni lâcher la conquête, ni
en laisser perdre le prétendu droit. Leur apreté prover-
biale s'en appropria tous les fruits. Le pape ne fut plus
qu'un fonctionnaire impérial. Des évêques allemands
firent de la simonie la plaie de l'Eglise. Aussi, dès le
lendemain de la conquête, maudissait-on les conqué-
rants. Ils sont, suivant le chapelain Donizo, « une race
d'ivrognes et d'impies, qui aiment l'argent plus que la
guerre*. » Un Allemand devenu Italien, disait-on, est un
* A. Vaiinucci, p. î2î).
* Voy. ce qu en dit non un ennemi de l'Église , mais Gerberl , pape plus
tard sous le nom de Sylvestre II (Actes du concile de Saint-Basic, dans les
œuvres de Gerbert, éd. Olleris, p. 17r>-ti5G, 1SG7, in-i", il dans IVrlz, III,
658). Cf. Giraud, Grégoire Vil et son temps (Revue des DeiLv Momies^
15 mars 1873, p. 4-41», 450).
* ... Gens alcniHiina
Ëhria gens ista ncscit Cliristi piadictn...
IMu> ndiiinnnt nummiiin qunui jjclluni vinciMC sunipluni.
(Donizo, Vita Mathildis.c. 18, Y\, I. .S., t. V, 370.)
Ce nom, qui si<^'nilic Denis, est éciil, je ne sais pourquoi, Domnizo par
Haronius et par le V. Tosli. Le 20' chapitre du livre II, qni est en acro>ticiie,
dofM'c le nom cxa' l du chapelain- poète.
(Ax. 975) A FLORENCE. Gî)
diable incarné*. « La venue d'Ollon, écrivait plus tard
Villani, porte-voix de la postérité, abattit la domination
des Romains. Florence,clef de voûle de leur puissance, ne
pouvait plus ni respirer ni montrer ses forces*. » Les
Allemands, à vrai dire, n'étaient pas en reste d'injures :
ils accusaient les « Romains » de bassesse, de timidité,
de luxure, d'avarice, de mensonge, en un mol de tous
les vices *.
En fait, Olton le Grand et ses successeurs innovèrent
peu : ils suivirent la politique des Carolingiens et celle
des rois d'Italie. Pour écraser leurs rivaux ou amoindrir
les rebelles, ils donnaient les villes aux évoques, ils y
multipliaient exemptions et immunités; mais ils n'a-
vaient, quoiqu'on ait dit, nul dessein de les affranchir;
ils ne sont pas les fondateurs des libertés communales.
Le premier Otton passe deux fois à Florence, en 962 et
Ofii; il aimait cette ville « parce qu'elle était romaineet
fidèle à l'empire*; » la principale marque de sa faveur,
c'est la concession d'un territoire de six milles autour
des murailles*. Le plus souvent, les largesses impériales
se portent sur une même église, sur un même couvent,
objet, on ne sait trop pourquoi, de constantes prédilec-
tions; ainsi l'abbaye ou Badia^ dont on voit encore, a
Florence, l'élégant clocher. Après l'avoir fondée en 975,
sous l'invocation de la vierge Marie, Willa, femme d'Hu-
' Vov. Gfiorcr, Pabst Gregorim VII und seine ZeHaltci\ Schaffouse,
1858-1860, t. H. p. 239.
« Villani, ni, 5.
5 c Quidquid viliorum est comprehendentes » (Liutprandi îegatio ad
Nicephorum Phocam, R. I. S., t. lî, part. I, p. 481).
* < Mostrô di niollo amarla perd ch*cra scinpre stata Fircnzo de' Romani
e fedele allo imperio » (Villani, IV, 1).
» Villani. IV, 1.
70 ALLEMANDS EN TOSCANE. (Ah. 1012)
berl, duc de Toscane, achetait pour renrichîr plusieurs
propriétés aux environs, et en nommait abbé son confes-
seur Marino*. En 995 et 996, son fils le comte Hugues
y ajoute deux cent quarante-cinq propriétés nouvelles,
entre autres celle du lac Trasiniène et de ses rives*. Qui-
conque entreprendra sur cette liberté payera cent livres
d'or fin, moitié au trésor impérial, moitié audit monas-
tère*. En 1012, c'est Henri le Saint qui enrichit encore
l'opulente Badin. Dès ce moment l'impulsion est donnée,
la mode s'en mêle, et les particuliers, comme les princes,
multiplient ces pieuses donations*.
C'est que de plus en plus Florence faisait les délices
des Allemands. A égale distance de Pavie et de Rome,
elle était, sur la roule qui relie ces deux villes, le seul
point stratégique important. Le roi des Romains y pas-
sait pour aller ceindre la couronne impériale; il s'y arrê-
tait encore au relour. Ses courtisans s'y plaisaient comme
lui, et s'y fixaient même plutôt que de le suivre, quand il
repartait pour sa brumeuse Germanie. Voilà comment dès
lors, s'il faut en croire Villani, les comtes Guidi, les ba-
rons Uberti et Lamberti, d'autres encore, d'Allemands de-
vinrent Italiens, seigneurs dans la campagne, citoyens h
Florence". Les enripereurs, au reste, s'y prêtaient volon-
tiers. Au premier des comtes Guidi qui ait paru dans la
* La chnrtc de fondation a été publiée pnr Piiccinelli, dans la Cronica
délia Badia. Voy. Cantini, 1, 27.
* Canlini, I, p. 28.
' Voy. le document dans Cantini, I, 31.
* Voy. les doc. dans Cantini, 1, 55-44.
" Villani, IV, 1 . Un document du 1 4 avril 960 est adressé par le margrave
Oberto ou Hubert à son fidèle Guido (Rppetti, Diz, geogr., UI, 376). Voy.
sur la famille dos comtes Guidi une lon^rue étude du Frère lldefonso de
San Luigi, Delizie degli entditi toscani, t. VRl, p. 89-195.
(Ail. 1027) LE MARGRAVE BONIFACE. 71
péninsule, OUonle Grand avait donné, en Romagne, le
comté de Modigliana. Au fils de ce seigneur, échappé
seul du massacre qui châtiait les excès des siens, il avait
fait épouser la vertueuse Gualdrada, fille de messer Berti
Bellincione des Ravignani, Florentin *, et donné de nom-
breux châteaux dans le val d'Arno supérieur, récompen-
sant par là dans le mari la femme dont ses amoureuses
avances n'avaient pu triompher.
Ce contact fréquent des deux races fut, en somme, le
plus grand bienfait de la domination germanique. 11 re«
trempa le génie toscan*. Protégée par ses montagnes, la
Toscane n'avait pas, au même degré que la Lombardie,
besoin d'un pouvoir prolecleur. Elle vivait d'une vie pro-
pre sous ses margraves. Un nouvel AHalbert II paraît, au
début du onzième siècle, sous les traits de Boniface Ilf.
D'origine allemande comme tant d'autres, épargné par
Henri le Saint dans l'Emilie, au moment ou disparais-
saient tous les grands feudataires, investi par Conrad le
Salique du margraviat de Toscane*, ce soigneur domi-
nait de Mantoue et de Ferrare jusqu'à Florence et à
* Villani, IV, i. — On appelait messere les chevaliers, les juges, les
hommes de loi. — Sur les domaines et la succession des comtes Guidi, voy.
Delizie degli erudili toscani, t. VIll, p. 89-195, et Malavolli, DelV htoria
di Siena, pari. 1, 1. IIl, f 28 v% 29 r*, Venise, 1599, in-4-. — Ammirato,
Albero e istoria délia famiglia de' conti Guidi, Florence, 1640. — Sigonio,
Opéra omnia, t. H. De regno Italiœt L XllI, 770, ann. 1164.
* M. P. Villari nous parait avoir donné une part beaucoup trop grande
à Tanbgonisme des races dans les luttes intestines de Florence.
^ Sur ses origines, voy. Fiorentini, Memorie délia confessa Maiilde^
p. 24, 25. — Le P. Bacchini , Storia del monastero di San Benedetto di
Polirone. — Donizo, 1. I, c. ii. — Ughelli, Italia sacra , Appcnd. — Mura-
lori, Antiq. f7(i/.,Diss. VI. — Tosti, La contessa Matilde e i Romani ponte-
fici, Flor., 1859, et notre Mémoire La comtesse Mathilde de Toscane et le
saint-siège, dans les Séances et travaux de VAcad. des sciences morales
et politiques, 1865, t. IV, p. 274. — F.Mozzi de' Capitani, Stdla contessa
Matilde^ i suai contemporanei e Vusanze nostre d'allora. Venise, 1845.
7-2 LE MARGRAVK BONIFACE. (An. 1027)
Lucques. Son mariage avec Béalrix de Lorraine augmen-
tait encore sa puissance, qu'affermissait sa sévérité : sans
miséricorde, il faisait couper à ses ennemis les oreilles et
le nez*. Mais ses ennemis étaient surtout aux provinces
frontières : en Toscane, dans sa petite cour de Lucques,
il vivait en paix et déployait un faste insolent. On en voit
le détail dans la chronique versifiée du contemporain
Donizo : les chevaux du margrave ferrés d'argent avec
des clous mal rivés, afin que les fers, restant sur la roule,
marquassent les lieux qu'il avait traversés; les festins de
ses noces, où affluaient mimes et jongleurs, où Ton ne
mangeait que dans de la vaisselle d'argent, où l'on tirait
le vin des puits avec des seaux et des chaînes du même
métal; les présents de ce vassal à l'empereur, entre au-
tres un vase et un char d'argent traînés par deux bœufs
pour lui offrir quelques gouttes d'un vinaigre qu'il ai-
mait*. On ne dit pas que des exactions trop criantes fus-
sent la source de ces prodigalités qui semaient en
Toscane les richesses apportées de loin et permettaient
aux hommes, assurés d'une existence facile, d'ouvrir
leur esprit comme leurs yeux sur un horizon plus large
et plus élevé.
Dans ce fief, le plus vaste de la péninsule, le sainl-
siége voyait un rempart et l'empire un avant-poste. L'un
et l'autre ne cherchaient qu'à l'attirer, qu'à le retenir
dans leur alliance. Boniface leur marquait un égal res-
pect, mais il ne se livrait point. Il vivait entouré d'évê-
ques adonnés aux combats* et aux plaisirs, flanqués de
* Donizo, 1. I, c XI, R. I. S., t. V, 555.
« /&., 553-556.
s « Tanto mundani'C vcrtiginis quotidic rotanlur impulsuutcos (clericos)
a sseciilaribus barbirasium quidem dividat, sed actio non discernât... Per ora
fAw. 1053) SA VEUVE BÉATRFX. 75
concubines et de bâlards^ inviolables pourtant grâce à
rhuile sainte, et de vassaux dont la politique impériale
avait déclaré les fiefs immédiats héréditaires de maie en
maie, irrévocables même, si un jugement des pairs ne pro-
nonçait la déchéance*. Aux vassaux il était assez fort pour
imposer sa volonté, alors même qu'ils se réclamaient de
remj)ereur; aux évéques il marquait un dévouement et
une dévotion hypocrites; il entretenait sa femme, il éle-
vait ses trois enfants dans les ferventes pratiques d'une
piété qui, chez eux, était sincère. Sa mort prématurée
(1053)' mit fin à ce prodige d'équilibre. Béatrix, sa
jeune veuve, tutrice de l'héritier du margrave, se plaça
d'elle-même sous la tutelle de l'Église. Or l'Église, alors,
c'était déjà le glorieux fils d'un humble forgeron de
Soana*. Sur les conseils d'Hildebrand, on ne permit pas
h Béalrix un long veuvage. On mit sa main dans celle
ecclesiastici ordinis forensia jura decurrunt. Arma potius, arma corripi-
mus... ■ (Pétri Damiani opéra, epist. I, 15, t. K p. 32. Rome, 1600).
* Cédant equi phalerati,
Cédant csci rabulœ,
Cédant canes venatores
Et accipitres rapaccs
NfC non aves garrulsc....
Exécra te liœresin,
Sacerdutum simul atqiio
Scelus adulterii.
Vers de P. Damien, ap. Yoigt, Hildebrand ah Papst Gtegorius VII und
»ein ZeilaiteTf Weimar, 1815, Irad. de Tabbc Jagcr, I. I, p. 10, Paris,
1842. 2* éd. Cf. Villemain, Histoire de Grégoire VII, l '285. Paris, 1*875.
* Conradi augwti lex, R. I. S., t. I, part. II, p. 177. — Inghiraini,
V, 225. — Léo, I, 237. — Sismondi, Histoire des Républiques italiennes,
t. 1, p. 97, Paris, 1840.
^ f Insidiis aduobus exccptus militibus, sagitlisque vulneratusel mortuus
(Herimanni Augiensis Chronicon, Pertz, V, 151.) — Sagittis toxicatis vul-
neratus (Bemoldi Ckron., ann. 1052, Pertz, V, 426).
^ Soana ou Soano, an comté de Sienne. « Natione elruscus, patria Soa-
neosis » {B. Plaiinœ Historia de vitis Romanorum pontificum, p. 153,
Cologne, 1574). — Ce nom a été souvent altéré.
74 BÉATRÏX REMARIÉE. (Ah. 1055)
de Golhcfred le Barbu, duc de Lorraine*, dépouîll(5 de
ses États par Tempereur, îime énergique, vindicative, am-
bilieuse, et qui s'était venue mettre au service de Boni-
face. La papauté avait sujet de croire qu'elle trouverait
en lui un instrument docile autant que résolu. Jadis ex-
communié par Léon IX pour avoir pris Metz et pillé
Verdun, il avait consenti, pour être relevé de la sentence,
à traverser pieds nus, une torche à la main, les rues de
la ville pillée, à gravir sur les genoux les degrés qui con-
duisaient au parvis de la cathédrale, à y recevoir de nom-
breux coups de fouet, à dépenser ses (résors pour la re-
lever de ses ruines, à porter sur ses épaules les pierres
et le mortier, comme un maçon*. S'il avait subi de telles
conditions pour rentrer en grâce avec l'Église, alors qu'il
était encore en Lorraine, que lui pouvait-il refuser, alors
que par un mariage inespéré elle lui rendait la puissance
sous un ciel plus heureux, et qu'elle l'intéressait aux
succès du saint-siége en nommant cardinal, en deslinnnt
à la tiare son frère Frédéric de I^orraine'?
Cette union portait à l'empire un coup si funeste, que
le fils de Conrad, Henri 111 le Noir, « cette hydre cruelle,»
comme l'appelle le chapelain Donizo*, la voulut faire
* On l'appelait le Barbu, parce que plutôt que de couper sa longue hûvho^
sur Tordre du pape, il avait préféré payer une forte somme (Heimanni Cor-'
neri Chronica novella, dansEckard, Corpus hhioricum medii œvi, t. H, 585;
Lamberti Scafnahurgensis Annales, Pertz, V, 453. Ch. Ahel, Un chapitre
inédit de V histoire de la comtesse Mathilde^ dans les Mémoires de V Aca-
démie de Metz, 1860-1801, p. 227).
* Les mêmes. — « Sumtus vero ad reaedificandam Ecclesiam daret, et in
opère ca»incnlario per se ipsnm vi!is mancipii minist» rio functus deservirel »
(Hrrmanni Corneri Chron., ap. Eckard, II, 585).
5 Lamberti Ann.. 1051, 1053, Perlz, V, 155.
* « llenncus crudelis terlius hydnis » (Oonizo, 1. I, c. xvm, R. I. S.,
I. V, 561).
In. 1056) SA RËGKNCE. 75
innuler par une diète h sa discrétion. li n'y échoua que
>arce que Boatrix ayant déclaré qu'elle avait librement
lonné sa main h l'époux de son choix, l'usage du temps
roulait qu'une femme noble fût crue sur parole. Il
§'en vengcail en la retenant prisonnière, au mépris du
sauf-conduit qu'il lui avait donné lui-même, sous pré-
texte qu'elle avait livré l'Ilalie à un ennemi public *. Elle
ne dut la liberté qu'à la mort de l'empereur, qui laissait
le gouvernement de l'empire à l'impératrice Agnès, ré-
gente au nom de son fils &gé de cinq ans, tandis que
Béalrix, de concert avec Gothefred, allait sans embarras
extérieurs gouverner la Toscane, au nom de sa fille Ma-
thilde, âgée de huit ans (1056) *.
Cette double minorité, cetle double régence ajournait
la lutte de l'empereur et du pape, qui semblait immi-
nente. Béatrix avait tout loisir pour servir, selon son
cœur, le snint-siége. Elle prodiguait les dons aux églises,
assurait aux évoques leurs juridictions et leurs droils,
donnait surtout raison dans ses plaids et audiences pu-
diques aux prêtres et aux députés des corporations ecclé-
siastiques^. Mais quand la principale occupation des
princes pouvait être de rendre la justice, les villes y
trouvaient leur compte, car plus que personne elles
assiégeaient le prétoire, où elles avaient toujours à porter
une multitude de justes réclamations. Leur plus grand
progrès en ce temps fut de conquérir le droit d'élire les
évéques. La nomination des évêques par les margraves fut
' c Quod contractis se inconsuUo nuptiis hostî publico Italiam prodîdi»*
'«t » (Umberti Ann. 1055, Pertz, V, 157).
« Lamberti Ann, 1056, Pcrti, V, 158. —BeHholdiAnn,, Pertf,V, 270;
^' Damiani opéra, \, I, ép. l.
» Cianein, Diw. IV, 141; Inghirami, V, 256.
70 LES ÉVÉQULS EN TOSCANE. (Aw. iOSfi)
regardée comme un mallunir public, car n'ohienant le
balon pastoral cpi'à prix (rargenl, ils vendaiont aux curés
les paroisses, et les paroissiens payaient en définitive ce
qu'avaient déboursé leurs curés et leurs évèques. C'est
surIcsfidcMes que pesait de tout son poids la féodaliui
eecl'isiastique. S'en déchargt^r élail, si Ton s'en rapporte
aux sèches chroniques du temps, le but constant et pres-
que unique de leurs efforts. Ces chroniques, à vrai dire,
étant l'œuvre de moines et de priHres, donnent peut-
être trop d'importance à ce genre de faits; mais si d'au-
tres dignes de mention se fussent accomplis sous leurs
yeux, on a peine à croire qu'ils les eussent tous et syslé-
matiquement passés sous silence. Le fond de l'histoire
est alors l'incessante plainte des populations contre les
charges qui les écrasent, la lutte des prélats contre la si-
monie, quelquefois contre leurs chanoines. Quand Béalrix
et plus tard sa fille Malhilde parcourent la Toscane, elles
protègent bien leurs sujets contre les droits excessifs qui
pesaient ou que des autorités subalternes voulaient faire
peser sur eux*; mais ce qu'on entrevoit de la vie muni-
cipale, c'est à travers leurs complaisances pour les ec-
clésiastiques.
Le pape Alexandre II s'y associait. Il ne faisait qu'un
avec elles, car il avait été préce[)teur de Mathilde. Con-
servant jusque sur le siège pontifical la dignité d'évêque
de Lucques, ville où continuait de résider la cour de Tos-
cane, il accordait aux chanoines de cette ville, pour les
processions, l'usage de la mitre, jusque-là privilège des
* « Matilda ductrix Liguriœ et Tuscioî ob reverenliam bujus loci constituit
ut nulium plateaticum vel tlicloncum in civilate Pisana et Lucensi et in
onini dicionis su;e terra monachi nostri aliquando darent » (Pétri Diaconi
Chronicon, Periz, VU, 745).
(An. 10 6) LES VILLtS SOIS BÉATRIX. 77
cardinaux, el aux habiUmls, pour leurs affaires conimu-
nalos, rnsngo du sceau de plomb dont se servaient déjà
les doges de Venise ^ C'est ainsi qu'on entrevoit, à tra-
vers d'épaisses ténèbres, une administnilion municipale
constituée à Lucques, avant qu'aucun de ses actes se re-
trouve dans les auteurs ou dans les documents.
On a tiré cependant de diverses archives un grand
uombre de diplômes qui témoignent chez le pontife,
comme chez ses deux pupilles, d'une activité bienveil-
lante dont les principales villes de la Toscane, Arezzo,
Pise. Florence, sentirent à l'égal de Lucques les salutaires
effets, Florence surtout, dont l'heureuse situation au
cœiu' de la Toscani» accroissait chaque jourrimporlance.
Wiis qu'ailleurs les margraves s'y trouvaient sur la route
dis empereurs allant a Rome, des papes se dirigeant vers
la Umbardie, la France ou TAllemagne. Longtemps elle
avait été un séjour de passage, et en quelque sorte une
hôtellerie royale; elle commençait à devenir une rési-
dent favorite, un séjour de prédilection. On y vivait plus
en paix qu'à Lucques, éternellement armée contre Pise.
Conrad II le Salique, en 1037 el 1058, y parlait, y agis-
sait en maître. De droite et de gauche il confisquait leurs
biens à ceux qui avaient offensé les lois ou la majesté
impériale, aux artisans Olivo et Giovanni, au bourgeois
Florentio Rufo, comme à l'opulent comte Martino. De
leurs maisons situées au Mercato vecchio^ au Mercalo
'^Moro, à Porta Santa Maria^ il faisait don aux chanoines
de San Giovanni et à la fameuse Badia*. Hildebrand
' holemœi Lucennis Hixtoria ecclesiasiica^ I. XIX, c. ii, R. I. S., t. XI,
*^^t. Fiorentini, p. 89, donne le document.
^oy. les docuiiicnls dans Cantini, I, 45-53. — Rien ne prouve que Con-
flit été de sa personne a Florence. Oa le voit en 1037 à Ravenne, à
^^e, à Parme ; en 1038 à Nouanlola, k Pisloiu, dans le pays de Lucques,
78 LES PA[*ËS A FLORliiNCË. (An. 1058)
surtout se plaisait à Florence. Il s'y trouvait moins éloi-
gné qu'à Rome de la bourgade natale et des pieuses fem-
mes dont la puissance était aux ordres de l'Ëglisc.
Toscan, il choisissait volontiers parmi les évèques de
Toscane le chef de la chrétienté. Il lui recommandait de
résider le plus possible dans cette province, au milieu de
ses fidèles et non loin de l'ennemi.
C'est ainsi qu'en 1055, Victor II tenait à Florence un
concile général où fut condamnée la simonie et interdite
l'aliénation des biens ecclésiastiques ^ Henri III s'y i-en-
daitavec une suite nombreuse*. L'afiluence de tant de
clercs et de laïques faisait couler l'or à flots parmi les Flo-
rentins. En 1057, c'est à Florence que mourait Victor II:
son corps était enseveli à Santa Repariita. En 1058, son
successeur Etienne IX, frère de Gothefred le Bnrbu, ter-
minait aussi dans cette ville son court pontificat. Gerhard
de Savoie, évêque de Florence, pape ensuite sous le nom
de Nicolas II, sans se dessaisir de son évèché*, continuait
de vivre parmi ses ouailles. Lui aussi, il mourait au mi-
lieu d'elles, et allait rejoindre Victor II sous les dalles
de Santa Reparata *. C'est alors, et toujours par le choix
à Pérouse, elc. Voy. Bôhincr, Regesta chronologico-diplonialica Regwn
atque Imperatonim Romanorum inde a Conrado I usque ad Hewricuni VU,
p. 71-72, Francfort, 1831 in-4\
^ Labbei et Cosmrtii Concilia, IX, 1080. — Annales ecclesiastià^
ann. 1055. — Mui-atori, Ann. d'ilalia, 1055. — Uglielli, 1,447. — Bohraer
(Regesta^ p. 83) l'y montre le 27 mai et encore le 6 juin. — Le 15 il était
à San Genesio.
* Canlini, 1, 60.
» Viia Nicolai II, R. I. 8, t. lU, part. I, p. 301.— Ughellî, Halia sacra,
Hl, 83. — Lamberti Ann. 1059. Pertz, V, 160.
♦ Léo Ostiensis (Pertz, Vil, 705). — Lamberti Ann, (PerU, V, 165). —
Pétri Damiani opéra, I. 111, c. iv, i. 1, p. 154, éd. de Rome. — Piatina,
p. 150. — Murutori, Ann, d^ltal,, 1061. — M. G. Capponi n'allèguesur ce
t'ait d'autorité que celle de Uùfler (Die Teutschen Pàpste^ Ratisbonne,
1839) ; aussi parait-il en douter.
[kM. 1061) PLAIDS DE BÉATRIX. 79
d'Hildebriind, que montait dans la chaire de Tapolre cet
Anselme de Badagio, évéque de Lucques et précepteur
de Mathilde, qui prit le nom d'Alexandre II, et qui con-
tinua , le plus souvent , de résider auprès de la pré-
cieuse pupille dont il lui fallait diriger l'impétueux
dévouement.
Comme lui, comme tant d'autres papes, la mère et la
(ille venaient volontiers à Florence. Elles y résidaient
dans le palais épiscopal, près des vieilles églises de San
Giovanni et de Santa Reparala. Elles siégeaient au tribu-
nal de leurs juges, le bâton à la main ^ Elles prenaient
part à leurs sentences, et, presque invariablement, se
prononçaient en faveur des clercs dans leurs querelles
avec les laïques. Le 7 novembre 1061, se plaidait devant
elles un procès fort singulier. Les chanoines de San
(jiovanni portaient plainte contre Ghislo, prêtre et gardien
de San Lorenzo, qui était encore hors des murs, au sujet
d'une terre appelée campus régis, située près de cette
vieille basilique, le long de la voie pelrosa ou pierreuse
qui conduisait de la ville au Mugnone. Les plaignants
étaient Martino, « préposé, » Rosso, archiprêtre, Ber-
nardo, archidiacre, Rolando, clerc. Martino présente tous
ses titres écrits, charte de donation deTévéqueRegembald
pour le repos de son âme, confirmation des deux derniei*s
Otton et de Conrad , papiers portant la signature de
Gerhard, évéque de Florence, celle de beaucoup d'aulres
prélats et du souverain pontife lui-même. Le défendeur
Ghislo reconnaît qu'il ne peut rien produire établissant
les droits de San Lorenzo. Les juges prononcent contre
lui. Béatrix, avec le bâton qu'elle tient à la main,
* « Incivilalc Florcnlia, in via propc ccclesiain S. Salvatoris jusla pala-
tio de Douini S. BaUisla; » (Fiorenlini, doc., p. 140).
80 FLOREiNCK DÉVOUÉE (An. 1(01)
renouvelle rinvesliture aux chanoines el condamne i
deux mille besants d'or quiconque tentera de les dépos-
séder \
Florence prenait à ce genre d'affaires un intérêt pas-
sionné. Dans les actes du temps qui nous ont été con-
servés, tout semble se rapporter aux biens d'Église. On
est saint quand on les augmente, on est scélérat quand
on y touche. Un évèque môme est appelé funeste, delri-
rnmlo^us, quand il les dissipe ou les vend*. Les Floren-
tins embrassaient tous les griefs du saint-siége. Flattes
de la préférence qu'il leur marquait, devenus inviolables
en quelque sorle par la présence presque constante du
pape, de Gothefred, de Béalrix ou de Mathilde, ils
oubliaient qu'ils avaient l'ennemi à leurs portes el
comme sur leur tète, dans ces Fiésolains qui avaient
toujours envié leur position favorable et redouté leurs
progrès, dans cette forteresse plus voisine encore, el
dépendante de Fiesole, qu'avait construite jadis sur les
bords du Mugnone Desiderius, dernier roi des Lango-
bards'^. Villani dit bien à tort que la renommée de Flo-
rence commençait alors à s'étendre dans le monde entier*.
Pierre Damien nous ramène au vrai : elle était, dit-il,
parva virum^ petite et de peu d'habitants'. Si elle
s'agrandit quelques années plus tard (1078) , si elle
' Yoy. le document dans Cantini, I, 62-66. — Bien des années plus lard,
en 1 100, Mathilde rendait un ju^^'emcnt de même nature contre ceux qui in-
quiétaient les chanoines de Santa Ueparata dans leur propriété (/[»/</., p. 70-
72).
* Uuhelli, llalia sacra, 1, 545, aux évéquesde Volterre.
5 Lami, Les.,!, 252, 295.
* « Parva virum viduuî débet Florcntia Romx » (Cité par Ughclli, lialia
sacra, 111, 85).
» G. Villani, IV, 17.
(ks. 1061) SON ISOLEMENT EN TOSCANE. 81
ouvre de nouvelles portes, si son faubourg d'Ollrarno,
n'éianl pas enfermé dans ses murailles, se peuple rapide-
ment au poinl de devenir le plus considérable de ses
quartiers, avant même de prendre rang officiel parmi les
xesiti ou seslieri de la ville proprement dite *, son dévelop-
pement matériel devance sans contredit celui de ses con-
ceptions et de ses ambitions politiques. Elle ne porte
qu'un regard distrait sur le spectacle si instructif pour-
tant que lui donne Pise, disputant à Lucques le titre de
capitale', commandant sur la mer, rapportant d'Orient
des richesses aussi nombreuses que nouvelles, réduisant
à merci les Arabes et leur redoutable chef, Moëzz-Ibn-
Bâdis, Tennemi de la foi '. Elle ne comprend rien aux
luttes de Pise et de Lucques, faisant leur provision
d'huile aux dépens l'une de l'autre, sous prétexte d'em-
])écher que la récolte ne tombe aux mains des pirates
musulmans. Elle ne voit pas que le dédain des comtes
et des margraves devant ces querelles de clocher, ou
leur impuissance à les prévenir comme à y mettre un
terme, laissait à ces peuples toute liberté de s'assembler,
de s'armer à leur guise, de faire la guerre et de con-
clure la paix. Elle n'apprend pas de Pise ce que Pise
' YiUani, lY, 7. Ce mot de sesto ou sesliere indique suflisamment que
Florence fut divisée en six circonscriptions. Nous n'ayons en français aucun
moyen de traduire ce mot, celui de quartien n'indiquant que la division en
quatre parties.
* « Quae est Tuscix provincix caput» s dit de Pise Liutprand (1. Ifl, c. iv,
R. I. S, t. n, part. 1, p. 446). — Une tradition sans fondement rapporte
que dès Tan 1004 les Disans avaient remporté à Acqualunga une victoire
sur les Lucquois (Chronicon Pisanum, R. I. S., t. VI, 107. Muratori, Ann,
(fltal. 1004.)
^ Moëzz, fils de Bâdis, surnommé Scerf ed Daulat, la gloire de Fempire»
est appelé Mugettus par les chroniqueurs italiens (Breviarum Pisanœ hiê-
toriœ, R. I. S., t. VI, 167), et Musette par les Italiens modernes. Cf. Amari.
Storia dei Musulmani di Sicilia, U, 359, Flor. 1858.
HJST. DK FLORBRCB. — 1. 0
«2 DÉVOUEMENT DE FLORENCE A L'ÉVÊQUE. (An. 1061)
avait nppris de Gênes*, de Venise, de Naples, de Gaële,
d'Amalfi ', à user impunément des droits que se réserve
d'ordinaire le pouvoir souverain, et à fonder ainsi ses
libertés locales. C'est un prog es que faisaient seules
encore les villes maritimes, qui échappaient plus ou
moins par la mer au despotisme féodal.
Florence se contentait donc du progrès indirect de ses
libertés qui résultait des progrès directs de son évêque.
C'était peu sans doute : la plupart des autres cités avaient
déjà traversé celte période et voulaient désormais davan-
tage ; mais aucune n'élait au même degré en commu-
nion parfaite avec le saint-siége. Après tout, Tévêque
était élu ; son pouvoir, presque seul viager parmi tant
de pouvoirs héréditaires, laissait, alors même qu'il en
abusait, l'espoir de jours meilleurs. Le plus souvent il
n'en abusait pas. La jalousie, la rivalité du comte,
l'avaient, dans les temps de confusion et d'empiétements,
tenu en respect. Héritier de l'ancien defensor^ il jouis-
sait toujours de l'inviolable privilège d'accorder aux
opprimés un asile, et il voyait les humbles habitants,
les magistrats d'ordre inférieur, invoquer sans cesse son
autorité ou son appui. Tandis qu'ailleurs les peuples
avaient déjà pour leur évêque le sentiment qu'ils ressen-
' Dès le temps d'Adalbert et de Béronger, en 958, les affaires publiques
étaient quelquefois débattues à Gênes dans des assemblées populaires. (Con-
firmatio priyilegiorum habitatoribus in civitate Januensi a Berengario et
Adalberto Italise regibiis, conccssa anno 958, 15 kal. aug. ap. Notices et
extraits des rnss. de la Bibl. nat., XI, 2, 3 ; ProTana, Studi critici sovra
la storia dltalia a tempi del re Ardoino, p. 253, Turin, 1846.)
• Chronicum Sagorninum ex recens P. Zanelti, p. 84. — Filiasi, Menuh
rie storiche dé* Veneti, t. VI, c. xvin, p. 218. — Giannone, Storia di Na^
polit 1. Vil, c. III. — Guillelmi Appui., 1. 1. — Brenkmanni De rep, Amal-
phitana Diss., I, § 8, in Thés. Antiq. et Hist. Ualiœ Grœvii et Bunnannit
IX, 4. — Provana, 105, 107.
(ÂH. 1063) SA RÉVOLTE CONTRE L^ÉVÊQUE. 85
lent si volontiers pour leurs maîtres, tandis que Milan,
Crémone, Pavie, Brescia, en avaient déjà secoué le joug \
Florence honorait le sien comme un père et le pleurait
comme un bienraileur.Dans les vacances menue du siège,
elle ne trouvait pas, à Texemple des autres populations
urbaines, l'occasion presque partout avidement saisie de
se gouverner, ne fûl-ce que pour quelques jours : Gothe-
fred, Béatrix, le pape, s'il était présent^ dispensaient les
Florentins des soins de l'administration. 11 semble vrai-
ment que leur évêque n'eût rien de commun avec les
autres, qui Taisaient de leur diocèse, dit lé vieux Donizo,
« la confusion du peuple *. »
liC jour où, pour la première fois, ces humbles sujets
s'aperçurent que le guide de leurs âmes était de chair
et d'os comme eux, qu'il partageait les faiblesses et
les convoitises de tant d'autres prélats, ils se révoltèrent
contre lui. Ce ne fut point pour des questions temporel-
les et de liberté ; ce fut pour des questions spirituelles et
de zèle religieux. Les ouailles furent plus zélées pour les
prescriptions de TÉglise que leur pasteur, que le pape
lui-même. Les détails de cette bourrasque nous sont
restés, et Ton y surprend enfin les traces de la vie.
En l'année 1063, Florence avait pour évêque un prêtre
de Pavie nommé Pielit) Mezzabarba. L'empereur Henri IV
l'avait en quelque sorte imposé aux Florentins, et l'élec-
tion passait pour n'avoir pns été libre. Or la liberté des
élections était chère aux clercs et aux religieux d'âme
pure; elle était en outre le mot d'ordre de quiconqlie
prenait parti, dans la grande querelle engagée alors, pour
'* A Milun en 987; à Crémone en 996 ; à Pavie on 1024; à Brescia
eo 1057.
* ■ QuoJ crat confusio plobis. • (Donizo, 1. I, c. xv, R. I. S. L V, 357.)
84 LtVÉQlE NEZZABAABÂ. (àm. 1065)
le sacerdoce contre l'empire. Il y avait en Toscane, non
loin de Camaldoli, dans la poétique solitude de Yallom-
brosa, une colonie de pieux cénobites. Giovanni Walberl
ou Gualbert, un Toscan en odeur de sainteté dans le pays,
les avait réunis*. Il leur avait donné la règle de Sainl-
Benoît, en leur permettant toutefois d'habiter dans des
cellules séparées ou cabanes, dont l'ensemble formait
comme un village perdu dans les arbres et constituait la
communauté. Son institut avait été successivement
approuvé par l'évéque de Fiesole, par le pape Léon IX^
par le concile de Florence *. Nullement étrangers aux
bruits du monde, malgré leur vie au désert, et l'esprit
|ilein des accusations de simonie qui retentissaient par
tout, ils accusèrent sans détour leur évoque d'avoir acquis
son siège à prix d'argent. Le fait, disaient-ils, n'était
point douteux : le vieux Mezzabarba, père du prélat,
interrogé combien il avait payé pour l'élection de son
lils, était convenu d'avoir fait «n l'empereur un présent de
trois mille livres*. D'autres ordres religieux s'associaient
aux protestations des moines de Vallombreuse; quel-
ques-uns des leurs, très-mélés à la vie florentine, habi-
tuent à cinq milles de Florence, sur la rive gauche de
TArno, et non loin de Signa, le monastère de San Salva-
dore ou abbaye de San Salvi a Settimo *. Néanmoins,
' Andréas Parmensis (ou Strumensis, ainsi nommé de Tabbaye dont il
fut abbé; disciple de G. Walberl), Yita S. G. Gualberii {Acta sanclorumy
12 juillet, t. in de juillet, p. 511 sq.), Brocchi, t. I. — On peut Toir dans
Villani (lY, 16) la curieuse histoire delà conversion de Walbert. Il appar-
tenait à la famille seigneuri:ile de Petriolo, dans le val de Pesa.
• De Franchi, Hisioria del patriarca S. Giovanni Gualberto, 1. V,
p. 99, 105, ap. Inghirami,Y, 413.
' Andréas Januensis, moine du XV" siècle, qui a fait une compilation des
Vies antérieures de G. Walbert (Actd^anctonim^ loc. cit., p. 327).
^ Cette abbaye est dans la commune de Cascllino et Torri, juridiction de
(Ah. i065) L*ERMITE THEUZON. 85
Giovanni Gualbert, résolu à s'appuyer sur toules les auto-
rités qu'on respectait, alla Irouver un ermite nommé
Theuzon, fort âgé, fort en faveur auprès de la mullitudc,
qui volontiers le venait consulter. Le sachant ennemi
déclaré de la simonie, il lui voulait demander l'expres-
sion publique de son sentiment connu. Theuzon habitait
une cellule à Santa Maria de Florence. C'était un de ces
hommes que l'éloquent Pierre Damien, cardinal-évéque
d'Ostie, appelle : « ermites de ville, solitaires de la place
publique, moines universels, gens qui, sous couleur de
profession monastique, prétendaient commander au
menu peuple ^ » D'humeur batailleuse, ennemi de tout
tempérament, et si rigide qu'il n'admettait pas comme
saints tous ceux que l'Église honorait comme tels', il
avait eu déjà, en 1056, une longue dispute avec Pierre
Damien qui l'exhortait à la soumission envers son abbé ',
et le qualifiait, sur son refus, « d'ignorant tout gonflé de
soi, et dont rarro<>ance troublait toutes choses^. »
Sans se faire prier, Thenzon rendit son oracle et souffla
sur le feu. Giovanni Gualbert, dit-il, devait se diriger vers
la place publique, assisté d'un autre religieux, et là
déclarer que l'évêque était entaché de simonie, qu'on
devait donc s'abstenir de recevoir de lui les sacrements.
Lastra. En 1004, le comte Lother Tavait donnée aux bénédictins. Son fils
Guglielino aTail augmenté ses donations. (Repelti, Diz. geogr,, art. Abazia
a Settimo. — Passerini (Délia origine délia famiglia Bonaparte, dans
\'Arch. stor., nuova série, 1856, t. UI, part. U, p. 45 sq.)
' P. Damien, Epiêtolarum, 1. Y, ep. 8, p. 68 (éd. de Paris, 1642).
* • An sancti rêvera essent quos universa Ecclesia hactenus coluisset ut
sanctos. • (Lettre de S. Pierre Damien dans \esAnn, eccl., 1063, t. XVII,
p. 244, éd. Mansi.)
' S. Pierre Damien, 1. VI, ep. 30, ou opuscule 51, p. 343.
^ f Turgidum mente ?irum, imperita cum arroganlia omnia perturban-
tem. » (Lettre de S. Pierre Damien, Ann. eccL, loc. cit. p., 243.)
86 VIOLENCES DE rÉYËQUE. (Ah. i063)
Docile à ce dangereux conseil, Gualberl rexécula de
point en point. Dans son zèle, il renchérit même, ainsi
que ses moines. Ils répandirent partout que les prêtres
consacrés par Tévêque n'étaient pas de vrais prêtres, que
ni lui ni eux ne pouvaient bénir le saint chrême, célé-
brer la messe, administrer aucun sacrement*. Ce lan-
gage porta le trouble dans les consciences et l'agitation
dans la ville, qui fut aussitôt partagée en deux camps.
Le menu peuple, par engouement pour Theuzon, beau-
coup de Florentins plus considérables, par confiance et
respect pour Gualbert, se prononcèrent après eux contre
révêque. Plus de mille personnes moururent sans recevoir
les sacrements, plutôt que de les accepter d'un prélat
simoniaque ou de prêtres consacrés par lui. Mais il était
soutenu par le margrave Golhefred, par les évêques des
villes voisines, peu jaloux qu'on portât contre eux sem-
blable accusation, enfin par ce troupeau humain, pres-
que aussi nombreux que les turbulents, qui suit, les
yeux fermés, l'impulsion des pouvoirs établis.
Le tumulte régnait dans Florence, et la querelle
s'était tellement échauffée, qu'on semblait prêt des deux
paris à en venir aux mains*. C'est Mezzabarba qui, le
premier, tira le glaive. Fort de l'appui de Gothcfred, il
courut à ses ennemis les moins éloignés et par conséquent
les plus dangereux, au monastère de Setlimo. Par son
ordre, une troupe d'hommes armés envahit de nuit la
sainte maison, trouve les moines chantant la psalmodie,
en tue quelques-uns, frappe et dépouille les autres, met
» Pierre Damien, Opusc. 50, i*. m. — Acta sanctorum, loc. til., p. 557.
— Ann. eccl.j loc. cit., p. 243.
s « Ijsque ad effusionem sanguinis venirent. » (Acta sanctorum, loc. cit.,
p. 528.)
(ÂH. 1063) PIERRE DAMIEN À FLORENCE. 87
l'église à sac, livre aux flammes le couvent. A la nouvelle
de ces cruautés accourent les ennemis de Tévêque, pour
proléger les survivants et pour vénérer les morts, comme
autant de martyrs*. Dès ce moment, l'évêque meurtrier
vit se prononcer contre lui le sentiment public.
Mais les partisans qu'il conservait compensaient l'in-
fériorité du nombre par l'énergie. Ils s'appuyaient d'ail-
leurs à la force matérielle dont disposait le margrave,
fidèle à la cause qu'il avait embrassée. Pour rétablir la
paix, le pape Alexandre II envoya Pierre Damien comme
légat du saint-siége *. Du premier coup d'œil le judicieux
prélat vit bien qu'à se prononcer pour l'un des deux
partis il courait grand risque d'exaspérer l'autre. 11 prit
donc une position intermédiaire. Il condamna sévèrement
la simonie comme une peste, mais il blâma les moines
de « coasser comme des grenouilles, de dévaster comme
des sauterelles le pré de l'Église', d'être les véritables
auteui^ de la discorde*, » en un mot, d'avoir condamné
sans le juger leur évêque, qu'ils n'avaient pas même le
droit de mettre en jugement. « Admettons, poursuivait-il,
qu'il soit simoniaque; tant qu'il n'est pas atteint et
convaincu devant l'Église, il faut se taire. Mieux vaut.
* Andréas Strumensis, c. vii (Acta sandorumy loc. cit., p. 357.) —
BeccheUi, Storia ecclesiasticay ann. 1065).
« M. Villemain (UUt, de Grégoire VII, t. I, p. 358, Paris, 1873) place
TenToi de Pierre Damien plus tard, après le concile dont il sera bientôt
question. Mais il ne cite pas ses autorités, et il a contre lui Baronius (Ann.
eccL, XVII, 259) et son commentateur Pagi (ihid,, p. 258).
' • Velut ranaein paludibusgarriant... hujusmodi quippe genushominum
ranis sivelocustis merito compara tur.... per hos nunc vastatur Ecclesia....
herbas cum pomis arborum dévorant. » (Lettre de Pierre Damien aux Flo-
rentins, Opusc. 50, p. 255, éd. de Paris.)
^ « Uinc ad commonachos meos articulum transfero a quibus profecto
procedere totam banc jurgandi materiam non ignoro. » (Ibid.)
88 APPEL AU SAINT-SIÈGE. '(An. i06S)
dans le doule, absoudre un coupable que condamner un
innocent V » Il marquait son horreur du refus fait par
tant de personnes de recevoir le corps et le sang du
Christ, consacré par des prêtres de Tévêque *. H deman-
dait enfin du temps pour examiner les choses de plus
près '.
Cette conclusion si timide d'un discours si véhément
choqua la multitude. Les moines profitèrent du répit
pour irriter encore leurs partisans. Ceux-ci reprochèrent
orageusement au légat d'être simoniaque lui-même,
puisqu'il prenait la défense d'un tel crime. Ils le décla-
rèrent indigne d'être écouté. Forcé de repartir sans avoir
accompli sa mission, Damien prit du moins sa vaillante
plume, et développa ses arguments dans deux longues
lettres, adressées l'une aux Florentins, l'autre à Termite
Theuzon *.
Ces invectives éloquentes ne firent qu'aigrir les reli-
gieux. Ils prirent le parti de désarmer leur adversaire du
seul argument sérieux qu'il alléguât, à savoir l'absence
de toute condamnation ecclésiastique. A l'instigation de
Giovanni Gualbert, ils décidèrent d'en référer au sainl-
siége. Ils semblaient par là se soumettre au légat, mais
* f Tolerabilius est si quis justificct peccalorem quain si pnejudicet inno-
centem. » (Opusc. 30, p. 233, éd. de Paris.) — Le P. Gapecelatro, de TOra-
toire (Storia di S. Pier Damiano, Naples, 1862, 2 vol.), admire fort ces
paroles, dans la bouciie d'un des plus rigides saints qu*ait eus rÉgliso ; mais
les eût-il dites, si Mezzabarba n'avait été un derc, un évéque?
* Le même P. Gapecelatro (H, 432) déclare que Tordination par un simo-
niaque est valable, et que Pierre Damien avait déjà écrit pour soutenir cette
opinion.
' Dans Topuscule XXX , d'où est tiré tout ceci , Pierre Damien ne faisait
qu*adresser par écrit aux Florentins les choses qu'il leur avait dites de vive
voix. — Dans plusieurs éditions de saint Pierre Damien, on a appelé opu^
cules les lettres qui ont beaucoup d'étendue.
^ i Tu quises qui judicas alienum servum? » (Opusc. 5i , p. 348.)
(hM. 1068) CONCILE DE ROME. 89
ils se réservaient de soutenir leur sentiment, fût-ce par
des moyens extrêmes *. Alexandre II, jugeant la question
embarrassante, plutôt que de la trancher lui-même, pré-
féra convoquer un concile à Rome. On y vit accourir plus
de cent évéques, prêts à défendre leur cause commune
dans celle d'un seul, et avec eux le margrave Golhefred
qui, toujours la menace à la bouche, ne parlait de rien
moins que de faire mourir les moines *. Tant qu'on resta
dans les généralités, Taccord régna dans le concile.
Unanimement on y condamna la simonie dans les termes
les plus énergiques '. Mais quand on en vint au fait parti-
culier qui avait provoqué la réunion, l'on vit éclater les
plus vifs dissentiments. C*est que les assertions étaient
contradictoires et sans preuves ; c'est surtout que Mezza-
barba eût-il été manifestement coupable, les politiques du
concile eussent hésité à le condamner : son dévouement
était nécessaire au saint-siége dans la lutte engagée
contre l'évêque de Parme, l'antipape Cadalohus. L'abbé
Rudolf, homme sage et vénérable, soutint la plainte des
moines. Il fut combattu avec véhémence par Pierre
Damien et par Rainald, évéque de Cumes, aux acclama-
tions des autres prélats*. Pierre Damien reparla ouverte-
ment de grenouilles et de sauterelles ; il reproduisit
toutes les invectives de ses discours et de ses lettres'.
* « Correpli Pétri justa reprehen^one, iidem monachi Romanum pontifi-
cem adiré instituerunt. » (Ann. eccL, loc. cit., p. 244.) — La suite prouva
bien que cette soumission n'était qu*apparent6.
* « Dsque adeo episcopo faTebat ut mortis minas roonachis intentaret. »
(Ada sanctorum, loc. cit., VUa S. J. Gualbertt, c. xvii.— Ann. ecc/., XVII,
244.)
* Labbei et Cossartii Concilia, H, 1176.
^ Ann. eccl.f loc. cit., p. 246.
* Le P. Capecelatro (II, 434) le contesta; mais ces mots injurieux se
trouYent dans la lettre aux Florentins , et il n'y a pas lieu d'alléguer le
90 CONCILE DE ROME. (An. 1063)
Alors, plutôt que de courber la tête, et par une sorte de
coup de théâtre, les moines proposèrent de soutenir leur
dire par l'épreuve du feu.
Cette proposition, quoiqueconforme à d'anciens usages,
ne pouvait que porter le trouble dans l'auguste assem-
blcc. D'origine païenne*, les ordalies ne jouissaient
point, auprès du sainl-siége, d'une grande faveur, et, à
vnii dire, il y avait longtemps qu'on en contestait la
porlée. Charlemagne, dès Tannée 809, ordonnait de n'en
pas douter, ce qui prouve qu'on en doutait *. Louis le
Débonnaire n'avait d'aulre dessein que de les rendre plus
rares, quand il décidait que quiconque n'en sortirait pas
vainqueur, aurait la main tranchée comme parjure*. Vers
le même temps, Agobard, archevêque de Lyon, combat-
tait avec force, dans deux ouvrages, les jugements de Dieu*.
On n'ignorait pas qu'il y avait des moyens de fausser
l'épreuve, puisqu'on connaissait diverses recettes pour
s'y exposer sans danger ', puisque, avant d'y procéder.
silence des auteurs, puisque les Vies de S. G. Gualbert insérées aux Acla
sanctorum mentionnent les propos dont il s^agit. Ce que Pierre Damien a
écrit b télé reposée, comment ne Taurail-il pas dit dans le feu de la discus-
sion?
* Voy. Sophocle, Antigoney v. 264.
^ d Ut omnes judicio Dci credant absque dubitatione. i (Capiiulaires, 1. 1,
ann. 809, c. ii.)
^ Partouneaux, Histoire de la conquête de la Lombardie par Charle-
magne, t. 1, p. 252, Paris, 18i2.
* Liber adversus legem Gundobaldi. — Liber de divinis sent^ntiis. Voy.
rédilion de Baluze, Paris, 1666, 2 vol. in-8. Agobard mourut en 840. —
Il est vrai que Hinkmar, archevêque de Reims, soutenait au contraire le»
ordalies en alléguant Tarche de Noé, le Jourdain, le passage de la mer
Rouge, rhisloirede Sodome, etc. Les conciles lui donnaient raison. Il fallut
pour les condanmer définitivement, la ferme vobnté d'Innocent III (1215,
Concile de Latran, canon 18).
" Trotula, médecin deSalerne, a donné plus tard une ancienne recette,
c quae sustinetomnejudiciumaquse et ignis ». Albert le Grand, une autre
(iK. 1068) L'ÉPREUVE DO FEU. 91
on demandait à l'accusé^ au patient, s'il n'avait rien
bu, s'il ne portait rien sur lui qui pût le proléger *.
Alexandre II et ses conseillers, surtout le judicieux
Hildebrand, répugnaient donc à une entreprise dont l'is-
sue pouvait être douteuse ou manquer de sincérité. Hil-
debrand, jusqu'alors, avait gardé le silence. Il prit la
parole pour défendre les moines bénédictins dont il avait
porté la robe, et qu'allait condamner, tout portait à le
croire, la décision du concile. Il insista sur la pureté de
leur doctrine. Il montra qu'ils l'appliquaient de très-
bonne foi à l'évéque de Florence*. Personne ne protesta
contre l'oracle de l'Église : mais les Pères ne consentirent
ni à déposer Mezzabarba, ni à permettre l'épreuve'. Par
prudence, ils rendirent même un décret qui défendait aux
pour porter le feu sans danger : c Si vis in manu tua portare ignem ut
non ofTendat, accipe calcem dissolutam cum aqua fabarum calida et ali-
quanlulum magranculîs (?) et aliquantulum maWavisci (?) et promisce illud
cum 00 bene, etdeinde Une.» (Citations de H. Kônigswarter, Études histo^
Tiques sur les développemenU de la société humaine^ dans la Revue de
législation et de jurisprudence , janvier 1850, 5 sq.) — M. Boutigny
d'Évrcux {Études sur les corps à lélat sphéroïdal, 3* éd., Paris, 1857) a
cité des faits nombreux qui prouvent qu'on peut, en mouillant sa main avec
de Feau savonneuse, de Téther et autres liquides, la plonger impunément
dans la fonte incandescente ou toucher un fer rougi. Voy. à la page 46 et
sq. Texplication scientifique du fait. L'auteur l'a développée devant TAca-
demie des sciences, dans les séances du 7 mai et du 29 octobre 1849. —
Cf. Voltaire, Dictionnaire philosophique y art. Épreuve, et Montesquieu,
EsprH des lois, 1. XXYUl, p. 17.
* Gestaturus ferruui Iota manu nihil débet contingere priusquam ferrum
levet, nec caput, nec crines, nec aliquod vestimentum, nec per tactum
alicujus succi vel unguenli per fraudem potius quam per innocentiam ferri
candentis effugiat lesionem (Sunesen, Comment, sur la Coutume deSchonen,
Vin, 15; Rheginon, De synod. causis et discipl. eccles,, I, 72; I, 300;
\\y 50. Citation de M. Kônigswarter, loc. cit,)
« Ada sanctorum, Yita S. J. Gualherti, c, 17. — Ann. eccL, XVII,
244, 246.
^ Nec accusatum deponere voliiit, nec ut monachi ignem ingrederentur
adinitlere. {Ann.eccL, XVII, 24t )
92 DISCORDES A FLORENCE (an. 1068)
moines d'aller, fût-ce pour prêcher les peuples, par les
châteaux ou les villes, et leur enjoignait d'allendre dans
leur doîlre, selon la règle de Saint-Benoît, qu'on les y
vînt consultera
Celait leur signifier de ne plus attiser le feu de la dis-
corde. On se flattait, à Rome, que, faute d'aliments, il
s'éteindrait de lui-même. Mais les passions étaient trop
ardentes pour qu'il en pût être ainsi. De retour à Flo-
rence, Gothefred se mit en mesui e de faire exécuter le
décret du concile. Il menaça de la corde les religieux qui
ne regagneraient pas aussitôt leur solitude. La plupart
obéirent; quelques-uns, plus obstinés, demandèrent à
l'oratoire de San Pietro un asile réputé inviolable*. Tous,
avant de rentrer dans l'ombre, répandirent bien haut le
bruit qu'ils avaient offert vainement au concile de prou-
ver, en passant par le feu, que l'évêque était simoniaque.
Dès ce moment, ils avaient de leur côté, aux yeux de la
foule ignorante, la raison et le droit. Mezzabarba fut
bruyamment sommé de consentir à l'épr^juve. Lui, fort
de la décision du concile, il s'y refusait énergiquement.
* Jiixta Clialcedonensis tenorem optiini concilii nionachis quamvis reli-
giosis ad normam S. Benedicti intra claustra morari prsecipiinus ; ticos,
casteila, civitates peragrare prohibeiniis , el a populorum praedicatione
omnino cessare censuimus. {Ann. eccl.y XVII, 252). Le P. Tosti (p. 90) loue
le pape d'avoir refusé.
* Ann. eccl.y XVII, 247. — LeUre des Florentins à Alexandre II, dans
Brocchi, I, 149. L'authenticité de cette lettre n'est pas douteuse. Lami
(i/oJœpon'con, !. L p. 231, Flor., 1741,5 vol. in-12) ne parle comme
d'une imposture que d'une falsification fuite au seizième siècle avec toute
la rhétorique alors à la mode. Mais la lettre primitive est conservée
Hianubcrite à la Lnurenziana ; elle est reproduite par Brocchi, Baronius, de
Franchi, Bernino [Storia délie ereni) el les BoUandistes. Lami lui-mcme la
déclare ailleurs authentique (De entditione apostoloruniy II, 827). M. Pas-
serini, l'autorité vivante pour tout ce qui louche à l'histoire de Florence,
ne conteste pas l'authenticité et dit même que Lami a très-bien prouvé que
la lettre est du 13 février 1008. (Voy. Arch. tlor.^ loc. cit.)
(Ah. i068) SUR L'ÉPREUVE DU FEU. 93
Il obtenait même de Gothcfred un décret ordonnant Tex-
pulsîon des moines retirés dans Toraloire, et portant que
tout clerc, tout laïque indocile à l'aulorité pontificale,
siTail conduit enchaîné au tribunal du margrave, ou, s'il
avait pris la fuite, privé de ses biens ^
Ces rigueurs, et surtout la violation du droit d'asile,
portèrent à son comble l'exaspération populaire. Les moi-
nes, en signe de deuil, avaient cessé de faire sonner leurs
cloches, de chanter les psaumes, de dire la messe. La
foule se prosternait dans la bouc des places publiques;
les femmes, en grand nombre', se frappaient la poitrine,
el, les cheveux épars, la tête couverte de voiles, s'écriaient
avec force gémissements : c< Christ, on te chasse; Simon
le Magicien ne te permet pas de demeurer parmi nous. »
Les hommes parlaient d'incendier la ville, plutôt que de
la laisser à des hérétiques'. Ils multipliaient les somma-
lions à l'évêque, les encouragements et les prières aux
religieux, qu'il fallait rejoindre au loin dans la campa-
gne, par les mauvais temps de l'hiver.
On était en 1068, au mois de février. Celte longue
querelle durait depuis cinq ans. Mais l'heure était venue
où elle devait prendre fin. Les pouvoirs publics n'étaient
plus en mesure de réprimer les petites gens ameutés, ni
même de parlementer avec eux. L'évêque et le margrave
se résignèrent à céder. Le 12 février, qui élait le qua-
trième jour du carême, après quarante-huit heures de
recueillement et de prières, les Florentins se rendirent
au couvent de San Salvadore a Settimo. Devant les portes
* Lettre des Florentins à Alexandre H. — Brocchi, I, U9.
* < Maxime feminarum. • (Lettre des Florentins, Brocchi, 1, 149.)
' « Et nos, viri fratres, ciTitatcm hanc quo heretica pars ea non gaudeat
ÎDceodamus (Lettre des Florentins, ibid.). n
9i MIRACLE DU BUCHER. (An. i068)
en aviiil construit côte à côte deux bûchers que séparait
un étroit senlier. De la chapelle, quand on eut célébré la
messe, clercs et laïques y vinrent en procession. Pietro,
lils d'Aldobrandino, un des moines, qui gardait, dil-on,
les ânes et les vaches de la communauté', se présenta pour
entrer dans le feu. Il le traversa lenlement et il en sortit
sain et sauf. Le bruit s'accrédita plus tard qu'il avait de-
mandé aux assistants combien de temps il y devait l'ester,
qu'après en être sorti, il y était rentré pour ramasser son
mouchoir, et que les flammes, pas plus la seconde fois
que la première, n'avaient osé s'attaquer à lui*.
Le peuple était encore dans la joie de ce spectacle et
les moines dans renivremcntde ce triomphe, quand les
magistrats florentins sentirent la nécessité d'en informer
le souverain pontife. Il fallait expliquer, excuser une
désobéissance flagrante au décret du concile; mais l'ex-
plication et l'excuse étaient dans le résultat même. C'est
1 Les auteurs l'appellent Picr Al lobrandini ; mais il n'y avait pas alors
de noms de famille. Ils disent tous ensemble qu'il gardait les vaches, ce
qui est d'un convers, et qu'il avait célébré la messe, ce qui est d'un prêtre.
C'est qu'ici nous entrons de plain pied dans la légende. L'imagination des
Florentins écrivant au pape s'est donné libre carrière, soit naïvement, soit
par c;ilcul, pour rendre l'épreuve plus péremptoire. S'il faut choisir, l*ietro
ne devait pas être prêtre encore ; on confiait d'ordinaire aux plus humbles,
aux plus crédules la mission, à tout prendre périlleuse, malgré les précau-
tions prises, de passer dans le feu.
* Desiderio, abbé du Mont-Cassin, qui fut plus tard Victor III, a écrit
qu'il tenait ces détails de Pietro lui-même (Lami, Hodœporiœtif p. lOOi).
Cf, sur ce pape, llirscb, DeMerim von Monte Camno ails Papst Victor IIU
dans les Forschungen zur tmtschen Geschichtc, t. Vil ; Gottingue, 1867.
Nous renvoyons h M. Yiilemain ceux qui voudraient -connaître les détails
de l'épreuve tels que les présente la lettre des Florentins, et à cette lettre
même. Si extraordinaires que paraissent les détails, i's sont partout les
mêmes On p(Mit voir ceux d'une épreuve semblable subie h Milan, en
1 104, par le prêtre Lipraridus et rapportés par son neveu Landulphus Junior
(Historia Mediolanensis, c. x, R. I. S., t. V, 481). Cf. Noiœ S. Mariœ
Mediolanensis et Annales mediolanenses brèves (Pertz, XYUÏ, 385, 589).
\h. i068) LETTRE DES FLORKNTIWS AU PAPE. 95
pourquoi l'apologie, sensible aux yeux d'un lecteur atten-
if, disparaît sous les détails miraculeux de l'épreuve,
iccumulés et grossis à desseiu, comme sous les conclu-
sions qu'on se hâte d'en tirer. « La sentence que le ciel a
rendue, disaient les rédacteurs, est plus claire que le jour,
plus éclatante que le soleil, plus explicite que toute pa-
role. Notre évêque se refusait comme nous à la demander;
mais flétris par nos concitoyens du nom d'hérétiques,
nous l'avons dû prier de nous laver- de cette infamie. —
Si tu le sens pur, lui avons-nous dir, nous sommes prêts
à subir pour loi le jugement de Dieu*. — C'est nous qui,
sans même attendre son consentement, nous sommes
rendus auprès des moines de Settimo pour demander
l'épreuve. » Après en avoir fait le récit avec autant d'illu-
sion que de sincérité, les auteurs de la lettre suppliaient
le père des fidèles, puisque Simon Pierre était élevé dans
la gloire et Simon le Magicien foulé aux pieds comme l'or-
dure, de réconcilier les Florentins avec l'Église*.
Alexandre II céda devant le fait accompli. Il n'élait
point trop fâché de la désobéissance, puisqu'elle avait si
bien tourné. Rome ne pouvait être hostile aux miracles.
C'était l'effet d'une piété éclairée si elle hésitait à tenter
Dieu ou à le sommer, en quelque sorte, de rendre son
jugement. Quand il l'avait rendu, disparaissaient tous les
scrupules'. L'évêque Mezzabarba fut déposé. Quelques
* Rogamas eum ut tam nos quam se ab hac infamia liberet, dicentes :
Eoee nos, si te mundum senseris, si tu nobis jusseris, Dei pro te judicium
labire non dubitamus (Lettre des Florentins, Broccbi, I, 149).
' Lettre des Florentins, dans Broccbi, I, 149-150, dans les Ada sanc^
tortcm, lit juillet, t. m de juillet, et dans les Annal, eccles., t. XVII,
aoa. 1063, sans parler des autres auteurs qui Tont reproduite et que nous
iTOOS mentionnés plus baut.
> Voy. sur la politique des papes avant Grégoire VII, Baxmann, Die
PoUtikder Pûpsie von Gregor I bis Gregor VII (Elberfeld, 1868, 2 vol.)
9i\ APAISEMENT DES ESPRITS. (An. 1068)
années plus tard, si Ton en croit une asserlion qui le
poursuit et récrase jusqu'en sa défaite, il alla finir ses
jours dans le couvent même des religieux qui l'avaient
renversée Le moine Pietro, qu'on appelait partout Pietro
Igneo (Pierre de feu), fut fait évêque d'Albano et car-
dinal*.
Ainsi se termina cette longue querelle qui, pendant cinq
années, avait porté le trouble au sein de Florence. L'Église
en sortait triomphante dans ce qu'elle avait de plus sin-
cère et de plus passionné, sa milice monastique. Le pro-
fond Hildebrand, et d'après lui la cour de Rome, ne
voyaient pas sans une satisfaction légitime cette condam-
nation salutaire autant qu'éclatante du crime de simonie.
Personne peut-être ne sentit assez de quel prix l'Église et
la société féodale payaient ce résultat et ce succès. Les
magistrats laïques savaient désormais qu'on pouvait agir
en certains cas sans l'agrément du saint-siégc et même
contre sa volonté. La multitude apprenait qu'elle pouvait
imposer la sienne par ses agitations et ses clameurs. Ce
sont là des leçons qui ne s'oublient point. Dans la vie re-
ligieuse, le soulèvement populaire est né spontanément
de la conviction et du zèle; dans la vie civile, on le verra
naître plus tard du calcul et de l'intérêt.
' Baronius (Ann. eccles., XVil, 250) dit que lëvéque fut réconcilié avec
rÉglise et reprit $on siège; mais Ughelli (t. III, aux archevêques de Florence)
dit que ce fut un autre Pietro.
* Ann. ccc/., XVII, 250.
CHAPITRE III
FORMATION DE LA COMMUNE DE FLORENCE
— 1069-1Î13 —
La comtesse Mathilde. — Sa donation au saint-siége. — Développement des
coamiunes par la donation et la guerre des investitures. — Siège de Florence
par Henri IV (1081). — AfTaiblissement de Blalhilde. — Les Florentins à la
première croisade (1099). — Leur rentrée triomphale. — Cérémonie comme-
morative. — Progrès de Florence par la croisade et par les embarras de Ma-
tliilde. — Guerres de voisinage contre les seigneurs. et les châteaux. — Traité
avec Pogna (1101). — Prise et destruction de Monte Orlandi (1 107). — Henri V
à Florence (1109). — Le territoire de Pisc gar.lé par les Florentins (1115). —
Règlement provisoire de la qnercUe des investitures. — Mort de Mathilde (25
juillet 1115). — Nouveau progrès des communes. — Prise et destruction de
Monte Cascioli (1119), de Fiesole (1125). — Garbtignano enlevé aux Flo-
rentins (1126). — Prise et destruction de Montebuono (1136), de Monte
Croce (1146). — Guerres de voisinage contre les villes. — Contre Sienne
(1081-1148). — Frédéric Barherousse en Iulie (1156). — Alliance entre
Piae et l-lorence (1171). — Diète de San Gcnesio (1172). — Hostilités du
vicaire Christian contre Florence et Pise. — Impuissance de Barberousse con-
tre les Toscans (1175). — Plaintes des seigneurs contre Florence (1185). —
Confiscation du territoire florentin. — Mort de Barberousse (1190). — Haine
des Toscans contre Henri VI. — Interrègne. — Ligue toscane (1108). — Mécon-
tentement d'Innocent III. — Reprise de la guerre contre Sienne (1177). —
Prise de Montegro^soH (1182). — Siège et prise de Semifonte (1198-1202). —
Paix avec Sienne (1202). — Soumission des seigneurs de Capraja et de Monte-
Murlo (1204). — Nouvelles ho^tilités contre Sienne (1206). — Médiation du
Mint-$iége (1210). — Progrès de Florence. — Otton IV, empereur (1208). —
Le patriarche d'Aquilée en Toscane (1209). — Amende infligée aux Florentins.
— Médiation d'Innocent III. — Politique florentine envers les seigneurs. —
Us sont introduits dans Florence.
La part passionnée que les Florentins venaient de pren-
dre à la guerre du saint-siége contre la simonie témoigne
d'une vie nouvelle et moins étroite, comme d'une cer-
taine intelligence des grands intérêts de la société chré-
HI8T. DE PLOREHCE. — I. 7
98 LA COMTESSE MATHILDE. (An. 1069)
tienne en ce Icmps-ln. Mais après un si violent effort, ce
peuple naissant, étonné de soi, rentre dans l'ombre. Pour
l'en faire sortir, trente ans plus tard, il fallut des évé-
nements graves, qui favorisèrent enfin ses progrès, après
les avoir longtemps retardés.
En 1069, mourait Gothefred le Barbu, inconsolable
d'avoir dû céder à une populace ameutée, et peu regretté
du saint-siège qui le voyait, non sans inquiétude, aussi
indépendant envers l'Église qu'envers TEnipire. Alexan-
dre II et Hildebrand n'étaient point pris au dépourvu. Sans
retard ils donnèrent à Béatrix et à sa fille un nouveau
mentor. Bientôt même la docile Mathilde reçut de leurs
mains un époux.
Le mentor, c'était un neveu du pape, comme lui
nommé Anselme, homme prudent et docte, que Donizo
appelle « l'ange du grand conseil* », mais qu'un biogra-
phe des papes remet judicieusement à sa place : « Hilde-
brand, dit-il, était comme la source, Anselme comme le
ruisseau qui en découle et qui arrose les terres arides.
L'un était la tête qui gouverne tout le corps, l'autre la
main qui accomplit avec zèle tous les commandements.
Celui-là, tel que le soleil, éclairait toutes choses; celui-ci
sur chacune en projetait la splendeur". » Mais les sugges-
tions d'Hildebrand gagnaient à passer par cette bouche
éloquente : elles y devenaient si persuasives qu'en maintes
lettres la jeune comtesse Mathilde mit à la disposition du
saint-siége sa personne et ses biens. Elle s'y déclarait
simple dépositaire de la puissance, résolue à n'en user
^ Luccnsis luccns Anse imus maxime prudcns...
Consilii magni vir hic fuit angdus aunis...
(Donizo, I. II, c. 2. R. I. S., l. V, 568.)
■* Vita Grcyorii VII, c. cii, R. I. S, t. Ut, pari. I, p. 348.
(An. 1069) ORIGINIâ DE SA DONATION A L'ÉGLISE.
que dans rintérêl et sur l'ordre de l'Église. Elle fut prise
au mot dansées efTusionssans mesure de son tempérament
méridional et de sa plume inexpérimentée*, et sa ferveur
soigneusement entretenue ne les désavoua point. Telle
fut l'origine de celte donation fameuse qui fil de l'Italie
centrale comme l'enjeu de la lutte entre le sacerdoce et
l'empire, et qui devait longlemps peser d'un si grand poids
sur les destinées de la Toscane*. De ce magnifique mar-
graviat l'Église avait la jouissance : son but constant fut
de s'en assurer la proj»riété.
C'est dans ce dessein qu'elle jeta Mathilde dans les bras
du fils de son beau-pèro, Golhefrejl ou Gozzelon, homme
d'humeur méchante, suspect de pencher vers l'empire et
capable d'en bien soutenir la cause dans les combats, mais
petit et laid, rachilique et bossu, impropre, on y comp-
tait, à perpétuer sa race et son nom'. Les exhortations,
' On connaît le mot, d*une banalité cclèijre, que les Espagnols ont tou*-
jours à la bouche : La casa è a la disposicion de Usted.
« Tosti, p. 95. — Mozzi de' Oipitani, de Bcr^arnc, Sulla conteua Ma-
iUde^ i 9Uoi conlemporanei e rusante nostre d'allora ; Venise, 1845,
i vol. Voyez, en outre, avec tous les ouvra<^c8 qui parlent de Grégoire Vn,
Razzi, Viia otfverû asioni délia contessa Matilde^ Flor. 1587. — Meliini,
Trattaio delV origine, faiti, costumi e lodi di Matilda, gran contessa di
Toscana, Flor., 1589. — Lucchini, Cronica délia wte, origine e delV
azioni deUa contessa Matilde di Toscana^ Mantotie, 1593l — Pezzo, Mara-
viglie eroichê di Matilde, Vérone, 1678. — Erra, Memorie storico-critiche
délia gran contessa Matilda, Rome, 1788. — L'ouvrage de M. A. Renée
[La grande Italienne, Paris, 1859) nVst, sous des apparences historiques,
qu'une oeuvre de courtisan pour donner h Napoléon III des prédécesseurs
dans son entrefirise en Italie. Sur toule la période des empereurs, on peut
consulter avec fruit F. Moisè, Sloria dei dominii stranieri in llalia dalla
caduta deir impero romano fino ai nostri giorni, Flor., 1839, et Fickcr,
Forschungen zur Reichs und Rechtsgeschichte Italiens, Innsbruck, 1868,
r» vol.
^ Proptcr ejus eiccllens in militiu mcrituni... licet statura pusillus cl
gibljo defonnis esset. {Lamberti Ami., 1070-1075, ap. Pertz, V, 1 76, 230,
12.74.)
100 NATHILDE SANS HÉRITIERS. (An. 1070)
d'ailleurs, ne manquèrent point à la jeune comtesse pour
qu'elle observai dans le mariage cette chasteté qui n'y peut
être de précepte, mais où FÉglise a souvent vu un signe
d'élection*. Tout concourait à la lui rendre facile : son
repoussant époux, incessamment rappelé en Lorraine par
ses intérêts seigneuriaux, ne manquait pas d'y trouver de
graves embarras qui l'y retenaient trois ou quatre années
de suite, sans qu'il pût reparaître en Italie*. Ainsi privée
d'héritiers directs à qui sa tendresse maternelle eût pu
vouloir transmettre ses domaines', Mathilde les vovait
convoités par Gozzelon et réclamés par Anselme qui agis-
sait au nom de l'Église. Dans cetle lutte quotidienne de
l'ambition personnelle et de l'ambition collective, le
guerrier sans scrupules aurait peut-être mis à mort
l'ecclésiastique désarmé, si, pour le rendre inviolable.
' Voy. à cel égard une lettre de Pierre Damien à Béatrix (LW. Vn, ep. xnr,
p. 336-338).
* « Hxc, vivente adhucnrosuo, quandnm viduitatisspeciem, longissimis
ab eo spaciis exclusa^praetendebat, cum nec ipsa maritum in Luteringia ad-
ministrabat, negociis implicitus, vix post tercium vel quartum annum se-
mel marcham Italicam inviseret {Lamberti Ann. 1077, Pertz, V, 257). Do*
nizo, en bon courtisan, ne parle pas de ce mariage qui rappelait k Mathilde
d'importuns souvenirs, et fiaronius (ann. 1 074) le révoque en doute ; mais
il est prouvé par deux chartes des archives épiscopales de Lucques : « quia
ego qui supra Matiid^ Marchionissa professa sum ex natione mea legem
videre videor Longobardorum, sed nunc modo pro parte suprascripti Goti-
fredi qui fuit viro meo •. — « Qui ego ex parte supradicti viri mei.... »
(Fiorentini, 1. lU. p. 105. — Tosti, p. Hl.)
' On ne peut s'arrêter à la version unique qui donne un fils à Mathilde.
Ce fils, d'ailleurs, serait mort de bonne heure, et la comtesse, dégoûtée par
les douleurs de Tenfantement, n'aurait plus jamais eu commerce avec son
mari. Chron. de Jacques de Yorage, dans Anonymi vita com. Mathildis,
c. VII, R. I. s., t. V, 392. Bertels, Respublica Luxemburgensis, p. 209,
parle, à Tannée 1079, de la mort de ce fils unique (unico filio), comme
ayant enfoncé dans la glace d'un fleuve, pendant qu'il jouait dessus avec
d'autres enfants à l'âge de huit ans. Selon lui, Mathilde était présente, et
c'était en Lorraine !
(Ah. i070) LE PAPE GRÉGOIRE Yll. iOi
Alexandre II, sur la fin de sa vie, n'avait résigné en fa-
veur de ce neveu Tévêché de Lucques que, jusque sous
la tiare, il conservait jalousenlent^
Lorsque Hildebrand se décida à prendre la lourde suc-
cession de ce pontife, et à être pape de nom comme de
fait, il avait soixante ans et Mathilde vingt. La calomnie
a vainement tenté de flétrir les relations de ce vieillard à
la taille grêle, au gros venlre, aux jambes courtes', et
de cette jeune femme si sincère, si ardente en son dé-
vouement'. Les termes affectueux, presque tendres, des
lettres que lui écrivait Grégoire VII n'ont pu donner le
change qu'à ceux qui le voulaient prendre. Si l'alliance
entre eux fut intime autant qu'indissoluble, ce ne fut
qu'une alliance où l'affection paternelle d'une part, le
respect filial de l'autre, donnèrent à l'Église sa force et
sa sûreté. Jamais le grand pontife n'écrit d'un ton plus
ferme que lorsqu'il est à l'abri chez la comtesse, protégé
par les murailles de ses châteaux et les lances de ses mi-
lices^. Heureusement douée pour la guerre, Mathilde sa-
vait former une armée redoutable et presque homogène
de ces aventuriers d'origine diverse, Bretons et Lorrains,
Gascons et Arvcrnes, Franks et Saxons, Frisons et Russes,
* Fiorentini, p. 123. Voy. Baxmann, DiePolitik der PàpsiCy etc.
* Homuncio exilis sUturae,.... ventre lato.criire curlo (Benzo, Guillaume
de Malmesbury, Annales de Palith dans Pertz, XI, 659; X, 474; XVI, 69.)
' M. Giraud nous semble un peu sévère pour Mathilde : qu'il dise qu'elle
fut c inconsidérée, qu'elle attacha son nom à des intrigues, à des actes que
réprouve l'honnêteté politique, • on le conçoit ; mais on conçoit moins qu'il
l'appelle c une dévote intrigante, à la piété affectée. » (Ch. Giraud, Gré-
goire VII et tan temps^ Revue des Deux-Mondeê, 1" mai 1873, p. 157,
158, 162.). — On peut voir dans Lambert d'Aschaffenbourg (Perlz, V)
raveu de ces calomnies et tout ensemble le démenti qu'il leur donne.
* Voy. Lettres de Grégoire VII, 1. IV, ép. 17, 22, 23, 24, 27, 28. Tosti,
p. 2i6.
i(H UATHILDË FAIT DONATION (An. 1077)
qu'elle enrôlait au hasard ^ Bien jeune encore, elle lenail
tôle dans les plaines lombardes à son cousin Henri IV',
cmule de Charlemagne, au dire des Allemands', tandis
que, vers le Midi, Golhefred, avec les barons romains,
tenait en échec les Normands « perfides et ingrats*. »
Mais d'une raison peu sûre, elle était le bras plutôt que la
télé ; quand elle semblait décider, elle ne faisait qu'obéir.
L'enthousiasme lui rendait l'obéissance facile et douce,
la poussait même à devancer les ordres du pape, à devi-
ner, à accomplir dans l'occasion ses plus secrètes vo-
lontés.
C'est ainsi qu'elle (il par écrit au sainl-siége la dona-
tion verbalement promise de la Ligurie et de la Toscane\
On était alors en 1077. Méconnu dans son autorité, me-
nacé dans sa personne, Grégoire VII avait trouvé un inex-
pugnable asile sur le roc escarpé où s'élevaient les fours
superbes de Canossa. Durant les trois mois qu'il y fit sé-
jour, Mathilde, veuve et privée de sa mère*, resta sans
défense sous les séductions impérieuses de ce génie sans
« Donizo, 1. Il, c. I, R. I. S., l. V, 565.
* Réatrix était par sa mère cousine germaine d'Henri IH. Voy. S:iint-M»rc,
Hisl. d'Italie, p. 1198-1210, elCh. Giraud, loc. ciL, p. 156.
^ « Promittens Carolum Magnum suo seculo representatum » (Lamberli
Ann, Pertï. V, 141).
« «Peiiidietingrati.»(Kf<aii/e2:omlrt//,R.I.S..l. m,part.I, p. 503.)
— Cf. Hermamii Coimeri Chron. (t!ckard, 11,605). — Fiorentini, 1. 1, p. 71.
* « Anno 1077 Muttilda c(jmitissa Ligurix et Tusciae viam imperatorisllen-
rici sibi infesti metucns, Liguriam et Tusciam provincias Gregorio papx et
sanclaî Romanae ecclesiae devotissimeobtulit. (Chron, Mon. Casêinens, auc-
tore Petro Diacono, 1. III, c. xlix, Pertz, VII, 738). Yoy. la Promissio Ca^
nusina dans JafTé (Regesta), et Pertz, (Leges U, 50).
^ Gotbefredle Rossu était mort en féfrierl070, < milite quodam ad re-
quisita naturse in secessu sedens de deorsum vulneratus infeliciter exspi-
ravit. I (Rertholfl de ConsUince, Pertz, V, 285). Cf. LamberU Antiales
(Porlz, V), etc. Béatrix, un mois plus tard (Muratori, Ann. dltalia, 1076).
(Ah. 1077) DE SES MENS^ AU SAlNT-SlÉGE. 105
égal. Elle souflrail, dit son biographe, de langueurs d'es-
tomac et de maux d'entrailles. Pour en obtenir la guéri-
son, elle se dépouilla vivante des biens qu'elle n'avait
promis qu'à sa mort^
Mais ce qu'elle donnait à TËglise, l'Église avait à le
conquérir ou à le défendre. Valable pour le^ alleux, ce
grand sacrifice était nul pour .les fiefs', et Henri IV ne
consentait point à la spoliation de l'empire. En l'humi-
liant sans mesure à Canossa, grâce à un retour inespéré
de la fortune, Grégoire VII compromettait sa victoire,
dépassait et manquait son but. Il faisait trop paraître son
dessein de subordonner l'État à l'Église, de faire de l'É-
glise l'État lui-mêmci et du pape le monarque universel^.
L'instinct du danger mit sur ses gardes la société civile;
sans se livrer à l'empire, elle lui parut moins déravorable,
et par là fît tomber le dangereux édifice qu'élevait si la-
borieusement la papauté.
Le récit de ces luttes épiques n'appartient pas à notre
sujet; mais on comprend à quel point elles durent in-
fluer sur le régime intérieur et sur les destinées de la Tos-
cane. Même triomphante comme au temps de Canossa,
Mathilde n'avait pas trop de toute son attention, de toutes
ses forces, contre son redoutable adversaire. Bientôt vain-
cue à Volta (1080) \ et ayant perdu ces cupides merce-
naires que dispersait comme des feuilles l'ouragan de la
* Intcrea languor cum non cessarel ab alvo
Illius, inde timens dédit Rcclesiai sua viTens.
(Donizo, I. II, c. 20. l\. I. S., t. V,383.)
« Voy. Ch. Giraud, loc. cit., !•' avril 1875, p. 645.
5 Ibid,, p. H42.
* Bemoldi Chron, 1080. Perlz. V, 436. — Le P. TosU confond Bernold
de Constance, dont la chronique ne commence qu^en 1075 à être dé-
taillée, avec Berthold de Constance, dont la chronique finit en 1080, et se
troufe autsi au Y* vol. de Pertz.
\0A LES VILLES TOSCANES. (An. 1080)
défaite, elle n'avait plus, pour soutenir la guerre, que
les milices de ses villes. Avec les villes qui les lui four-
nissaient elle devait donc se montrer de facile composi-
tion, ne point les pressurer outre mesure, favoriser les
progrès de leur développement communal. Grégoire VII
lui en donnait sagement le conseil et l'exemple, partout
où ces progrès pouvaient nuire à ceux de l'empereur. Les
peuples, à cet égard, n'ont pas besoin qu'on les excite:
il suffit qu'ils se sentent la bride sur le cou. Tout leur
était cause ou prétexte pour s'abandonner au courant qui
les portait à l'émancipation : les moindres griefs contre
leur évêque, les moindres jalousies contre leurs voisins,
tantôt le désir d'étendre leur territoire, tantôt celui d'en-
traver le trafic d'une cité rivale, ici le besoin de résister
au pape, là le devoir de combattre l'empereur. Ils pas-
saient quelquefois d'une cause à une autre, se rangeant
un jour du côté du vainqueur, pour en éviter les sévices
immédiats; le lendemain du côté du vaincu, s'il ne Tétait
pas assez pour qu'un secours opportun ne rétablit l'équi-
libre, si profitable à l'indépendance communale. Non paa
que les mêmes hommes chantassent incessamment et à
tout propos la palinodie : chaque ville en contenait des
deux partis, auxquels les événements du dehors donnaient
tour à tour une prépondérance momentanée : l'intérêt
commun, qui était l'affranchissement, en profitait. Trop
peu éclairées encore pour le bien comprendre et le bien
servir, elles croyaient être utiles au pape en combattant
ceux de leurs citoyens qui se prononçaient pour l'empe-
reur, et à l'empereur en persécutant ceux qui se décla-
raient pour le pape. Absorbées par ces querelles mes-
quines et encore obscures, elles n'étaient que d'un mé-
diocre secours aux puissances rivales qui mettaient en
;Aii. 1081) L*AFFRilNGHISSENT DE L*É6LISE. 105
elles leur espoir; mais cet espoir que rien ne découra-
geait était pour elles une sauvegarde, ni le pape, ni l'em-
pereur ne voulant nuire à des ennemis qui pouvaient
cesser de l'être, ou à des amis qu'ils avaient éprouvés.
Ce spectacle, que donnait depuis longtemps la Lombar-
die, la Toscane le donna à son tour, quand la guerre y eut
pénétré. Elle y pénétra le jour où Henri IV marcha sur
Rome. La fortune se prononçant pour lui. Sienne, Pise,
Lucques, se déclarèrent en sa faveur. Les évéques de Vol-
terre, d'Arezzo, de Pistoia, entraînèrent leurs diocésains
dans le parti impérial (1080) ^ Â Lucques, les chanoines
chassent Anselme, leur évêque, le fidèle conseiller de Ma-
thilde; ils le remplacent par un diacre, nommé Pietro,
dévoué à l'empereur età l'antipape Wibert. Excommuniés
par Grégoire VU, ils n'en célèbrent pas moins les céré-
monies religieuses (1081). Ils ouvrent leurs portes à
Henri, et, en retour, obtiennent de lui d'amples privi-
l^es': protection accordée aux seigneurs féodaux pour
les maisons qu'ils possédaient dans la ville ou les fau-
bourgs; défense d'y édifier un palais impérial, et même,
dans un rayon de six milles, des châteaux ou de hautes
tours; garanties données aux gens de trafic, qu'il ne serait
plus permis d'arrêter sans observer la loi, d'accabler de
corvées ou de péages, d'entra\er dans leur industrie et leur
négoce. A plus forte raison Pise obtenait-elle les mêmes
avantages. Il y fallait protéger en outre sa navigation, ses
' Série degli antichi duchi e marchesi di ToêcanOt par Délia Rcna, con-
tinuée par Camici, UI, §2. — Inghirami, Y^ 268. — Ferrari, [, 428.
«Diplônie du 23 juin 1081. Yoy. Fiorentini, p. 189, 206, 222, 225,
455. — Tommasi, Sommario di storia lucchese (Arch. stor., X, 17-20).
— Maratori, Ann. d'ital, 1081. — Pœnitentiarius, Ytia S. Aruelmi^ ap.
Tosti, p. 240, 252. — Camici, lY, § 2. ~ Grassi, Descrizione storica e
ttriiêtica di Pita, parte storica, p. 29. — Inghirami, Y, 260, 262, ^8.
106 FLORENCE DÉVOUÉE A MATHILDE (An. 1081)
entreprises marilimes qui la comblaient de richesses et
de gloire*; et par son invariable dévouement à l'empire,
elle méritait plus que toute autre cité les faveurs impé-
riales, qui arrachaient au pontifical Donizo de véhémentes
imprécations contre cette « ville indigne d'abriter dans sa
cathédrale les restes de Béalrix, souillée par les païens et
les Turcs, par les Chaldéens et les Parthes, par mille
monstres marins, par les parjures comme par les crimes
des marchands \ »
Ce n'étaient pas, quoi qu'on en ait dit, l'origine pre*
mièrt; et le fondement des libertés urbaines; mais c'en
était la confirmation éclatante. Il fallait bien que déjà elles
existassent, puisque Henri IV s'engageait à ne nommer
aucun marquis en Toscane sans le consentement des douze
consuls de Pise, réunis en conseil au son du beffroi.
Florence n'eût pas obtenu de moindres avantages, si
elle avait suivi l'exemple de la brillante reine des mers.
Mais elle restait fidèle à la cause pontificale. Ne redoutant
plus guère sa voisine, Fiesole, qui, déjà en décadence,
« consumait en discordes schismatiques, comme écrit Gré-
goire VII, les misérables restes de son Église*, » on l'avait
vue toujours reconnaissante et dévouée à l'active com-
tesse, qui y rendait la justice, qui y ramenait la confiance
et la sécurité^; pleine de joie quand Mathilde réduisait le
» Cantini, I, 70-72.
* Donizo, 1. 1, c. XX. R. I. S., t. V, 564.
^ Valsecchi, Epistola de veteribus pisanœ civitatis cojistiiutis. Flor.,
1727, in A", — Betlinelli. Del risorgimento dltalia dopoil mille, Bas-
sano, 1776, in 8*. — Muratori, Ann. d'italia, 1065.— Fanucci, t. I, 1. ,
c. VII. — Grassi, p. 50. — Inghirami, V, 241, 265.
^ Lettre aux Fiésolains pour les gourniander de chercher des querelles à
leur évéque Frasmund et de troubler FËglise, c et sic fesulanac ecclesise post
longas tribulationes ipsas reliquias consuinere. » Et plus loin : • misera-
(Ar. 1081) RÉSISTE A UENRI IV. 107
césar germain à se traîner sur les genoux dans la neige
Je Canossa', et de douleur quand Ceneio, le préfet de
Rome, accablait de coups, sur les dalles de Sainte-Marie-
Majeure, un ponlife vénéré*. On Fallait voir résistant seule
à Tennemi devant qui pliaient et s'ouvraient toutes les au-
U'es villes, et par là retardant, comme Ta justement re-
marqué Villani, le progrès de ses naissantes Iibertés\
Henri iV revenait de Rome, dont il avait inutilement
fait le siège*. Dès le milieu de juin 1081, il était à Luc-
ques, cachant sa honte et sa r^ge; il y prenait un mois
entier de repos*. Comment, de si près, eût-il supporté
Finsulteque lui faisait Florence, en refusant de l'accueil-
lir, de se prosterner devant lui? Il vint avec son armée
camper au nord-ouest de la ville, sous ses murailles, à
Fendroit qu'on appelait Cafagioj ou Champ du hétre% et
il attendit l'effet de cette menaçante démonstration. Une
bilis paupertas et ruina ecclesiie sus. » (Borne, 4 mars 1075. — Labbe,
X, 113.)
« Doniio, l. II, c. X. — Umbeiti Ann., 1076 (Feriz, V, 241).— Paul de
Bernried, De rébus geslis Gregorii VU, H- I- S., t. III, pari. I, p. 558.
' Paul de Bcrnried, lac cit., p. 329. — Berlhold de CoDstance (Pertz, V,
281 sq). — Pandulphe dePise, VUa Gregorii Vil (R. I. S., t. III, part. I,
p. 505). - M. Villemain (II, 2G) a tracé un brillant tableau de cet épisode.
' • Per la quai cosa il nome di Firenze e la sua forza stettc per ispatio di
200 anni, sanza potersi dilatare o cresciere ne' suoi piccioli cierchi e ter-
mine. B (Villani, III, 5.)
^ Le 1 i avril, il était k Milan ; le 4 juin, il repartait de Rome (Bohmer,
Regesta, etc., p. 95, 96).
> Yoj.dans Fiorentioi, p. 206, et dansMazzarosa, 1,291, la mention d'un
acte de lui en date du 25 juin. (Fiorentini dit pur erreur Non. Julii; c'est
IX Kal. Julii, c'est-à-dire 25 juin quM faut lire). Muratori (Antiq, ital.
II, 949) et Bôhmer (Regesla^ etc. p. 90) mentionnent encore deux autres
actes datés de Lucques le 19 et le 20 juillht. Par conséquent on ne peut
tenir compte de Tassertion d'Âmmirato mettant au 21 d'avril le commen-
cement et au 21 de juillet la levée du siège de Florence (1. I accres-
ciuto, 1. 1, p. 44). Si ce siège eut lieu, cène put être qu'en août.
* Camptu fagi. C'est là qu'on a construit plus tard l'église des Servi et
percé la rue de ce nom.
108 SIÈGE DE FLORENCE. (Âii. 4081)
partie des Florentins lui voulaient ouvrir leurs portes, car
il comptait parmi eux des partisans^; mais le plus grand
nombre, qui les avait fermées en voyant flotter à l'horizon
les bannières impériales, persista dans sa vaillante atti-
tude. Bien leur prit d'avoir, trois ans auparavant, élargi,
fortifié leurs murailles, et, par une circonscription pré-
cise des quartiers, ébauché l'organisation militaire de
Florence. L'impétueux Germain dut se résigner à un long
blocus ou à des attaques partielles qui trouvèrent ses enne-
mis sur leurs gardes. On ne sait si Mathilde était pré'
sente ou représentée par quelqu'un de ses vicomtes, par
quelques-unes de ses milices, car tout est obscur et dou-
teux dans ce grave événement. La constance des assiégés
parait avoir lassé celle de l'assiégeant. Le 5 octobre, il
était de retour à Lucques'; il y était rentré sans gloire,
ne pénétrant que dans les villes qui savaient passer d'un
maître à l'autre et se vendre au plus offrant.
On voudrait croire que, pour prix de son énergique
fidélité, Florence reçut de la grande comtesse des privi-
lèges semblables à ceux que Pise et Lucques, pour prix
de leur défection, recevaient de l'empereur. Mais Mathilde
n'avait le moyen de rien donner; elle ne pouvait que
laisser prendre. Faire face à Henri, qui passait l'hiver
dans son palais de Ravenne, et à Wibcrt, qui avait repris
le siège de Rome, forcer le blocus pour amener aux Ro-
mains des hommes et de l'argent, corrompre ou com-
* • Per la venuLi del detto Arrigo imperadore si cominciô dlTisione in
Firenze a parte di chiesa c d'imperio. (Villanî, ÏV, 22).
• Bôhmer, Begesta, etc., p. H6. — Il y était peut-être auparayant; mais
les chroniqueurs brouillant toutes les dates, on ne peut constater sa pré-
sence que par ses actes. Ce long séjour en Toscane, cette ignorance de ce
qu*il y fait entre juillet et octobre, rend très-probable Tasserlion des au-
teurs sur le siège de Florence.
(Âx. 1086) MITUILDË PROTECTRICE DU SAINT-SIÈGE. 109
battre les barons du parti impérial et soutenir la foi
ébranlée des amis du saint-siége, écrire en Allemagne
pour en obtenir des secours, voilà quelle élait la vie de
cette « fille de Pierre qui résistait seule au plus grand
prince du monde\ » Les succès lui étaient inutiles au-
tant que les revers funestes. La victoire de Sorbara
n'empêche pas Grégoire Vil de mourir tristement à Sa-
leme, où il avait dû suivre Robert Guiscard, son barbare
allié (1084-1086). Le mentor Anselme meurt à son tour,
et Mathilde reste seule pour soutenir la lutte, comme
pour faire exécuter les volontés suprêmes de ce despo-
tique pontife, appelé «c saint Satan» parses partisans eux-
mêmes', et qui, pour faire des papes après sa mort
comme il en faisait avant de l'être, avait désigné dans un
ordre rigoureux les trois plus dignes de lui succéder. Si
longtemps pupille du saint-siége, Mathilde en prenait la
tutelle : grand péril pour une femme d'âge mûr sans
doute, mais dont le génie n'égalait pas l'activité.
Cette activité, à vrai dire, soutenue par le bon vou-
loir, suffisait à améliorer le sort des peuples, alors sur-
tout que l'absence de l'empereur ralentissait ou suspen-
dait la guerre. Henri ayant passé quatre années loin de
l'Italie (1085-1090), la comtesse recouvrait son pou-
voir', et en usait pour réparer de son mieux tant de
maux accumulés par la nature et les hommes, pour com-
battre les inondations, la famine, la peste, pour ordon-
ner des travaux, tracer des routes, construire des digues,
* « Soia resistit ei Mathildis filia Pétri. » (Donizo, 1. II, c. i, R. I. S.,
t. V, 367). »
* «DecaBteroSanctumSatanammeumhamiliter obsecro.i (Pétri Damiani
lib. I, ep. XTi, p. 36.)
' i Suam potentbni recuperavit. » (Bernoldi Chron.,iOSb. Perlz, V, 443).
\\0 BIATHILDE BIENFAITRICE DES VILLES. (An. 1088)
des hôpitaux, des écoles, alléger le fardeau des péages*,
transformer comme à vue d^œil la Toscane. Dans un
temps d'universelle misère, le spectacle de celte prospé-
rité unique excitait l'admiration et les convoitises des
princes sans sujets*, et, en donnant à ceux de Mathilde
un juste contentement de leur sort, il les rendait indiffé-
rents j)lus que d'autres à cette indépendance qui fait la
dignité.
L'impétueux mouvement qui devait, quelques années
plus tard, soulever la chrétienté contre Tislamisme, les
ramena, presque à leur insu, dans les voies de l'éman-
cipation. Dépositaire de l'aventureux dessein des croi-
sades, conçu par le génie de Grégoire VII, bien avant
que l'éloquence d'Urbain II le rendît populaire, la com-
tesse, dès l'an 1088^ avait tenté d'y gagner les Italiens.
Sur sa demande, mais bien moins pour lui plaire que
dans l'intérêt de leur trafic, Génois et Pisans cinglaient
de voiles vers Tunis, en rapportaient les couronnes des
rois vaincus, et les offraient, symptôme signiGcatif de
l'esprit croissant d'indépendance, non à Mathilde leur
souveraine, mais à Henri IV leur suzerain '. En 1099,
les villes d'Italie et de Toscane, quoique sans cnlhou-
* « llathilda praeterea ducissa Ligtirise et Tusciae.... Ob reTerentiain hajus
loci constituit ut nullum plateaticuiii (tribut pour les routes) vel thelonium
(tribut pour les mardinndises marines) in civitate Pisana et Lucensi et in
omni ditionis suai terra nionachi nostri aliquando dnrcnt. j> (Peln Diaconi
Chron.j 1. Ill, c. lx. — Fiorenlini, p. 225),
* Robert Courte lieuse, deshérité à dix-huit ans par soîî père, Guillaume
le Conquérant, étant venu on Toscane, marquait le désir d'épouser Mathilde,
déjii quadragénaire , pour se créer un royaume sous ce climat aimé du
soleil. (Fiorcntini, Tosti, passim). Voy. aussi notre mémoire La comtesse
Mathilde el le sainl-siége.
^ Chronicum pisatiurny R. I. S., t. VI, 1(58. — Annales genuenses, 1. I,
R. L S., t. VI, 255. — Cf. Michaud, Histoire des croisades, éd. de 1854
t. I, p. 43.
(Am. 1099) LES FLORENTINS A LA CROISADE. lH
siasme, liaient emportées dans rirrcsisliblc flot qui pous-
sait TEurope aux rivages de la terre Sainle. Sur les ex-
hortations de leur archevêque Ranieri, interprèle de la
comtesse et du pape, les Florentins envoyaient un cer-
tain nombre des leurs à la conquête du saint sépulcre.
Pazzo des * Pazzi, suivi des hommes de bonne volonté,
prenait passage sur les galères pisanes. Il avait reçu
d'Urbain II la surintendance générale des croisés pour
toute la Toscane *. A la prise de Jérusalem, il fut le pre-
mier qui arbora sur la muraille le grand étendard des
bataillons qu'il commandait". En récompeitse, il reçut
de Godefroi de Bouillon la couronne murale, avec le
privilège de porter sur ses enseignes particulières les
armes instituées par le religieux conseil des princes et
des prélats, cinq croix et deux dauphins. A son retour,
ses compatriotes lui firent une réception triomphale,
moins encore pour glorifier sa vaillance que pour honorer
trois fragments qu'il rapportait du sépulcre reconquis. Il
rentra dans Florence sur un char doré où était repré-
senté son brillant exploit et qu'avait béni l'archevêque
Ranieri. Ses compagnons le précédaient, ainsi que les
magistrats, le clergé et une grande multitude de peuple.
Sur son passage retentissaient les fanfares des trompettes,
les chants d'allégresse, les applaudissements. Jusqu'au
temps des factions violentes, la famille des Pazzi tint à
' Les Italiens disent d£ ou det, et les Français de. Mais Tarlicle italien
signifie uniquement : de la famille des. Ce nVst donc pas une partie du
nom, et mieux Tant en donner la traduction exacte, que de reproduire,
sous sa forme étrangère, un mot du langage commun.
* Gamurrini, Storia genealogica délie famiglie nohili toscane ed umbre,
t. m, p. il!. — Inghirami, V, 300.
' Les chroniqueurs florentins semblent même dire quMl fut le premier de
tous les croisés i monter à Tassant; mais le silence des historiens de la croi-
sade nous force à interpréter plus modestement la gloire de Pazxo.
112 CÉRÉMONIE œMMÉMORÂTIYE. (An. 1099)
honneur de conserver elle-même les pierres vénérables *.
Le samedi saint, aux cérémonies de la matinée, un d'eux
les frappait avec Tacier ; le feu sacré qui en jaillissait
servait à rallumer les cierges éteints et à allumer, quand
Tofficiant entonnait le Gloria in excelsis, les pièces d*ar-
tifîce disposées sur le char triomphal. Puis, en partant
delà place San Giovanni, on conduisait processionnelle-
ment ce char au canto dei Pazzi *, et là parlaient de nou-
veau des fusées en signe d'allégresse pieuse et de commé-
moration reconnaissante. Pour assurer la perpétuité de
ces cérémoiîies, les Pazzi constituèrent sur un monte ou
établissement de crédit^ une somme d'argent à fonds
perdu. On peut dire qu'elle était bien placée, car avec
d'insignifiantes modifications cette fête se célèbre encore
tous les ans, et les Pazzi lui ont laissé leur nom ^.
Tandis qu'ils versaient leur sang sous les murs de
Jérusalem, Florence et les autres villes tiraient de leur
départ un profit singulier autant qu'inattendu : elles en
* Elles furent alors déposées dans Téglise de San Biagio, située entre la
via délie terme el la via Porta liossa. Cette église sert aujourd'hui de ma-
gasin.
* Canto signifie coin, comme cantonata, d'où cantonade.
^ « On appelle monte ou luogo di monte les établissements de crédit en
Italie comme en France. ■ (Litlré, Dictionnaire de la langue française,) —
c II monte è un crédite cbe i cittadini hanno con il comune per denaro près*
tato a un tanlo per cento Tanno in perpétue. Questo si pu6 vendere, impe-
gnare e contrai tare in qualunque modo. » {Osserv. fior. IV, 96.)
^ On rappelle festa délia colombina délia casa Pazzi, Du maître-autel
de la cathédrale part une grosse corde qui aboutit à un char couvert de
pièces d'nrtifice et de pétards, situé au milieu de la place, entre Féglise et
le baptistère. Le samedi saint, à midi précis, une petite colombe artificielle
est lancée le long de la corde et communique le feu aux pièces d'artifice. Si
la colombe-fusée va droit, si le feu prend bien, les paysans accourus des
environs pour recevoir Fhoroscope s'en retournent joyeux, persuadés que
la récolte sera bonne cette année. Puis on conduit sur la place plusieurs
paires de bœufs pour les atteler au char et Temmener au canto des Pazzi ,
où la cérémonie se termine par l'explosion des dernières pièces d'artifice.
(Ah. ilOO) MATHILDE FAIBLE DEVANT LES VILLES. Wô
paraissaient saintes aux yeux de la dévote comtesse.
Non- seulement elle avait obtenu des indulgences plé-
nières pour toutes les Fautes, et accordé des garanties
formelles contre toutes poursuites de la justice, contre
toute persécution des créanciers, mais encore elle se fût
fait scrupule, en un pareil moment, d'appesantir son au-
torité. Après la croisade il était trop tard pour le faire,
pour rompre des habitudes prises, pour rappeler les
villes à la soumission. En Lombardie elles traitaient avec
Mathilde de puissance à puissance ^ En Toscane, sans
s'émanciper à ce point, elles se complaisaient de plus
en plus dans leur douce indépendance de fait. Pas plus
qu'Urbain II, Mathilde n'en prévoyait les suites, c'est-à-
dire leur affranchissement définitif. L'eût-elle prévu, sa
faiblesse croissante, amertume de ses dernières années,
la forçait à céder devant ses sujets pour ne pas céder de-
vant l'empereur. Il paraissait si redoutable, qu'on n'osait
plus agir contre lui au grand jour. Ruser, tromper sans
cesse, était la première nécessité d'une politique aux
abois. Pour imposer à la comtesse vieillie un jeune mari,
Urbain II devait dissimuler à Henri IV cette alliance, et
à Welf, le mari désigné, la donation V Celui-là, en effet,
ne pouvait voir de bon œil une famille ennemie* à che-
* Bemoldi Chronicon, ann. 1093 (Pertf, V, 455). — Donizo, II, c. nr,
ni, ?in (R. I. S., t. V, 371-374). — Landulfus junior, Historia Mediola-
nerms, c. i (R. I. S., t. V, 469-472). — Sigonio, Opéra omnia, t. Il: De
rtgno IlaUœ, 1. IX, :inn. 1091. — Muratori, Ann, d'ital., 101)3.
' t C'est un des faits, dit M. Giraud, qui ont entamé la considération de
Mathilde aux yeux de la postérité. » (Loc. cit., 1*' mai 1873, p. 161.) —
M. Abel (loc. cit., p. 250) place vers 1080 un autre mariage de Mathilde
avec Azzo, marquis d^Este. Il ignore que Fiorentini (p. 132) et Baronius
(1074, t. XVU, p. 386) ont démontré qu*il s'agit d'une autre Mathilde. Les
lettres de Grégoire VII (1. II, ep. 33, 35) parlent, dit Baronius, do quatre
femmes de ce nom dans ce temps-là.
' Muratori appelle les Welfs de Bavière t antemurale in Germania délia
■I8T. DB FLORSIICI. — I. 8
114 M\THILDE FAIBLE DEVANT L^EMPIRE. (An. liOl)
val sur les Alpes, un pied au fond de rAllemagne, Tautre
aux confins du patrimoine de Pierre * ; celui-ci n'eût pas
consenti à flétrir sa dix-neuvième année, sans la ferme
espérance d'accroître son pouvoir.
C'est pourquoi, à peine la vit-il déçue, à peine eut-il
vent de la donation, que ses parents, avec la fougue de
leur race, passaient d'un extrême 5 l'autre et offraient
leur épée à un ennemi traditionnel. Lui-même, chassé
par son ardente épouse qui méprisait sa froideur', deve-
nait une précieuse recrue pour l'implacable ennemi du
saint-siége (1096). Rien désormais ne succède à l'infor-
tunée comtesse, rien, pas même la révolte de l'impéra-
trice et de son fils Conrad, qui force l'empereur à se
défendre en Allemagne au lieu d'attaquer en Italie ; car
le félon Conrad, bon catholique, mais nullement homme
de guerre ', ne peut s'entendre avec Mathilde, et vient
misérablement mourir à Florence, peut-être par le poi-
son (1101)*. L'année suivante, on peut bien publique-
parte pontificia. » (Délie antichità esterui, part. I, c. i-iv, p. 1-20.)
* Bemoldi Chron,, 1089 (Perlz, V, 449). — Fiorenlini, 1. II, p. 242.
— Muratori, Délie aniichiià estensi, part. I, c. hiv. — Tosti, p. 294-296.
* Muratori (Antich. estensi^ part. I^ c. iv, p. 20, 22) pense que le refus
d'assurer à Welf Théritage fut la cause du divorce. Tosti (p. 520) repousse
cette hypothèse, mais par de faibles arguments. On sait que Mathilde accusa
son mari d'impuissance. On peut lire dans Minoritœ florentini gesta im"
peratorum (Bôhmer, Fontes rerum germanicarum, t. IV, 617, publié
par Huber), une anecdote curieuse et peu connue à ce sujet.
' • Konrad erat vir per omnia catholicus et apostolics sedi subjectis-
simus, plus religioni quam fascibus et armis dcditus. » (Annali$ia Saxo,
Pertz, VII.)
* En 1099, d'après Anonymi vita comitUsœ Mathildis, c. m, R. I. S.,
t. V, 395. — La chronique d'Ursperg (Pertz, VI) dit en 1101. t Accepta
potione ab Aviano, medico Mafthildaî comitissae, vitam finivit. t (Landulfus
junior, Hist. MedioL, c. i, R. I. S., t* V, 459-520.) M. Giraud remarque que
Landulphe, contemporain, n'était pas partisan d'Henri. (Loc. cit., 1
mai 1873, p. 162.)
•r
(Ax. il 06) DONATION DE SES BIENS RENOUVELÉE. 115
ment refaire Tacte de donation, perdu depuis le dernier
séjour de l'empereur à Rome en 1083* : la papauté ne
reçoit qu'un vain titre, avec d'inextricables difficultés.
S'agissait-il seulement des alleux ou, en même temps,
des fiefs? Y avait-il lieu de maintenir entre les uns et les
autres une distinction formellement établie par la loi
féodale, mais plus d'une fois méconnue par les décrets
impériaux * ? On en devait disputer longuement et point
par amour de la dispute : le saint-siége n'avait que faire
d'alleux tels que Briey, Stenay, Juvigny en Lorraine,
héritage maternel de Mathilde, tandis qu'il tenait beau-
coup aux pays entre Mantoue et Viterbe, lesquels juste-
ment étaient des fiefs '. L'authenticité même de l'acte
fut contestée*, et la mort d'Henri IV ne fit que raviver
ces débats (il 06).
En succédant à un père découragé, dont sa révolte,
après celle de Conrad, avait troublé les derniers jours,
Henri V s'engageait dans la lutte avec l'ardeur de son
âge. N'ayant pris ses armes parricides que pour con-
server ses droits au trône, en évitant l'excommunication
qu'il eût encourue à soutenir dans âon malheur Henri IV
« Voy. Tactede H02 dansBaronius(XVIlI, 146); Muratciri, R.I.S., t. V,
584; Gaetano Cenni, Monumenladominalionis pantificiœy II, 358; Leibniz,
Scriptores rerum Brunswic. Il, 687; Tosli. 221. — Léo (I, 270) ne voit
pas clair dans cette affaire. l\ tient Tacte de 1077 pour réel, et celui de 1 1 02
pour apocryphe.
* Le tf xte de Donizo ferait croire que Mathilde n*a?ait entendu donner
que ses alleux: a Propria clavigerosua subdidit omnia Pelro. » (L. II, c. i,
R. 1. S., t. V, 306). — Mais les termes de Tacte même (omnia mea bona jure
proprictario) semblent se prêter à un sens plus général.
* La Lombarxlie comme la Marche de Toscane : c Âzzone avutala in
feudo, 1 dit le V. Tosti (p. 25). — « Liguriam et Tusciam provincias Gro-
gorio papae et sancbe Romans ecclesiae dcvotissimc obtulit. » (Pelri Diaconi
Chron.. I. lU, c. xux, Pertz, VH, 738).
* Voy. Pierre Dbcre (Perli. VU. 758) et Fiorentini. ''■
116 INDÉPENDANCE CROISSANTE DES VILLES. (An. 1102)
excommunié, il ne pouvait mettre moins d'énergie à dé-
fendre les droits de Tempire. Il ne craint pas de charger
de chaînes le pape Pascal II et de l'emmener captif à sa
suite, et la comtesse, après s'être enfermée, pour ne pas
le voir, dans son château de Bibianello, est réduite à lui
en ouvrir les portes, à l'y traiter avec courtoisie, car il
est redoutable et lui prodigue les respects. « Mathilde
courtoise, écrit le père Tosti, son admirateur et son bio-
graphe, c'était le signe que le principe ennemi avait déjà
échappé à la tutelle d'un homme et s'était réfugié dans
la personnalité terrible des multitudes '. »
Ces multitudes, c'étaient les populations urbaines.
Dans leur désir nouveau d'indépendance, elles s'aban-
donnaient à la désaffection ou à la révolte. liCur souve-
raine vieillie ne trouvait plus auprès d'elles, dans les
heures difficiles, un refuge assuré. Elle n'avait plus de
résidence fixe ; elle errait de château en château, elle
cherchait un abri derrière les hautes murailles de Bibia-
nello, de Baranzone, de Bondello, de Canossa, sa chère
Canossa, qui, par la bouche de son chapelain Donizo, lui
recommandait de fuir les cités populeuses où les ciimcs
se multiplient avec les parjures des marchands *. Sienne,
Lucques, Arezzo, s'agitaient. Pise faisait à Lucques une
longue guerre de cinq ans, sans que la comtesse y prît
part, sans qu'elle pût 1 empêcher '. Pise élevait sans per-
mission, sur la plus haute cime des monts Pisans, sa
fameuse forteresse de Verrucola, pour dominer les châ-
* Tosti, p. 358. Cf. Heller, Heinrich V in seinem Verhàltniss zu iCh-
nem Valer Heinrich I V und in seinem Bezichungen zu P. Pascfialii II bis
aufdie Zeit seincr Kaiserkronung ; Melk, 186d.
« Donizo. 1. 1, c. XX, R. I. S., t. V, 364.
» Fiorenlini, 287, 290; Muratori, Ann. dliaUa, 1205.
(A5. H06) LENTE ÉMANCIPATION DE FLORENCE. 117
leaux ' du voisinage, les plaines et les collines des val-
lées de l'Amo, de l'Era, de la NievoleV Pistoia, en
proie au désordre, ne rêvait que sang et carnage ; elle
voyait mainte famille émigrer dans les cités voisines, où
la révolte ne pouvait être empêchée qu'à force de conces-
sions*.
Florence elle-même , trop fidèle encore pour se
révolter, agissait du moins, en vue de ses intérêts,
comme si elle n'avait plus connu de maîtres. Ses habi-
tants, héritiers, pour la plupart, du sang latin, vivaient
humblement de leurs humbles métiers, de leur trafic
rudimentaire ; mais ils avaient besoin de routes libres
pour s'approvisionner au dehors ou pour écouler leurs
produits, et d'un territoire moins étroit pour respirer
plus librement. Or, du haut de leurs aires inaccessibles,
établies au flanc des rochers, au sommet des collines ou
des montagnes, les hobereaux de race germanique fon-
daient, à chaque embranchement des chemins, sur les
marchands, les voituriers, les voyageurs, ou apostaienl
des sgherrin coupe-jarrets qui percevaient des droits rui-
neux et mettaient à mort les récalcitrants. En se multi-
pliant, l'injure privée devenait publique. La venger était
une satisfaction universellement réclamée; en prévenir
le retour, une question de vie ou de mort *. Le jour où
' On appelait castello non-seulement les forteresses féodales, mais encore
un grand nombre de bourgades fortifiées, où la noblesse tenait assujettie
une population d^agriculteurs. (Yoy. P. Yillari, dans II Politecnico de Mi-
Un, juiUet 1866, p. 9.)
' Grassi, Parte storica, p. 43. Inghirami, V, 514.
* Salyi, Délie storie di Pistoia, 1. I, t. 1, p. 54 ; Inghirami, V, 315.
* M. P. Villari a vu très-juste sur ce point, si ce n'est qu'il exagère l'im-
portance de la diversité de race entre les Italiens et les Allemands , depuis
si longtemps mêlés sur le même sol. (Voy. H Politecnico, juillet 1866,
p. 10.)
118 GUERRES PRIVÉES DE FLORENCE. (Ik 1101)
ces incommodes voisins voulurent en outre s'agrandir, le
jour où les autres villes de la Toscane eurent pour les
mêmes motifs que Florence la même ambition, surgirent
en outre mille querelles pour des droits d'entrée ou de
sortie, pour des questions de bœufs, de pâturages, de
bois, de rivières, d'exilés, de confins, de territoires. Le
plus faible devait se soumettre au plus fort, accepter son
alliance, lui payer la contribution de la zappa et celle
du hoalkum^ prélevées l'une sur l'homme de labour,
l'autre sur toute paire de bœufs *, s'engager enfin à avoir
mêmes amis, mêmes ennemis *.
Ainsi Florence entreprit presque simultanément deux
séries de guerres, conlre les seigneurs voisins et contre
les cités voisines. L'entreprise était périlleuse. Ces deux
sortes d'adversaires eussent été invincibles s'ils avaient
su s'entendre. Mais c'était la tendance du temps de ne
compter que sur soi, de vivre en perpétuelle défiance de
ceux dont on aurait dû se rapprocher par communauté
d'intérêts. Les Florentins, d'ailleurs, avec une supério-
rité d'esprit politique qui éclate dès lors, n'agissaient
point au hasard, pour venger de côté ou d'autre l'injure
la plus récente. Ils s'attaquaient d'abord aux plus pro-
ches et ne s'avançaient au loin que graduellement, avec
précaution. Ils cherchaient des alliés et bientôt des tri-
butaires. Ils ne recouraient aux armes qu'après avoir
échoué dans les négociations. Ils tendaient à former,
sous leur direction, un faisceau des localités voisines,
Irop petites ou trop faibles pour qu'un seigneur voulût y
* La zappa montait à trois ou quatre sous de Lucques par homme, le hoa-
iicum à six par paire de bœufs.
^ On peut voir dans Savioli (Annali di Bologna) un grand nombre de
documents contenant des accords de ce genre.
(Ah. ii06) SOUMISSION DE POGNA. 119
résider. Quand les nobles épais de TÂllemagne com-
prirent cette politique menaçante, quand ils s'aperçurent
que des bourgeois, des artisans mal armés, pouvaient
être redoutables, ils essayèrent, eux aussi, de nouer des
alliances ; ils firent aux monastères et aux églises des
donations fictives de leurs propres biens \ Mais il était
trop tard : ils ne trompèrent, ils n'intimidèrent point
leurs subtils et résolus ennemis.
C'est en 1101, sous les yeux mêmes de la comtesse
Mathilde ', que Florence commença de s'altaquer à ses
voisins. Il y avait dans le val d'Eisa, sur une colline qui
dominait toutes celles de la contrée, un groupe d'habi-
tations que protégeaient d'assez fortes murailles et qu'on
nommait IC; château de Pogna'. Les vieux auteurs ne
disent point que quelque hobereau y fût le maître. C'était
sans doute une de ces petites places qui se défendaient,
qui se gouvernaient elles-mêmes et auxquelles s'appli-
quait, comme aux manoirs des seigneurs, le nom géné-
rique de cdstello. Hors d'état de résister, Pogna se soumit,
sans coup férir, au traité que lui proposait Florence. Elle
s'engagea, sous la foi du serment, à ne faire ni paix ni
guerre sans le consentement des Florentins, à n'augmen-
ter ni déplacer ses fortifications, à n'en point édifier sur
les hauteurs de Semifonte et à ne pas permettre que
* Voy. sur ce fait, F. Galeotti, Memorie di Pescia, ms. de la Bibl. nat.
^Florence. — Manni, Osservazioni ai sigilli antichi, t. XI, Sigillé, 9. —
tîghelli, Albero ed istoria délia famiglia dei conii di Musciano, 16G7. —
Abel Desjardins, Négociations diplomatiqueê de la France avec la Toscane,
Inlrod., p. 16, 17; Paris. 1859, in-V.
* Sa présence est prouvée par les sentences qu'elle rendait en 1105 dans
leMugeîlo, en 1107 k Pralo, à Voltcrre et ailleurs.
* Entre Marciana et Tavernelle. Les ruines portent le nom de Masse del
poggio di Marcialla (Repetti, IV, 498).
120 PRISE ET DESTRUCTION (Ah. 1107)
personne en édifiât. Les Florentins prirent des engage-
ments semblables*. Ils promirent en outre d'aider et
défendre les habitants de Pogna, et de leur faire rendre
justice comme à eux-mêmes, excepté contre l'empereur
et ses représentants \ clause remarquable en ce temps
de guerres acharnées contre l'empire, et qui montre à
quel point les plus dévoués au saint-siége étaient loin
encore de méconnaître le droit impérial.
Fière de ce succès, Florence ne tardait pas à se décla-
rer protectrice des campagnes environnantes et à atta-
quer ceux des châtelains ou capitaines ' qui ne tenaient
pas compte du droit qu'elle s'arrogeait et que les inté-
ressés n'avaient pas encore reconnu. C'est ainsi qu'en
1107 elle s'armait contre le cmtello de Monte Orlandi.
Située non loin de Signa, à l'endroit où une étroite gorge
sépare les deux bassins de l'Arno florentin et de l'Arno
inférieur, cette vieille forteresse servait de repaire aux
comtes Cadolingi de Fucecchio et de Settimo. Elle com-
mandait la roule de Florence à Pise. Aucun voyageur,
aucun marchand ne passait sans être rançonné. Là trou-
vaient un refuge les malfaiteurs de haut parage qui ne
se croyaient plus en sûreté chez eux après de criants mé-
faits. C'étaient autant d'oppresseurs de plus pour 1«
pauvres habitants de la vallée. Résolus à reconquérir la
* 4 mars 1101. Archivio di Stato, Capitoliy classe XI, distinction I,
n* XXIX, f* 79 V*. — Ce document se trouve en outre dans un autre fo-
lume, n' XXVI, f» 74. — Il en est de même pour un grand nombre d'au-
tres. Nous nous bornerons, à Tavenir, h indiquer le vol. XXIX.
* < Excepte contra iraperatorem vel sues nuntios. • Voy. le doc. difl
Canttui, I, 75. — Cf. Ammirato, 1. I accr., 1. 1, part. I, p. 46. — Arah-
itor., 5* série, 1865, t. II, part. I, p. 79.
' Comités pagani, castellani, châtelains ; capitani, et par abréviation
caitanei, caitani, où plusieurs voient aussi une syncope de casiellani.
(As. 1107) DE MONTE-ORLANDI. 121
liberté de leurs communications avec Pise, les Florentins
voulurent être redresseurs de torts. Ils s'emparèrent du
château, y firent prisonniers tous ceux qu'il contenait, et
n'en laissèrent pas debout pierre sur pierre, alin que
personne n'eût le désir ni la possibilité de s'y retrancher
de nouveau *• Ces destructions devinrent pour eux une
règle dont ils ne se départirent plus, dès que la force de
la place prise ou le caractère des vaincus leur pouvait
inspirer des craintes pour l'avenir '.
Qui soupçonnerait, au récit de tels événements, que
Mathilde régnât encore sur la Toscane? Elle y régnait
pourtant, et elle y était souvent de sa personne. En 1105,
elle recevait à Florence le pape Pascal II qui venait y te-
» Yillani, IV, 24. — PaoUno di Piero, Cronica (1080-1505) ap. R. I. S.,
Supplément, t. H, col. 3, Borne, 1755, in-f% et Florence, 1770. — Ce chro-
niquear, fils d'un fermier des gabelles, et préposé lui-même à la gabelle des
manichers, écriYait vers 1502. 11 est précieux surtout pour les temps les plus
npprochés de lui. M. G. Grion a contesté raulhenticilé de cette chronique,
mais ses arguments ont été victorieusement rétorqués par M. Scheffer-Boi-
dH)r8t, Geêta Florentinorum , ap. Archiv der GeselUchafl fur aller e
^euitche Kunde, t. XII, ann., 1872, p. 427-468. — Marchioune Stefani,
II, Rub. 59 {Deliziey etc., t. YO). — Ammirato, 1. I accr., t. I, p. 47.
— Repetti, t. III, p. 452. — Le laconisme de$ auteurs et Tidentité de leurs
récits pour tous ces faits de guerre inspirent des doutes à Litla sur cette
^treprise (Famiglie celebri ilaliane, part. Q, G P., Nota délia famiglia
Me^ e de* primi tempi délia repubblica di Firenze). Mais à ce compte il
faudrait les contester toutes, et il est certain qu'elles durent être la pre-
Qûère manifestation de l'activité, de l'expansion florentines. Le laconisme
mèoie des auteurs prouve leur sincérité. Il leur eût été si facile d'ajouter de
brillants détails, comme font les hagiographes !
* On finit même par en faire une prescription légale qui fut insérée au
statut florentin (1. III, Rub. 94; voy. Lami, Lezioni, I, 290). — On dit
qu eu revenant de Monte Orlandi, les Florentins aidèrent le pape et Mathilde
à semparer de Prato, petite ville qu'avaient fondée certains vassaux des
comtes Guidi, après avoir acheté leur liberté (Villani, IV, 25 ; Paolino, R.
I. S., Suppl., U. 3 ; Munitori, Ann. d'Ital., 1107). Mais les faits man-
quent ici complètement de certitude, comme on peut le voir dans Repetti
/IV ti'ZK.\
ISS HENRI V EN TOSCANE. (An. 1109)
Dir un concile \ En 1109, le passage d'Henri V, qui se
rendait à Rome, la ramenait dans sa forteresse de Bibia-
nello, où elle apprenait, non sans dépit, qu'il célébrail
en grande pompe la fête de Noël parmi les Florentins*,
qu'il les jetait, comme les Lombards, dans l'épouvante,
qu'il les forçait à lui payer tribut*, à invoquer son arbi-
trage dans les différends \ à supporter qu'il abattit les
murailles d'Ârezzo et incendiât cette ville*; mais la
trombe passée, « l'exterminateur de la terre* » appro-
chant de la vville éternelle, Mathilde donnait de nouveau
ses ordres à la Toscane. Elle avait même la satisfaction
de s'y voir obéie, quand elle s'y faisait l'écho du saint-
siège dans des questions qui touchaient, pour le moins
en apparence, aux intérêts religieux.
C'est à couvrir de ce beau prétexte leurs desseins po-
litiques que le pape et la comtesse mettaient alors leur
habileté. Presque seule de toutes les villes toscanes, Pise
* Fiorentini, 1. U. — Muratori, Ann. dltalia, 1105.
"* « Breviator Eslensis ita legit : Et celcbravit praodictus rex 1n ciyitate
FlorentiaB nativitalein Cliristi. Paria habent Epitomator Regiensis, Anuales
llildeshcmenses, aliasque hisiorias (Muralori, note à Donizo, R. I. S., t. Y,
378). »
^ Gens trépidai cuncta, nummos sibi datquc tributa,
Cou Loogobardi, sic Tusci sunt tremcfacti,
Cum Florentinis.
(Donizo, 1. II, c. 18. R. I. S., t. V, 378.)
* Ainsi Pise et Lucques, sur la question de savoir si les seigneurs de
RipiilValta avaient le droit de percevoir une redevance sur les marchan-
dises qui traversaient le territoire situé entre ces deux villes (Âmmiralo,
1. 1 accr., t. I, p. 48; Grassi, p. 45; Inghirami, V, 326. Pignotti, Sloria
délia ToscanGy t. IV, 1. II, c. ii, p. 118).
* Anonymi vita corn. Math,, c. xv, R. I. S., t. V, 51)5. — Oltonis Phri'
singensis episcopi Rerum ah origine mundi ad ipsius usque tempera
geitarum libri YIII, 1* 78 v'. Argentorati, 1515.
^ « Pandoifo pisano (in vita Pa$chalis II) chiama esso Arrigo Extermina*
torem terrse, e mandato dair ira di Dio in Italia (Muratori, Ann. dlialia^
1109). »
(Ai. iiiS) GROISàD£ DES PISANS AUX BALÉARES. 123
défeudait résolument Tempire, et elle était trop puissante
pour qu'on l'en pût empêcher. Supérieure à Venise sur
la terre ferme, et à Gênes sur la mer, elle était maîtresse
(lu commerce dans les eaux occidentales de la Méditer-
ranée, el donnait la main aux nobles toscans, dévoués
comme elle à l'empereur. Pour l'occuper au dehors sans
la détourner de ses desseins mercantiles, le pape avait
chargé Malbilde de faire prendre 'la croix aux Pisans
contre le roi sarrasin des iles Baléares, Naçr-ad-Daulat \
qui détenait, disait-on, dans ses cachots, plus de trente
mille chrétiens % et dont les flottes ou les pirates infes-
taient les côtes entre l'Espagne et Tltalie. Faire leur salut
en purgeant la mer et en éclipsant Gênes, c'était pour
les Pisans une bonne fortune qui ranima. leur zèle reli-
gieux, lies préparatifs faits avec autant d'ardeur que de
hate% au mois d'août 1113, leur flotte avait quitté le
port. Contrariée par les vents, elle y rentrait presque aus-
' Ce nom signifie la forteresse de Teinpire. Laurent de Vérone (Lau-
ftntii Yeronen$is ieu Vernensiê Rerumin Majorica Pisanorum^ R. I. S.,
t.TI, 112) dit Nazaredolus, Nazacedeolus. Les Italiens ont adopté la pre-
mière de ces deux formes. Une chronique pisane (Gesta triumphalia per
Puanm facta, R. L S., t. YI, ICI) dit Nazaredech qu*a préféré Sismondi,
comme d*appareDce plus arabe. Mais Nazir parait être une corruption de
^, et dech de Daulut. Quelques arabisants voient ce nom sous la forme
sonate : Nazir-al-din, prince de la justice.
« Laur. Vcm. I. 1, R. l. S., t. VI, 112.
' ■ Sitientes praelia Pisas (Laur. Vem., 1, p. 112). \oy. sur cette expédi-
tioo, outre le poème de Laurent et les Gesta triumphalia cités plus haut,
Bmiarium Pisanœ hisioriœ, R. I. S., t. VI, 169. Lco (I, 279) et Sédillot
(Uiitoire de* Arabes, p. 282, Paris, 1854) en font à peine mention. Dozy
{Hitt. deê musulmans d'Espagne), Gonde (Historia de la dominacion de
los Arabes en Espana^ Barcelone, 1844), Viardot (Essai sur V histoire des
Arabes et des Mores d'Espagne^ Paris, 1833) et Mills (Hist. du mahomé-
tisme^ Londres, 1820) n'en disent mot. Villani (IV, 30) met celte expédi-
tion en 1117, mais il est en désaccord avec les autres autorités, et rien
o*est moins sûr que sa chronologie.
iU FLORENCE ALLIÉE DE PISE. (An. 1143)
sitôt, à temps pour arracher le terriloire de Fiscaux
avides Lucquois, qui s'y étaient jetés comme sur une
proie sans défense. Mais si l'on parlait de nouveau, un
retour offensif était à craindre : les Pisans firent appel
aux Florenlins et leur commirent la garde de leur con-
iado, Florence ne savait pas encore qu'elle devait voir en
eux ses ennemis irréconciliables, et, par suite, dans les
Lucquois, ses plus fidèles alliés. Des transactions commer-
ciales l'avaient rapprochée dePise, et elle n'espérait que
par l'alliance de cette ville ouvrir la mer à son modeste
trafic. Avec empressement elle envoya donc et fit camper
à deux milles de Pise bon nombre d'hommes d'armes à
pied et à cheval. Un ban du capitaine leur en interdit
l'entrée : c'était une marque de respect envers une popu-
lation de vieillards, de femmes et d'enfants. Pour châ-
tier un acte isolé de désobéissance, le coupable fut appré-
hendé et condamné au gibet. Les anziani ou magistrats
de Pise ayant demandé que pour l'amour d'eux on lui fil
grâce, et, sur le refus qu'ils essuyèrent, que du moins
l'exécution eût lieu hors de leur territoire, le chef flo-
rentin feignit de céder par courtoisie; mais en secret, et
au nom de sa patrie, il fit acheter par un cantadino ua
coin de terre assez grand pour y ériger une potence, et il
y fit pendre le condamné*. Les Pisans ne purent qu^ad-
mirer cette discipline rigoureuse dont ils profitaient cl
* M. TroUope (I, 47) dit que cet achat est invraisemblable, parce qu*^
supposerait une doctrine inadmissible, même pour ce temps-Iii, à saToir
qu'un achat de terrain de particulier à particulier pouvait transférer 1*
domination souveraine sur ce terrain d'un maître à un autre. Mais le cas
n'était certainement pas prévu ; le chef florentin aura pu dire, au besoin» ,
qu'il agissait en simple particulier, et comme les anziani n'avaient fti* j
que prier, au lieu d'ordonner, ils ne pouvaient regarder ce subterfog^r j
fùt-il illégal, comme une désobéissance. J
(Ah. 1115) MORT DE MATHILDE. 125
qui est sans doute un des mérites que Dante a en vue
quand il Gxe à ce temps l'âge d'or de Florence. Au retour
de l'expédition, pour reconnaître par un présent le ser-
TÎce rendu, ils donnèrent à leurs alliés le choix entre
deux portes de métal ou deux colonnes de porphyre, les
unes et les autres enlevées aux Sarrasins. Les Florentins
ayant choisi les colonnes, ils les leur envoyèrent solennel-
lement recouvertes d'écarlate*. Aujourd'hui encore elles
ornent une des portes du baptislère de San Giovanni.
Cependant allait sonner l'heure dernière pour la vail-
lante femme qui, pendant quarante années, avait rempli
du bruit de son nom la scène du monde*. Elle s'éteignait
dans le désespoir, dans l'obscurité, presque dans l'oubli.
Henri V, en ceignant à Rome la couronne impériale, lui
avait porté le dernier coup. La consécration sainte avait
fait empereur aux yeux de tous, même aux yeux de Ma-
ihilde, le prince qu'elle avait combattu comme son père,
sans contester jamais leur suzeraineté. Comment l'eût
plie contestée, au lendemain du jour où la paix semblait
rétablie par le règlement provisoire de la querelle des
investitures'? Elle subit, avant de mourir, l'humilia-
> Villani (FV, 30). — Paolino (H, 4). — Elles sont aui deux côtés de la
porte qui fait face à la cathédrale. Elles furent brisées dans Finondation
(le 1424, c*cst pourquoi on en voit les morceaux assujettis par des cercles
de fer. — Une tradition rapportée par Villani (IV, 50) veut que les Pisans,
par jalousie, eussent dégradé ces colonnes avant de les livrer, en les fai-
sant noircir au feu et à la fumée. Rien n'est moins vraisemblable.
' Après sa mort seulement le souvenir du passé la refit grande dans
Tesprit de la postérité. Paolino dit d'elle : « la quale fu una délie maggiori
donne dî Toscana e délie grandi del monde, e possiamo dir buona (R. 1.
S., Suppl., H, 3). Il n*est pas certain que Dante parle de la comtesse dans
Jes vers où Ton a cru la reconnaître (Purg.y xxvin, 106) ; mais on peut
fire à son sujet une belle et poétique page de H. Villemain (Uist. de Gré-
gaire VU, II, 115).
» Ann. ecclet., 1110, 1111, t. XVIIl, p. 213, 214, 216. - Ubbe, X,
iî6 RIVALITÉ DE L*ÉGLISE ET DE L*EIIP1RE. (An. ill5)
lion de se voir confirmée par son ennemi, sans pouvoir
repousser cette grâce, dans la possession de domaines
qu'elle ne pouvait plus posséder; elle put comprendre
qu'il faudrait désormais compter avec les villes rebelles,
et que le saint-siége, l'héritier de son choix, ne les plie-
rait pas sans peine à In soumission; elle disparut, enfin,
(25 juillet 1115), sans savoir que ses anciens sujets, lai
rendant bientôt pleine justice , accorderaient à sa mé-
moire un touchant hommage. Non-seulement ils Tap»-
pelèrent la « grande comtesse, » mais encore les Floren-
tins, dans leur reconnaissance, donnèrent à leurs filles,
durant quatre siècles, le nom de Contessa ou, par abré-
viation, TcHsaj que portèrent même des filles d'artisans*.
La lutte sans doute n'était pas terminée entre le sacer-
doce et l'empire, car l'empereur n'abandonnait les Églises
à elles-mêmes qu'à la condition de n'être pas, dans la
cérémonie du couronnement, déclaré vassal de la papauté,
et le pape ne renonçait à la donation de Pépin, comme
aux subséquentes, qu'à la condition que cette vassalité'ne
serait pas contestée; mais si ce malentendu, ou, pour
mieux dire, ces sous-entendus produisent encore d'in-
dignes violences, ils ne produisent point la guerre dont
on est également las des deux parts. Déjà l'on voit poindre
l'arrangement qui sera conclu à Worms quelques années
plus tard (1125), où l'investiture temporelle par le
sceptre, comme Tinvestiture spirituelle par la crosse et
l'anneau, ne seront plus que de simples confirmations no-
minales*. De tels sacrifices coûtent également aux pon-
901. —Cf. J. de Maislrc, Du pape, 1, II, c. vu, p. 211; 8' éd., Lyon,!8i9.
— Cherrier, Hisl. de la lutte des papes et des empereurs de la maison (fe
Souabe I, 79, Introd. Paris, 1858, 2- ùdit.
* G. Capponi, Slor, diFir., I, 9.
« Labbe, X, 901. — Cherrier, 1, 79, Introd.
(An. 1115) PROFIT QU*EN RETIRENT LES VILLES. 127
Toirs qui les consentent : s'ils s'y résignent, c'est qu'ils
savent Tun et l'autre que leur adversaire n'en profitera
pas. Ceux qui en profitent, ce sont les populations ur-
baines. En effet, le chapitre électeur de Tévêqueest, pour
la pluralité de ses membres, pris dans leur sein et réside
aa milieu d'elles ; il a les mêmes passions, les mêmes
inlérêls, et c'est dans ses rangs, presque toujours, que le
pape et l'empereur choisiront les commissaires qui les
doiyent représenter à l'élection.
Plus sensible encore et plus immédiat est le profit que
les villes retiraient, sans y penser, de la mort de
Mathilde. Gomme elle ne laissait ni enfants ni héritiers
naturels, Henri V et Pascal II réclament à l'envi ses
biens; l'un invoque les liens du sang, l'autre la dona-
tion. L'un conteste, l'autre affirme le droit d'une femme,
d'ane vassale, à tester sans le consentement de son suze-
rain. Tous les deux, également jaloux de l'appui des villes,
sont prêts à soutenir leur thèse, soit par les armes,
soit par ce concours moral du sentiment public, qu'on
ne pourrait sans anachronisme appeler l'opinion, mais
qui déjà était une puissance. Ils accordent aux habi-
lanls les privilèges demandés, quelquefois même rivali-
sent à leur en offrir. Rivalité, empressement inutiles :
ces citadins avisés ou reçoivent des deux mains, ou dans
la fidélité même savent trouver l'indépendance. S'ils
se prononcent pour l'empereur contre le pape, ou pour
le pape contre l'empereur, c'est affaire de tradition ou
de goût, d'éloignement ou de voisinage, d'intérêt tou-
jours, bien ou mal entendu; mais ils crient très-haut
qu'ils ne savent plus lequel des deux est leur suzerain,
ni même quel est leur souverain direct et immédiate
* LuDouvelle Biographie univenellc de Hôfer et Didot (art. Mathilde)
128 SIËGE ET PRISE DE MONTK-aSGlOU (An. 1119)
Tandis que leurs docteurs en dissertent au même litre
que ceux de l'Église et de l'Empire, les villes toscanes
profitent des ménagements qu'impose à leur égard la po-
litique, pour continuer avec plus de hardiesse et de
suite celle vie municipale déjà sensible du vivant de
Mathilde, quoique limitée aux plus étroits horizons.
Tout est changé en droit, puisque, au lieu d'avoir une
souveraine reconnue, dont la tolérance ou la faiblesse
favorisait seule l'émancipation urbaine, les Toscans ont
deux souverains, peuvent se donner à l'un ou à l'autre
et préfèrent ne se donner à personne; mais rien n'est
changé en fait, car chez ces deux prétendants la tolé-
rance est forcée et l'impuissance réelle, le pape n'ayant
plus de milices à ses ordres, et l'empereur ne pouvant
guère amener les siennes si loin.
Après qualre années où l'histoire obscure de ces temps
ne signale aucune entreprise importante des Florentins,
on les voit, en i H9, reprendre celte guerre contrôles
seigneurs où ils avaient déjà obtenu de sérieux succès.
Les vaincus de Monte Orlandi, les comtes de Settimo,
avaient trouvé un refuge dans le château de Monte Cas-
cioli, plus menaçant encore que Monte Orlandi pour Flo-
rence, car il en était de deux milles plus rapproché*.
Sentant bien qu'on ne les laisserait pas en repos, ils de-
mandèrent secours au vicaire de l'empereur, retranché
avec ses Allemands sur les hauteurs de San-Miniato al
Tedesco, d'où il contemplait, impassible^ la ruine dessou-
prétend que c'est parce que la donation était obscure que les Tilles s*àDSO«
cipèrent. Nous avons vu que Témancipation remonte plus haut. L'obsctinte
de la donation fut un prétexte précieux et habilement exploité, bieo plu*
qu'une cause.
* Il en était à cinq miUes, dans la paroisse de Settimo et b commune de
Gasellina. (Repetti, I, 507).
(Ai. 1119) PAR LIilS FLORENTINS. VIO
tiens de son maître. Il comptait pour si peu dans les
événements, qu'on ne sait ni quand il était venu en Tos-
cane, ni quel nom il portait. On l'appelait Semproco,
Robert, Rimpert, Rabodo ou même Rabodone, c'est-à-
dire le grand Rabodo. Les comtes Cadolingi lui firent
honte de son inertie. Il était leur chef; laisserait-il leurs
plus redoutables forteresses tomber tour à tour sous la
hache et le marteau de vils manants? Cédant à ces objur-
gations, le grand Rabodo courut s'enfermer derrière les
hautes murailles de Monle-Gascioli; il les fortifia encore
et se tint prêt à les défendre. Yillani, avec un langage
d'un autre temps, dit qu'il poussa ce château à la révolte \
comme si les Florentins eussent eu le moindre droit sur
les propriétés des seigneurs. Ils n'en avaient d'autre que
celui de se défendre, et pour cela d'attaquer, quand ils se
croyaient menacés. En 1119, ils envoyèrent leurs milices
camper au pied de la colline ennemie et ne reculèrent pas
devant les lenteurs d'un siège. On y était alors si peu ha-
bile, qu'on en attendait l'issue seulement de la famine;
mais la famine tardait peu, car on faisait mal ou on ne
faisait point l'œuvre importante du ravitaillement. Les
assiégés durent bientôt, s'ils ne voulaient se rendre, se
faire jour à travers les assiégeants. Dans cette entreprise
désespérée, le vicaire impérial fut battu et trouva la mort.
Monte-Cascioli fut rasé, comme l'avait été Monte Orlandi*.
« Havealo nil>eHato M. Ruberto (Yillani, IV, 28.)
« Yillani, lY, 28. Slefani, I. Rub. 39.— Ammirato, 1. I, t. I, p. 48. —
Uella Rena, Série degli antichi duchi e marchesi di Toscana, continuata
dal Camici, t. lY, p. 5, 8. Yillani met cet événement à Tannée 1113;
mais son autorité ne tient pas devant celle de Délia Rena, qui place en
if 16 le commencement du vicariat de Robert. Lami (Novelle lelterarie,
6, 13, 20 janvier 1747) rapporte d^ailleurs un passage d'une vieille chro-
nique florentine cpii met en septembre 1119 la prbe de Honte Cascioli,
■EST. DB FLORBHCB. 9
idO ENTREPRISES DES FLORENTINS (An. mb)
Chassés de partout, les comtes de Settimo ne voyaient
plus ouvert à leur détresse qu'un asile, cette forteresse de
Fiesole qui tenait suspendue sur la tête des Florentins
une insupportable menace d'oppression. Comme ville,
Fiesole avait déjà perdu beaucoup de son importance :
ses citoyens, pour mieux jouir des commodités de la vie,
étaient descendus en grand nombre dans la ville rivale
qui s'étendait librement sur les bords de TArno. Mais
comme roccaj comme cdstello, elle passait toujours pour
inexpugnable, et elle contenait toute une population de
cattayii vaincus qui y concertaient à loisir leur vengeance.
L'anarchie leur était favorable. I^ mort de Mathilde,
celle d'Henri V (H25), le rôle effacé des vicaires impé-
riaux ou marquis de Toscane que les chroniqueurs ne
mentionnent même plus*, l'avaient portée à son comble.
Mais les Florentins en proGtaient eux-mêmes, et ils
étaient déterminés à détruire ce nid de brigands. Depuis
longtemps déjà ils s'y étaient essayés. Un jour, on ne
peut dire au juste en quelle année, c'était entre 1010 et
1075 ', comme les Fiésolains célébraient la fête de san Ro-
molo, leur premier évêque, les Florentins, dit-on, y étaient
accourus avec les populations voisines, car des inimitiés
séculaires n'empêchaient pas des relations de tous les
date qui s'accorde bien mieux avec celle du soigneux Délia Rena qu'avec
celle de notre chroniqueur : « anno 1119, niense septembri, Florentini
Montem Cascioli obsiderunt (sic) qucm marchio Semprochus defendebat
(Cronica fiorentina). »
> Fiorentini (1. II, p. 355) a bien vu ce fait important. U a fallu les
patientes recherches de Délia Rena pour i*etrouver la trace douteuse de
quelques-uns de ces inconnus.
* La preuve en est que la légende rapporte à Tan 1010 la destruction
démontrée fabuleuse de Fiesole à cette date, et qu en 1075 Grégoire VU
intervenait en faveur de Tévêque de Fiesole dune manière qui montre une
entreprise antérieure. On le verra plus bas.
IS5) CONTRE FIESOLE. 151
. A la faveur de l'affluence et du désordre, ils s*o-
L réunis en nombre vers les portes pour les livrer à
ommes d'armes aposlés dans ce dessein. Cette occu-
n ne s'était pas accomplie sans bruit, ni même sans
:ance ; mais les nobles avaient cru à quelque rixe de
Mni. En voyant entrer les milices florentines avec
armes reluisantes au soleil, leurs chevaux et leurs
ières, ils auraient voulu se défendre ; la multitude
\e s'était déjà soumise, ne demandant que la vie et
}pect de ses biens ^ Ils n'avaient donc pu, le premier
ent de terreur passé, qu'appeler d'autres cattani à
aide pour faire perdre aux Florentins leur conquête,
de leur trahison. De ce jour, Fiesole était devenue le
L de ralliement de tous les brigands titrés ou non de
>scanc, et le point d'appui d'une guerre incessante
•e le territoire de Florence*. Indifférents à la prê-
té de la ville qui pourtant faisait leur force, ils la
lient tomber dans une misère si profonde, que Gré-
î VII, peu riche lui-même, mais pris de compassion,
llani. lY, 5;Paolino, R. I. S., Suppl., II, 5; Simone délia Tosa, p. 136,
5S Cronichetie anliche di vari scrittori, publiées par Manni à Milan,
roniqneur (13*28-1580) est incomplet et sommaire, mais précieux
le contrôle. Tous ces auteurs rapportent cette aventure à Tannée
et ils prétendent que Fiesole fut alors détruite. Muratori [Arm.
., 1010) et Lami (Lezioni, l, 283, 5290) ont bien vu qu'il y avait là
Tear grossière. En effet, dans les années subséquentes il est ques-
e Fiesole coimne d'une ville habitée (urbem Fxsulanam, in civitate
B) cum consensu et auctoritate sacerdotum, clericorum, atque om-
canonicorum totiusquc cleri nec non et cum benevolentia laicorum
bsalanx civitatis (doc. de 1028 dans Ughelli, Ital. sacr., III, 288).
03» Pascal H confirmait à Tévèquo Giovanni et à ses successeurs la
tien de la citadelle et de la viÛe (possidendam arcem et civitatem
oam, ibid., p. 305).
teoeanla certi gentiluomini cattani stati già fiesolani e riduceanvisi
sbanditi e scherani e mala gente che alcuna volta faceano danno aile
e al contado di Firenze (Yillani, lY, 31).
132 FIËSOLE SOUMISE (An. 11S5)
envoyait, en 1075, des secours à l'évéque Trasmundo \
Les Florentins avaient donc quelque espoir de trouver
la population mal disposée à la résistance. Le 30
juin 1125, ils vinrent mettre le siège devant Fiesole. Us
y restèrent jusqu'au 12 septembre, où la famine rendit
nécessaire la reddition de la place '. Avec une modéra-
tion toute politique, et qui montre bien que c'est surtout
aux seigneurs qu'ils faisaient la guerre, ils s'abstinrent
de toucher aux églises, et quelques-uns d'entre eux ayant
touché aux biens, ils les désavouèrent hautement. La
forteresse fut démantelée, mais on épargna la ville ; on
exprima le regret des maux qu'elle avait soufferts'. Une
capitulation solennelle permit aux Fiésolains d'y habiter
comme par le passé, s'ils ne préféraient venir à Flo-
rence \ Ils y vinrent en grand nombre, et la population
y fut sensiblement augmentée*. 11 faut donc renoncer à
> Ughelli, Italia sacra, III, 304.
* 1125, pridie Kal. Juiii, Florentini ad obsidendum Faesulas cucurrerunt.
Pridie idus septembris ingressi sunt Fxsulas. (Cronica ftorentina^ publiée
par Lami dans ses iVove/Ze letteraric^ 1747). — On a voulu contester même
le fait de 1125; mais il est établi par un document de 1209 environ (Carte
di San Giovanni di Pratovecchio^ arch. di Stiitoà Florence), oh Tabbesse
Sophia des comtes Guidi, âgée de quatre-vingt-quatre ans, • recordatur
de destructione Fesularum • arrivée Tannée même de sa naissance, comme
le prouve un autre document. Voy. un travail de M. Passerini, Vna monaca
del secolo XII y dans VArch. êtor,
' Dicunt autem se vellecorrigere, quod non meditata ncquitia commisere.
Sunt etiam iuter eos utriusque sexus et ordinis plurimi, quorum nec actu
nec voluntate contigit faesulana destructio; idcirco ne immunes ab hoc
crimine cum reis puniantur in auribus hominum , et innoxia multitudo
pariter ab Ecclesiae gremio separetur (Lettre d'Âtto, abbé de Vallombrosa,
plus tard évoque de Pistoia, à Uonorius II, rapportée par le P. Soldani,
Storia passinianense, p. 109, et citée par Lami, Lez.^ I, 288).
* ViÛani, loc. cit. Ammirato, 1. 1, 1. 1, p. 55.
* Ce n'est pas une raison de dire, avec M. TroUope (I, 39), qu'elle put
être alors de soixante-dix ou quatre-vingt mille hommes. Ce chiflre n*est
pas moins invraisemblable que celui de soixante mille sous Charlemagne,
qui sert de point de départ à cet auteur.
(Am. H2«) par les florentins. 133
la fable d^une destruction de Fiesole et d'une émigration
forcée. L'humiliation de leur pairie dut paraître lolé-
rable aux Fiésolains, car elle les délivrait du joug des sei-
gneurs, elle les laissait libres, protégés dans une place
démantelée, ou les rendait citoyens d'une ville prospère
e(en progrès. Si, dans les temps qui suivent, on constate
quelques traces de l'ancienne rivalité, c'est entre les pré-
lats, chefs spirituels des deux diocèses. C'est entre eux
que la lutte se prolonge, malgré les efforts pacificateurs
du saint-siégeS jusqu'à ce que, enfin, de guerre lasse
et sur Tordre de Grégoire IX, l'évêque dô Fiesole vint à
son tour, en 1228, résider à Florence*.
A partir de ce jour seulement la ville vaincue cessa de
compter au nombre des cités. Auparavant la désertion
avait été difficile et lente ; alors elle eut lieu en masse.
Les habitants ne purent se résoudre à vivre loin du guide
de leurs âmes, ou virent dans le devoir de le suivre un
motif honorable d'abandonner à jamais le foyer paternel.
Fiesole ne fut plus bientôt qu'un misérable village avec
plus de ruines que d'hommes, tel, en un mot, que nous
le voyons aujourd'hui.
Mais depuis longtemps déjà les deux peuples n'en for-
* Grégoire IX est obligé en 1233 d^exiger qu'on construise pour Péfêque
de Fiesole un palais in quo poêtit honeste fœsulanut episcoptis hahitare.
Le chapitre florentin faisait attendre son assentiment (non obstante quod in
liUeris super hoc nobis ab ipso florentine episcopo directis nihil de capi-
tuli coDtinetur assensu). Voy. le document dans Gantini, 1, 120-123.
* Quia TJdimus quod ex cohabitatione Fesulani episcopi major inter eu m
et coeoiune florentinum poterat concordia provenire et major opi^copiitiTs
fesnliDi securitas et utilitas procurari, ecclesiam S. MnriiB de (înm|)o ciim
pertinentiis soif tibi provedimus conferendam. (Bulle de Grégoire l\ h
FéTéque de Fiesole, 1228, dans Gantini, I, 112). On peut voir au môme
endroit que le résultat espéré ne fut pas obtenu (p. 1 19 sq.). Les querelles
ecclésiastiques continuèrent, sans troubler autrement les laïques.
i54 SODMISSION DES FABRONl (Air. 11S6)
maîent qu'un. Les ouailles avaient été moins belliqueuses
que leui's pasteurs. En signe de conciliation et d\')lliance,
elles avaient confondu leurs couleurs et leurs bannières.
Les Florentins portaient sur champ rouge la fleur
blanche du lis, et les Fiésolains sur champ blanc une
lune bleue. Lune et lis disparurent ; il ne resta plus, le
long de la hampe, qu'une bande rouge pour Florence et
une bande blanche pour Ficsole^
Il était heureux pour les Florentins qu'une paix durable
et l'oubli des anciennes querelles leur donnât tout loisir
de combattre* leurs nouveaux ennemis. Ils en voyaient
surgir de tous côtés. Le siège de Fiesole durait encore que
la famille des Fabroni appelait ses aliés à son aide, pour
reconquérir son château de Signa, dont Florence l'avait
dépossédée. La lenteur des préparatifs fit échouer l'en-
treprise. Signa était ravitaillée, bien avant qu'on prût
devant ses murailles. L'année suivante (1126), au mois
de mars, les hobereaux amis des Fabroni avaient enfin
pris les armes. Ils ne pouvaient les poser sans avoir tenté
quelque coup. Signa paraissant hors d'atteinte, ils se por-
tèrent à l'improviste sur Carmignano, autre rocca où
commandait Florence, mais dont les défenseurs n'étaient
pas sur leurs gardes. S'en emparer, dans ces conditions,
paraissait chose facile ; le difficile était de la conserver,
de la défendre contre un siège ou un assaut. Convaincus
qu'ils y perdraient leurs peines, les anciens possesseurs
* Villani, IV, 6; Ammirato 1. 1, t. I, p. 55. Cf. Arch. êtor., 5* série,
1865, t. Il, part. I, p. 79. M. Rosa y rapporte ces événements à Tan-
née il 10 ; il a cru sans doute que les chroniqueurs n'avaient dit 1010 que
par erreur de lecture sur les manuscrits. Mais le document de San Giovanni
do Pratovccchio , cité à la page 133, doit faire foi. — Le même au-
teur 80 trompe sur les couleurs, et met une lune blanche sur un champ
bleu.
(Ah. 1138) ET DES BUœmELMONTI. 135
prérérèrent la livrer à Pistoia , qui les avait aidés à la
prendre, après les avoir inscrits au nombre de ses ci-
toyens*.
Les Fabroni une fois hors de cause, ce Fut bientôt
le tour desBuondelmonti. Ils possédaient, à quatre milles
deFlorence, sur la route de Rome, un château qui do-
minait la petite vallée de la Grève, et qu'on appelait de
leur nom, Monlebuono*. Pour avoir refusé de renoncer
aux péages, ils le virent pris et rasé, et pour sauver leurs
autres biens, ils durent devenir citoyens de Florence'.
Intimidé, le comte Ogier se laisse arracher par les vain-
queurs la promesse de ne leur causer aucun dommage
sur les routes et sur les fleuves, de les aider même et de
les défendre, pourvu qu'il le puisse faire sans rien dé-
penser. Désormais, durant trois mois de l'année, il habi-
tera Florence ou ses faubourgs ; s'il prend femme, il
construira dans la ville une maison à l'endroit qui lui
sera indiqué^, et comme la parole d'un seigneur inspire
peu de confiance, il livrera en garantie à l'église de San
Giovanni ses rocche de Collenuovo, de Sillano et de Tre-
mali^. De même le comte Uguccione des Ubaldini, pour
donner confiance dans sa promesse de ne plus molester
les Florentins sur ses terres, devait remettre aux con-
* Sahi, Délie historié di\ Pistoia, part. II, 1. II, t. I, p. 67. ann. 1125.
< A moins, ce qui est fort possible, que leur propre nom fût dérivé de
eeloi du château.
* Villani, IV, 35. — Stefani, I, Rub. 42. — Paolino, II, 5. — Simone
délia Tosa, p. 137. — Ammirato, 1. I accr., l. I, p. 51. ann. 1155. —
Bien de moins certain que celte dale. Reumont(rav. cron.) dit juin 1147.
^ • E comc fosse ammogliato. di fabbricaro una casa nel sito ebe gli fosse
dato. » (Ammirato.l. lacer., t. I, p, 52, ann. 113S).
» 4 juin 1138. Arch. di Stato, Capitoli, xxix, f» 34 v". — «Cf. Ammi-
rato, loc. cit.
136 GUERRE CONTRE LES COMTES GDIDl. (An. \\U)
suis Bucello et Florenzello plusieurs de ses châteaux*.
Ces humiliantes précautions des petites gens contre les
gentilshommes deviennent en quelque sorle de règle dans
toute transaction avec eux.
De tous ces voisins, de tous ces ennemis, il n'en était
pas de plus redoutable que les comtes Guidi. Ces Alle-
mands, à peine devenus Italiens, cherchaient dans l'al-
liance de quelques villes les moyens de nuire impunément
aux autres. En i 144, comme le comte Guido Guerra, dit
le Vieux, s'appuyait sur Lucques et sur Sienne pour mo-
lester Pise et Florence, ces deux cités mettaient à leur
tête UIdrich, « vicaire impérial pour la Toscane, vice^mar-
grave de Florence*, » repoussaient l'agresseur, occupaient
ses châteaux, dévastaient tout par le fer et le feu, et em-
menaient dans leur patrie de nombreux prisonniers,
pour les y maltraiter cruellement*.
Deux ans plus tard, les Florentins, dédaignant de faire
appel à leurs alliés, rouvraient les hostilités contre Guido
Guerra, « pour ce seul motif, disent les chroniqueurs,
que ses châteaux étaient trop près de la ville*. » Située à
neuf milles dans levai de Sieve, sur la route d'Arezzo,
la forte rocca de Monte Croce leur donnait surtout de l'om-
brage. Ils l'assiègent, et pleins de confiance dans leurs
forces, comme dans l'issue ordinaire de ces sortes d'opé-
< Cantini a vu le document et il en donne Tindication (I, 87).
* C'est ainsi qu'il s'intitule, Tempereur Conrad ayant retenu pour lui le
titre de margrave, comme il résulte d'un document qu'a tu Ammirato
(1. I. accr., l. I, p. 52-53). — Cf. Délia Rena, t. Y, p. 2. UIdrich disparut
comme il était venu, sans qu'on sût comment.
' « Ut ipse vidi, » dit Otton de Freising (Pertz, XX, 264). Cf. Ammirato,
1. 1 accr., t. I, part. I, p. 52, ann. 1144. — Sigonio, De regno ItaUœ,
IL 690. " Cianelli, Diss. iv, p. 168.
^ «Imperciocchè le lorocastella erano troppo presso alla città di Firenze. »
(Villani, IV, 36.)
(Ar. ii5l) DESTRUCTION DE MONTE GROCE. 157
rations, ils se gardent mal contre les ennemis du dehors.
Le comte Guido en sut profiter. Secondé par les Ârétins
et les Siennois, il les surprit le jour de Saint-Pierre (juin
ii46), et leur infligea une si rude leçon, qu'ils conclu-
rent en toute hâte une tréve\ Humiliés, ils rentrèrent
chez eux, mais pour y préparer leur revanche.
Ils consacrèrent huit années à s'assurer par l'épargne
le nerf de la guerre, à réorganiser leurs milices, à las
exercer par d'autres expéditions, sans retenir, tant ils
étaient sûrs de suffire à leur tâche, ceux de leurs conci-
toyens que le zèle religieux poussait vers la terre sainte,
à la suite de l'empereur Conrad et du roi de France
Louis VII (1147)'. En 1154, les bannières florentines
flottaient de nouveau sous les murs de Monte Croce, que
leur rendit, sans coup férir, la terreur ou la trahison.
Monte Croce rasé, les comtes Guidi renoncèrent à la lutte ;
ils vendirent leurs droits sur les campagnes voisines a
Tévêquede Florence ; mais « depuis ce jour, écrit Villani,
ils ne furent jamais amis des Florentins'. »
Contre les cités voisines, Florence poursuivait une
lutte non moins acharnée. Ce qui lui mettait les armes
aux mains, c'était ces questions de gabelles, de transit,
de confins, dont nous avons parlé; c'était le dépit de voir
■
ses ennemis, ses exilés trouver presque à ses portes un
refuge. Pour se venger, elle pillait, elle dévastait le ter-
* Simone délia Tosa, p. 137. — Malnvolti, DelV igtoria di Siena^ part. I,
1- ni, f^ 28 t*. — Ammirato, 1. 1 accr., 1. 1, p. 55, ann. 1 146.
'De ce nombre était Cacciaguida, capitaine de la cavalerie, trisaïeul de
Dttte etsauTé par lui de Foubli. (Voy. Div. Corn,, Parad. xv). Le cardinal
Guide BeUagi, légat des Toscans qui suÎTaient Louis VII, était Florentin.
(Ammirato, 1. 1 accr., p. 53.)
' c E dair hora innanzi non furono i conti Guidi mai amici del comune di
Fireoze e simile gli Âretini.» (Villani, IV, 36.)— €f. Stefani, L I, Rub.47.
— Paolino (R. 1. 8., Suppl., II, 6). — Simone délia Tosa, p. 187.
138 GUERRES CONTRE LES VILLES. (An. 1081)
riloire de quiconque lui causait inquiétudes ou dommage.
Les plus faibles cités, Pogna, Prato, par exemple, étaient
traitéescommelescliâteaux des seigneurs etsuccombaienl.
Les plus fortes, Pise, Lucques, Pisloia, Arezzo, Sienne,
ne pouvant être conquises*, il fallut s'allier aux unes
pour avoir raison des autres, c'est-à-dire pour leur impo-
ser des conditions avantageuses aux vainqueurs. Pise
continuait d'être, en ces temps primitifs, l'alliée de Flo-
rence, parce que Florence n'imaginait point qu'elle pût
s'ouvrir la mer sans Pise ou malgré elle, parce que Pise
avait peu d'intééêts territoriaux. Pistoia était ennemie
comme trop voisine ; Arezzo, pour avoir embrassé la cause
des comtes Guidi ; Sienne, par ses prétentions à la supré-
matie en Toscane.
Ces prétentions dataient de loin; elles expliquent la
longue, l'incessante, l'implacable rivalité des deux villes.
En 1081, quand Henri IV faisait le siège de Florence,
Sienne lui avait fourni des vivres*. Pour l'en punir, les
Florentins, l'empereur parti, s'avançaient dans le pays
où lesnoblesSiennois avaient leurs châteaux ; ils pillaient,
ils brûlaient tout sur leur passage ; ils auraient marché
contre Sienne, si les habitants n'eussent envoyé contre
eux six mille hommes qui leur infligèrent, aux environs
de San Salvatore a Selva, une humiliante défaite. Puis
vainqueurs comme vaincus se replièrent, sans conclure
ni paix ni trêve, mais attentifs à toute occasion de nuire
< M. Gino Capponi (Stor. di Fir., 1, 11) dit que les entreprises dey Flo-
rentins ne dépassaient pas un rayon de dix milles, assigné |>ar la comtesse
Mathilde, ou peut-être auparavant, au contado ou territoire de Florence.
* Telle fut, suivant MalavoUi, Thistorien de Sienne, la cause première de
cette rivalité. Mieux vaudrait dire la première occasion qui la fit éclater.
(Voy. DelV istoria di Siena, part. I, 1. I, f- 25 \\)
(Ak. 1154) GUERRE CONTRE SIENNE. 159
à Tennemi, prêts à cette guerre d'embuscades, d'escar-
mouches qui. tenait tout le monde en haleine, et qui eut
bientôt sa tactique, car elle était tout l'art militaire du
temps*.
Cinquante ans plus tard elle prenait un caractère plus
grave. Sienne avait contribué 5 la défaite des Florentins
(levant Monte Croce. L'en châtier fut le but oii tendirent
les vaincus. Pour Tatleindre plus sûremeni, ils résolu-
rent de s'exercer à l'art des sièges, alors dans l'enfance,
et, si l'on peut dire, de se faire la main. Entre Sienne
et Florence, sur une hauteur qui commandait la plaine
et les autres collines, s'élevait, entourée de bois, la forte
rocca de Poggibonzi, « centre et ombilic delà Toscane'. »
Elle était sous le protectorat de Sienne, qui en convoitait
la possession. En 1148, les Florentins vinrent établir
leur campement devant les murailles.
Mais celte fois encore, ayant mal mesuré leurs forces,
et mal calculé celles de l'ennemi, ils durent plier bagage,
s excusant de leur entreprise sur ce qu'ils ignoraient Tal-
liancc de Sienne avec Poggibonzi. Réduits à demander
une trêve, et comprenant qu'ils s'étaient trop halés, ils se
recueillirent, ils se préparèrent durant six années, et en
1154, dans le temps même où ils rasaient Monte Croce,
« Malavolti, part. !, l. IH, f* 24 v**. — Bellarinati (// primo libro délie
iilorie sanesi, dans les MUcellanee sanesi do G. Porri, p. 60) parle de la
rencontre des Florentine et des Siennois en 1140, comme de la première
bataille entre les deux peuples. Ignorait-il le fait rapporté par Maîavolti ou
le réToquait-il en doute ? L'ignorance est plus probable.
* Podium (ou poggio) Bonizi, nom du premier possesseur. (Malavolti,
part. I, 1. 5, ^ 30 r**.) Villani (V, 8) dit que sur cette hauteur était une
« selva d*un terrazzano chavea nome Bonizo. >» Mais il a tort de rapporter
à Tan 1177 la fondation du château. — Poggibonzi, dit-il encore, c ède*
meglio situati chesia in Italia, ed ëappunto il bilico,il mezzo délia provincîa
di Toscana (ibUt»), »
UO ËGHEG DEVANT SIENNE. (An. 1151)
ils essayaient d'enlever à Pistoia ce château de Carmi-
gnano que les Fabroni leur avaient jadis livré*. Ils sa-
vaient bien que Sienne était liée à Pistoia par un trailé
d'alliance ; mais ils pensaient qu'elle n'oserait violer la
trêve. C'était mal connaître un si rude adversaire. Des
ambassadeurs siennois leur vinrent demander avec in-
stances de ne pas les contraindre de choisir entre d'an-
ciens et de nouveaux alliés. Dédaigneusement repoussée,
Sienne envoya ses milices au secours de Pistoia. Grâce à
ce renfort, celles de Florence et de Prato essuyèrent une
sanglante défaite. La rage dans le cœur, elles prirent à
peine le temps de se refaire. Comme le sanglier blessé
qui tourne ses défenses contre son plus redoutable en^
nemi, elles envahirent le territoire de Sienne et marchè-
rent droit sur la ville elle-même. Les Siennois, pris à
l'improviste par ce retour offensif, furent battus à leur
tour, poursuivis, l'épée dans les reins, jusqu'au pied de
leurs murailles. Mais là, le point d'appui qu'ils y trouvè-
rent, le concours des citoyens qui étaient restés dans leurs
foyers, leur permirent de faire volte-face, de contraindre
l'ennemi à lâcher les prisonniers et à battre en retraite.
Ils furent assez prudents pour ne pas le poursuivre à leur
tour. En rase campagne, les Florentins, plus nombreux,
les eussent facilement écrasés*. Leur vengeance fut d'a-
cheter au comte Guido Guerra ses droits sur la huitième
partie du château tant convoité de Poggibonzi '. Ils avaient ,
désormais un pied dans la place, et se flattaient de la pos-
séder bientôt entièrement.
* Voy. plus haut, p. 154.
« Paolino (R. I. S., Suppl., H, 6), — Âmmirato, 1. 1 accr., t. I,p. l^^-
— Malavolti, pari. 1, 1. 5, f» 29.
^ < Partem Dostram montis et castelli qui dicitur Boni». » 4 '^
ii56. — Archives de Sienne, Caleffo vecchio, p. 2 r* v*.
(Ai. il54) Lia SACERDOCE ET L'EMPIRE. 141
« Tous les yeux en Toscane, dit rhistorien de Sienne,
demeuraient fixés sur les deux villes rivales, tous les cœurs
étaient émus, tous les esprits en suspens \c( Ils Tétaient, en
eiïei, mais par d'autres causes d'un intérêt plus général.
La guerre avait recommencé entre le sacerdoce et Tem-
pire. Deux papes qui se disputaient la tiare, Innocent II
etAnaclet, avaient partagé en deux camps cette province,
comme toute la chrétienté. On avait vu Tempereur Lo-
ihaire et l'impériale Pise soutenir le vrai pape', les au-
tres villes se prononcer pour l'antipape, champion im-
prévu des idées théocratiques de Grégoire VII. Nobles et
manants méprisaient à l'envi l'autorité du margrave
ÏDgelbert*. Henri de Bavière, gendre de l'empereur et
envoyé par lui pour soumettre les rebelles % battait d'a-
bord le comte Guido Guerra dans la plaine du Mugello, et,
sans trop de peine, on peut le croire, l'entraînait au siège
de Florence. Les Florentins avaient expulsé leur évêque,
Gothefred des comtes Âlberti, parce que, dans ces que-
relles douteuses, il s'était prononcé contre l'antipape et
pour l'empereur. S'ils résistèrent, c'est ce qu'on ne sau-
rait dire; mais ils durent se soumettre et rétablir ce pré-
lat, qui ne gouverna pas moins de trente-six ans leur
Eglise (1113-11 49)*. Les autres villes succombent à leur
* Malavoiti, part. I, 1. UI, f> 29 V.
* • Pisanosdioo qui primi et soli intérim adhuc erexere vexilium ad versus
ioTaiorein imperii, • c*est-à dire contre Roger. — 5. Bemardi Clarœval'
i^i$ opéra ^ t. 1. ep. cil. Paris, 1690 in-f*.
*Muratori, inn. d7to/., 1137.
^ c Ut urbes quas ipse pro taedio divertendi itincris iidire non poterat,
subjiceret. » (Annalisla Saxo, 1137, dans Pertz, VI, 775.)
' « Sicque cuin ipso Florentiam adiens, obsedit et ad deditioneni conr-
pulit ac ejusdetn civitatis episcopuin injuste cxpulsum sedi su» restituit. t
(Annaliêta Saxo, ibid.)— Muratori, Ann. cT/ta/., 1137.— Délia Rena, t. lY,
p. 10.
us FRÉDÉRIC BARBËROUSSe (An. 1
tour. Chose étrange cependant, le margrave Engell
disparut au milieu de ces victoires qui devaient le
mettre en vue, et le vainqueur, suspect à Conrad
Souabe qui sucaNde à Lotliaire, se voit dépouillé du
ché de Toscane et repart pour l'Allemagne à la gra
joie des Toscans'.
Mais les Al|)es allaient bientôt livrer passage à un
versaire, à un maître plus redoutable. En 1152, Fn
rie Barberousse montait sur le trône de Germanie,
apportait les idées d'une race qui cherche dans l'hist(
du passé lajustifiCcitionde ses convoitises présentes, d
les violences de ses ancêtres le fondement de ce qu'
appelle son droit. Comme ses Allemands, il se perdaitd
les systèmes et les abstractions', mais plus qu'eu
transformait ses chimères en réalités. Reprenant la i
trine de Thégémonie germanique sur les royaumes t
porels, il se proposait de remonter à CharlemagOi
Justinien même, de chercher un succès éphémère i
des flots de sang. « Il ne voulait, écrivait-il, ni ach
l'empire, ni prêter serment au peuple*. »Ildesceo
de son palefroi pour en faire présent à un docteur
saluait en lui non-seulement le maître, mais encoi
propriétaire du mondée
* Conradi a Lichtenau abbaiis Urspergeruis Chronicon^ ann. 1
Bàle, 15G9, in-f . — Muratori, Ann. (TltaL, 1137. — Délia Rena, IV
* C'est rÀlleinand Léo qui fait aux Allemands ce reproche. Voy. £ftf«
Italiens, trad. Dochez,!. IV, cb. vi, t. I, p. 317.
' « Imperium emere noluimus, et sacramenta vulgo pra?stare noi
buimus » . (Lettre de Fréd. Barberousse à Otlon de Freising, dans ce
niqueur, De gesiis Friderici /, R. LS., t. VI, G35.) Otton, évêqu
Freising, était fils de Léopold d'Autriche et d'Agnès, fille de Henri l\
conséquent frère utérin de Conrad, oncJe paternel de Barberousse
père était fils d'Agnès, sœur d'Henri IV (Introd. à sa chronique dam
ratori).
* OUonii Morenœ Hisloriantm Lotidefuttim, R. I. S., t, VI, 1018
(A5. 1156) EN ITALIE. 145
Tout, à celle heure des illusions, concourail à flaller
sa manie. T^es mécontents de toute sorte, nobles et villes,
appelaient son joug en haine d'un plus voisin. Le saint-
siégc souhaitait qu'un bras fort mit fm à ces guerres
mesquines, mais incessantes, qui arrachaient une à une
les racines de la papauté comme celles de Tempire. Eu-
gène III sollicitait du secours contre l'audacieux tribun
qui régnait à Rome*, Robert de Capoue contre le roi de
Sicile*. Des citoyens de Lodi, le crucifix dans les mains,
les larmes dans les yeux, les genoux dans la poussière,
Tenaient à Constance demander au césar germain la li-
berté de leur patrie, que Milan retenait dans une dure
servitude'.
Résolu à descendre en Italie tout ensemble pour y
abattre ceux qui relevaient hop la tête et pour ceindre la
couronne impériale^, le jeune roi disposait à l'avance
des contrées qu'il n'avait pas réduites encore à la sou-
mission. Il donnait à son oncle Welf, frère de Henri V, le
margraviat de Toscane, avec le duché de Spolète, la
principauté de Sardaigne et les biens allodiaux de la
comtesse Mathilde'^. Mais- mille difficultés l'arrêtaient
* Anuldo de Brescia lui-même ne supprimait pas l'empereur. H se bor-
nit à transférer du saint-siége à la République romaine le droit d'investi-
tore. (Voy. Cla?el, Arnaldo de Bretcia, Paris, 1869. — G. de Castro»
'ànuUdoda Brescia , livourne, 1875.)
•OttoFrising., I. U, c. th. (R. I. S., t. VI, 703.)
*Otto Morena (K. t. S., t. VI, 957-965). — Chronicon Mediolani seu
^nipului florum^ auetore Gualvaneo de la Flamma, c. clxxui-cluvi.
(R.I. s., t.XI,633-655).
* < Ezpedilio italica tam pro afflictione horum quam pro corona impcrii
socipienda paulo minus quam ad duos annosjurata est. » (OltoFrising., l.II,
C.TII, R. I. S., t. VI, 703).
* Moine deWeingart, Chronicon, c. xui, dans Tiraboscbi, Memorie sto~
riche Modenesi, t. I, p. 152, Modène, 1793, 5 vol. in-4*.
146 DIÈTE DE SAN GENESM). (Ah. il
De tels pactes, le plus souvent, restaient à Tétat
lettre morte : celui-ci, symptôme significatif du progi
des villes, devint une loi vivante : on allait voir Florei
et Pise, pour leur commun profit, s'y montrer éner,
quement fidèles. L'empereur était représenté en Tosca
moins par son oncle Welf, quoique Welf fût, dit Âmn
rato, <c maître de la maison de Mathilde\ » que [
Christian, archichancelier de l'Empire et archevéq
nommé de Mayence. Ce prélat fermait les yeux sur .
excès des Allemands, brûlant partout les maisons, <
pouillant les voyageurs, buvant le vin et brisant 1
vases*; mais il les ouvrait sur les révoltes des Tosca
indignés. Pour les réduire à l'obéissance, sous coule
de les ramener à la concorde, il avait convoqué une du
à San Genesio, humble bourgade couchée au pied de
colline où s'élevaient menaçantes les tours de San Minii
al Tedesco, sa résidence'. Là, entouré des seignei
campagnards et des consuls urbains, il crut faire un co
de maître en enjoignant aux Pisans de restituer sa
compensation leurs prisonniers des précédents comba
Il complnit sur une obéissance qui entraînerait, pensa
il, celle des autres cités. Courroucé d'un formel refus,
mit imprudemment au ban de l'Empire les plus fidèl
sujcis (le Tcnipereur. 11 déclara les Pisans déelnis du dn
Maramjonis vehis chronicon Pisanum dans ÏÀrch. stor., 1* série, t.
pari. Il, disp. 1, p. 00. — Aramiralo, 1. I accr., p. 55, ann. H71.
Cnntini, I, 88.
* Ammirnto, 1. I acrr. p. 55, ann. 1109.
« Radevic, R. I. S., t. Vï. 702-704.
s Kn plaine, à Tingt-quatre milles ouest de Florence et yingt-cinq est
Pise. Berceau de San Miniato, Borgo San Genesio fut le Roncaglia de
Toscane. Repeiti, art. Bor^o San Genesio. Uénumère les différentes an«
blées qui s'y tinrent. Ct. Yiilani, YI, 51. — Muntori, Ann. d^Jtal., 111
(Al. 1173) PAU IMPOSÉE AUX TOSCANS. 147
débattre monnaie, comme de leur souveraineté en Sar-
daigne, et chassa leurs députés de sa présence V
En les voyant s'éloigner, les députés florentins se levè-
rent brusquement et partirent avec eux'. Enveloppées dans
la même proscription, les deux villes s'unirent pour at-
taquer le camp des Impériaux. Christian riait de leurs
préparatifs et de leurs menaces. « Ce trop colérique paci-
ficateur, » comme l'appelle Muratori, faisait sonner bien
haut les noms de ceux qui les rendraient vaines, le préfet
de Rome, les marquis d'Âncône et de Montferrat, les
comtes Guido et Aldobrandino, « un très-grand nombre
d'autres comtes, capitaines, vavasseurs, consuls des villes
de la Toscane, de la Marche, de la Romagne, de Spolcte,
et une inflnie multitude de peuples'. » Mais sa confiance
s'évanouit quand les ennemis approchèrent : il se hâta
de lever le ban dont il les avait frappés \ Il les suivit
hypocritement à Pise, et là, dans l'assemblée des citoyens,
où se trouvaient les consuls de Florence, de Gènes, de
Lucques, avec d'autres sages, il fit conclure à ces villes
une paix fondée sur l'engagement mutuel de réparer,
dans les quarante jours, les offenses commises, de faire
jurer le maintien de ces stipulations par mille de leurs
habitants, et d'en élire chacune deux pour régler les
questions en litige. Ces préliminaires arrêtés, il repartit
avec ses consuls pour Son Genesio, afin d'obtenir, ou,
pour mieux dire, de surprendre l'assentiment de la diète,
car il ajouta de son chef, et sans prévenir personne, des
conditions exorbitantes. Les délégués de Florence et de
* Marangoni, loc. cit., p. 05.
*Muratori, itmi. <l7(a/., 1172.
^Muratori, ibidm
«Maraogooi, loc. cit.^ p. 63, ann. 1173.
i48 RÉVOLTE DE PISE ET DE FLORENCE. (An. 1177)
Pisc nyant refusé d'y acquiescer, il les (il brutalement
charger de chaînes et conduire à Lucques, dans les pri-
sons*
Cet outrage criait vengeance : les deux villes alliées
prirent les armes sur-le-champ. Elles envoyèrent leurs
milices, Florence à Castelfiorentino, Pise à Ponte d'Era',
pour attaquer San Miniato à la fois de deux côtés. Chris-
tian accepta le défi, et, soutenu par les Lucquois, mar-
cha au-devant de ses ennemis. A peine entré sur le terri-
toire de Florence, il y voyait accourir et s'opposer à sa
marche deux cent vingt-cinq chevaux, conduits par deux
consuls de Pise, tandis qu'une habile diversion contre
Lucques forçait les Lucquois à déserter son armée pour
défendre leurs foyers*. Convaincue d'impuissance en
même temps que frappée de vertige, sa politique déta-
chait de l'empereur comme de lui ses alliés les plus ré-
solus. Ils se repentaient enfin de n'être pas entrés dans
la ligue lombarde, et déjà germait en eux la pensée
d'une ligue toscane. Plusieurs villes, jusqu'alors impé-
riales, se prononçaient ouvertement pour le pape. Les
moins mécontentes attendaient, anxieuses, les événe-
ments*.
En vain Barberousse essaya-t-il de regagner le terrain
^ La chronique pisane donne les noms de plusieurs de ces victimes de
la mauvaise foi allemande. Les noms cités paraissent être touspisans. Ceux
des Florentins sont désignés en bloc» comme il est naturel de la part d'un
chroiiiqueui de Pise : < Florentinorum consules cum quatuor sapientibus •
(Marangoni, loc. cit., p. 65-64). — Cf. Roncioni, htorie pisane {Arch.
stor. !'• série, t. VI, part I, p. 379); Breviarium hisl. pis, (R. I. î> »
t. VI, 165. 187); Anml. genuens,, 1. Il (R. I. S., t. VI, 347)
* Marangoni, loc. cit.
' Marangoni, loc. cit., p. 64, 65. — Breviarium hisl. />«., R. I. S-,
t. VI. 188. — Ann. gen.. 1. U, R. I. S , I. VI, 547, sq.
* Malavolti, pnrt. 1, 1. 111, f^ 32 V.
(Ak. Ii8'>) IHPOISSANGE DE L'EMPEREUR. 149
perdu. Sur la terre toscane il était pourtant plus qu'em-
pereur et roi d'Italie ; beaucoup reconnaissaient en lui
l'héritier des biens de Mathilde. Mais on ne remonte pas
le courant des siècles comme celui des fleuves. Christian
peut être remplacé par des vicaires plus souples et plus
adroits : leur autorité est partout méconnue. À Pavie
peuvent comparaître devant l'empereur (1175) les pléni-
potentiaires de Gênes, de Pise, de Lucques, de Florence ;
I empereur peut leur commander de le prendre pour ar-
bitre de leurs différends : ces villes continuent de les
vider par la guerre et de traiter entre elles sans son in-
tervention. IL défend à Pise de battre monnaie au coin de
Lucques, et Pise continue. Il la met de nouveau au ban
de l'Empire*, et elle s'en rit comme des foudres spiri-
tuelles*. La trêve de Venise (1177) Ielaissejusqu'enll92
possesseur des biens de la grande comtesse % mais les no-
bles chargés de les administrer à titre de Gefs, persistent
aies vendre aux villes, qui arrondissent ainsi leur terri-
toire, et invoquent, pour rendre leurs acquisitions inat-
taquables, les prétendus droits de souveraineté que Ma-
thilde leur aurait transmis \ Que restait-il des basses
*CisineUi, t. I, diss. IV. — Mazzarosa, t. 1, p. 74. — Âmmirato, 1. I
acer., p. 56, an. 1175. — loghiraini, VI, 181.
' Barberousse écrÎTait à l'archevêque de Trêves : i Les gens qui en-
tourent le pape se moquent eux-mêmes de Texcommunication. » (Voy. Le-
brel, Geschichte von Italien, t. Il, p. 446, et Léo, 1. IV, ch. vi, t. I, p. 518. j
' Après ce laps de temps, la question de propriété devait être tranchée
pv un tribunal arbitral. — Concil, Venet., dans Labbe, t. X, p. 1491 . — Mu
raton, Antiq. ital., diss. 48, t. IV, p. 283. Annal dltaL, 1177. — Léo,
1. IV, c. VI, t. I, p. 540. — Raumer, II, 255. — Cherrier 1, 162.— Zeller,
p. 172.
* Le document par lequel le duc Welf abandonne li Lucques tous les
<lfoits de souveraineté de Mathilde sur cette ville dans un rayon de cinq
niiUes, existe encore aux archives de Lucques. On en peut lire un extrait
450 PAIX DE CONSTANCE. (Am. 1482
flatteries deRoncaglia, où Tarchevéque de Milan proclamai
jadis que la volonté du prince fait, à elle seule, la règl
de la justice \ et les légistes de Bologne, qu'une puis
sance sans contre-poids est l'idéal du gouvernement? L
paix de Constance (25 juin 1183) consacrait rtiumilia
tion du césar en Ix)mbardie : il y abandonnait aux ville
la nomination de leurs magistrats, l'administration de I
justice, le droit de confédération et de guerre, en un moi
l'entier gouvernement d'elles-mêmes'; bien plus,
s'obligeait à ne séjourner longtemps dans aucune, pou
ne pas les accabler sous l'impôt prolongé du fodero^. .
ne sauvait pas même les apparences, en déclarant
contre toute vérité, que, libre de punir, il préférait pa
donner*.
Non comprises dans la paix, puisqu'elles n'avaiei
point pris part à la guerre, les cités toscanes formèrei
alors à leur tour une ligue où Pise refusa seule d'entrei
Les serments étaient à peine échangés, quand Barb
rousse reparut en Toscane (1185) ^ S'il n'eût pas perd
dans Léo, 1. IV, c. yi, t. I, p. 356. — Lucques paya cette concession
mille deniers lucquois.
* « Scias omne jus populi in condendis legibus tibi concessum. Tua v
luntas jus est, sicuti dicitur : quod principi placuit legis babet vigorem.
(RadeTic, l. U, c. iv, R. I. S., t. VI, 786.)
* Pax Corutantiœ (Pertz, t. IV Legiim, p. 175, et Muratori, Ardi
HaL, t. IV, p. 295, 307 sq.). — Cf. Mignet, Journal des SavanU, js
▼ier 1862, p. 35.
' On désignait par ce mot l'obligation imposée aux villes de fournir (
TÎvres au roi et à sa suite sur leur passage.
^ Pax Coîiêiantiœ^ loc. cit.
> Barberousse était à San Miniato le 29 juillet 1185 (Ughelli, Italia $ac\
I, 848), le 2 août ^ Poggibonzi (Mittarelli, Annal. Camaldul IV, 151),
8 Si Monlalclno (Ughelli, III, 549). Le 19 novembre il était de retour
Lombardie, à Pavie. Il en était parti au plus tôt vers la fin de mai, caf
17 mai on le trouve à Grema (Voy. Bôhmer, Regesta^ p. 143, 144). ^
lani Malavolti, Ammirato, disent donc à tort 1184, et une chronique ci
(k ii85) PLAINTES DES SEIGNEURS CONTRE FLORENCE. 151
son ancienne énergie, les rebelles déconcertés se fussent
soumis; mais ce dépositaire des prétentions impériales
n'aspirait plus qu'à vivre en paix avec le saint-siége ; ce
souverain' absolu, qu'à être le grand juge de ses sujets.
Barons, comtes, seigneurs, portent à ses pieds leurs
plaintes. Ils se disent opprimés par les petites gens, sur-
tout par les Florentins. Ils en montrent avec indignation
tescontinuelsempiétements. Ilslesaccusentd'avoir usurpé
le bien d'autrui, sans l'aveu de l'empereur \ et contraint
le comte Alberto, sa femme Tabernaria, ses fils Guido et
Kainardo, à détruire de leurs mains leurs propres châ-
teaux. Ce que les seigneurs possèdent encore, ils doivent
reconnaitre qu'ils le tiennent de Florence, en lui payant
le crédit annuel d'une livré d'argent pur. Les auties
▼illes sont ses tributaires, ses sujettes, plutôt que ses
alliées. C'est peu d'être dépouillé, il faut coopérer à la
spoliation d'autrui, amener des barons, vassaux immédiats
de l'Empire, à se déclarer vassaux d'un peuple de ma-
nants. Ils se targuent, ces manants, d'avoir battu l'em-
pereur Henri, de l'avoir forcé à lever le siège de Flo-
rence. Si à la finesse de l'esprit, trop réelle chez eux, on
les laisse joindre la puissance des armes, bientôt les
«mpereurs ne pourront plus mettre les pieds en Tos-
cane".
L'oreille pleine de ces plaintes qui Tintéressaienl adroi-
tement à la répression, Barberousse se rendit de Pisloia
i Florence (31 juillet H85)*. Il ordonna la restitution
ptr MalaToIti (part. 1, 1. IV, f* 36 r*) 1186. — Serait-ce par une faute typo-
graphique que M. ReumoDt dit 1188?
* Fiora?anti, c. xu, p. 197.
» Ammirato, loc, ciL — Yillani, V, 11 . — Paolino (R. I. S., SuppL, U, 8).
'Les mêmes. Simone dclla Tosa (p. 188) est muet sur ce sièiour. Ste-
152 RÉBELLION ET CHATIMENT (An. 1186)
des biens seigneuriaux incorpoi*és au territoire floren-
tin ^y qu'il réduisait ainsi à l'ancienne banlieue, avec
trois milles de rayon*. Le coup était rude; mais la bles-
sure ne pouvait qu'être passagère : l'empereur n'avait
pas le pouvoir de faire longtemps respecter ses décrets.
Les nobles reprirent ce qu'ils purent dans la campa-
gne; Florence, opposant la force d'inertie, ne restitua
point les châteaux'^. Frédéric dut le souffrir; il dut même
faire bon visage à ces demi-rebelles, pour obtenir leurs
secours contre sa fidèle Sienne, qui, par crainte d'être
dépouillée à son tour, arborait résolument l'étendard de
la révolte*. Sans démêler peut-être le motif de haine qui
poussait Florence à lui fournir des vivres et des hommes
d'armes, il conduisit lui-même l'expédition, laissa aux
portes, fermées devant lui, son fils Henri avec une partie
de son armée, et s'achemina avec l'autre vers le midi,
contre Guillaume le Bon, roi de Sicile. A peine ar-
rivé à Viterbe, il apprenait une victoire des Siennois,
et le départ précipité de Guillaume, qui, pour se
mettre hors d'atteinte, venait de repasser le détroit.
Dans son aveugle fureur, il dépouille de leur terri-
toire et de leurs privilèges toutes les villes toscanes,
excepté Pise (1186)*; mais au lieu de reparaître,
fani (1. 1, Rub. 52) donne la date de 1186 et Ammirato celle de 1485 qu i
est prouvée parBohmer. Yoy. page 150, note 5.
* Stefani, 1. I, Rub. 52. — Viilani, V, 12. — Borghini, Disc,, t. IV,
p. 577.
* Les chroniqueurs disent même que ces trois milles furent ôtés à Flo-
rence; mais Paolino (R. I. S., Suppl., Il, 8) contredit cette assertion peu
vraisemblable, que les Florentins restèrent quatre ans sans territoire. (Vii-
lani, V. 12.)
' a Non perè renderono le castella. » (Stefani, 1. I, Rub. 52.)
♦Malavolti, part. I, 1. IV, f» 36 r.
' « Toise il contado a tiitte le terre di Toscana, dicendo d^essere suo, che
(Av. iiSS) DE LA TOSCANE. 455
de séjourner dans la province, où sa présence seule
aurait pu rendre effective cette spoliation , il s'ache-
mine vers la Romagne; il y écoute, avec une indulgence
toute politique, les ambassadeurs siennois, alléguant
robstination du peuple pour excuser leur patrie de
n'avoir pas ouvert les portes à son suzerain * ; il feint de
croire sincères ces protestations de la peur*, il restitue à
Sienne ses franchises, son territoire ; puis, triste, décou-
ragé, il quitte Tltalie, où il ne devait plus jamais mettre
le pied*.
I^es autres villes prirent patience. Deux ans plus tard,
<|uand il fut parti pour la terre sainte (1188), elles
rentrèrent en possession de leur sol confisqué. Comme
on n'eût pu les empêcher de le reprendre, on le leur res-
titua gracieusement. Le pape Clément III s'y entremit \
Pou?ait-il rien refuser à ces Toscans qu'il poussait malgré
eux vers les lointains rivages de la Palestine? Les Floren-
tins avaient pris la croix en si grand nombre qu'ils pu-
non lasciè a neuna se non tre miglia, eccAtto a Pisa. > (Paolino, R. 1. S.,
Soppl., Il, 8.) — M. P. ViUari (// Politecnico, juillet 1866, p. 16) ne voit
ft qu'une fable. Barberousse, dit-il, n'était pas alors en Toscane. — D n'avait
P« besoin d'y être pour rendre un décret dont Teffet principal était d'auto-
fittr toutes les rébellions des nobles contre les communes. Eu tout cas, il
l'ébit pas loin. — Grégoire YUl, ajoute-t-il, était mort. Cela est vrai, mais
^ chroniqueurs peuvent s'être trompes de nom.
' MalatolU, part 1, l. IV, ^ 56 V.
'«Piùdair interesse suo che dalla credentia ch'egli desse aile lor pa-
^. * (Malavolti, loc, cit)
^Nabfolti, loc. cit. Tommasi, Storia di Siena, 1. III, p. 160, Venise,
^825, in-4*. — Paolino, loc. cit. — Inghirami, VI, 203. — Sismondi (II,
^ et Léo (I, 560) veulent qu'il fût venu en pacificateur, avec une simple
escorte, ce qui est inadmissible puisqu'il entreprenait une expédition contre
^ roi de Sidle. Léo ajoute qu'il avait réussi à pacifier l'Italie. La résistance
^ Sienne est-elle donc un succès?
* Malavolti, part. 1, 1. IV, f 37 V. — Grassi, p. 89. — G. Capponi, Stor.
diFir., I. 16.
154 HENRI VI UÂl (Ah. 1190)
rent former un corps indépendant*. En récompense, le
pontife leur obtint de l'empereur un territoire de dix
milles autour de leurs murailles* : ainsi ils en avaient
gagné sept à s'être croisés. Iaîs eaux glacées du Selef
ayant tué Barberousse (1190), Henri VI, son successeur,
comme don de joyeux avènement, multiplie les privi-
lèges'* ; mais ce prince c< n'ouvrait sur les hommes, dit
l'annaliste génois, que des mains pleines de vent\ »
Opiniâtre et cruel, il personnifiait aux yeux des Italiens
cette race germanique qu'ils jugeaient alors « incapable
de se gouverner par la raison ou de se laisser fléchir par
la miséricorde, agitée d'une fureur native, excitée par la
rapacité, entraînée aux crimes par les mauvaises pas-
sions*, vilaine et déplaisante, dont le parler ressemblait
aux aboiements des chiens; méchante et grossière, qui
massacrait les barons, livrait les femmes aux valets d'ar-
mée, et, quand elle s'essayait à être courtoise, faisait
* « E furono si grande quantità di Fiorentini, che fecero ostee squadre di
loro medesimi oitramare. • (Villani, V, 13.)
* Villani, V, 1? ; Ammirato, 1. 1 accr., t. I, p. 61, ann. 1188. — Sui?anl
Stefani (1. I, Rub. 53), rextension du territoire fut la récompense non du
départ, mais de la vaillance des Florentins à la croisade. Cet auteur sV-
corde avec Villani à dire qu'ils furent les premiers ou des preniiei^ k entrer
dansDamiette prise d'assaut. MaisDamiette ne fut prise qu'en 121 9 et 1249.
Cela suffit 2i montrer la fausseté de cet exploit anonyme, trop semblable
d'ailleurs h celui de Piizzo des Pazzi devant Jérusalem, pour qtt*on y voie
autre chose qu'une redite de Timagination ou de la vanité. Villani affirme
pourtant qu'un étendard rouge, rapporté de cette expédition, était encore,
de son temps, suspendu à la voûte de San Giovanni. Cela n'a rien d'impos-
sible ni de concluant.
^ 25 mai 1187. Arch. di Stato, Capitoli, n** XXXV, ^ 21 i\
^ « Ex civitatibus, oppidis, et casalibus largas et plenas vento bominibus
Januae porrigebat manus. » (Ami. gen,^ 1. III, R. I. S., t. VI, 567.)
'^ « Nec eniin nut rationis ordine régi aut miseratione deflecti aut reli-
gione terreri Theutonica novit insania, quam et innatus furor exagitat et
rapacitas stimulât et libido prsecipitat. » (Hugonis Falcandi Histona Sicuia,
R. I. s., t. VII, 252.) —Cf. Jaeger, Histoire de Henri VI.
(Ah. i196) DES ITAUENS. 155
mourir de dégoût et d'ennui *. » Le dégoût et la terreur,
tel est, durant les onze années d'un règne sans huma-
nité et sans foi, l'efiet des fréquents voyages où il pro-
mène avec lui dans toute l'Italie ses hordes teutones :
souvent il est en Toscane, à San Miniato, à Fucecchio, à
Prato, à Lucques, à Pise, à Sienne \ Quand il en sort, il
rôde autour, comme le lion en quête d'une proie à dé-
vorer *. S'il ne fit pas tout le mal qu'on redoutait de lui,
c'est qu'il mourut jeune encore, sans avoir pu accomplir
ses néfastes projets. Tandis que les Allemands le pleu-
raient^ parce qu'il les enrichissait et leur promettait de
rétablir l'Empire dans sa gloire primitive \ les Italiens
l'insultaient dans sa tombe. « Il est mort, s'écriait un
chroniqueur poète, ce loup ravisseur de brebis, ce dé-
testable serpent, cause de tous nos maux. Il est mort,
et les peuples qu'il avait comme ensevelis, l'Àpulien,
* Pierre Vidal, 1195. A yrai dire, Pierre Vidal est un troubadour;
mais ayant vécu longtemps en Piémont et en Lombardie, il partageait les
sent'unents des Italiens. (Voy. Fauriel, Dante ^ etc., 1, 262). — Cf. Richard de
SanGermano : t Ipse sui furoris impatiens, cœpit, more teutonico^ in
terram roonasterii desaevire. t (R. I. S., t. VII, 978.)
* Le 1*' septembre 4186 il était à San Miniato (Lami, Delix. Erud., IV,
195; Monum. eccl. flor,, 1, 541 ) ; du 29 avril au 15 août 1187 à Fucecchio ;
le 18 fén-ier 1 191 , à Prato (Lami, Del. , IV, 1 98), le 22 à Lucques (Ughelli,
1,850), le 26 îi Pise (Lami, Del., IV, 199), le 25 mai à Sienne (Murât.,
Ant. liai. V, 969), le 19 juillet 1194 à Pise (Margarin, Bullarium Cassi-
nente. H, 222, Venise 1650). Voy. Bôhmer, Regeita, p. 146-151.
> Ihns Bôhmer (loc. cit.)^ on le voit à Bologne, à Rome, à Faênza, h
Spolète, souvent à Pavie et a Plaisance, en 1186, 1187, 1191, 1194, 1195,
1196.
* 4 Quod aliarum terrarum divitiis eos claros reddidit, terroremque
eonim omnibus in circuitu nationibus per virtutem bellicam incussit,
eosque prsstantiores aliis gentibus nimium ostendit futures, ni morte
praeventus foret. »(Otto de San Blasio, c. xlv, R. I. S., t. VI, 901.) On
est tout surpris de trouver ce prince concédant des privilèges aux Floren-
tins (mai 1 187. Arch. di Suto, Capitoli, n» XXXV, ^ 21 f).
15« APPEL D'INNOCENT III AUX TOSCANS. (An. 1197)
le Calabrais, le Ligure, le Toscan, ce réjouissent ^ »
Ce n'était pas sans sujet. Son frère Philippe lY de
Souabe, qu'il avait nommé duc de Toscane et, sans res-
pect pour les engagements de Barberousse, mis en pos-
session des biens de Mathilde', lâchait sa proie pour aller
en Allemagne soutenir sa candidature à la couronne im-
périale. L'héritier légitime, Frédéric II, n'était qu'un
enfant en bas âge, devant qui se dressait Otton de Bruns-
wick, fils d'Henri le Bon, et jusqu'à son tuteur Inno-
cent m, pape de trente-sept ans, qui voyait, comme
Grégoire VII, dans le successeur de l'apôtre, « le sel de
la terre, le père et le maître de tous les fidèles*. » Sub-
ordonnant tout au triomphe de l'Église, Innocent aban-
donnait son impuissant pupille pour opposer au duc
de Toscane, que son élection eût rendu trop fort contre
Rome*, le compétiteur, homme fait, qui s'engageait par
serment à restituer enfin l'héritage de la grande com-
tesse (1203) \ Il lui cherchait une armée dans les mi-
lices communales, et, sur le refus des Lombards*, il
* Mortuus est mitis leo, raptor vel lupus agni,
Mortuus est vere qui multos perdidit sre, etc.
(Chronicon Fo*mb novœ, R. I. S., t. VII, 879.)
On peut Toir au même endroit plusieurs épigrammes contre Henri VI.
* Muratori, Ann. d'Ital,, 1193. — Léo, I, 370. — Mignet, Journal dei
Savants, novembre 1862, p. 663.
^ « Mos debemus esse sal terrse. Quod si sal evanuerit, in quo salietur?...
Romanse sedis qux, disponcnte Domino, cunctorum iideliura mater est et
magistra. » (Innocenta III epistolœ, 1. I, ep. 15. Ed. Baluze, t. I, p. 9.)
* « Quod autem expédiât opponere nos Philippo, liquet omnibus mani-
feste ; quum enim persecutor sit et de génère persecutorum fuerit oriundus,
si non opponeremus nos ei, videremur contra nos armare furentem et ei
gladium in capita nostra dare. » (Ann. eccL, t. XX, p. 86, $ 32).
» Voy. le serment dOtton dans Pertz, t. IV, p. 203.
^ Registrum Innocenta III De negotio hnpern, 92, 95. £d. Baluze, 1. 1,
p. 730 8q. — Hurter, Histoire dlnnocent ///, trad. fr., t. U, p. 77.
(Ah. 1197) NOUVELLE DIÈTE DE SAN GENESIO. 157
prometlaîl aux Toscans, pour les séduire, de se faire le
patron de leur liberté. La mort de Tempereur les avait
dégagés de toute obligation envers l'empire. Que ne pro-
fitaient-ils de rinlerrègne pour empêcher un nouveau
césar de les entraîner dans ses luttes contre l'Église, et
d'opposer ainsi leurs devoirs envers les hommes à leurs
devoirs envers Dieu ?
Les cités de la Toscane répondirent à cet appel. Leurs
délégués, réunis pour la seconde fois à San Genesio, re-
nouèrent la ligue \ Toutes y adhérèrent, à la réserve de
Pise. L'évêque de Yolterre, lui-même, quoique vicaire de
Philippe, y prit sa place, comme seigneur temporel de ses
diocésains. On en réserva une aux comtes Guidi, Alberti,
et autres magnats. Chacun des alliés devait nommer un
recteur, et l'assemblée de ces délégués, sous la présidence
d'un d'entre eux, élu prieur pour quatre mois, décider
souverainement des choses de la guerre et des oblig.-i-
tioDs de la ligue, sans intervenir jamais dans les affaires
intérieures des villes de la confédération. Celles-ci s'en
gageaient à ne reconnaître personne pour empereur, roi,
prince, ou margrave, sans ordre exprès du souverain
pontife. Elles promettaient d'aider l'Église par tous les
moyens à recouvrer tout pays qu'elle réclamerait , sauf ceux
qu'occupait quelqu'un des peuples ou des seigneurs li-
gués*. Le surlendemain, ces accords furent jurés à Flo-
* Yita innocenttt II! ex Baluzio. § 12 (R. L S., t. UI, part. I, p. 488).
^Flaininio dal Borgo, Disieriazioni sopra Viêioria pisana. Diss. IV,
p. 157. — On ne peut prendre au sérieux Hurter quand il voit l'origine de
^le ligue dans les souvenirs étrusques.
* «Quelli pcrè che non fossero tenuti da alcuno de' collegati. » (Pacte de
^ ligue toscane, dans Ammirato, 1. I accr., t. I, p. 63.) Cf. Gesia Inno-
vai ni, S XI, éd. Bréquigny, t. I, p. 11, 12, et Vita Innocenta III, ex
* ' izio (R. I. S., t. lU, part. 1, p. 468). — Sauf ce dernier auteur, aucun
158 OBJECTIONS D'INNOCENT III (Ah. 1198)
renée, dans Téglise de San Marlino al Vescovo (13 no-
vembre H97)*.
Deux cardinaux, légals du pape, les avaient approu-
vés; mais le pape lui-même leur refusa son approbation.
C'est que la clause relative aux biens occupés lui ôtait,
cette fois encore, tout espoir de recouvrer rhérilage de
Mathilde. C'est que les villes n'étaient tenues que de ce
qu'elles promettaient, et qu'il voulait être libre d'exiger
davantage. Sujettes de TÉglise, ne pouvaient-elles s'en
rapporter à sa sainte autorité*? Pourquoi, d'ailleurs^
avaient-elles pris trop au pied de la lettre ses paroles
d'affranchissement? Depuis qu'il espérait soumettre le
futur empereur à ses desseins, il ne voulait plus rompre
le faible lien qui rattachait la Toscane à l'Empire. Par
deux lettres aux recteurs de la ligue, il disait en termes
précis ou faisait entendre par images que « dans ce traite
il y avait certaines choses qui ne convenaient point à
l'honneur ecclésiastique. Comme nous voulons, ajoutail-
il, que nos droits soient respectés, de même nous vou-
lons respecter ceux des autres'. Dieu créateur du monde
contemporain n*a parlé de cette ligue. On ne peut pourtant la ré? oquer en
doute, puisqu'il en est souvent question dans la correspondance dloDO*
cent III.
' Pace e concordia fra le città^ vescovi e comuni di Toscana, H no-
vembreH97. (Arch. di Slato, Capfto/t,XXIX, ^49 r). Ala suite ontrouw
les noms des consuls et conseillers qui jurèrent dans Téglise. Araininto
(loc. cit.) les a reproduits. Cf. Vila !nn. ill ex Baluzio, loc, cit.; G«to
Inn, III y § XI, loc. cit.
* « Non modica sumus admiratione commoti, cum forma colligationis
hujus modi in plerisque capitibus nec utilitatem contineat nec sapiat bo-
uestatem. Immo cum Ducatus Thusci» ad jus et doroinium Eoclesis Romi'
nae pertineat, sicut in privilegiis Ecclesiae Romanae oculata fidc perspexioH»
contineri, nullum inter se sub nomine societatis coUigationem facere de-
buissent, nisi salvo per omnia jure pariter et auctoritate sacrosancts Ro*
inanaî scàis* » (Innocenta III Epist, 1. I, ep. 15. Baluze, t. I, p. 9.)
' « Quod sicut jura nostra senrari volumus illibata, sic aliorum jura fo*
(Ar. 1198) A LA LIGUE TOSCANE. 159
a mis au firmament de TËglise, comme à celui du ciel,
deux astres : Tun grand, qui préside au jour d(?s âmes,
l'autre plus petit, qui préside à la nuit des corps : à sa-
voir l'autorité pontificale et le pouvoir royal, celui-ci ti-
rant de celle-là, comme la lune du soleil, sa splendeur
et sa dignité V »
Cette comparaison, alors en usage, et que Dante devait
reprendre et développer à son tour dans son livre fameux
sur la Monarchie, était plus propre à frapper les esprits
que les meilleures raisons. Le pontife, au reste, faisant la
part du fait accompli, réclamait, non pas que la ligue
fût annulée, mais seulement qu'avec le concours des car-
dinaux légats elle reçût des modifications, pour que le
saint-siége pût honorablement Taccepter et étendre sur
les confédérés sa main prolectrice, sans laquelle le vent
delà tempête renverserait leur édifice bâti sur le sable '.
Au fond, Innocent III sentait si bien que sa force en
serait accrue, qu'il menaçait Pise d'excommunication,
parce qu'elle refusait son concours. Mais les Pisans, s'ils
« caressaient » les légats, ne se laissaient pas détourner
de leur guerre contre Gênes ', et leur abstention assurait
aux Florentins le premier rang dans l'alliance. On le vit
lomos illibata senrare. » (Inn, III episL, 16 avril 1198. Ep.88, Baluze, I,
* Inn. /// epul. 50 octobre 1198. Ep. 401. Baluze, I, 235.
* t Si jrero factum Testruin cupitis apostolicae protectionis iiiuniminc ro-
Wari, sine quo Talidum esse non potest, si forte vcntus tempestatis in-
^^i, diniat aedifidum quod super arenam invcnerit fabricatum, cum
^^Àwk cardinalibus tractatum ipsura ad bonorem et profcctuin Ecclesia;,
coouQodum et defensiooem vestrani taliter moderemini, ut cum boncste
posiiiiiiis etrationabiliter acceplare. » (Inn. ///eprs/.,lGavril 1 108. Ep. 88,
Baluxe, I, 47, 48.)
' « E* deili cardinal] nella cïWk di Pisa furon carezzati.... Ed in ultiroo
<^<^liati, parendo a dascuno de' Pisani essere al disopra délia guerra.
(lUrn^oni, R. 1. S., Suppl. I, 479-480.)
160 INNOCENT 01 CHEF DE LA UGDE. (An. 1198)
bien par Tesprit indépendant qui y domina. Vilerbcy
était entrée contre la volonté du pape à qui elle apparte-
nait*. Comme il s'apprêtait à la réduire, les recteurs,
aux termes de leur stalul, marchèrent à son secours.
Déjà ils étaient parvenus à Orvieto. Hors d'état de les
combattre, Innocent leur représenta que, pour respecter
le serment fait à la ligue, ils violaient le serment fait à
l'Église. N'était-ce pas pour la plus grande gloire de TÉ-
glise qu'ils s'étaient confédérés, et Viterbe n'étail-elle
pas rebelle * ? A la fin, ils cédèrent et reprirent le che-
min de Florence, mais si mécontents qu'ils se répan-
daient en plaintes contre le pape. Ils l'accusaient d'être
« léger, infidèle, » de vouloir s'emparer par la ruse de
la citadelle d'Assise et d'autres châteaux. Le fier pontife,
qui prétendait dominer sur les rois comme sur les peu-
ples, était réduit à protester devant ces petites gens de
ses intentions pures, à répéter qu'il marchait dans la
lumière, non dans les ténèbres, et qu'il ne voulait agran-
dir le domaine de l'Église que dans l'intérêt de l'Italie \
Sa constance, son génie et la force des choses finirent
*■ Dans uue de ses lettres, Innocent invite les magistrats de Viterbe à
ne pas s'engager dans la ligue toscane sans sa permission (1. I, ep. xxiit.
Baluze, I, 16).
* « Quibus D. papa rescripsit quod cum ipsi societatem ad honorem
Ecclesias Roruanse jurassent, ipsius honorem procul dubio non servarent, si
Yiterbiensibus contemnentibus ad mandatum ejus facere rationem, et ob
hoc juste judicio diflQdatis et interdictis, auiiliiun exhibèrent. » (Yita Inno-
cenlii III ex Baluzio, c. cxxxiv. R. 1. S., t. III, part. I, p. 563.)
^ « Per quod non modicum murmur et scandalum contra Roinanam eccle-
siani inter societitera Thusciaî suscitastis.... Ex hoc nota nobis infidelitatis
et levitatis ascribitur. Sane si puribtem intcntionis et solicitudinis diligen-
tiam quam in hoc fado gessimus rectius velitis advertere, liquide videbitis
(cum non in tenebris sed in luce ambulemus) quod patrimonium EcclesÛB
non ad opus alterius, sed ad ejus dominium et profectum Italiae intendimus
perpetuo revocare. » (Inn. lU epist,, 1. 1, ep. 88. Baluze, I, 47, 48.)
(Ak. 1198) GUERRE DES LIGUÉS ENTRE EUX. 161
cependant par lui assurer la direction de la ligue, l^es
recteurs n'étant point magistrats dans leurs villes res-
pectives, n'y pouvaient faire exécuter les résolutions
prises dans leur assemblée. Un chef était nécessaire, et
le pape seul en pouvait revendiquer le titre comme les
droits. C'est lui, à ce moment, qui met à la raison les
nobles obstinés au métier de brigands et qui nomme, en
Toscane, les administrateurs chargés de percevoir an-
nuellement rimpôt d'habitation, la redevance foncière,
la taille sur les maisons. De lui dépend jusqu'à l'admi-
nistration intérieure des villes de la ligue, car il y con-
firme ou renouvelle les privilèges et les franchises, et y
fait régner la justice et la paix *.
Mais, comme autrefois la grande comtesse, il restait
impuissant à étendre cette paix bienfaisante aux rela-
tions des communes entre elles et à les détourner de
leurs luttes en quelque sorte fraternelles, fatale cause
d'épuisement pour ces forces qu'il aurait voulu tourner
contre l'ennemi commun. Il y a là comme deux courants
de l'existence des villes, l'un qui les rapproche par la
similitude des intérêts provinciaux, l'autre qui les sé-
pare par la divergence des intérêts municipaux; l'un
qui les porte aux frontières de la Toscane, pour les dé-
fendre comme celles d'une seconde et plus grande patrie;
Taulre qui les conduit aux limites du territoire des villes
voisines, pour l'attaquer et le conquérir comme néces-
saire à la légitime expansion, à la libre respiration de la
première, de la vraie patrie. Courants d'ailleurs si iné-
gaux en puissance que les plus minutieux chroniqueurs
* Muraton, Antiq. ital., diss. 48, t. I, 269. — MalavoUi, part, I, I. IV,
f 44. — Hurter,!, 144, 146; H, 343.
EUT. DB FLOBBHGB. 11
162 NOUVELLES HOSTILITÉS (An. 1175)
n'aperçoivent que le second. Sur les faits que nous venons
de relater, sur les rapports de leur ville natale avec le
pape et l'empereur, ils sont muets ou si laconiques que
cette partie de l'histoire nous échapperait, si nous ne
possédions la correspondance des souverains pontifes.
Les chroniqueurs, les annalistes du temps, n'avaient
point coutume de rechercher les négociations et les
causes : ils se bornaient à rapporter les effets, les événe-
ments qui frappaient tous les yeux. Or, ce qui frappait
les yeux, ce qui préoccupait les esprits, ce n'étaient pas
les actes collectifs, si rares et si inutiles, d'une ligue qui
ne réunissait que par accident des éléments contraires et
ennemis; c'étaient les actes quotidiens et particuliers de
luttes où ces éléments contraires s'abandonnaient à leur
antagonisme naturel en toute liberté.
Pour Florence, en effet, la question vitale n'était pas
de savoir qui, de l'empereur ou du pape, commanderait
en Allemagne, en Lombardie, à Rome, en Toscane même,
où une expérience déjà longue les montrait également
sans pouvoir : c'était de disputer le pays à Sienne et
de lui arracher la prépondérance. De là, dans ce temps
ennemi des batailles rangées, mille tentatives pour assu-
jettir à Florence les châteaux qui faisaient à Sienne
comme une ceinture de forts détachés. Un jour, sans
qu'on sache comment, les Siennois se voyaient réduits à
céder aux Florentins la moitié de toutes les maisons,
places, terres et choses qu'ils possédaient dans le château
de Poggibonzi et ses dépendances. Comme ils n'en pos-
sédaient que la huitième partie, à eux cédée par le comte
Guido Guerra, c'était donc la seizième qu'ils livraient à
leurs ennemis. Ils promettaient en outre de fournir à
Florence cinquante cavaliers par an, qu'elle payerait de
(Ah. 1177) ENTRE FLORI^GE ET SIENNE. 165
ses deniers el pourrait employer dans un rayon de trente-
cinq milles (1175) \ Mais, deux ans à peine écoulés, de
ce traité il ne restait rien : les deux peuples se prenaient
de querelle au sujet du château de Staggia, situé au pays
de Chianti, limite commune et indécise des deux terri-
toires (1177). La guerre rallumée ne s'éteignait plus.
Ne fallait-il pas ravitailler les châteaux qui se donnaient
à Florence, notamment celui de Montepulciano, situé sur
une haute montagne du val de Chiana, et par où l'on
pouvait prendre Sienne à revers ? Naturellement, les
Siennois s'opposaient à ce genre d'entreprise : de là des
rencontres, d'où ils sortaient tantôt vaincus, tantôt victo-
rieux, sans être plus forts ou plus faibles qu'auparavant.
Les suites, les conséquences de l'action, étaient souvent
plus graves que l'action même. Les chroniqueurs parlent
d'une défaite des Siennois près d'Âsciano, dans le val
d'Ombrone*. En retournant chez eux, les Florentins pas-
saient par le bourg de Marti : quelques-uns y insultent
une jeune fille et en sont châtiés par les habitants. Ceux-ci ,
craignant des représailles, se réfugient dans la rocca de
Poggibonzi, en augmentent la force par leur nombre et
en déterminent les défenseurs à préférer la protection des
Siennois à celle des Florentins. Perdre ainsi, pour une
faute isolée, a l'ombilic» de la Toscane, c'était un échec
grave, et il fallait aviser sans retard. Florence décidait
* laTTil 1176. Archifio di Stalo, Capitoli, XXIX, ^ 5. ~ Cf. une autre
ccttioa du même genre pour d'autres localités., il décembre 1170 (ibid.,
1^6), et Tacte de prise de possession, 8 avril 1177 (ibid,, f* 7). Cf. Ârcb. de
Sienne, Caleffovecchio, p. 9, 12. Ce traité y est rapporté au '22 mars 1175.
Rien n'était plus ordinaire, en ce temps-là, que de revenir sur les tfailcs
pour let modifier ou les compléter.
> Yillani, Y, 6. — Simone délia Tosa, p. 187. — Malavolti, part. 1, 1. III,
f 32. ^ Yillani rapporte à Fan 1174 raffaire de Staggia et à 1177 celle
de Marti. Il y a là bien certainement une erreur.
IGi ALLIANCE DES FLORENTINS AVEC COLLE. (An. 118*2)
(l'opposer forteresse à forteresse et d^entourer de solides
murailles la petile localité de Colle, dans le val d'Eisa,
non loin de Poggibonzi. Les rivalités de voisinage plièrent
les habitants de Colle à ce désir qui leur donnait une
force réelle et leur assurait de puissants alliés. La pre-
mière pierre de ses fortifications fut scellée du sang pris
aux bras des deux syndics envoyés de Florence, en signe
d'une amitié qui fut jurée perpétuelle et qui, par haine
de Poggibonzi comme de Sienne, le fut en effet *.
Cinq ans plus tard, Colle étant déjà pourvue de ses
murailles et de ses tours, il ne restait plus à Empoli,
située entre cotte place et Florence, qu'à mettre bas les
armes, qu'à promettre d'offrir, chaque année, à l'église
de San Giovanni, un cierge plus beau que celui de la voi-
sine Pontormo (1182) ^ A son tour tombait le château
de Montegrossoli, qui appartenait aux Firidolfi, et com-
mandait, du côté de Sienne, l'entrée du pays de Chianti.
Tel était le motif pour le prendre de vive force : le pré-
texte, que ses habitants eurent l'imprudence de fournir,
ce fut le pillage d'un convoi de grains qui, d'Arezzo,
allait à Florence'. Chose remarquable et nouvelle, ce
château ne fut point rasé : Florence se sentait en état de
le garder et de s'en faire contre sa rivale une sentinelle
avancée. Toutefois, comme le nombre de ses acquisitions
violentes allait croissant, comme il lui suscitait des enne-
* «I A pcrpclua mcmoria e segno d'amicizia e fratellanza da quelH di Colle
al comune di Firenze. E cierto per isperienza poi sempre è stato quello cth
munc coine figliuolo di quello di Firenze. (Vinani, V, 8). Voy. dans FArch.
di Slato, Capiioli, XXVI, f^ 24 v*, un engagement de Colle, à la date do
25 avril 1201. de ne pas prêter assistance à Semifonte.
« 5 février 1182. — Arch. di Stato, CapUoli, XXIX, f 98 f. — Villani,
V, 10. — Paolino, R. I. S., Suppl. II, 8. — Ammirato, 1. ! accr., p. 58.
* Paolino, loc. cit. — Stefani, 1. I, Rub. 50.
(Ai. 1198) CONQUÊTE DES CHATEAUX. 1C5
mis qui trouvaient dans les cités voisines un refuge, un
point d^appui, des secours pour soutenir leur droit et
reprendre leur bien, en H98, les magistrats florentins
firent adopter une loi qui autorisait les seigneurs à vendre
à la commune les châteaux qu'elle leur avait pris *. L'a-
chat, dans ces conditions, ne pouvait être ruineux. Com-
ment les anciens possesseurs se fussent-ils montrés exi-
geants, quand on leur offrait ce qu'ils n'auraient osé
demander, ce qu'on restait libre de ne pas leur donner?
Les Firidolii vendirent aussitôt Montegrossoli'. Leur
exemple, on peut le croire, trouva de nombreux imita-
teurs, et la sécurité de Florence en fut singulièrement
augmentée.
Une autre expédition, dont l'objet était aussi d'affai-
blir Sienne, a laissé dans l'histoire plus de traces que les
précédentes. Entre cette ville et Empoli, les comtes Alberti
de Vemio possédaient trois forteresses très-incommodes
pour le traflc des Florentins, Pogna, Certaldo, Semifonte.
Au plus fort de sa réaction féodale, Frédéric Barberousse
les y avait rétablis. Pogna recommençait à rançonner les
voyageurs '. Semifonte, qu'un traité déjà ancien inter-
disait de fortifler*! était entourée de redoutables rem-
parts. Soutenue de San Gemignano, qui en était à deux
milles, elle devenait un obstacle presque insurmontable
* « NoDOStante che il coinune per forza Tavesse prese. • (Stefani, 1. I,
Rub. 55.)
< Stefani, ibid. — Quelques aimées plus tard, en 1107 Jes comles Guidi
Tendirent Monteinurlo, mais dans d*autres conditions, c*est-h-dire sans avoir
été spoliés et parce quils craignaient de J'étre par Pisloia. Cet achat,
d'après Stefani (i. I, Rub. 59) coûta 5986 florins. On peut croire que les
châteaux Tendus après conquête coûtaient sensiblement moins.
' SteÊmi J. I, Rub. 51.
« Voy. plus haut, même chap., p. 119.
166 SOUMISSION DU œMTE ALBERTO. (Ah. 1198)
dans une marche sur Sienne. C'est pourquoi, par intimi-
dation, en novembre 1184, Florence avait réduit le comte
Alberto, sa femme Tabernaria, ses fils Guido et Mai-
nardo, à promettre, sous la foi du serment, de détruire
le château de Pogna, toutes les tours de Certaldo et toutes
les maisons de Semifonte\ d'abandonner enGn à Flo-
rence la moitié des droits que percevaient leurs rocclte
des vallées de TElsa et de TArno *. Mais autant en avail
emporté le vent. Ces seigneurs savaient peu de gré à
l'exigeante ville d'avoir permis que leur propre palais el
leurs propres tours restassent debout parmi tant de ruines ;
ils aimaient mieux, comme par le passé, tyranniser, ter-
rifier des êtres vivants. Florence dut se faire justice par
elle-même. Une brusque attaque lui livre Pogna, trop
faible pour résister longtemps ; le comte et un de ses fils
sont amenés prisonniers (septembre 1198)'. Certaldo,
dans son effroi, prête le serment de fidélité et promet
une offrande annuelle à l'église de San Giovanni ^. Seule,
Semifonte refuse de pactiser et attire fièrement sur elle
toutes les forces des Florentins.
Située au cœur du val d'Eisa, au sommet d'un vaste
plateau en forme de demi-lune, qu'entouraient de pro-
fondes vallées, cette place était couronnée d'une cita-
delle presque inaccessible. Elle comptait près de trois
cents feux, et par conséquent près de trois cents hommes
en état de porter les armes. Elle ne pouvait regretter ses
* Arch. di Stalo, Capitoli, XXIX*, f^ 77 r». — Repelli (V, 242) donne à
tort la date du 12 février 1181.
> 29 noTembre 1184. Arch. di Stato, Capitoli, XXIX, t 78 V.
Paolino (R. I. S.,Suppl.,II*10).— Vil]ani,V, 11. — Simone délia Tosa,
p. 189. — Ces deux derniers disent 1199, mais le fait relatif à Ccrlaldo,
dont la date est fixée par TÂrch. di Stato, donne raison h Paolino.
« 11 mai 1198. Ârch. di Slato, CapitoU, XXIX, f 48 r*.
(Al. 1300) SIÈGE DE SEN|FONT£. 167
anciens maîtres, si âpres à la rapine, si dédaigneux des
petites gens. Depuis qu'ils étaient captifs, la contagion de
I indépendance Tayant gagnée, elle s'était donné un gou-
vernement libre, dont elle avait partout le modèle sous
les yeux. Dès ce moment, le comte Àlberti n'était pas
moins ennemi de ses anciens sujets que Florence elle-
même. Astucieusement sommé de mettre un terme à
leurs agressions contre les marchands florentins, il ne
pouvait que céder, moitié de gré, moitié de force, tous
ses droits sur Semifonte, promettre son concours à la
conquête, renouveler tous ses engagements de 1184. Ce
traité faisait de lui un sujet de Florence; il l'obligeait à
y habiter un mois par an, à marcher dans les vingt jours
contre tous les ennemis de la ville. Sienne, Pistoia et
Bologne exceptées (12 février 1200) *. lldebrando Panno-
cbieschi, évéque de Yolterre, jurait solennellement de ne
pas faire la paix avec Semifonte*. Des récompenses étaient
promises et furent accordées à ceux qui se distingueraient
durant le siège \ L'inexpérience de cet art difQcile, la
résolution des Sémifontains, prolongèrent singulièrement
l'entreprise. La ville assiégée semblait grandir dans le
danger. Elle avait fait de si formidables préparatifs de
I Voy. ce traité dans Delizie, etc., t. YllI, p. 125; Lami, Memorabilia
eccletiœ flarentinœj p. 589 ; Cantini, U, 51-59.
* Son serment, k la date du 15 février 1200, se trouve dans TArch. di
Stalo, Capitoli, XXIX, ^ 41 i-.
s On lit dans les Delizie.eic, t. VU, p. 178-181, et dansCantini, II, 85,
une exemption de toutes charges accordée à quelques citoyens de San Do-
nato in Poci, comme prix de leur coopération. — Acte du 20 février 1202
renouvelé en 1289 et 1428 : « Qui Gonnella cum supradictis aliis hominibus
mortui fuere in lurre de Bagnolo et in mûris apud Summofontem ab illif!
de Summofonte in servitio comunis Florentie, quando intravit idem Gon-
neUa cum eis castro de Summofonte e latere de Bagnuolo (x Kal. martii
1201). » Lisez 1202, Tannée florentine commençant le 25 mars.
168 DESTRUCTION DE SEMIFONTE. (An. 1209>
défense, que Florence en paraissait menacée. « Florence»
arrière, disait-on aux alentours, Semifonte devient
cité^ » Les péripéties de cette longue campagne, qui ne
dura pas moins de deux ans, nous ont été rapportées,
mais dans un ouvrage apocryphe où l'imagination et l'art
d'un faussaire ont plus de part que la réalité '. Florence,
quoiqu'on l'en accuse, ne rasa point la place prise ; elle
lui laissa, sous la foi du serment d'obéissance, une exis-
tence subordonnée et misérable'. Mais quand a sonné
l'heure du déclin, on ne s'arrête point sur la penle fatale.
Peu à peu, à l'exemple des Fiésolains, les vaincus ou leurs
fils vinrent habiter parmi les vainqueurs. Quelques-unes
des grandes familles de Florence, les Pitti, les Barberini,
les Del Turco, les Velluti, descendaient des émigrés de
* Fiorenza ialti in là,
Che Simifonte si fà ciltà.
Le P. Garaurrini (Famiglie toscane ed umbre, 111, 541) prétend que les
SémifoDtains firent graver ces deux vers en lettres d*or sur une pierre de
leur château, du côté qui regardait Florence. En ce cas, ils auraient un au-
tre sens.
* Cet ouvrage, intitulé htoria di Semifonte, a été publie à Florence,
en 1752, par Targioni-Tozzetti, dans la première édition de ses Belazioni
d'alcuni viaggi fattiin diverse parti délia Toscana, t. V, p. 177, et en
1753, à part, avec les Cronichette de Neri des Slrinati, sous le nom de
Pace de Certaldo, qui fut juge et quatre fois prieur à Florence au XIV* siè-
cle. On Tattribue à Antonio Doni ou à Cosimo délia Rena. La lecture en est
agréable, quoique Giordani (Monti e la Crusca, p. 17) et P. Fanfani
(Dino Compagni vendicaio dalla calunnia di scrittore délia cronaca,
p. 171, Milan, 1875) contestent à V htoria di Semifonte tout mérite même
littéraire, même de langue.
' Voy. Arch. di Slato, Capitoli, XXIX, f» 24, le serment des Sémifon-
tains, k la date du 7 avril 1202, et f" 75 r% Pacte de paix et concorde entre
Florence, Semifonte et San Gemignano (5 avril 1202). — La preuve que
Semifonte ne fut pas détruite , c*est qu'en 1209 les fils du comte Alberto
se partageant leur héritage , réservaient leurs droits sur l'infortunée cité
(Rcpetti, Dizion. geogr., etc., V, 243), et qu'en 1260 Florence y entre-
tenait encore un vicaire (Libro di Monlaperti, conservé ms. à Florence,
Arch. di Stato, 25 avril 1259, p. 1).
(Al. 1303) TRAITÉ ENTRE SIENNE ET FLORENCE. 169
SeIllifonle^ Où s'élevait jadis une ville, il n'y eut bien-
tôt plus qu'un amas de ruines. Les ruines mêmes périrent
à la longue, et le nom de Semifonte s'effaça de la mé-
moire des hommes. Qui voudrait aujourd'hui revoir l'em-
placement mélancolique de ce qui fut autrefois une for-
teresse redoutable, devrait demander aux contadini la
colline de Petrognano *.
Au fond, c'était Sienne qui, sans avoir pris les armes,
était vaincue sous les murs de Semifonte. Prévenant la
défaite par la soumission, elle avait conclu à temps avec
Florence un traité de paix et d'amitié perpétuelle, à la
condition de mettre sur pied, à ses frais, cent cavaliers
et mille fantassins, pour triompher d'une poignée de
braves gens'. En retour, Florence s'était obligée à
fournir le même nombre d'hommes pour réduire Mont-
alcino, château situé à vingt milles de Sienne vers le
sud\ Deux commissaires devaient, dans les soixante jours,
régler tous les différends au sujet des conflns, deux cents
Florentins, désignés par les Siennois, jurer au nom de
* c Velluti est genusantiquum a Semifonte profectu m. » (Ugolino Verino,
de illustraiionibtu urbis Florentiœ, 1. lU, p. 79, Flor., 1656). — Donato
Velluti, qui a écrit une Cronica délia nui famiglia (publiée par Dom. Manni,
Flor., i731) dit du moins que telle était la tradition. \oy. Introduzione
aW Itioria di Semifonte, p. 42, éd. de 1753.
' Introduction à Vht, di Semifonte, p. 9, 10. — Repetti, IV, 15.
> fl Nostris mendia et expensis, t dit le traité, 29 mars 1202. (Arch. de
Sienne, Caleffo vecchio, p. 29 t*.)
« Voy. encore le doc. dans Cantini (U, 88-102) d'après TArch. deUe
Hiformagioni, 1. XXVI, p. 5. — On trouve à TArch. di Stato, Capitoli,
lUX, f^ 7, 48 et 31, une série de documents, déterminant les conGns entre
Sienne et Florence, nommant Ogerio, potestat de Poggibonzi, arbitre pour
régler tous les Ktiges, approuvant ses décisions, obligeant Florence contre
Mootakioo, etc., 1203, et une bulle dlnnocent III approuvant cette paix. Cf.
Mahvoltî, part. 1, 1. IV, ^ 40 v*. — Montalcino était sur le sommet inégal
d'tme vaste colline entre les vallées de TOrcia , de TAsso et de FOmbrone
Repeiti, in, 288).
170 NOUVELLES CAUSES DE GUERRE. (An. 1202)
leurs compatriotes l'observation des arrangements pris,
les magistrats, à leur entrée en charge, faire le même
serment, et Timposer, quand expireraient leurs pou-
voirs, à leurs successeurs désignés. Mais ces engagements,
on les violait, on les éludait tout au moins à la première
occasion. N'ayant point, pour vaincre Semifonle, fait
appel aux renforts de Sienne , Florence se croyait ou
s'attribuait le droit de renouveler le pacte qui plaçait
Montepulciano sous sa protection \ et Arezzo n'y mettant
point obstacle*, elle bravait le naturel courroux des
Siennois. Comme ceux-ci menaçaient le château rebelle,
empêchée par son récent traité de lui porter directement
secours, elle soulevait une querelle de frontières, vieille
de trente ans, et envoyait ses milices devant le château
de Tornano. C'était une nouvelle violation de la foi jurée,
puisque les arbitres devaient être chargés de régler cette
sorte de différends. Mais Sienne sentit le piège et se
garda bien d'y tomber. Elle accorda, du côté de Tornano,
la rectification demandée, au risque d'en être gênée dans
ses relations avec Poggibonzi ' ; puis elle déféra aux rec-
teurs de la ligue, convoqués à San Quirico*, sur son
propre territoire, l'épineuse question de Montepulciano.
' CapitoU, XXIXy r* 26. C'est un serment de fidélité, en date du 24 oc-
tobre 1202, et renouvelé le 50 mai 1205 (ibid., f 80 v*). Les conditions
étaient , comme toujours , de ne pas frapper de gabelles les marchandises
florentines, d'offrir tous les ans à l'église de S. Giovanni un cierge de 50 li-
vrest de payer 10 marcs d'argent h titre de tribut, de faire la guerre ou la
paix selon le bon désir des Florentios, et de renouveler ce serment tous les
dix ans. — Cf. Ammirato, 1. 1 accr., t. I, p. 66, ann. 1202.
« 1202. CapitoU, XXIX, f* 89 r-.
' Era tanto il desiderio di quel popolo di far Fimpresa di Montepulciano
che.... s'accorde a céder loro quel che volsero, dichiarando i confiai con
mollo disavantagio e danno de' Sauesi (Nalavolti, part. I, 1. IV, f" 42).
^ Petite ville du territoire siennois , entre Pienza et Montilcino , dans le
val d'Eisa.
(ÂH. 1203) NOUYELLBS GONQUÉTES DE CHATEAUX. 171
L'évêque de Volterre, prieur de la Ligue , Ugo Vinci-
guerra, recteur pour Fiorencei les recteurs d'Arezzo, de
Lucques, de Pérouse, et beaucoup de nobles toscans, se
rendirent à cet appel. Après avoir entendu les témoins
cités, rassemblée reconnut que Mon tepulciano appartenait
au territoire et au diocèse de Sienne, que les comtes
impériaux y avaient perçu les taxes et quelquefois fixé
leur résidence. Mais Florence ne se soumit point à la
sentence rendue, et, faute de lui en pouvoir inspirer le
respect. Sienne ne put rentrer dans ses droits ^
Les masques étaient tombés, la guerre devenait inévi-
table. Elle se fit attendre toutefois : Sienne en était
détournée par les violences de ses grandes familles, les
Salimbeni et les Tolomei ; Florence avait à combattre
d'autres ennemis. Elle contraignait ses gênants voisins
du Mugello, Fortebraccio et Ugolino des Ubaldini, à res-
pecter leur serment de défendre les personnes et les
marchandises des Florentins, à faire contracter le même
engagement par leurs sujets, à donner leurs propres
biens en garantie de leur foi*. Elle poursuivait simulta-
nément la guerre contre Guido Borgognone, noble et
féodal possesseur des châteaux de Capraja et de Malbor-
ghetto, situés non loin d'Empoli, en face Tun de l'autre,
sur les deux rives de TArno'. La navigation du fleuve
était ainsi à la discrétion de ce seigneur. Ouiconquc
< MabTolti, part. I, 1. IV, f>- 43, 44.
* « Juro quod ab hac hora in antea toto tempore vite mee salvabo cus-
todiam atque defendam onmes homines et pcrsonas civitatis Florentie , et
burgorum et suburgorum ejus et eonim bona in tola mea fortia et districtu
et nbicainque potero. » {Capiioli, XXIX, 46. — Ce document a été publié
par Cantini, U, 61-65, ann. 1200). — Cf. Ammirato, 1. I accr., t. I, p. 65.
' Capraja était sur la rive droite, Malborghetlo sur la rive gauche. Yoy.
Repetti à ces deux articles.
172 SOUMISSION DES SEIGNEURS (Ah. 1204)
s'avcnturail en cette contrée n'évitait Charybde que pour
tomber en Scylla. Malborghetto fut bientôt pris et rasé.
Au pied de sa colline fut construit un autre château, de
force peu ordinaire, pour avoir raison de Capraja. Pnr
une sorte de déii, les Florentins l'appelèrent Montelupo,
disant partout que le loup dévorerait bien la chèvre *. Pour
la sauver, le hobereau abandonne ses juridictions à
Pistoia, et lui envoie ses gens d'armes. Il obtient des
Lucquois qu'ils procurent une trêve. Mais, la trôve ex-
pirée, il ne lui reste plus qu'à passer sous les fourches
caudines, à contracter les mêmes engagements que les
autres châtelains vaincus. Une humiliation pourtant lui
est épargnée : Capraja ne sera pas détruite sans son con-
sentement, signe certain que, pour la rendre, il n'avait
pas attendu qu'elle fût prise d'assaut*.
C'était le seul nid de seigneurs qui fît encore résis-
tance. Les comtes Guidi eux-mêmes avaient déjà plié. En
haine de Pistoia, ils s'étaient rapprochés de Florence.
Contre leur château de Montemurlo , Pisloia avait con-
struit en face, et à deux milles à peine, le château de
Montale'. Par là elle les avait réduits à se défaire d'une
forteresse qu'ils ne pouvaient défendre, et à la vendre aux
Florentins à beaux deniers comptants. Si une branche de
la famille, par son opposition à cette vente, en retarda
*■ Per disirugger quesia capra
Non vi Tuol altro che un lupo.
(Repetti, HI, 412, art. MotUelupo.)
' Ammirato, 1. 1, p. 67, aiin. 1204. — Fioravanti, ann. 1202. — Inghi-
raini, Yl, 252. — Voy. dans TArch. diStalo, Capitoli, XXIX, f 55, le ser-
ment do Guido borgognune , de ses fiis et des hommes de Capraja (29 oc-
tobre 1204, et celui des Florentins à leur égard, f* 37.
^ Ces deux châteaux étaient situés dans le val d'Ombrone Pistoiesc, à 4
ou 5 milles à Touest de Prato et autant de Pistoia, sur deux gracieuses col-
lines couvertes de Tignes et d'oliviers.
(Ah. 1i08) ET DES VILLES. V *73
les efTels, Pistoia n'en était pas moins tenue à la réserve
envers une place que protégeaient ses terribles voisins *.
Tranquille de ce côté, Florence tourne de nouveau ses
regards vers le sud. Elle envoie une armée détruire le
château de Montnlto, qui commandait, non loin de la
roule d'Arezzo à Sienne, les deux vallées de l'Ambra et de
rOmbrone, et qui, sur ce point, servait de boulevard au
territoire siennois (1206)*. Elle force Sienne à lui céder
Poggibonzi (1208) *. Le comte de Munaldo en 1208, lldo-
brandino de Querceto en 1209, se lassent de la lutte et
font leur soumission *. Tout plie donc autour de Sienne;
mais Sienne est debout encore, n'abandonnant que pierre
à pierre, en quelque sorte, les forteresses que Florence
lui disputait. Les combats se renouvellent, se multi-
plient. Innocent III offre en vain sa médiation. Les Sien-
nois l'avaient repoussée quand ils comptaient sur le
triomphe; les Florentins la repoussent quand ils l'ont
remporté. Pour la leur imposer, le cardinal-légat dut
secouer la poussière de ses pieds, et brandir les foudres
pontificales qu'il avait dans ses mains (1210)^. Aux vie-
> En 1213, Pistoia dut subir la trêve qu'en vue d'une croisade prochaine
le saint-siégc lui imposait. (Fioravanti, ann. 1213. — Inghirami, VI, 275).
— Les comtes Guidi de Porciano s'opposèrent à cette vente. Le 24
avril 1219, les cinq Guidi, fils de Guido Guerra, promirent do tenir le châ-
teau de Montemurlo à la disposition de Florence. Les habitants durent y
faire, chaque année, Toffrande d'un cierge de 40 livres. Pom* garantie, les
comtes Guidi donnèrent cinq de leurs châteaux du val d'Ârno supérieur,
dont Montevarchi (Capitoli, XXIX, f* 101 r*). La vente déGnitive n'eut lieu
que quarante-cinq ans plus tard. (Paolino,R. I. S., Suppl., II, 12. — Am-
mirato, ann. 1219, t. I. — Delizie, etc., t. VIII. — Repelti, t. III, art.
Montemurlo).
* Stefani, 1. I,Rub. 61. — Simone della Tosa, p. 190.
* Capitoli, XXIX, f 74 r.
* Ihid, (^ 82, 44 T\
» Stefani, 1. I, R. 62. — Simone della Tosa, p. 190. — Paolino (R. I. S.,
Suppl., II, 12). — Hurter, U, 344.
174 ' SOUMISSION PASSAGÈRE DE SIENNE. (Av. Ii08)
torieux il laissa le fruit de la victoire, seul moyen de les
désarmer. Sienne promettait de réparer les dommages
faits à Montepulciano et à Monlalcino, de ne plus préten-
dre à la domination sur ces deux châteaux, de n'attaquer
ni molester aucun de ceux que Florence lui avait enlevés *.
Ces conditions léonines arrachèrent un cri de douleur à
toutes les poitrines siennoises'. La paix subie ne fut
qu'une sombre préparation à la guerre. L'œuvre du
cardinal-légat dura juste huit ans. L'éternelle amitié si
récemmentjurée n'était plus pour longtemps qu'inimitié.
Le malheur de Sienne était une leçon pour les autres
villes: elles apprenaient à compter avec Florence. Par deux
fois déjà, en H99 et 1202, l'on avait vu Lucques deman-
der pour préteur, c'est-à-dire pour principal magistrat,
un Florentin, Guido des Uberti'. L'on allait voir bientôt
Pise, Bologne, Pérouse, et plusieurs cités encore, signer
des traités, conclure des alliances dont le principal
avantage était pour les Florentins *. Mais ce qui marque
mieux encore les progrès de leur domination, la solidité
de leurs conquêtes, leur confiance dans le présent comme
dans l'avenir, c'est que, voulant couvrir les frais de leurs
' Amrairato,l.Iaccr.,p. 69,an. 1210. — Malavolti, part.1, 1. IV,f>45r*.
Ce dernier émet quelques doutes sur cette paix, parce qu'il ne Ta Tue men-
tionnée dans aucun registre public ; mais il la rapporte, parce que les au-
teurs en ont parlé.
* < La quai cosa fu ail' universalc délia ciltà di Siena di smisui'ato trata-
glio. j» (Malavolti, part. I, 1. IV, f'^Sv'). .
^ Ce double appel à la même personne prouve que la première fois
Guido avait bien réussi ; mais, la seconde, ayant favorisé les nobles dans leur
dessein de devenir les maîtres, ou n'ayant su les en empccber, il dut aban-
donner son poste, après avoir vu leur défaite (Mazzarosn, I, 81).
* Pisccn12l4. Bologne en 1216, Pérouse en 1218 (Capiioli, XXIX,
r^ 85-85, 91 V, 97 r**). Lucques s'était engagée pour vingt ans dès 1184.
Ibid, f 86 V) .
(Ax. iiOS) OTTON IV ROI DES ROMAINS. 175
guerres, ils osaient frapper de taxes spéciales les habi-
tants du contado^ clercs comme laïques. Les uns et les
autres, dans des temps antérieurs, fussent morts en com-
battant plutôt que de payer \
Tout à coup, tandis que s^accomplissaient obscuré-
ment ces continuels progrès d'une humble mais ambi-
tieuse commune, une nouvelle inattendue, franchissant
les Alpes, se répand en Toscane et y porte Tespérance
dans les cœurs. Philippe de Souabe, malade en son palais
d'Altenbourg, venait de succomber sous le fer d*Otton de
Wiltelsbach, comte palatin de Bavière (1208)*. Volon-
taire ou accidentel, ce meurtre débarrassait le saint-
siége d'un ennemi, les Toscans d'un maître. Otton de
Brunswick se voyait aussitôt, sous le nom d'Otton IV,
proclamé roi d'Allemagne, roi des Romains, par les
vœux unanimes de la diète d'Halberstadt ', reconnu par
Innocent III, par les Italiens, par les Toscans. Son délé-
gué Wolfgar, patriarche d'Aquilée, ne recueillait partout
que protestations de dévouement et de respect. Les Flo-
rentins se déclaraient prêts à rendre au roi foi et hom-
niage, à le suivre à la guerre, à ne contester ou violer
aucun droit de l'Empire, à renouveler ces engagements
aux mains mêmes du prince, dès qu'il arriverait. Défiant
' Ik)€ainent de la Badia de Passignano, 29 mai 1205 (Arch. dipl. fior.»
dansRefietti, V, 243).
* Olto de s. Blasio (R. I. S., t. VI, 907). — Lamberti parvi Chronicon
aBeinero manacho continuatum (Martène et Durand, Yeterttm scriplorum
ompliuima coUeciio, V, 35, Paris, 17*29). — Chronica Slavorum : Arnoldi
ohbaliê Lubeceruis gupplementum, 1. VU, c. xiv, p. 207, Francfort, 1581.
— >'elon une autre version, Olton de >Vittei8bach aurait tué Philippe ))ar
mégarde, eo jouant, en s^escriinant contre lui (Voy. Bohmer, Fontes rer.
germ., t. IV).
* OttQ de S. Blasio, loc, cit, Conrad a Lichtenau, abbas Urspergcns.'s,
p. 312.
176 FLORENCE OPPRIMÉE AU NOM D'OTTON. (An. \W)
hors de propos, le patriarche voulait des actes : il exi-
geait que Florence restituât sur Thenre les régales perçues,
les terres conquises ou confisquées. Plutôt que de défaire
l'œuvre d'un siècle et de réparer l'irréparable, Florence
aima mieux en référer à Olton lui-même et lui envoyer
des ambassadeurs. Blessé de voir son autorité méconnue,
Wolfgar n'attendit point la décision de son maître : il
punit la désobéissance d'une amende de dix mille marcs,
payables avant même le retour de l'ambassade.
Cette impolilique rigueur mit brusquement fin à la
joie publique. Partout la stupéfaction fut extrême*. Flo-
rence indignée invoqua la médiation du souverain pon-
tife, qu'Innocent n'eut garde de refuser. « Celte cité,
écrivait-il à Otton, a toujours été dévouée à nos desseins,
fidèle à ton pouvoir. Nous avons donc invité le patriarche
à être plus modéré envers elle, à accepter ce qu'elle
offrait, ce que tu aurais accepté toi-même. L'arc, pour
avoir de la force, ne doit pas toujours être tendu. Sans
nos lettres aux Lombards et aux Toscans, qu'il a deman-
dées et obtenues, peut-être sa légation n'eût-eile pas si
bien réussi, comme lui-même Ta reconnu par ses actions
de grâces*. » Soit déférence pour le pape, soit suï"
l'ordre d'Otton, le patriarche d'Aquilée révoqua enfin sa
sentence contre les Florentins.
La Toscane en devait bientôt marquer sa gratitude. Le
roi des Romains Fallait traverser, se rendant à Rome, où
l'attendait la couronne impériale ; au retour, il devait
* « Non sine admiratione multonim eos incontinenti milium marcanim
banno subjecit, nolens ei inducias indulgere saltem usque ad reditum nuD-
tiorum suorurn quos ad tuam prssentiam destinarant. » (Inn. III epist. Xll
78. Baluze, I, 542.)
* ff Quia vero civitas florentina semper ad nostrum consilium devotam se
tibi exhibuit et fidelem.... n (Irm. III EpUL III, 78. Baluze, n, 342.)
{b. 1309) IMPUISSANCE D^INNOGEiNT 111. 177
s'établir pour un temps assez long à San-Miniato al
Tedesco*. Elle lui passa d'occuper diverses villes du
domaine de l'Église et du legs deMathilde, comme d'allé-
guer déloyalement, pour les retenir, un serment anté-
rieur à son serment au pape', car elle sentait bien que
de la compétition des deux pouvoirs sur cet éternel sujet
delulte naîtrait sa propre sécurité. Les foudres pontifi-
cales ayant détaché de lui ses sujets d'Allemagne, les
lialiens seuls soutinrent encore sa cause. La ligue toscane,
qui n'avait pas donné signe de vie en sa présence, ne
ressuscita point après son départ. Cette tentative d'union
n était pas du goût des Toscans, et ils en avaient constaté
les médiocres résultats. L'isolement municipal leur sem-
blait seul propre à les affranchir du pape comme de
lempereur. Ils ne se sentaient assez menacés ni par l'un
ni par l'autre pour ressaisir cet instrument de liberté
de?enu instrument de domination. Ils ne se prosternaient
devant Innocent III que pour le désarmer. En ne lui
résistant pas, ils lui échappaient. Ce pontife, qui réussis-
sait dans les grandes choses, échouait dans les petites. Il se
faisait reconnaître arbitre du droit et maître des couron-
nes, juge de la conduite des rois et dispensateur de la
puissance souveraine ^, mais il ne parvenait pas à tenir
* Sismondi (11, 98) dit à tort qu'il n'y passa qu*en allant. Voy. Sigonio,
Opéra omniaj II, 888, De Regno Italiœ, I. XVl, ann. 1209, Malavolti,
part. 1, 1. IV, r* 45 V*, et surtout •Rich-.irdus de S. Germano (Chronicon)^ qui
^t qu'après avoir été couronné, t in Marchiam sccedens et in partes Thus-
cis, ibi per annum continuum moram fecit. » (R. 1. S., t. Vil, 983). Cette
iiiertion n'est pas tout à fait exacte. Le 4 octobre 1209, Otton était encore
^Rome; le 25 k Poggibonzi ; le 29 à S. Miniato; mais de là il rayonne. Il
^ le 5 décembre h Florence ; le 2 mars 1210 à Ravenne, puis à Ferrare,
*n»la, Mibn, Brescia, etc. (Voy. Bobiner, Regestaeic, p. 161, 462.)
• Ce serment était celui d'Aix-la-Chapelle. — « Vis jure regni ei imperii
°^ ejusdein injuste dispersa conservare et recuperare? >
' Voy. Mignet, Journal des SatHinU, novembre 1862, p. 065.
nST. DB PLORBHCB. 12
178 POUTIQUE FLORËISTmË (Ah. 1209)
dans sa forte main les humbles Toscans, el pour compter
au besoin sur leurs bras, il devait rigoureusement
s'inlerdire d'entraver leur développement communal.
Aucune de leurs villes ne se laissait détourner, par les
intérêts généraux de la chrétienté et de Tltalie, d'assurer
le triomphe de leurs intérêts particuliers, l'extension de
leur territoire, la liberté, la sécurité de leur trafic.
Florence surtout, comme jalouse de réparer le temps
perdu, y apportait une pensée politique et un système
arrêté. Elle combattait pour Texistence, non-seulement
par instinct, à la manière des animaux, mais aussi par
conviction desondroit, comme il sied à des êtres raisonna-
bles et susceptibles de progrès, comme faisaient de leur
côté toutes les villes du voisinage ^ Villani ne l'a point
senti, si clairvoyant qu'il soit d'ordinaire. « Florence,
dit-il, commença à s'étendre par la force plus que par le
droit*.» Où donc était le droit alors, et qui pouvait l'invo-
quer? Quand même, au point de vue féodal, les châtelains
eussent été inviolables, pouvait-on ne pas les combattre
le jour où le brigandage, devenu leur unique industrie,
comme leur principale passion, ôtait aux marchands ur-
bains la sécurité de leurs relations et de leur trafic, à
tous les habitants de Florence la possibilité des approvi-
sionnements? L'instinct de la conservation peut bien pro-
* La mouvement progressif de Sienne est absolument identique. De 1215
^ 1217, on voit plusieurs seigneurs lui faire leur soumission, les Caccio-
conti, les Yalcortese, les Ardengheschi, cl de même plusieurs communes,
San Quirico, Âsciano, Querciagrossa, qui lui vend pièce à pièce son terri-
toire. L'évéque de Volterre, à son tour, vend plusieurs châteaux, Monlieri,
Montorsaio, Montarrcnti. Montclatronc (Ârch. de Sienne, Caleffo vecchio^
p. 89-107).
' £ cosi cominciè il comune de Firenze a dilatarsi con forza più che con
ragionei (Villani, IV, xxxv* Cf. 1. IV, c. xxiv.)
(Ali. Ii09) JUSTIFIÉE. i79
voquer des actes sauvages; mais la raison excuse la vio-
lence chez (les gens qu'on étouffe et qui veulent respirer.
Or une ville qui ne commande qu'à une étroite banlieue,
et dont la banlieue même est infestée de brigands ; une
ville qui ne peut ni ouvrir ses portes aux légumes de ses
cultivateurs, ni aventurer à quelques milles sur les routes
les produits de son industrie, ni se livrer avec les cités
les plus proches au plus élémentaire trafic; une ville
sommée de payer partout des taxes qu'elle ne doit point,
et qui ne peut les refuser sans voir ses citoyens pillés,
maltraités et tués, n'est-elle pas semblable à Tétre hu-
main qui protège sa vie en frappant qui Tatlaque? La
naïveté même des chroniqueurs est ici péremptoire, car
elle est pleine d'involontaires sous-entendus. Florence fait
la guerre parce qu'un château est trop près de ses mu-
railles? Cela signifie que ce château, pour sa part, l'af-
fame el la ruine. Elle écrase un noble campagnard parce
qu'il lui « désobéit? x> Cela veut dire qu'après maint en-
gagement de renoncer à ses exactions, il y revient sans
cesse, et qu'il lui faut imposer le respect de ses serments.
Elle détruit les forteresses qu'elle a prises? C'est qu'elle
ne les saurait garder toutes, et qu'il serait insensé de
laisser le vaincu recommencer ses méfaits. Elle dévaste
le territoire de mainte cité voisine? C'est qu'elle y voit
ses ennemis, ses exilés trouver un refuge; c'est qu'elle
use de représailles dans un temps où est en faveur la loi
du talion. Elle s'empare de quelques « terres* » fortifiées?
C'est afin que les peuples rivaux n'y cherchent pas un
I Ce mot s*entend de toute agglomération de demeures closes de rours«
▼ille ou château. Il a fini pr prendre, avec le temps, celui de localité. Voy.
Fédition que M. Del Lungo publie de Dino Compagni, 1*' livre, p. 7, note
SI, Milan, 1870.
180 DANGERS PROCHAINS (An. 1209)
point d'appui pour leurs incursions hostiles el leurs em-
piétements. Voilà ce qui explique mieux que Tinfluence
de la planète Mars^ ou la descendance des «belliqueux
et cruels Fiésolains, » inutilement croisés de « nobles et
vertueux Romains', » les guerres continuelles, les agita-
tions sans fin de Florence. En fait, elle n'attaque que
pour se défendre. Aux villes qui la respectent, elle ne
demande que des traités de commerce, ou, pour mieux
dire, de libre transit. Déjà peut-être l'ambition illégitime
est au fond des âmes; mais on ne voit encore aucun de
ces actes iniques, injustifiables, qui rendent odieux les
conquérants. Est-ce la faute de Florence s'il n'y a pas,
en Italie, comme en France et en Angleterre, un pouvoir
central toujours présent et déjà assez fort pour faire sentir
aux communes qu'elles n'ont de droits que chez elles;
aux seigneurs, qu'ils doivent ménager les plus humbles
sujets du roi?
Sur tous ces points, Florence suit donc sa politique
natui*elle. Sur un seul elle s'en écarte, à son grand dé-
triment. Ces seigneurs qu'elle a spoliés et ruinés, elle ne
veut ni les mettre à mort, car elle ne fait pas la guerre
aux personnes, ni leur permettre de se retirer chez d'au-
tres châtelains ou dans d'autres villes de la Toscane, car
ces villes, ces châtelains, s'en fussent trouvés plus forts.
L'exil même ne suffisait pas : on en revient, et souvent
plus hostile, plus irrité qu'on n'est parti. Restait d'obli-
ger les seigneurs à habiter Florence même ; et c'est à ce
^ Por ce n'est-il mie merveille se li Florentin sont tonz jors en guerre et
en descort, car celé planète règne sur cls. De ce doit maistre Brunez Latins
savoir la vérité, car il en est nez, et si cstoit en essil lorsqu'il compila ce
livre, por Fachoison de la guerre as Florentins. (Li Uvres dou Trésor,
p. 46, dans les DocumenU inédits sur V histoire de France^ 1863. j
> ViUani, 1, 32.
(Aif. iS09) DE LA POLITIQUE FLORENTINE. 181
dangereux expédient, on Ta vu, qu'elle s'était résolue.
Comment put-elle se flatter de les réduire ainsi à Tim-
puissance? Pour éviter leurs morsures, elle les réchauf-
fait dans son sein. Là, sans doute, ils étaient sous les yeux
des magistrats; mais ils arrivaient avec leurs rancunes,
leurs colères, leurs convoitises, leurs projets de ven-
geance ^ C'est aux dangers qu'on en pouvait prévoir que
Dante fait allusion, quand il regrette que Florence n'ait
pas mieux aimé avoir sa frontière à deux milles de ses
portes, que de les ouvrir à a ces gens-là, » comme il ap-
pelle les grands*.
Mais avant d'aborder le récit de ces discordes intes-
tines, il convient de se demander quels adversaires les
nobles, devenus citoyens, allaient rencontrer devant eux,
au sein de cette ville dont nous n'avons guère suivi jus-
qu'à présent que les entreprises extérieures ; en d'autres
termes, sur quelles bases s'était constituée la société flo-
rentine ; comment, de simple bourgade, elle était devenue
une ville libre et puissante; quelles étaient ses industries,
ses institutions primordiales, et quels ses magistrats pri-
mitifs.
* Cest ce qQ*a très-bien vu Litta, Famiglie, etc. : Note délia famiglia
Medici.
' Quelle gentî ch'io dico. (Parad.^ XVI, 53.)
CHAPITRE IV
FORMATION DES INSTITUTIONS FLORENTINES
— 4Û0-lil6 —
Lei Italiens d'après Otton de Freising. — Origines des instilutions de Florence.
— Perpétuité des institutions municipales de Tempire romain. — Les scholœ
ou assocbtions. — Associations à Florenee pour l'industrie et le trafic. — Art
de la laine. — Préparation des draps étrangers, ou art de calimala. — An
de la soie. — Obstacles au trafic. — Art des changeurs. — Les Florentins
lianquiers du Saint-Siège. — Art des médecins. — Art des peaussiers. — Art
des juges et des notaires. — Les consuls chefs des arts. — Ils deviennent mi-
gislrats municipaux. — Ils sont élus parmi les nobles. — Importance dei
nobles. — Leur rôle militaire. — Leur rôle i l'intérieur. — Leurs tours. —
Le menu peuple. — Le primo et seconda popolo. — Le service militaire. —
Vicissitudes de la caTalerie et de l'infanterie. — Les guasli et les siégea. —
Organisation militaire des quartiers. — Le potestat. — Son origine. — Son
institution progressive. — Ses attributions. — Universalité de la révolution
communale. — Constitution primitive de Sienne. — Constitution donnée au
Tal d'Ambra par le comte Guido Guerra.
Vers Tannée 1157, peu de temps après le premier
voyage de Frédéric Barberousse en Italie, son oncle el
son historiographe, Olton, évêquc de Freising, qui avait
passé les Alpes avec lui, traçait des Italiens un curieux
et sincère portrait * .
* Les deux livres de Thistoire universelle d'Otton de Freising, qui racon-
tent les premières années du règne de Barberousse, ont été écrits forcément
entre 1156 el 1158, puisque cette dernière année est celle qui vit la mort
de ce chroniqueur. (Voy. rintroduction de Wilmans à la Chronique d*Otton
de Freising, dans le tome XX de Pertz, et celle de Muratori (R.I.S., t. VI)-
LES ITALIENS D'APRÈS OTTON DE FREISING. 183
8 Ils ont dépouillé la barbarie, écrivait- il; ils doivent aux
propriétés du sol et de Tair quelque chose de la douceur et de
la sagacité des Romains, Télégance de leur langue, Turbanité
de leurs mœurs, leur habileté à conduire les affaires publiques.
Ils aiment la liberté, détestent Tinsolence du pouvoir, veulent
des magistrats qui les conseillent, non des maîtres qui leur com-
mandent*, et ils les changent tous les ans, pour prévenir Tes-
pril de domination. 11 y a chez eux trois classes d'hommes : les
capitaines, les vavasseurs, le peuple. Dans ce pays partagé entre
les villes, on trouverait à peine un noble ou un magnat qui n'o-
béisse à la sienne. Pour être toujours en état de comprimer
leurs voisins, elles ne dédaignent pas d'investir des dignités et
du ceinturon de la chevalerie des jeunes gens de condition in-
férieure, les premiers venus parmi les ouvriers des arts manuels
les plus méprisables*, que les autres peuples écartent comme
la peste des fonctions élevées et libérales. C'est ainsi qu'elles
remportent en richesse et en puissance sur toutes les villes du
monde. Ce qui augmente encore leur force, c'est l'absence des
rois, qui ont coutume de résider au nord des Alpes. Sur ce
point seulement elles conservent quelques traces de l'ancienne
liarbarie, que fières de vivre sous des lois, elles n'en ont pas le
respect'. Le prince qui a droit à leur obéissance ne l'oblient
que s'il leur fait sentir, au moyen d'une armée, le poids de son
autorité. Quand il se présente pour réclamer ce qui lui est dû,
elles l'accueillent en ennemi*. »
Tels étaient, d'après un témoin oculaire, peu porté à
lesflatter, les Italiens dans la seconde moitié du douzième
siècle. Que tout ce qu'il en dit pût s'appliquer aux Flo-
* Libertatem tantopere affectant ut potestatis insolentiam fugiendo,
consuluin potius qiiam imperantium regantur arbitrio. (OttoFrising., 1. II,
c. xm, Pertz, XX, 396.) — Nous croyons avoir traduit plus exactement le
sens de ce dernier membre de phrase qu'en employant le mot de consuls,
* Inférions conditionis juvenes Tel quoslibet contemptibilium etiam me-
chanicarum artium opifices. (Ihid,)
> In hoc tamen antiqus nobilitatis immemores, barbaricœ fecis retinent
▼esti«[ia, quod cum legibus se Tivere glorientur, legibus non obsequuntur.
(IM.)
* OltoFriaing., ibid.
184 ORIGINE DES INSTITUTIONS.
rentins, on n'oserait Tassurer, puisque les Florentins
étaient en retard sur les peuples de Lombardic au moins
de cinquante années. Mais ce portrait est le leur, sîins
qu'il y faille changer un mot, si on le rapporte aux pre-
mières années du treizième siècle. Alors commencent à
se dissiper les épaisses ténèbres qui enveloppaient la vie
intérieure de Florence. Les documents précis manquent
encore; mais on n'en saurait conclure que la sociétc
manquât d'institutions. Celles qu'on fait dater du temps,
moins éloigné de nous, où elles furent fixées sur le par-
chemin, sont de beaucoup antérieures. Les peuples, ai
moyen âge, ne se donnaient une constitution écrite qu'a
près l'avoir pratiquée. Ils ne rendaient définitif que o
qui avait fait ses preuves ; jamais il ne leur fût venu ;
l'esprit qu'on pût imposer à tous les conceptions abstraite
de quelques-uns. La lecture des statuts florentins prouv
jusqu'à l'évidence qu'ils ne sont que la consécration d'usa
ges déjà anciens ; et celle des chroniqueurs, si insuffi
santé qu'elle soit pour bien connaître ce genre de faits
nous apprend du moins à quelle date il faut les rappoi
ter.
Ce serait donc s'exposer à ne les point comprendre qn
de n'en pas chercher dans des temps antérieurs les obscu
res origines ; mais il suffira de peu de mots |)our montre
le lien qui rattache la société et les institutions floren
tines du moyen âge aux siècles barbares et à l'antiquit
romaine. C'est ici surtout que l'obscurité est profonde
toutefois, à force d'y accoutumer ses yeux, on y distingu
quelques faits avec certitude, et c'est à quoi, sur un le
sujet, doit se borner notre ambition.
La période des invasions avait pu bouleverser toute
choses; elle n'en avait, pour ainsi dire, supprimé au
TRADITIONS ROMAINES. 185
cune. De même que tant d'édifices grandioses, détruits
par les barbares, couvraient \e sol de leurs ruines, et de-
Taicnt, en des temps plus heureux, suffire à Téducation
de ceux que leur goût porterait aux arts, de même subsis-
taient la plupart des institutions romaines, quoique le
lien qui en formait un faisceau et un tout eût entièrement
disparu ^ Ni les Goths ni les Langobards n'avaient assez
d'ordre, de discipline, de civilisation pour les remplacer.
Ils en trouvaient le mécanisme commode pour les dispen-
ser de frais d'imagination, et la désorganisation assez
grande pour n'en pasétre gênés dans leurs plus arbitraires
fantaisies*. L'horreur qu'ils éprouvaient pour les villes,
dont ils se tenaient à l'écart comme d'une prison, dont
ils détruisaient les murailles, comme s'ils craignaient d'y
être quelque jour enfermés, y laissait aux habitants la
liberté de s'administrer eux-mêmes, dans l'infime et pré-
caire condition que leur faisait la tyrannie des envahis-
seurs. Ceux-ci, d'ailleurs, ne s'établirent jamais ni dans
les provinces méridionales de l'Italie, ni à Rome, et ils
ne dominèrent qu'assez tard sur l'Exarchat. Il y avait
donc des contrées où rien n'était venu briser les cadres
delà vie municipale, telle qu'on l'avait vue sous l'empire
romain. Dans les écoles, quand se fut apaisé le flot de
l'invasion, les livres antiques remettaient dans les mé-
inoires les noms républicains, et sous les yeux comme
* Yoy. PagnonceUi, DeW aniichistima origine e successione dé* govemi
^f^cipali nelle città italiiine^ Bergame, 2 vol. 8% 1823.
' Les papiers diplomatiques recueillis par Tabbé Harini fout bien voir
^ telle fut la conduite des barbares. L'Allemand Léo le reconnaît, quor-
^'il en soit gêné dans sa thèse favorite des bienfaits de toute sorte ap>
portés ï lltalie par 1* invasion germanique. (Voy. / papiri diplamaiici
^^»ccoUi ed illiuirati dalV abate Gaetano Marini, Rome, 1805, et Léo,
1. 1, p. 29.)
186 PROGRÈS DES POPULATIONS URBAINES.
Tombre de la grande Rome. Les moines professeurs en
célébraient le'glorieux passé dans leurs conversations non
moins que dans leur enseignement; ils en inspiraient à
leurs disciples et, par eux, en répandaient au dehors la
curiosité, le regret et l'amour*.
Ces mots et ces institutions dont les esprits étaient
pleins, il devint possible de les remettre en honneur quand
les ducs langobards entrèrent en rébellion contre leur roi
et les comtes franks contre leur empereur, puis quand
les évêques firent échec aux comtes, car dans ces rivalités
sans fin et sans mesure il fallait s'appuyer aux popula-
tions urbaines pour tenir tête au suzerain dont on voulait
s'affranchir, au compétiteur qu'on voulait supplanter. En
relevant contre les Normands et les Sarrasins leurs mu-
railles que remplaçait jadis un misérable buisson d'épi-
nes*, les populations urbaines fortifiaient en elles le sen-
timent de la personnalité civile'; en se soumettant à la
juridiction du comte ou de ses juges, elles y retrouvaient
ce bienfait de la justice, qui est un des plus nécessaires
éléments de toute société ; en concourant à l'élection de
l'évêque, souvent issu du peuple et toujours viager, elles
reprenaient l'idée et le goût de nommer leurs magistrats,
de les choisir parmi les simples mortels, de fixer des li-
mites à la durée de leur pouvoir.
Déjà, en effet, elles se sentaient quelque force et quel-
que volonté; elles étaient quelque chose indépendamment
de leurs chefs. C'est encore aux souvenirs de l'empire ro-
^ Giesebrecht, De Htlerarum studiis apud Italos primis medii csffi
iectilis, p. 12, 21, Berlin, 1845, in-4.
» Eral dicta civitas de spinis clausa. (Chronica Aiiensiat^. I. S., t. XI,
147.)
^ Muratori, Antiq. itaL Diss. 26, II, 460-469.
LES SCHOLE OU ASSOCIATIONS. 487
1 qu'elles en étaient redevables. Après les premiers
s d'effroi où on les avait vues se disperser, s'effacer
tnt les barbares, elles s'étaient rapprochées, selon
ésistible loi de la nature humaine; elles avaient
lé de nouveaux groupes sur le modèle des précédents,
s, pour l'enrôlement des soldats et la perception des
Qts, les empereurs avaient institué des scholx^ c'esl-
re des compagnies ou associations. Sous le coup de
vasion, elles étaient toules devenues militaires et obli-
lires ; on les appelait alors scholx militum ; mais quand
aisément des passions et des appétits eut rendu aux
iens quelque tranquillité, reparurent les associations
les et volontaires. Les hommes de même métier se
nirent; à côlé des scholx mititunij on vit naître et
ndir des scholx artiumj ou corporations d'artisans et
marchands \
)ctle renaissance primitive remonte au temps des Lan-
ards : le jour où ces barbares renonçaient à la vie
nade, ils avaient eu besoin de constructeurs eld'arti-
s plus habiles qu'ils n'étaient eux-mêmes. Les insti-
lons féodales purent diminuer l'importance de ces com-
[oies; elles ne les supprimèrent point. Au douzième
;Ie, on voyait encore, à Rome, les scholx des Saxons,
Franks, des Frisons, celles des portefaix, des porte-
:hes, des défenseurs, des candidats, celles du Lion, de
igle, du Dragon*, c'est-à-dire quatre espèces d'associa-
is, selon la nation, le métier, la fonction, le vêtement
Marini, I papiri diplomatià, etc. Amédée Thierry, Le roi Odoacre,
(Rev. des Deux Mondes, 15 juin 1859, p. 969.) — Léo, 1, 25-30.
Baiulos, stereo^tatarios, staurofcros^ aquiliferos, leoniferos, lupiferos,
»iiarios, candidalos, defensores, stratores. (Pétri Diaconi Chronicon^
^c. XXXVII, Pertz, VII, 779.) — Cf. De laudibus Berengarii carmen,
i, p. 36, R. I. s., t. n, part. I, p. 407.
188 ASSOCIATIONS RECONNUES
OU les insignes*. A Venise, à Ancône, à Ravenne, à Gênes,
on trouve aussi des scholae solidement organisées*. A Mi-
lan, dès Tannée 1066, les métiers étaient divisés par
contrade ou quartiers'. On peut conclure que bientôt il
en fut de même à Florence, car l'associai ion était par-
tout, hors d'Italie comme en Italie, dans la gilde ou hanse
germanique comme dans les communes. Quand Otton de
Freising signalait parmi les Italiens trois classes, les ca-
pitaines, les vavasseurs et le peuple*, c'étaient autant de
groupes, sinon de compagnies, qu'il avait observés.
Son tort était de confondre sous le nom de peuple deux
classes distinctes , deux groupes très - différents , les
hommes libres, arimans ou buoni tiomini^^ et le vul-
* Ricotli, Sioria délie compagnie di ventura in Italia, t. I, p.
Turin, 1845, 4 vol. in-12.
■ A. Danduli Chronicon, 1. X (R.I. S., t. XU, 378). — Annal, genum.
(R. I. s., YI,454). — Fantuxzi, Mem. Ravennat, t. lU, n» 137, p. 40i,
dans Ricolti, I, 300.
' Giulini, Memorie spettanti alla sioria di Milano, 1. XXIV, t. lY, p. 98,
éd. in-4.
* Voy. plus haut, p. 185.
B Tel est le sens primitif de buoni uomini. Il rappelle les dqaAcl
d'Athènes et le gentleman des Anglais. Plus tard on lit dans les lois et les
chroniifues : Boni homines, juris et morumperiti^ sapienUs^ consiliatorct;
mais alors ils ont des fonctions judiciaires ou administratives. La fonction
de conseiller (en allemand Rath) est celle qui prévaut, et tel est le sens
qu'on attache plus tard au mot dont il s'agit. Mais il reste générique;
nous verrons les buoni uomini former diverses sortes de conseils, de com-
missions, de magistratures, et jusqu'à des comités de bienfaisance. (Voy.
mireJérotne Savonarole, I, 416, Paris, 1853.) — Fauriel (I, 107-110)
se trompe donc à moitié, quand il dit qu'ils constituaient « la minorité
aristocratique, les personnages considérés par la naissance, le rang ou la
forUme, i car cela ne fut vrai que plus tard. — Quant à Léo (Entwickelung,
etc., p. 175) cl Hillebrand (p. 13), ils se trompent tout à fait en disant
que ce mot désigne les nobles. M. G. Gapponi (Star, di Fir,, I, 20) tombe
dans la même erreur quand il dit : « da principio signiGcava gli uomini
per nascita ragguardevoli. » — 11 est ^ peine croyable queGuerrazzi ait pu
écrire que les buoni uomini étaient ainsi nommés parce qu'ils étaient élus
PAR LES EMPEREURS. 189
gaire, les serfs, vulgus, homines sercilis canditionis *•
Générales ou particulières, ces associations voyaient
leur existence reconnue, fortifiée même par les chartes
nombreuses que leur octroyaient les empereurs*. Obte-
nues sans peine quand elles étaient sans importance, arra-
chées une à une quand elles étaient un sacrifice du sou-
verain intéressé à se concilier les villes, ces chartes
établissaient une sorte de tradition, ou pour mieux dire
étaient reçues non comme une nouveauté et une faveur
gratuite, mais comme une restitution et un retour à de
vieilles coutumes, dont rancienneté fut plus tard invo-
quée, quand on voulut les supprimer sous prétexte d'abus.
Il y avait des privilèges qu'on arrachait aux autorités sub-
alternes ou qu'on s'attribuait à soi-même, toujours sans
bruit, pour ne pas donner d'ombrage au maître^ et pour
que le voisin ne conçût pas l'idée d'obtenir ou de prendre
Téquivalcnt. On vivait ainsi assez librement, non d'après
une loi fixe, mais d'après une tolérance intéressée qui en
tenait lieu. Â la faveur des luttes du suzerain avec ses
vassaux, des vassaux entre eux, du pape contre l'empe-
reur, les petites gens, les métiers, usurpèrent la liberté
comme les seigneurs avaient usurpé la tyrannie', et, à la
longue, s'aperçurent qu'à la condition de ne pas contester
ptrmi ceux qui avaient une grande réputation de honié (Assedio di Firenze,
c. Tn, p. 181, Paris, 1846).
* Safigny, t. III, p. 80. — Léo Entwickelung, etc., p. 122, sq. —
Bethmann-Uollweg, p. 13. — Karl Hegel, t. II, p. 145. — Stenzel,
Geichichte Deutschlands unter den Frankischen Kanern^ t. I, p. 97,
Leipsig, 1827. — Cibrario, Délia schiavilU e delservagio, e spedabnente
dâ iervi agricoHori^ Milan, 1868.
' On en peut voir dans Huratori, Antiq. ital. Dis<., 45, IV, 19, et dans
HaoUevilIe, p. 215, note 9.
' C^est une juste remarque de Sisinondi (I, 265). E. Quinet a aussi d'ex-
cellentes réflexions sur ce sujet. (Voy. Révolutions d' Italie , I, 7.)
190 LES MÉTIERS A FLORENCE.
le droit du suzerain ou de son vicaire, ils avaient la bride
sur le cou*.
Comme les autres villes, mais après elles, Florence
traversa ces phases obscures. Tandis qu'au Nord et au Sud
on ne voyait partout que scholxj comorteriej fratrie\
Florence ne savail encore comment organiser son collège
des fabbri iignari ou charpentiers. On fait remontera
tort au temps de Charlemagne les premiers dévelopiMî-
menls de ses industries et de son trafic* : le grand empe-
reur n'y contribua qu'en faisant respecter par l'envahis-
sante Venise les droits des autres cités trafiquantes\ elil
n'est pas prouvé que Florence fût déjà du nombre; mais
elle en était probablement sous Lothaire, autre carolin-
gien, car une loi de ce prince déclarait nulles certaines
écritures faites in finibus TusciXj parce qu'elles ne por-
taient point la date du jour et du mois\ Quoi qu'il en
soit, n'étant située ni sur un grand fleuve navigable, ni
sur un lac, ni sur la mer, ne pouvant pas plus que les
autres villes compter sur les routes de terre, aussi peu
* Muratori, Aniiq. ital., Diss. 45, t. iV, col. 3.
' En 945, il y avait à Ravcnne une association de pécheurs. Voy. Mura*
tori, Aniiq. ital., Diss. 75, t. VI, col. 455. Cf. Laini, Lezioni, et Fanluui.
Confrérie traduit bien fratrie; quant à consorterie, il est à peu près
intraduisible. Coterie est le mot français le plus proche, mais il se prend en
mauvaise part ; communauté dit trop et association pas assez. Le latin
consors, en remontant â Tétymologie, rend assez bien Tidée. De nos jour^,
la politique a pris en mauvaise part consorleria, qui devient ainsi tout à
fait Tcquivalent de coterie.
'• Pagnini, Délia Décima, \ll, S. Lisbonne et Lucques, 1 765, 4 vol. io-4*.
* Epistola Hadriani papœ, ep. 45, dans Dom Bouquet, V, 588. —
Panlessus, Collection des lois maritimes, Introd. I, 65, Paris, 1828, in-i.
^ Âudilu comperimus in iinibus Tusci» talia scripta e.<se prolata quae suot
absque mcnse et die mensis, de quibus volumus ut si deinceps prolatt
fuerint nuUum habeant vigorem. (Lotbarii I leges, n" 79. R. 1. S., 1. 1,
part. II, p. 147).
ART DE LA LAINE. 191
sûres que mal entretenues, Florence devait être tributaire,
pour écouler ses produits, du port maritime le plus voi-
sin. C'est donc au temps des plus grands progrès de Pise,
après la première croisade*, qu'il faut rapporter le tardif
essor du trafic et par conséquent du travail florentin. C'est
après avoir donné, par la prise de Fiesole, la preuve de
son ferme dessein de conquérir la liberté de ses mouve-
ments, que Florence cessa de se restreindre à la fabrica-
tion des objets d'utilité commune qu'employaient ses
habitants, et que n'auraient pas achetés ses voisins, aussi
habiles qu'elle à les fabriquer. Tardivement entrée dans
la carrière, elle y dépassa presque aussitôt ses rivales et
parut y marcher à pas de géant.
La première industrie que fit prospérer Florence, ce
fut la préparation delà laino. On a sujet d'en être surpris,
car la nature et l'exiguïté de son territoire, comme les
conditions générales du moyen âge, étaient peu favorables
aux progrès de l'agriculture, qui donne seule des pâtu-
rages et des bestiaux. L'herbe pousse mal sur un sol que
les eaux du ciel, celles des montagnes ou la main des
hommes n'arrosent pas suffisamment. On ne cultive la
terre avec zèle que si les guerres publiques ou privées, les
violences sans motif, les bas prix fixés aux denrées dans
les temps de disette, l'interdiction de rien exporter dans
* En 1099, Pise n'avait pas assez de navires pour transporter les croisés
^ terre sainte : eUe se bornait à leur fournir des vivres et des munitions
(navium suarum quae proflciscentem subsequebantur exercituin. — Willermi
"^UreruU Hûtoria belli sacri, 1. VII, c. xxi, éd. Bongars, Gesia Dei per
Francos, t. I, p. 741, Hanovre, 1611). — Un peu plus tard, les navirei
pians couvraient les mers (Erant in ea cives nobiles et pccuniosi valde,
<pnppe qui continuis navigationibus univcrsas pêne mediterraneo mari
adjacentes provincias gratia commerciorum peregrinis mcrcibus et multi*
plicibus diYitiis urbem repleverant. — Ibid,, 1. XIII, c. v, t. I, p. 856)»
192 TRAVAIL FLORENTIN
tous les temps, n'empêchent pas le colon de recueillir les
fruits qu'il a semés et de retirer de son labeur une juste
rémunération. Des serfs, qui n'étaient pas libres du choix
de leurs cultures, ne s'y adonnaient qu'avec l'apathie
propre d'ailleurs à la servitude. Des métayers en posses-
sion d'un bail héréditaire se contentaient de vivre et ne
cherchaient point à améliorer leur sort. Quand, aux der-
nières années du douzième siècle, on leur eut substitué
des fermiers à bail temporaire, qu'on pouvait remplacer
s'ils étaient inhabiles ou négligents, on n'obtint pas du
premier coup les naturels résultats de cette révolution
importante; on ne vit point baisser le prix de l'argent, ni
s'élever celui de la terre, car les dévastations ne furent
pas moins rares, les prairies mieux arrosées, les pâtu-
rages plus gras et plus abondants^
Florence fit donc violence à la nature, en travaillant
de prédilection la laine, sans en avoir la matière pre-
mière*. Pour expliquer ce fait singulier, l'économiste
Pagnini prétend que les Florentins croyaient leur ville
fondée sous le signe du Bélier, et par là destinée à l'in-
dustrie de la laine*. Il ne voit pas que l'origine de cet art
doit être cherchée dans les rapports que les croisades éta-
blirent et multiplièrent entre l'Italie et l'Orient. C'est
l'Orient que rappellent les noms des premiers tissus ita-
liens^; c'est l'enfance de l'art qu'attestent ceux que leur
* Voy. pour plus de dévcloppemcnlp sur ces matières, Léo, 1. II, c. u,
t. I, p. 55, note, et Cibrario, Délia economia politica del medio et»,
p. 366-369, Turin, 1839.
* Ainsi font aujourd'tiui pour la soie TAngleterre et la Suisse, où Ton ne
voit point de mûriers.
* Pagnini, Délia Décima, 11, 8.
* Vélum holosericum, fuudathuin, alithinum, vêla tiria, bizantina, etc.
Voy. Muratori, Anliq, ital., Diss. 25, t. Il, p. 400 sq.
SUR LES DRAPS ÉTRANGERS. 195
donna Florence : les tissus grossiers qu'elle appelait m//a-
neschi^ schiavini^ n'étaient visiblement employés que pour
les villains et les serfs. Quand les progrès du temps eurent
rendu les communications plus faciles et les frais de trans-
|K)rl moins onéreux, on se pourvut de laines propres à fa-
briquer les draps fins, en Barbarie, en Sardaigne, aux îles
Baléares, en Espagne, en Portugal, en France, en Angle-
terre. Avec leur goût natif, les Florentins furent choqués
des produits imparfaits de cette industrie aux pays où elle
était le plus anciennement, le plus solidement établie,
dans les Flandres et le Brabant. Se flattant de faire mieux,
ils eurent l'ingénieuse idée de transporter à Florence ces
draps mal fabriqués, et là, tout à loisir, de les remettre
sur le métier. Leur tâche fut alors de les carder, de les
tondre, de les lisser, de les tailler, et par- dessus tout de
leur donner une nouvelle teinture, car c'était la plus dé-
fectueuse partie de la fabrication. Quand ils avaient pris
une couleur à la fois solide et agréable, perdu ce duvet
qui les rendait rudes au toucher, obtenu de plus justes
et plus commodas dimensions, quand on les avait détirés
et passés au rouleau, ils acquéraient une valeur toute
nouvelle, qui les faisait rechercher dans tous les pays. Ils
se répandaient en Italie; ils allaient en Orient, où on les
échangeait contre les drogues et les couleurs employées
pour les teindre; ils reparaissaient en France et en An-
gleterre, où le prix de la vente servait à acheter en plus
grand nombre les draps destinés à une nouvelle prépara-
lion.
Ainsi non-seulement on suppléait au manque de la
matière première, mais encore le travail des étrangers
contribuait aux profits des Florentins. Pour perfectionner
ces étoffes trop grossières et pour en faire bientôt un Ira-
HIST. OB FLORBHCB. — 1. 13
494 ART DE GALIMALA.
fie étendu, il suflisait, en effet, d'un très-petit nombre
de bras. Ce fut une branche spéciale de l'art de la laine,
qui s'en distinguait en ne faisant pas la fabrication tout
entière, en ne produisant que des draps fins à l'aide de
draps communs achetés en pays étranger. Le souvenir de
leur origine faisait appeler panmo/tramonfani, ou fran-
cesclii^ ces produits estimés de l'industrie des Florentins;
mais on savait bien reconnaître quand leur main y avait
passé. A Florence même, il parut nécessaire de donner
un nom spécial à cette importante branche de l'art ; elle
reçut celui de la rue où se trouvaient les principales bou-
tiques de draps français. Cette rue débouchait dans le
Met'CcUo vecchio. On l'appelait quelquefois Strada fran-
cesca^ mais plus souvent Calimala^ parce qu'elle condui-
sait à un mauvais lieu^, et pour la rue comme pour l'art
c'est le nom qui prévalut*.
L'origine première de cette industrie raffinée remonte
probablement au onzième siècle, et ses développements
au douzième. Lcsmarclninds florentins fréquentaient dès
lors les foires de Champagne et faisaient un commerce
actif avec la France". En 1199, l'art decalimala, l'art
des marchands, comme on disait volontiers, c'est-à-dire
1 Callis malits. Celte étymologic est d^autanl plus incontestable que
dans le vieil italien, comme en espagnol, calle signifie rue. (Voy. i4rcfc.«(or.
1^65, 5* série, t. H, part. I, p. 72, note 1.) — Un Allemand, Neumann,
(Introduction à Touvrage de L. Bruni Âretino Trfipl tw> 4»X»ptvTÎv«v kg>4tiî«<,
Francfort, 1822), donne pour ctymologie x*X7j et |xàXa pour (i.'iiXa, pluriel
de rinusité (XTiXcv, mouton, brebis, qui donne la laine. Hais c'est trop savant
pour le peuple qui crée les noms, et trop peu pour les hellénistes, car
pourquoi xaXYi au singulier féminin et {xâxa au pluriel neutre ?
* Voy., sur tout ce qui précède, Pagnini, H, 92, 98. — Follini, t. Vl,
c. XXI, p. 206, 219. - P. Villari (// PoliUcnico, juin 1867, p. 577).
* Pagnini, Ul, 257. — Pardessus, t. II, Introd., p. 74. Dès le treizième
siècle, on possède à cet égard des documents positifs. Voy. Arch. Uor.^
nuova série, t. VI, part. I, p. 163, et part. II, p. 247.
ART DE LA SOIE. 195
(les marchands par excellence, était constitue, avait ses
magistrats particuliers^, qui, en 1204, apposaient leur
signature avec d'autres au traité conclu entre Sienne et
Florence V On ne saurait donc nier que dès la seconde
moitié du douzième siècle les marchands de drap fran-
çais étaient en pleine prospérité, et se séparaient entière-
ment de Part de la laine, qui ne marchait plus qu'après
eux*,
Inférieur par le rang et postérieur par la date, venait
ensuite Tart de la soie. Comme les deux précédents, il
était déjà constitué en 1204 : ses chefs figurent comme les
leurs nu bas de ce fameux traité entre Sienne et Florence
(1204), assez explicite dans son laconisme pour montrer
la civilisation des Florentins bien plus anciennequ*on ne
le croit communément*. En 1225, en 1247, d'autres do-
cuments positifs montrent l'art de la soie acclimaté parmi
<• Présente StoldoMuscati tertio consulemercatorum. » (Document publié
par Cantini, II, 05.) Que ces deux derniers mots doivent s^entendre de rart
de Galimala, c*est ce qui résulte d*un document de 1235 : c Gonsulum
suprascriptorum cum consulibus mercatorum, cum prioribus artimn atque
decem bonis TÎris cujuscumque sexus. » (Doc. dans Cantini, I, 153.)
« Ammirato, 1. I accresc., p. 67. — F^gnini, II, 83. — M. G. Cap|)oni
(Stor. di Fir., l, 20) déclare qu'il n'ose ajouter entièrement foi à ce do^
cument.
' Diaprés ce qui précède, on ne s*étonnera pas que Tart de Galimala fût
ooDstitué avec des consuls particuliers dès Tan 1193; mais en voici la preuve
péremptoire dans un document des archives florentines : — c Cencio di
Gtambone de Ceffuli e Diede suo figlio, col consenso délie loro rispettive
moglie, donano irrevocabilmente fra i vivi a Giovanni di Boninsegna e a
Ugone di Angiolotti, consoli dei mercanti vecchi di Galimala, etc..» 21 oc-
tobre 1193. (Arch. di Slato, Cartapecore Strozziane Vguccioni),
^ Voici, une fois pour tontes, ce que dit Ammirato, au sujet des arts
dont les chefs signèrent ce traité : • Onde vi eranoquei de' giudici e notai,
de' tambiatori, di Galimala, de'mcrcanli del comune, dcU'artc délia lana e
di Porta S. Maria (l. 1 accresc, p. 67). Or on sait que Varie di Porta S. Maria
est synonyme à'arle dellasetUy les marchands et fabricants de soie ayant
leurs boutiques dans ce quartier.
196 DIFFICULTÉ DES COMMUNICATIONS.
eux*, et ne permettent d'en reculer l'établissement ni
jusqu'en 1265, quoique Ammirato n'en parle qu'à celte
date', ni moins encore jusqu'en 1315, où l'on prétend
qu'il fut importé par des Lucquois. Dus le temps de Jus-
tinien, deux moines revenant de l'Inde l'avaient intro-
duit à Constantinople, et dès 1148 Roger de Sicile, après
avoir conquis Thèbes, Athènes et Corinthe, avait amené
dans son royaume des artisans qui furent los maîlres des
Italiens '. Cinquante ans pour propager cet art de Pa-
lerme à Florence, c'est assurément plus qu'il ne fallait,
avec la fréquence des relations maritimes, entre deux
pays si rapprochés.
Les Florentins ne prirent que tard, dans la fabrication
de la soie, le premier rang ^, qu'ils tenaient déjà dans la
préparation de la laine. Peut-être n'étaient-ils ni assez
nombreux pour suflire simultanément aux industries la-
térales que supposent et qu'entretiennent ces deux arls,
ni assez sûrs de leurs débouchés pour travailler une ma-
tière dont la main-d'œuvre quadruple la valeur*. Toul,
eu effet, était obstacle au trafic d'un peuple non maître
de la mer : la longueur des chemins mal entretenus et
les risques de toute sorte qu'on y courait; la multiplicité,
Ténormilédes taxes qu'on payait pour y passer, pour tra-
vei'ser un pont ou un territoire, pour décharger des mar-
' Voy. CCS documents dans Pagnini, II, 10S-i09.
« Ammirato, II, 151, ann. 1265.
^ Oit) Frising., 1. 1, c. xxxiii (R. I. S., t. VI, 668). lluralori,|i4M<ig. iUiL,
Diss. XXV, t. Il, p. 405.
* Richa, IV, 257 ; Pagnini. H. 83.
^ Pagnini (II, 111) dit qu'une livre de laine d'Espagne qui ?aut 5 paoli
(2 fr. 50), transformée en drap superfin, en \aut40, tandis qu'une lirre
de soie grége, devenant étoffe, vaut non plus 50 paoli, mais 120, et même
bien davantage, si Ton a mêlé au tissu des fils d*or ou d*argent.
EFFORTS POUR EW TRIOMPHER. 197
chandiscs et les déposer, fût-ce sur une place publique * ;
rignorance de récriture, qui rendait impossible par let-
tres une correspondance suivie avec les pays étrangers,
et nécessaires de conlinuels voyages pour accompagner
soi-même ou faire accompagner ses marchandises, ce qui
mettait en mouvement un nombre de personnes hors de
toute proportion avec l'importance des affaires; enfin,
quand on pouvait employer les vaisseaux d'une ville voi-
sine, les risques ordinaires de la mer, ceux de la pira-
terie, et l'odieux usage de confisquer les navires naufra-
gés avec les marchandises qu'ils contenaient '.
Ucpuis longtemps les Florentins luttaient avec un
grand courage contre ces obstacles. Quand ils montraient
tant d'empressement à défendre, en 1H3, le terriloire
des Pisans partis pour conquérir les Baléares, ils cher-
chaient à se concilier le peuple qui leur pouvait ouvrir
les voies de mer. Quand ils forçaient, en 1201, les Ubal-
dini à protéger les marchandises florentines de passage
dans le Mugello, ils voulaient s'assurer un libre passage
vers la Lombardie. Quand ils concluaient, en 120^ avec
Bologne un traité qui mettait fin aux représailles entre
ces deux villes ^, ils poursuivaient visiblement le même
but. Mais le plus sûr moyen qu'ils trouvèrent de l'attein-
dre et d'imprimer à leur trafic, comme à leur industrie,
* Yoy. le glossaire de Ducange, arl. « avaria» anchoraglum, curratura,
exclusaticum, foraticum, gabella, géranium, hansa, hacella, mensuraticuni,
modiaticuin, nautaticum, passagium, peJagiuni, platealicum, palifictura,
ponderagium, pontaticum, porlaticuin, porlulaticum, pulveraticum, ripa-
ticum, rotaticuin, teloneum, transitura, viaticum •. Cf. Muratori, Anliq,
UaL, U, 4 8q.
* Pagnini, III, 301. —Pardessus, il, 107, 118.
s Muratori, Ântiq, iial, Diss. 49, t. III. Pagnini, II, 20.— Nous dirons
plus loin ce qu*étaient ces représailles qui jouent un si grand rôle dans
l'histoire des communes italiennes au moyen âge.
198 ART DES GHiNGEDRS.
un prodigieux essor, ce fut la création d'un art vraiment
nouveau dans la forme qu'ils lui donnèrent, celui des
changeurs ou banquiers.
Depuis de longues années ils connaissaient le prix de
l'argent et Tusage qu'en peuvent faire des hommes éco-
nomes et sobres qui savent le gagner et ne le dépensent
pas. Ils le prêtaient à gros intérêts. L'Église, ils ne Tigno-
raient pas, poursuivait de ses censures ce genre de trafic,
en invoquant le texte du Deutéronome ; mais ils discu-
taient le Deutéronome avec l'Église \ et n'admettaient
pas, comme Dante le soutint plus tard, que l'argent, de
sa nature, n'est pas productif*. Avec leur esprit droit et
pratique, ils ne comprenaient pas qu'il fût illicite de
donner de l'argent à loyer, quand c'était licite pour une
maison, pour une voiture, pour un chevaP. Ils sentaient
bien que l'argent est une marchandise comme une autre,
que le prêt d'argent est un service rendu à autrui et une
privation pour soi-même, que la transformation du ca-
pital en un chiffon de papier en diminue la valeur in-
^ ff Non fœnerabis fratri tuo ad usuram pecuniam, ncc fruges, nec quani-
libet aliam rem — sedalieuo. Fratri autem tuo absque usura id quo indiget
commodabis (Deutcronoine, c. uni, v. 19, 20.) — Mais disaient les Flo-
rentins, le livre sacré n'interdit Tusure qu'envers un frère, non envers des
étrangers. — Sous la loi chrétienne, répondait TËglise, tous les hommes
sont frères.
' Ë perché l'usurière allra via tiene,
Per se uatura e per la sua seguace
Dispregia poichè in altro pon la spone.
(//i/crno, XI, 109-îll.)
Cette explication est fort obscure; mais les commentateurs sont d^accord :
« Perché vuol rendere fruttifcro il denaroche per se non è taie. • (Costa et
Hianchi.) — « L'usurier prétend traiter les écus qu'il prête comme s'ils
produisaient d'autres écus qu'il exige de son emprunteur. » (Ortolan, Les
pénalités de l'Enfer de Dante, p. 74 sq., Paris, 1873.)
' Ortolan, ibid.
TAUX DE L'ARGENT. 199
trinsèque, qu'on court risque de ne point recouvrer la
somme prêtée, et que ce risque, comme ce dommage,
exigent une rémunération.
Leur tort était de ne pas distinguer l'usage de l'abus,
et de proportionner le taux de Targent au bénéfice pré-
sumé que ferait Temprunleur \ Sous Justinien, l'intérêt
variait, suivant la qualité des personnes, de quatre a
douze pour cent'; au treizième siècle, il fut porté à
quatre deniers par livre et par mois, c'est-à-dire à vingt
pour cent' par an. La loi même fixait ce taux'. On ne
prêtait que pour six mois. L'emprunteur payait immédia-
tement l'intérêt ou en faisait ajouter la somme au capi-
tal, et s'engageait, s'il ne pouvait restituer au jour fixé,
ce qui était tacitement prévu et accepté de part et d'au-
tre, à payer pro damno et intéresse^ quatre deniers par
livre, pour chaque mois de relard*. Bientôt cet intérêt
exorbitant passa pour modéré; on alla jusqu'à trente et
quarante pour cent. Ce sont de tels abus que prétendait
châtier Dante, quand il plaçait les usuriers sous une
« Pardessus, H, 125.
'4 p. iOO pour les personnes illustres, 8 p. 100 pour les marchands,
12 p. 100 pour les personnes d'autre condition qui avaient prêté du grain,
ou du blé, 6 p. 100 pour le reste des sujets. (Loi 26, cod. de wum,)
^ A Vérone, en 1228, la loi Oxait le taux de l'intérêt ù 12 p. 100; à Mo-
dène, en 1270, à 20 p. 100. — Yoy. }\uniovï, Antiq iUiL, Diss. 16, t. I,
etHallam, Viewofthe slate of Europe, c. ix, part. 11, t. 111, p. 402, Lon-
dres, 1819.
*Muratori, Antiq. ital, Diss. 16. 1. 1, p. 888sq. — Cantini, 111, 161.—
Le 15 juin 1216, lJlivieri,fils de Tignoso, était condamné à payer à BuonoGno
de Bologne quatre livres pisanes pour une créance cédée à Buono par son
frère Giuseppe, et en outre à quatre livres pour intérêts de cinq ans, à
raison de 4 deniers par livre et par mois. [Arch, dipl. Pergamene délie Ri'
formagioni di Firenze). — Le 6 septembre 1292, Ubaldino, fils de Giovanni,
empruntait à Matteo Scali cent livres pour six mois aux mêmes conditions :
< pro omni damno et omni interesse quatuor dennrios pro quatilict librj
« singulis meusibus. • (Gantini, 111, 161 .)
200 LES CHANGEURS TOSCANS.
pluie de feu, au milieu de sables ardents ^ Mais à Flo-
rence un système financier plutôt qu'un sordide amour
du lucre dictait ce genre d'opérations. On voulait empê-
cher la concurrence commerciale de s'établir. On com-
prenait que des capitaux empruntés à si haut prix ne
pourraient être employés dans le commerce, où ils n'eus-
sent jamais rapporté un intérêt supérieur ni même égal.
D'autre part, les spéculateurs n'ignoraient pas quel avan-
tage il y avait à emprunter des fonds dont les capitalistes
ne trouvaient pas l'emploi dans le travail industriel. Telle
est, d'ailleurs, la nature des choses. A mesure que les
risques augmentent, s'élève l'intérêt de l'argent*. Ce qui
le fixe, ce n'est pas l'avidité du prêteur, c'est la solidité
de l'emprunteur. Or, tout était risque au moyen âge,
dans ces temps où la violence privée déplaçait, renversait
l'assiette des fortunes, et la violence publique celle des
gouvernements. C'est ainsi que le taux élevé des espèces,
qui en des pays moins civilisés prouve le manque de nu-
méraire et de crédit, ne prouvait, en Toscane, que l'cip-
titude précoce des habitants aux questions financières et
leurs saines doctrines en matière d'argent.
La papauté, qui, malgré ses censures obligées, jugeait
les Florentins d'un œil pénétrant, avait eu recours de
bonne heure, dans l'intérêt de l'Église, à leur habileté
rare et à leurs relations déjà nombreuses. Elles les avait
chargés de percevoir les revenus du saint-siége dans les
divers pays de la chrétienté; elle leur payait une commis-
sion qui fut pour beaucoup dans le rapide progrès de
l'industrie des banquiers'.
* înfernOj ch. xi.
«On prèle à TAngletenre à 3 p. 100 et à la Turquie à 12 p. 100.
3 c Bisce aulem et curia romana utebatur ut reditus suos a fariis
INTERMÉDIAIRES DE LA PAPAUTÉ. 201
Rome, en elTet, était, au moyen âge, le véritable centre
des intérêts matériels comme des intérêts moraux. Â
Rome affluaient les trésors du monde entier, revenus du
pape et des prélats, obole de Saint-Pierre, offrandes de
toute sorte. Être chargé de percevoir ces deniers, de les
faire parvenir au destinataire, c'était avoir le maniement
de la plus grande partie des capitaux en circulation ^
Dans les mains par où ils passaient, il en devait toujours
rester quelque chose. Or, au douzième siècle, les Floren-
tins portaient déjà le nom de changeurs du pape, camp-
$ore$ papXj et les profits qu'ils tiraient de cette charge
ne furent pas la moindre cause de leur invariable dé-
vouement au saint-siége. Au douzième siècle, ils étaient
sans doute insuffisants, ou Rome avait voulu répartir les
bénéfices dont elle était l'occasion, car les Siennois reçu-
rent le même titre et en retirèrent les mômes avantages,
nouveau sujet d'inimitié entre eux et leurs ambitieux
voisins '.
La signature des chefs de l'art du change florentin au
bas du traité de 1204 montre bien que cet art avait dès
lors une sorte d'organisation, peut-être même de statut.
L'extrême complication des monnaies, qui faisait de la
connaissance de l'argent une véritable science, rendait
l'intermédiaire des changeurs indispensable au plus
grand nombre. La livre n'était plusqu'une unité de mon-
naie imaginaire. Elle avait beau, comme au temps de
regnis colligeret. • (Muratori, Antiq. itaL, Diss. 16, t. I, 888, 890).
' Voy. M. P. Vinari, // Politecnico, ilécembre 1866, p. 586, 587.
* En 1253, Grégoire IX donne quittance «ad Angelerium Solaficum quem-
(bm campsorem nostnim et ejus socios mercatores Senenses de omnibus
^tionibus quas in Ânglia, Francia et curia Romana vel eliam alibi nostro
velecdesi» Romansnomine receperunt.t (Muralori, Antiq. OaL, Diss. 16,
t I, p. 889.)
• ••
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• • • • • • ••
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202 LA LEHRE DE CHANGE.
l'empire romain et de Tempire grec, être composée de
vingt sous, ces sous, quant au poids, n'en faisaient pas
le tiers; ils n'avaient plus eux-mêmes qu'une valeur
nominale, représentant douze deniers, et il y eut au-
tant de livres différentes qu'on frappa de sous di-
vers. Chaque pays, chaque ville avait ses monnaies,
multiples, compliquées, et par surcroît fort lourdes,
car l'or ayant disparu sous les Carolingiens, on n'a-
vait guère plus que de la monnaie d'argent *. Tout paye-
ment de quelque importance devenait un embarras et un
danger. Les transactions commerciales s'en trouvaient
réduites dans leur nombre et leur étendue. Elles n'eus-
sent jamais peut-être triomphé de ces complications et
de ces difOcultés de tout genre, si les changeurs de Flo-
rence n'avaient introduit l'usage de la lettre de change.
Que les Juifs, comme on le prétend, l'eussent jadis
inventée, et les Vénitiens employée plus tard, à l'occa-
sion des croisades, dans leur pratique commerciale*, il
importe peu. Ce sont les Florentins qui ont généralisé
cet ingénieux expédient de remplacer la monnaie encom-
brante ou les pesanls lingots par de légères feuilles de
papier, rétabli d'un pays à l'autre l'équilibre entre la
valeur réelle de l'argent et sa valeur légale, c'est-à-dire
arbitraire, servi d'intermédiaire à ceux qui n'avaient pas
partout, comme eux, des marchands et des comptoirs,
donné, en un mot, l'impulsion au commerce, en sup-
primant les chances probables de pillage, les causes cer-
* Cibrario, DelT economia, elc, p. 456. — Peruzzi, Storia del cam"
mercio di Firenze^ p. 105.
« Dès \\1\. Voy. .4rc7i. stor., 1865, 5* série, t. U, part. I, (DeW orig.
di Fir.) Weber, Hicerchc sulF origine e stUla natura del contralto del
cambiOi Venise, 1810. — Pardessus, II, 111. — Cibrario, Dell' econo-
mia, etc., p. 472, 475.
IMPORTANCE DES CHANGEURS. 203
laines de pertes devant lesquelles il reculait \ Ainsi ils
firent de brillantes fortunes, les uns en exerçant à la fois
leur industrie et le métier du change ou de la banque,
les autres en concentrant tous leurs efforts sur ce der-
nier, qui devint le premier des arts ', sinon par le rang,
du moins par l'importance, et qui leur fit donner à eux
seuls le nom de changeurs \ On a bien pu les flétrir sous
celui d'usuriers, et de chiens lombards \ mais on ne sau-
rait oublier qu'en s'enrichissant ils enrichirent leurs con-
citoyens et leur patrie. C'est grâce aux trésors qu'ils y
firent afBuer, que Florence put acheter aux seigneurs
leurs châteaux, pourvoir à l'équipement, à l'approvi-
sionnement de ses milices toujours sur pied, asservir les
villes voisines, s'agrandir, se fortifier elle-même, et
construire dans son sein de somptueux palais.
* Le statut inédit d'Avignon de 1245 contient un paragraphe c Delitteris
cambii. » (Bibl. net. de Paris, ms. anc. fonds, n* 4()56), ce qui prouve que
Tusage des lettres de change était déjà assez général. En 1246, Innocent IV
déposait h la banque de Venise une somme considérable, pour la faire par-
venir à un banquier de Francfort (Mencken, Scriptores rerum germant-
carum, II, 1755). En i255, autre exemple en Angleterre (Rymer, t. I,
part 11, p. 16). Cf. pour Venise, Marin, Storia etc. V, 296. Indications de
Pardessus, II, 111, 112. Cf. Libri, Hist des sciences mathématiques ^ t. 11,
p. 59, 268.
* i Idque sensim primum ac prascipuum eorum negotium evasit. » (Mura-
lori, Antiq. ital., Diss. 16, t. I, p. 888.)
^Ibid.^p. 877.
* «Cani Lombardi ». (Boccace, Decameron, giom. I, nov. 1, 1. 1, p. 45.
^ilan, 1816.) On sait qu'à Paris et à Londres il y avait une rue des Lom-
bards ou préteurs sur gages. Les changeurs étaient encore appelés, selon
les lieux, bancbieri, tavolieri, usurai, et s'appelaient eux-mêmes cambia-
lot*iou feneratori. On sait qu'aux usuriers de Cahors on donnait le nom de
^orsins. Parmi les vrais Lombards on remarquait surtout des Milanais, des
<Wntin8, des AstésaDS : « Anno 1 226 cives Astenses cœperunt praestare et
Mt'^re usuras in Francia et ultramontai^s partibus, iibi multam pecuniam
iacrali sunl. • (Ogerius Alferius, Chron. Astense^ R. I. S., t. XI). (Muratori,
fcc» cU, p. 890).
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• ^
204 ART DES MÉDECINS, DES PEAUSSIERS.
A ces quatre arts, il en faut ajouter trois autres, déjà
constilués en H 95* : les médecins et les apothicaii^es,
dont dépendaient les chirurgiens et les accoucheuses, et
qui tiraient leur importance non des soins qu'ils don-
naient h la vie et à la santé de leurs semblables, mais des
drogues et des épices de l'Orient, alors si recherchées,
dont les speziali ou apothicaires avaient le dépôt et le
débit*. Venaient ensuite les peaussiers, très-florissants
aussi, car, depuis les temps langobards et carolingiens,
la mode s'était maintenue, chez les grands et même chez
les petits, d'employer peaux et fourrures, pour se vêtir
et pour orner ses vêlemenls'. Si ces deux ans ne sont pas
au niveau des premiers, c'est qu'ils n'avaient pour objet
que de répondre, dans le pays même, aux exigences
usuelles de la vie, et que la règle, chez les Florentins, fut
toujours de donner le pas à ceux qui leur ouvraient de
vastes débouchés, qui leur assuraient des relations éten-
dues au dehors. Plus tard, quand Florence eut des galères,
quand elle eut obtenu dans l'Orient, sur les bords de la
mer Noire, à Gonstantinople, en Egypte, des franchises
égales à celles des Vénitiens, des Pisans et des Génois, le
trafic des épices cessa d'être local et connut les grandes
affaires ; mais il ne put jamais s'élever au premier rang,
soit qu'il nuisît aux apothicaires devenus marchands
* Un document de 1193 parle de sept recteurs des arts : « septem reo-
tores qui sunl super capitibus artium ». (Arch. délie Biform. lib. ixvi des
Capitoli.) Voy. Canlini, I, 124, 125.
*Cantini,Ul, 173-174.
' En 772, .\nsprandtis, roi des Langobards, « vilibus veslibus, sive pelli-
ciis, utebatur. » (Paul Diacre, 1. VI, c. xxxv, R.I. S., t. I, part. I, p. 502.)
— Charlemagne portait en hiver des peaux de loutre, c Ex pellibus lutrinb
thorace confecto. » (Vita Karoli Magni per Eginhardumscriptaj c. xxiii,
dans D. Bouquet, V, 98), et en été, à la chasse, des peaux de mouton, « pel-
licium berbicinum. » (Mon. S. Gall. 1. II, c. xxvii, dans D. Bouquet, Y, 133.)
ART DES JUGES ET NOTAIRES. 205
'avoir dans leurs rangs les médecins et les chirurgiens,
mpiriques et opérateurs qui ne vendaient pas, soit que
avance prise par les arts précédents fût trop considérable
our qu'ils pussent être rejoints.
Un dernier art, toutefois, qui date aussi de ces temps
seules, fut Tobjet d'une exception flatteuse : c'est celui
es juges et des notaires. Eux non plus ils ne vendaient
oint; mais ils rendaient la justice, cet impérieux besoin
u faible dans des temps de violence. On les tenait
onc en haute estime ; on leur donnait, comme aux che-
aliers, le titre honorifique de menere; on leur accordait,
c qui était un honneur dans une ville de marchands,
autorisation de se constituer en corps de métier. On fit
lus encore : à la longue, l'art des juges et des notaire
btint le premier rang *. Jadis, au temps des comtes, il
'y avait qu'un tribunal ; il y en eut plusieurs quand Flo-
3nce se fut agrandie ; probablement un par quartier. Si
I quartier manquait d'un local convenable, le tribunal
inait ses séances dans la vieille église de San Michèle in
rto, où se trouvaient aussi les greniers pour les grains*.
' La première mention d'un tribunal florentin est de 1197 : c Restaurât
mnum judei et compagnus Ârrigucci existentes consules in curia S. Mi-
laelis in orto super facto justicie. Judice vero Spinellus Spade, provviso-
tms Cayalcante de Dltrarno et Guarenti Bertoldi, notarius Albertus. » (Ar-
\ifrio de^ monaci di Pauignano^ dans Cantini, Ul, 62.) — La première
cution de Vari des juges se trouve dans un traité conclu entre Florence et
'fieto, en i!229 (Voy. Cantini, I, 153 note) ; mais ces documents, les plus
iciensqui nous aient été conservés, ne sont évidemment pas les premiers ,
tomt>e sous le sens qu'il y avait des tribunaux avant l'année 1197. Ce se-
it manquer de critique que de dire qu'une institution date seulement de
innée où il en est parle dans les documents.
* Malgré les conclusions contraires de Cnntini, cela nous parait résulter
» textes qu'il cite (III, 57, 58). Suivant lui, tous les tribunaux auraient
Igé h San Michèle, mais ce n'étaient pas ceux des quartiers ou usii, qui
étaient pas encore créés. C'est jouer sur les mots. Que Florence ne fût pas
visée déjà en six quartiers , c'est probable , mais elle avait des quartiers ,
:*•:
206 ARTS mFËRIEURS.
Le désir d'assurer la libre impartialité des juges, en les
afTninchissant des influences du voisinage, fut sans doute
pour beaucoup dans cette translation.
Durant la première moitié du treizième siècle, la plu-
part des tribunaux, et peut-être tous, émigrèrent ainsi à
San Michèle in Orto*. Ils ne trouvèrent pas tous place
dans l'église même ; ils s'établirent dans le jardin où
elle était située, dans des constructions antérieures ou
faites exprès pour eux, et qu'on désignait, aux actes pu-
blics, en indiquant les propriétés particulières auxquelles
elles étaient contiguës *. Sur la porte était une enseigne,
comme aux boutiques des marchands : ici un chevalier,
là un lion, nilleurs une rose, et c'est par ces signes qu'on
distinguait officiellement les divers tribunaux*. Un con-
sul, un juge, deux provéditeurs, deux notaires, cesl
ainsi, généralement, qu'ils étaient alors composés.
Qu'il y eût encore d'autres métiers, c'est ce que prou-
vent jusqu'à l'évidence les besoins primordiaux de toule
agglomération d'hommes. Pas plus alors que plus tanl,
Florence ne pouvait se passer de boulangers et de bou-
chers, de tailleurs et de cordonniers; mais ces indu-
stries, et d'autres encore, réputées viles, ne comptaient
pour rien dans l'État. Le nombre était peu considérablo
correspondant à ses quatre portes. D'aiUeurs, sur les cinq documents qu^
cite Cantiui, il y en a au moins deux où il n*est pas dit que les tribunaux don i*
on parle soient établis h San Michèle ; ce sont ceux de Porta San 14ero et d^
San F'ier Scherairgio.
' « In curia porte S. Pancratii posita in orto S. Michaelis (1243). In curi^
scxtus Hurgi i^ita in Orto S. Michaelis. » (1249.) — • Curie sextus Ultram*
site in Orlo S. Michaelis. » (1260.) — (Documents dans Cantini, Ul, 59-*
♦il.)
' « Juxta doinum (ilioruni ohm Adacti existentibus ; — ad pedem domu^
Honialdollorum; — ad pedem turris lil. (sic) » (Cantini, loc. cit.)
' « Ubi est signum cquitis ; — ubi est signmn leonis ; — ubi est signuif^
rose. >» (Cantini, UI, p. 58-65.)
;/: ':: •••
LE PEUPLE ADMIS \ LÀ VIE PUBLIQUE. 207
des habitants qui y comptaient pour quelque chose : aux
deniières années du xni* siècle, ils pouvaient encore
tenir leurs assemblées dans des églises ou des palais S
et à la fin du xv% le peuple se composait à peine de
trois mille deux cents personnes, quoique la ville se fût
beaucoup agrandie, quoiqu'on eût fait des révolutions et
des lois pour étendre le droit de cité. Un auteur moderne
suppose que dans les premiers temps de la vie commu-
nale, il n'y avait pas, à Florence, plus de quinze cents
citoyens, dont mille seulement étaient éligibles aux em-
plois*. On n'en saurait être surpris. Le œntadino^ tou-
jours attaché à la glèbe, n'avait ni les droits du citoyen ni
même ceux de l'homme libre. Dans la ville, il y avait
beaucoup d'habitants de condition servile% et plus en-
core qui étaient libres sans prendre aucune part à la vie
publique. C'est qu'il ne suffisait point de ne pas devoir
la naissance à des serfs ou à des fils de serfs; il fallait
en outre payer des impôts, qu'on ne demandait qu'aux
nobles résidant à Florence et à l'aristocratie marchande
des sept arls ou métiers.
A la tête de ces métiers étaient placés des chefs qui
portaient en 1193 le nom de recteurs*, qui reçurent en
1204 celui de prieurs et un peu plus tard celui de con-
suls des arts, auquel succéda enfin le nom générique de
capiludini^. Ils avaient déjà porté celui de consuls, dans
* Voy. Archivio di Stato, novembre 1287. Provvisioni délia Repubhlica,
t.I.
* M. P. Villari, dans le Poliiecnico de Milan, juillet 1866, p. 1, 8.
' Au W* siècle, on parle encore d'esclaves ou de serfs laissés en héri-
tage, et, même alors, les contadini n^avaicnt pas le droit de cité. (Voy.
P. Villari, loc, ciL)
* Voy. la note 1 de la page 304.
* « Qui sunt super capitibus artium. » (Doc. dansCantini, I, i24-i25«)
208 LES GHt^S DES MÉTIERS MAGISTRATS PRIMITIFS.
les siècles antérieurs, où on le donnait indistinctement à
tous les magistrats, aux évêqucs même et jusqu'aux em-
pereurs*. Ils le perdirent le jour où on voulut l'employer
pour désigner les magistrats municipaux, c'est-à-dire où
l'on distingua entre les chefs de la ville et ceux des mé-
tiers.
Cette distinction ne fut nécessaire qu'assez tard. Elle
ne l'était point taudis que Florence vivait sous le joug de
son comte ou de son évéque. Il n'y avait alors d'autres
magistrats que ceux qui veillaient aux intérêts des cor-
porations, et qu'à l'origine on confondait avec les sca-
bini ou échevins installés dans les tribunaux*. A mesure
que les métiers, plus considérables par le nombre de
leurs membres et par la richesse que produisait leur tra-
vail, se groupèrent par quartiers, leurs chefs y tinrent
une grande place. Sans y avoir d'autorité officielle, ils y
faisaient la police et presque la loi. Rien n'était changé
dans leurs attributions ; mais ils avaient plus de crédit et
aussi plus d'exigences : ils parlaient haut et se faisaient
écouter. Quand il fallait prendre quelque mesure d'inté-
rêt général, quand quelque danger menaçait la ville, il
était naturel qu'ils se réunissent pour aviser, car, réunis,
* Dans un document de 998, Otton lil se donne à lui-même le nom d7m-
peraior consul. Au IX* si^lc, la chronique des comtes dWnjou était inti-
tulée Gesta cortiulum Andegavensium. Le comte Bernard de Foix est con-
sul de FuxOt et Bernard, vicomte de Nemours, proconsul. Un document de
1227 nonune le comte de Flandres alternativement cornes et consul. Henri U,
s*adressant à des évêques, leur écrit : 0 egregii constdes! Ce nom, enfin,
est donné par les familles à leurs chefs. (Voy. Bethmann-Hollweg, Vrspnmg
etc., p. 151, notes 15, 16, 17, et Haulleville, 1. 1, p. 429). C'était un sou-
venir du vocabulaire romain.
* VoY. Ad. Pawinski, Zur EntstehungsgeschidUe des Consulats in den
comunen Nord und Miitel Italiens, Berlin, 1867. Cet auteur complète Karl
Hegel par Wtistenfeld. U commet d'assez graves erreurs, mais il a bien étu-
ié sa matière.
'« . • • » • ..
* » . * *
LES CONSULS. 209
on pouvait sans exagération dire qu^ils représenLiient la
communauté, tous ses membres appartenant à une au
moins des associations dont elle se composait. De même,
quand l'autorité centrale des vicaires impériaux com-
mença de s^efTacer par impuissance, les consuls des mé-
tiers étaient seuls en mesure de recueillir son héritage,
et c'est ainsi, sans institution formelle, qu'ils devinrent
des magistrats communaux ^
Ce que Thisloire appelle improprement a la révolution
des consuls, » n'est donc autre chose que le lent, l'insen-
sible progrès de leur pouvoir, et l'on ne saurait assigner
aucune date précise à cette transformation*. Des consuls
ayant d'autres attributions que de gouverner leurs mé-
tiers, il y en avait à Fano, à Osimo, à Ancône en 883, à
Rome en 901, à Orvielo en 975, à Ravenne en 990, à
Ferrare en 1015, à Pise et à Gênes en 1100 '. Il y en eut
à Florence tout au moins en 1101 . Â cette date, deux ma-
gistrats portant ce titre promettent au nom de Florence
dépendre la justice aux habitants de Pogna, qui ont fait
leur soumission. Dans cet acte, si heureusement arraché
aux injures du temps comme à l'incurie et aux violences
des hommes^, il est parlé, chose plus digne encore d'at-
* Âmmirato a bien tu que telle était la Térité. « Essendo i consoli délie
vti, dit-il, gli stessi che quel del comune. t (L. I accr., 1. 1, p. 67.)
' On ne peut non plus dire quand le prévôt des marchands de Paris, sans
cesser d^être le chef d^une corporation, devint le chef de la municipalité.
' Flaminio dal Borgo, Diplomipisani, p. 85. — Ann. genuens., R. I. S.,
t. VI, 247. — Léo, 1. IV, c. iv, 1. 1, p. 278. — Haulleville, t. I, p. -432.
* Devant un fait si positif, il serait oiseux de s'arrêter aux conjectures et
3UX contradictions des auteurs, même presque contemporains. Paolino dit
(R. I. S., Suppl. n, 16) en 1117. Yillani en parle pour la première fois à la
«bledc 1177 (M. Hillebrand dit à tort 1170). Ammirato (I, 56) en 1176.
D'après un document cité par Raumer ( Wiener Jahrbûcher der Utteratur,
t* YUI, p. 69), ce serait en 1172. Neumann (loc. cit,) dit vaguement do
1080 â 1 150, ce qui est une manière stire de ne pas se tromper. — Le P.
mn. DB FLORBHCB. — I. 14
SIO CONSULS œMMUNAUX.
tention, d'élections nouvelles et même d'assemblées^ Ces
assemblées étaient encore rudimentaires, telles que .les
peut avoir une ville sans importance : tous les clercs et
laïques y étaient convoqués ^ La comtesse Mathilde, qui
se trouvait à Florence en juillet 1101', admettait donc ces
stipulations particulières des villes de ses États entre
elles, et ces consuls municipaux qui méritaient sa bien-
veillance en professant le même respect pour son auto-
rité que pour celle de l'empereur*. Il y avait dès lors
une sorte non pas de constitution, mais de coutume
communale, permettant la réunion des citoyens dans
certaines circonstances, et l'élection de leurs magistrats.
A Florence et dans les autres villes, les consuls, en
général, étaient élus pour un an. On ne leur donnait pas
de plus longs pouvoirs par crainte qu'ils ne prissent le
goût de la domination^. Leur nombre varia de un à
Ildcfonso de S. Luigi a public une liste des consuls de 1138 à 1210 (De/i-
xie degli eruditi Toscani, VU, 136-144).
^ < Item pro hoc facto faciemus arringum et percipiemus populo sub ju-^-
ramento ut hec omnia firma teneant et eis non excomandabiinus. Ilenj,
quando eligemus arbitres, faciemus eos jurare ut mictant in constituto uC
consoles sequentes, civitatis Tel rectores ita teneantur firmum tcnere. Et sic
gradatim de consulato in consulato observari debeat in perpetuum. • (Ardi.
di Slato. Doc. dans Gantini, I, 75.)
* « In presencia omnium clericorum et laïcorum civitatis Florencie...
majores et minores convocati more solito. » (Doc. cité par A. Desjardins,
Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. I, Introd.,
p. 42, 43. Paris, 1859.)
5 Voy. Fiorenlini à cette année.
* Cantini (I, 79, 82) suppose que Mathilde donna la liberté à Florence
pour la récompenser d^avoir soutenu un siège contre Henri IV en 1081. H
est bien plus probable qu*ellc la lui laissa prendre. Peut-être cependant lui
fit elle, comme à Pise, à Mantoue, à Crémone, àGuastalla, etc., de ces con-
cessions de détail qu'elle accordait le plus souvent aux églises, mais quel-
quefois aussi aux hommes, hominibus, — Le savant Lami se trompe donc
quand il dit que les Florentins ne commencèrent à se mettre en liberté
qu'après la mort de Malhilde.
* « Gonsules eliguntur, neve ad domiuandi libidmem prorumpant^ m-
FAMILLES CONSULAIRES. 211
nogi; le plus souvent il se tenait entre les deux, et il en
dut être ainsi tant que la distinction ne fut pas nettement
établie entre les consuls des métiers et ceux de la com-
mane^, entre les consuls qui rendaient la justice et ceux
qui avaient la charge du gouvernement. <c Sur ce point
comme sur tant d'autres, Florence parait singulièrement
en retard : en 1127 à Rome, en 1133 à Gênes, en 1158
à Milan, on distinguait déjà les consuls de pldcitiSj des
consuls de commtmi*. A Florence, on ne trouve guère
mentionnés qu'en 1204 les comules dvitatis et les can-
tules jmtitiœ '. Mais depuis longtemps déjà ces charges
sont remplies par des citoyens dont les noms faisaient
alors ou ont fait depuis grande figure dans les annales de
leur ville : au consulat se succèdent les Âlbizzi, les Àl-
berti, lesÂmidei, les Cavalcanti, lesGiandonali, lesTor-
Qaquinci, les Infangati, les Caponsacchi, les Guidi, les
Uberli, les Fifanti, lesÂbati, et d'autres encore \ A la fin.
gulis pêne annis variantur. » (OUo Frising., H, 15. R. I. S., t. Yl, 708).
> En 1174, huit consuls sont chargés de recevoir un acte de donation ; en
1176, neuf signent un instrument de paix entre Sienne et Florence; en
tSOl, onze sont mentionnés dans un aclc de récompense (Documents dans
Cantini, I, 91-93 ; II, 85). — Voici un tableau diaprés la liste des Delizie;
mais il ne faut pas oublier que cette liste, dressée d'après des documents
IttlicuUers, doit être incomplète :
année, consuls, année, consuls, année, consuls, année, consuls, année, consuls.
1138
2
1181
3
1187
2
1194
2
1200
2
1172
2
1182
2
1188
3
1195
2
1201
13
1173
2
1183
2
118»
3
1196
1
1202
5
1174
8
1184
2
1190
2
1197
20
1203
0
1176
9
1185
2
1191
3
1198
8
1204
10
1180 2 1186 3 1192 3 1199 4 1210 2
* Ann. genueru.^ 1. 1. (R. I. S., t. VI, 255). — Cianelli, 1. 1, p. 185. —
Léo, 1. IV, c. VI, t. I, p. 326).
» Voy. la liste des Delizie, etc., Vil, 156-144. — ViUani (V, 32) ne voit
pas cette distinction et, par conséquent, ce progrès.
* Cutini, I, 91-95.
21 î LE CONSEIL MS CENT.
l'usage prévalut de fixer le nombre des. consuls commu-
naux ou politiques diaprés celui des portes ou des qusœ-
tiers, en donnant à chacun de ces quartiers tantôt ud,
tantôt deux consuls^ ou prieurs*. C'est alors seule-
ment que Florence commença à avoir un gouvernemefit
digne de ce nom, gouvernement communal et oUgaiv
chique, où un sénat de cent biu)ni uomini paraît avoir
eu mission d'élire comme de contrôler les consuls', él
qu'on appelle, dans le langage du temps, œmmuM doir
tatis. Le chroniqueur Paolîno de Pieri^ en fixe la date i
l'année 1195. « Auparavant, dit-il, Florence se gouver-
nait à la manière des villages, sans ordre, bon usage oh
statut \ »
Si dès lors elle se gouverna mieux, si elle connut
l'ordre, si elle eut comme les villes voisines ' un statut.
^ Ailleurs comme à Florence : Yilerbe a 4 quartiers, et 4, puis 8
suis; Crema, 27 quartiers et 27 consuls; Pérouse, 5 portes et 10 consuls;
Lucques, 3 arrondissements et 12 consuls. Yoy. Ferrari, U, 14, et Si»-j
mondi, I, 270.
* Un document du 1*' mars 1202 parle des < Priori di ciascun sesti
di Firenze. » (Arch. di Stato, Cartapecore Strozziane Uguccioni).
' Voy. une élude de M. P. Villari dans // Politecnico de Milan,
let 1866, p. 6, 8.
^ C'est-à-dire fils de Pieri. Cela soit dit une fois pour toutes. La
culc di n'a pas d'autre sens en italien dans les noms propres. Elle n*indi(]
ni noblesse, ni grande famille, tout au contraire. Pour les grandes Cunill
on disait des (de devant les consonnes, pour dei, et degU devast
voyelles) : par exemple, Cosimo des Medici.
' « Comiciô Firenze ad avère consoli che in prima si reggeano a modo
ville, sanza ordine o statuto o buona usanza. • (Paolioo, R. I. S., Suppl.î
9). A partir de cette année 1195, Paolino donne une liste de coosols
sez semblable à celles des autres auteurs, si Ton tient compte des fortes
riantes sous lesquelles sont souvent présentés les mêmes noms. D ne doi
guère , d'ailleurs , que celui du principal consul de chaque année , en ajc
tant : e moi compagni. Tel était Tusage primitif.
^ Lucques, par exemple, avait un statut dès 1198. Voy. à cet égard
détails très-précis dans Memorie e documenU per sertire alla stom
HABITANTS NOBLES DE FLORENCE. 215
c'esl-à-dire des conslilutions écrites, elle le dut, on vient
de le voir, à ses métiers, auxquels elle empruntait leur
oi^anisation en l'élargissant. Mais les gens des métiers
n'habitaient point seuls Florence. Auprès d'eux vivait une
classe d'hommes nobles qui les méprisait, parce qu'ils
travaillaient de leurs mains, et qui les haïssait parce
quMIs acquéraient ainsi des richesses qui les rendaient
puissants. Celte classe se composait des familles alle-
mandes qui, suivant l'exemple des Uberti et desLamberti,
avaient déserté la cour de l'empereur pour venir cher-
cher, sur les bords de l'Arno, une résidence de leur
choix ; puis de celles qui étaient volontairement descen-
dues de leurs castels campagnards pour demander è la vie
urbaine des avantages, des jouissances dont elles étaient
privées, et qui, pour ravoir leurs privilèges, confisqués
par l'évêque ou par la ville, rentraient dans le droit com-
mun, assurant ainsi à Tégalité civile un progrès d'autant
plus remarquable qu'il vint d'une aspiration des anciens
maîtres, au lieu d'être une conquête sur eux. Enfin, à
ces familles il faut joindre celles qui, vaincues et par
contrainte, avaient suivi le même chemin.
Ces citoyens malgré eux subissaient les mêmes obli-
gations et n'avaient pas le droit de les trouver trop dures,
puisque d'autres de leur race s'y étaient volontairement
soumis. Si certaines conditions, dont nous avons parlé en
rapportant leur défaite, leur étaient particulières, ils ne
pouvaient s'en prendre qu'à eux-mêmes, puisqu'elles
n'étaient qu'une garantie contre leur esprit de rébellion.
Bien des privilèges, au surplus, les rendaient suppor-
Ltfora, t. m, part. III, p. 10, Préf., volume publié en 1867 par l'Académie
de Locques, pour Dadre suite à Cianelli.
244 LES NOBLES AU PREMIER RàMO.
tables. Ces seigneurs qu'on appelait alors capitaines et
qu'on appela bientôt grands ou magnats, étaient déclarés
non justiciables des tribunaux consulaires. On tolérait
qu'ils vécussent au sein d'une opulence dont nul ne re-
cherchait plus la coupable origine, entourés d'une clien-
tèle nombreuse d'hommes habitués à porter des armes et
à en faire usage sans scrupule. On approuvait qu'ils cher-
chassent les occasions de montrer leur capacité militaire;
on ne leur marchandait, au retour, ni les honneurs, ni
les récompenses. C'est parmi eux qu'une population de
bourgeois et d'artisans prenait de préférence ses consuls.
Elle n'avait garde de leur enlever les châteaux qu'ils pos-
sédaient encore. Elle trouvait bon qu'ils y résidassent du-
rant la belle saison, où l'on faisait la guerre \ comme en
des postes avancés qui formaient une ligne de défense
autour de la ville; elle faisait d'eux, en quelque sorte,
des feudataires communaux. Jadis elle avait exploité
contre eux le mécontentement des campagnards ; main-
tenant, c'est contre les campagnards qu'elle tournaitleurs
bras. Ne pouvant admettre les prétentions des bourgs à
l'indépendance sans se créer de nouveaux ennemis, ni los
absorber, comme elle avait fait les seigneurs, sans intro-
duire dans ses murailles un élément plus nombreux que
n'étaient ses citoyens, elle voyait dans les capitaines de
précieux instruments contre les localités voisines; elle
s'applaudissait de leur concours autant que de leur sou'
mission \ Ce concours, chose étrange, ils ne le refusaient
pas même contre les hobereaux encore récalcitrants, et
* On ne faisait la guerre que de mai à octobre. Voy. Ricotti, I, 64.
^ Partout il en était de môme. Ne pouvait-on, comme à Florence, Yoh^
tenir par la force , on Tachetait , comme à Gènes , k Iieaux deniers comp^
tants. Yoy. Ann, genuens., 1. H, R. I. S., t. VI, 349.
SOUMISSION DES NOBLES AUX VILLES. 215
c^était fort heureux, car leur inaction eût rendu impos-
sibles ces nouvelles campagnes : on eût pu craindre qu'ils
n*abus<issent, à rinlérieur, de Téloignement des milices
pour se rendre les maîtres. Un auteur moderne ne les
compare pas sans raison au renard de la fable, qui, ayant
perdu sa queue, la voulait couper à tons ceux de son es-
pèce S Quant aux seigneurs qui regimbaient devant Thu-
miliation d'un traité, on leur rendait Texistence si dure,
qu'ils ne pouvaient éviter de résider à Florence qu'en
cherchant un refuge dans quelque autre cité. Chacune
ayant ainsi ses émigrés, Florence n'y perdait rien : la re-
nommée de son beau site et la vie agréable qu'on y
menait, y faisaient accourir de toutes les villes de l'Italie
centrale inGniment plus de nobles habitants que son
voisinage immédiat ne leur en envoyait. La rébellion,
d'ailleurs, devenait de jour en jour plus rare. « Dans la
seconde moitié du xn' siècle, écrit Otton de Freising, on
n'eût pas trouvé un personnage de marque qui ne fût
soumis à sa ville'. »
Mais celte soumission, volontaire ou forcée, ne chan-
geait pas le naturel d'hommes belliqueux qui avaient
toujours vécu de la guerre, et que le peuple florentin,
dans son propre intérêt, poussait à en vivre comme par
le passé. Ceux qui n'habitaient Florence qu'à leur corps
défendant, se tenaient en garde contre les attaques des
citoyens, auxquels ils prêtaient leurs propres sentiments.
D'autres, établis dans le même quartier, dans la même
rue que d'anciens rivaux, se croyaient tenus à prendre
* Trollope, I, 68.
* • Vixque aliquis nobilis vel Tir magnus tam magno arabitu inveniri
<lQeat, qui civitatis suse non sequttur imperium. » (Otto Frising., I. H,
cxui, R. L S., t. VI, 708-709.)
216 HUMEUR BATATLLEUSE DES NOMLES.
contre eux Toffensive ou à se tenir du moins sur une dé-
fensive armée. Tous ils avaient des querelles sans cesse
renaissantes avec des gens de toute condition dont ils ne
pouvaient plus éviter le contact, avec qui ils vidaient par
les armes leurs moindres différends. Né se croyant nulle-
ment en sûreté, ils marchaient la dague au poing, regar-
dant derrière eux et au détour des rues; ils transfor-
maient en forteresses leurs maisons, ils y élevaient de
hautes tours, comme dans leurs châteaux de la cam-
pagne S à rimitation de celles qui, dans la ville même,
avaient été, au x* siècle, en des temps de détresse ef-
froyable, le dernier et souvent l'inexpugnable refuge des
malheureuses populations contre les Normands, les Sar-
rasins, les Awares et les Hongrois*. Peu nombreuses
alors, ces tours le devinrent tant, grâce aux capitaines,
que Fexagération de chroniqueurs sans critique en donne
dix mille à Pise'. Villani, plus soucieux du vraisem-
blable, n'en attribue, dans le principe, que cent cin-
quante à Florence*. Il y en eut plus tard bien davantage,
puisque chaque grande famille, chaque famille riche, eut
la sienne, puisque aujourd'hui même, après tant de
siècles écoulés et de ruines accumulées, on en voit
debout un si grand nombre encore, qui donnent à la
A M. TroUope (I, 61) croit à tort que Ton commença à bâtir des tours
^ la suite des troubles suscités par les Uberti, en 1177. C'est un fait beau-
coup plus général et commun à toutes les villes. On bâtissait en préfision
de ces faits de guerre qui étaient alors le principal de la vie.
' Muratori, Antiq. itaL^ Diss. 26, t. II, p. 495.
' « Credat qui velit quœ de Pisana civitale scripsit Benjamin Tudelensis
Judaeus in Itinerario, in haec verba loquens : Ingens urbs in cujus domibus
fere decem mille turres numerantur ad pugnaudum aptse et instnictœ. »
(Muratori, ibid.^ p. 495.) Marangone va jusqu'à 15,000. (R. I. S., Suppl.
I, 338).
♦ Villani, m, 3.
TOURS DES FAMILLES NOBLES. 217
ville des fleurs un aspect si sévère et si singulier ^
Ces tours, de forme carrée ou rectangulaire, n*avaient
pas plus de sept ou huit mètres de côté, mais elles n^en
avaient guère moins de deux d'épaisseur. Les matériaux
dont elles se composaient, pierres, moellons, gros cail-
loux arrachés au lit de TÂrno, étaient unis par un ciment
si solide que la mine et Tacier auraient eu peine à les
disjoindre, à les renverser. Celles qui ont disparu du sol
n'ont point succombé à la vétusté; c'est la main des
hommes qui les a détruites. On y entrait par une porte
le plus souvent étroite et basse; on y montait par un esca-
lier plus étroit encore. A chaque étage, une seule fe-
nêtre; aux angles, parfois un soupirail, pour donner pas-
sage à la lumière, surveiller l'ennemi, lancer des flèches.
Au sommet, une terrasse crénelée d'où l'on pouvait frap-
per sans être atteint. La forme des créneaux indiquait la
faction qui en faisait un de ses réduits'. De toutes les ou-
vertures pleuvait, à l'occasion, une grêle de pierres, de
flèches, de traits. Sur la terrasse on établissait des ma-
chines, comme celles de l'antiquité, pour atteindre plus
loin. La porte avait-elle été enfoncée ou brûlée, les as-
saillants ne pouvaient qu'un à un, pour ainsi dire, gravir
les degrés; on les tuait presque sans péril, on se faisait
un rempart de leurs corps. La défense avait tous les avan-
tages dans l'asile presque inexpugnable de ces tours. Aussi
* Pour se rendre compte de ce qu'il y a encore de tours k Florence, il faut
monter sur une d'elles on sur une des collines du midi, qui sont plus rap-
prochées que celles du nord, les jardins de Boboli, par exemple, ou la nou-
Telle et admirable promenade des CoUi, œuTre de M. le syndic Ubaldino Pe-
mni.
* Les créneaux guelfes étaient rectangulaires ; les créneaux gibelins, éva-
sés par le haut en forme de Y. (Voy. un dessin curieux dans un intéressant
mémoire de M. Gargani, Délia casa di Dante, entre les pages iO et il.
Florence, 1865.)
2i8 LES MARCHANDS ET LES ARTISANS.
servaient-elles de point de ralliement. On s'y donnait ren-
dez-vous pour aller à Tattaque d'une maison, d'une tour
ennemie; on y revenait, en cas de défaile, pour s'y re-
trancher au besoin. Quelquefois elles étaient si rappro-
chées qu'on pouvait se frapper de l'une à l'autre*. Spec-
tacle étrange que celui d'une ville si petite encore et où
tant de formidables forteresses attestaient que l'étcU de
guen^e domestique était l'état normal de ses habitants!
Les nobles, en effet, n'étaient pas les seuls fauteurs
de division et de discorde. Les marchands et les artisans,
séparés entre eux par les intérêts rivaux de leur indu-
strie ou de leur traGc, ne regardaient au-dessus d'eux
qu'avec jalousie, et au-dessous qu'avec mépris. Gomme ils
n'osaient encore s'attaquer ouvertement à ces rude^ sei-
gneurs, ils les voyaient avec joie s'appauvrir par leur vie
improductive et par leur luxe, s'épuiser par leurs que-
relles et par leurs sanglantes altercations. Ils ne leur
contestaient point le funeste privilège que revendiquait
fièrement leur folie, de vider entre eux leurs différends,
sauf à les traiter sans égards, quand, de guerre lasse, ou
dans l'impuissance de se détruire les uns les autres,
quelques-uns des magnats s'adressaient aux tribunaux *.
Ils vivaient en défiance d'une troisième classe, de beau-
coup la plus nombreuse, mais qui, n'étant pas composée
d'hommes anciennement libres, ne comptait pour rien
dans l'Ëtat. Confuse agglomération de serfs, d'affranchis
' Par exemple à Por S. Maria, où Ton en voit encore sept dans un étroit
espace. Au Nercato vecchio, qui était alors le centre de la fille, il y en avait
davantage. Une ancienne église située en cet endroit portait le nom de
S. Maria tra le torri. (Voy. sur tout ce qui concerne les tours, une excellente
étude de M. Simonin dans la Revue des Deux Mondeê^ \*' février 1875,
p. 651-652.)
« Voy. Léo, 1. I, c. vi, t. I, p. 315.
LE MENU PEUPLE. 219
qui naissaient à la liberté, de gens sans avoir, sans feu ni
lieu, celte classe avait beau être exclue de toutes les
charges, de tous les conseils, de toutes les élections, on
savait trop de quel poids pesait, dans les jours d'émeute,
son robuste bras, pour ne pas redouter ses lents, mois
continuels progrès. En les redoutant, chose étrange, on
était réduit à les favoriser. La condition du serf, si supé-
rieure à celle de l'esclave, dans un temps où il y avait
encore des esclaves*, tendait à s'élever davantage, non-
seulement parce que la richesse et les lumières crois-
santes poussent irrésistiblement les hommes à la liberté,
mais encore parce que les idées chrétiennes introduisaient
alors l'usage d'affranchir des serfs pour fêter les événe-
ments heureux*, et l'intérêt social celui de faire, pour
encourager l'immigration, de tout serf immigrant un
homme libre dans la ville où il s'établissait'.
Ces humbles avaient bien des étapes à parcourir avant
de pénétrer dans cette classe intermédiaire de marchands
qui les dédaignait à cause de leur origine et aussi de leur
pauvreté ; mais le temps faisait oublier l'une et dimi-
nuait l'autre. L'assiduité, l'habileté au travail enrichis-
sait quelquefois les plus pauvres, et devant leurs riches-
ses s'ouvraient à la longue les rangs de la bourgeoisie
qui s'infusait ainsi un sang nouveau. Le sang des nobles
* Ne fût-ce que chez les Sarrasins. Pordessus (t. IV, p. 437) montre
même qu'il y en eut en Ifalie, à Gênes, k Florence, jusqu'au seizième siè-
cle ; mais il pense que c'étaient des infidèles. En somme, après le treizième,
TeschTage n'est plus qu'une exception sans importance et sans intérêt.
* Les documents à cet égard sont très-nombreux dans le treizième siècle.
Nous aurons roccasion d*en citer. Voy. d'ailleurs Cibrario, SuW economia
politica, etc., p. 22. — Reinaud, Invasions des Sarrasins en France ^
p. 265, Paris, 1836.
"" Fauriel, 1,56, 57, i07. — Hillebrand, p. 43, U.
MO LE PRIMO POPOLO.
y vînt lui-mémè apporter son tribut. Certains d'entre
eux, d(?pourvus de morgue ou réduits à merci par la
misère, prenaient l'héroïque parti de travailler de leurs
mains. Ils ne faisaient pas toujours des guerres lucra-
tives, ou bien ils dépensaient en peu de temps ce qu*ils
avaient gagné, lisse faisaient alors pelletiers, tisserands,
charpentiers. Si c'était déroger, ceux de la caste qui ne
dérogeaient pas se montraient peu sévères, dans une ville
où les marchands tendaient de plus en plus à tenir le
haut du pavé.
Ainsi, en même temps qu'il élevait les uns, le travail
abaissait les autres. Il accomplissait cette œuvre lente de
nivellement progressif qui préparait la démocratie. Il
formait peu 5 peu cette classe mi-partie de nobles et de
roturiers plus ou moins anciennement libres, que les
chroniqueurs ont appelée jonmo />opo/o, le premier peu-
ple, et qui constituait la cité, il comune^ comme disaient
les contemporains, sans prévoir le singulier changement
de sens que les progrès populaires et les discordes civiles
feraient, moins d'un siècle plus tard, subir à ce mot.
C'étaient les membres de cette aristocratie composite,
magnats et riches marchands, qui nommaient seuls
aux emplois. Aucune incapacité légale ne les empê-
chait d'y être nommés. Si les roturiers portaient de pré-
férence leur choix sur des nobles, et se contentaient
d'être électeurs, c'était par une sorte de respect tradition-
nel et de convention tacite. S'il est vrai que l'histoire de
Florence se confonde souvent avec celle des grandes
familles, c'est qu'elles avaient 30uvent la conduite des
affaires, privilège non exclusif, toujours révocable et de
plus en plus contesté. Il n'en faut pas conclure, comme
on l'a fait, que ce furent les nobles qui instituèrent la
HUMEUR PACIFIQUE DES NOM-NOBLES. 291
commune^; il ne faut pas oublier surtout qu'à Florence
les magistratures avaient une très-courte durée ; que,
dans ces conditions, le véritable souverain c'étaient les
électeurs, et que la classe des électeurs, nous venons de
le voir, se composait d'un petit nombre de nobles et d'un
nombre chaque jour plus grand de bourgeois.
Mais sauf sur ce terrain qui par moments les réunis-
sait tous, ils vivaient séparés partout, dans la vie mili-
taire comme dans la vie civile. Les expéditions armées,
qui étaient pour les uns la seule forme honorable et
fructueuse du travail, répugnaient profondément aux
autres qui n'y voyaient que l'interruption de leur indu-
strie et de leur trafic, la perte de leurs biens et de leur
existence même. Cette répulsion datait de loin. Dans un
temps où les Carolingiens tentaient d'établir le service
obligatoire, et où Ton voyait des abbés, desévéques, des
hommes de loi exercer des commandements*, les hum-
bles, qui ne pouvaient prétendre à cet honneur, imagi-
naient mille moyens pour échapper au service militaire :
ils vendaient leurs biens ou en faisaient une donation
fictive ; ils se réduisaient à la condition de serfs d'Église.
Charlemagne avait dû défendre que personne sans sa
volonté se consacrât à Dieu, et Lothaire déclarer libres
les enfants nés d'une femme libre et d'un homme volon-
tairement esclave. Les comtes étaient tenus de forcer les
récalcitrants à marcher sous leurs ordres', mais jamais
ils n'avaient pu que contrarier cette irrésistible tendance
au repos. Loin d'en triompher, ils voyaient ceux-là même
« HaulleviUe, I, 427, 456.
* Ricolti, I, 18.
' Garol. Magn. Leg. langob., c. cuu; Lotbar. Leg. langob., c. xiu,
uui, Tiu, XI, dans Ricotti, I, 4-32.
23^2 RETOUR A LINPANTERIE.
qu'on avait cru s'assurer par l'appât d'un salaire, se
croire, dès qu'ils y renonçaient, affranchis de toute obli-
gation * .
Ainsi avait disparu l'infanterie, cette force principale
des armées antiques et de toutes les solides armées*. Le
goût des Langobards pour les chevaux, le mépris des
seigneurs tudesques pour les petites gens, avaient favo-
risé cette fâcheuse révolution. Le mot miles, l'opposé
d^eques chez les Latins antiques, avait fini par signifier
vassal , cavalier , chevalier ; cavalcare commençait à
devenir synonyme d'aller en guerre', et les Florentins
devaient bientôt donner le nom de cavalcate à certaines
expéditions.
Toutefois, par le seul fait qu'elles devenaient des com-
munes, qu'elles s'enrichissaient, qu'elles avaient des
intérêts nouveaux à défendre, des voisins à combattre,
des territoires à conquérir ou à rendre libres pour assu-
rer leur subsistance ou leur trafic, les villes, avant même
d'être complètement indépendantes, s'étaient vues dans
la nécessité de s'armer pour leur propre compte, et cet
armement primitif préparait, sous les formes les plus
modestes, la résurrection de Tinfanterie. Une population
d'artisans et de marchands ne pouvait que combattre à
pied. Occupés du matin au soir, ils n'avaient pas le loisir
de s'exercer au maniement du cheval. Comme il fallait
« Ricotli, I, 45.
* Machiavel Ta non sans raison proclamé après avoir vu h Fœuvre les ar-
mées exclusivement composées de cavalerie. (Dtscorêi sopra la prima deçà
di Tito Livio, 1. II, c. xviii, p. 231 A.)
' a Slatuimus ut unusquisque arimannus quando cum judice suo caballica-
verit, ut unusquisque per semetipsum debeat portare scutum et lanceam, el
sic post illum caballicct.... ubi oporlet ûeii caballicago. » (Edida retjum
langobardorum, Rachis, leg. A, 740, c. ii, éd. Baude de Vesme, dans Ri-
cotli, 1,11.)
LES MIUGES COMMUNALES. 223
toujours être prêt, ils organisèrent militairement les
quartiers, circonscription commode, déjà adoptée pour
Tadministration judiciaire et civile. Chaque quartier
avait sa bannière, autour de laquelle se rallièrent les
compagnies de milice qu'il était tenu de fournir. Quand
Florence en eut six, ce qui ne tarda guère, on les recon*
nui à leurs couleurs : le gonfalon d'Oltrarno était blanc ;
celui de Porta San Piero jaune; celui de Porta del
Duomo vermeil. Les trois autres quartiers mariaient
leurs couleurs : le Borgo le blanc et l'azur, San Pan-
crazio le rouge et le blanc ; San Pier Scheraggio se dis-
tinguait par des bandes alternatives, jaunes et noires ^
Uniquement destinées, dans le principe, au maintien
de Tordre public à l'intérieur, ces milices, peu à peu, se
laissèrent entraîner à quelques expéditions extérieures.
Mais alors elles voulaient que la nécessité en fût évidente
et la durée de peu de jours. Ce ne fut pas leur faute si
l'occasion s'en renouvela fréquemment. Avec leur esprit
calculateur, ces marchands armés supportaient les chan-
ces de succès et de revers dans une entreprise belli-
queuse comme dans une entreprise commerciale. Doués
de plus de bon sens que de fol héroïsme, ils ressem-
blaient moins à ces chevaliers du Nord qui ne reculaient
pas, même devant une armée, qu'à ces héros grecs, tels
qu'on les voit dans Homère, qui savaient si bien lâcher
pied, quand ils étaient les plus faibles ou les moins nom-
breux. Ce n'est pas eux qui auraient dit : Tout est perdu,
fors l'honneur. L'honneur, c'était de réussir, et il n'y
avait pas de honte à échouer. Avec de telles idées et de
* Stefani, I. U, Rub. 91. À cet égard, il faut le dire, Taccord n'est pas
lofait entre les anciens auteurs. Yoy. Yillani et Borghini (Discorso delf
^'^f^ délie famiglie fiorentine).
224 LES EXPÉDITIONS MIUTÂIRËS
tels goûls, on comprend que les Florentins aient vu dans
les seigneurs qu'ils réduisaient à habiter leur ville, de
précieux auxiliaires qui les dispenseraient, le plus sou-
vent, de prendre eux-mêmes les armes, des mercenaires,
si Ton peut dire, dont ils n'avaient pas à payer la solde,
puisque la spoliation des vaincus était le salaire des
vainqueurs, et le donnait bien autrement large que
n'eussent fait d'économes artisans.
Leur intérêt les retint pourtant sur cette pente dange-
reuse. Si doux qu'il leur parût de poser les armes, après
les avoir reprises, et d'en laisser le poids à d'autres, ils
s'aperçurent que c'était donner aux cavaliers, aux mt/ûei,
comme on continuait de dire, une prépondérance assurée,
et limiter tout ensemble singulièrement la portée des
entreprises militaires que l'ambition urbaine méditait.
Asseï nombreuses pour mener à bonne Gn ces expédi-
tions dévastatrices qu'on appelait des guasli^j et qui
consistaient à récolter pour l'adversaire, à ne rien laisser
sur pied, la noblesse l'était trop peu pour occuper le-
pays ennemi dans des campagnes de quelque durée,
comme pour escalader de hautes murailles ou d'abnip
rochers, que protégeaient des fossés ou des cours d'eau«^
L'inexpérience de l'art militaire faisait du moindre siég^
une opération qui durait de longs mois, quelquefois de9
années*. En face de la place ennemie on établissais
* Le mol n'est pas exclusivement italien. Dans notre vieux langage, de^
ya«^ signifie guerre aux moissons (Voy. Littré, Dictionn. de la langue fran-
çaise). — On disait : < Faire le dégât d'une province. » (Vaugeias, q.
c. cLxvni.) /
* En 1062, 1077, 1078, 1135, on avait vu des sièges durer des années
dans le midi de la péninsule : ceux de Mileto, San Severina, Tauromeno
(Gaufridi Malaterrœ Uiêtoria sicula, U, 23 ; El, 5, 15. R. I. S., t. Y, 564.
577, 580) et de Naples (Alexandri Abbatiê Thelesini HUUma, ]ïi, il-S2,
ET LES SIÈGES. 225
comme une ville volante de tentes et de baraques, où
Ton reprenait les fonctions et même les plaisirs de la vie.
La cavalerie y servait pour aller aux fourrages et aux
vivres, pour annoncer ou repousser les diversions des
alliés de Tennemi ; mais ce n'est pas elle qui pouvait
tenir tête aux sorties, approcher et mettre en jeu des
machines roulantes, tenter l'assaut, amener la famine et
la reddition par un blocus effectif. L'infanterie seule était
propre à cette partie de la guerre qui demande la force
de résister plutôt que la force d'impulsion, et la solidité
plutôt que la vitesse, de même qu'elle pouvait seule
défendre les anciens privilèges, ce fondement des libertés
publiques que menaçaient les magnats. Le mot latin
pedes reparut alors, quelquefois synonyme de celui de
popolani^ terme intraduisible qui désigne tous les hom-
mes non nobles, sans distinguer entre la bourgeoisie ou
popolo grassOy et la multitude, ou popolo minutOy comme
on les appela bientôt. L'infanterie et la cavalerie formè-
rent désormais deux courants, qui suivirent la même
route sans jamais se confondre, si ce n'est dans ces luttes
intestines où magnats eipopolani se livraient de furieux
combats. Bien des années devaient s'écouler encore avant
qu'on vît les gens des métiers devenir les égaux, puis les
inaîtres des seigneurs, posséder assez de richesses pour
être cavaliers eux-mêmes, pour ne laisser que les petites
gens dans les milices à pied , pour former ainsi une
seconde aristocratie, non moins exclusive que la première,
et dont le signe caractéristique fut, non plus d'être de
vieille souche, mais de ne combattre qu'à cheval.
K- 1. s, t. V, 636-638). On a vu, au chapitre précédent, le temps qu'il fallut
3QI Florentins pour se rendre maîtres de Seuiifonte.
HIST. DE FLOEBHCB. — I. 15
%
226 LES ARMES ET LA TACTIQUE.
Au début du treizième siècle, Torganisation militaire
était d'une simplicité extrême. Chaque quartier choisis-
sait parmi les nobles deux compagnies de cavaliers qui
s'armaient de pied en cap, à la manière bien connue du
temps, puis parmi les popolani deux corps de fantassins,
les arbalétriers pourvus de leur redoutable arme de jet,
et rinfanterie pesante, qui portait le pavois ou bouclier,
la cervelière ou coiffe de fer, et la lance*. C'étaient deux
corps d'élile. Quant aux autres citoyens , également
répartis en compagnies, ils n'étaient armés que de Tépce.
Dès que sonnait la cloche, ils devaient se réunir sur la
place d'armes de leur quartier. D^ dix-huit à soixante-
dix ans aucun homme n'en était dispensé. Ils obéissaient
aux capitaines de leurs compagnies, aux porte-bannières
ou gonfalqniers de leurs quartiers, et ceux-ci aux con-
suls qui se donnaient ordinairement pour chef suprême un
d'entre eux ou même plusieurs. Le commandement, au sur-
plus, était discret autant que rare. Dans ces rapides ex|)é-
ditions ou dans ces sièges interminables qui étaient alors
toute la guerre, chacun recevait seulement l'ordre A^
combattre et de ne pas s'écarter trop du gonfalonV i^l
fallait bien laisser aux gens le moyen de tirer quelqL:s-<
profit de la campagne entreprise, car on ne voit pas qu^ i
y eût alors de paye militaire; les Florentins se bornaien.*)
selon toute apparence, à des rémunérations spéciale
pour les services exceptionnels ou les actions d'éclat *. V^
batailles rangées, il n'y en avait point. Les engagements
« Si Ton en croit Villani (III, 2) , le quartier de Porta San Piero aurait été
dès lors et fut toujours celui qui fournit la meilleure caTalerie et les meil-
leurs gens d'armes.
« Muratori, Anliq. Ual. Diss. 20, t. II, 441-445. — Sismondi. I, 270.
» Voy. Cesare Paoli, Le cavallale fioretUine nei tecoU III! e XIY (Ardk.
êlor.y 3* série, t. I, part II, p. 54).
MŒURS MIUTÂIRES DES NON-NOBLES. 2^7
n'étaient qu'un péle-niéle confus^ sans plan ni tactique.
On ne voyait guère, comme aux temps homériques, que
des combats singuliers. La bravoure était tout et le sort
décidait. Aux combaltanls se mêlaient écuyers et valets
qui tendaient les armes à leur maître, qui le relevaient
quand il était renversé, qui le remettaient en selle ou lui
amenaient le cheval de rechange ^ L'infanterie se tenait *
soigneusement à l'écart de ces chocs violents entre cava-
liers bardés de fer, ou si les circonstances la contrai-
gnaient d'y prendre part, elle y faisait mauvaise figure
et, en toute hâte, prenait la fuite. Elle n'avait d'assurance
que derrière ses murailles, parce qu'elle savait que tout
l'avantage était poiir la défense, ou devant celles d'autrui,
parce que la défense consistait à se garder de l'assaillant
bien plus qu'à le repousser. Un peuple qui n'est pas bel-
liqueux de natui*e ne retrouve toute son énergie que dans
les batailles des rues, où il combat derrière des barrica-
des, sous les yeux des siens et en quelque sorte à l'om-
bre de sa demeure, pour ses intérêts les plus chers et les
plus personnels.
Telle était la condition de Florence au temps où nous
sommes parvenus ; voilà du moins ce qu'on peut dire
avec certitude. De vieux documents permettent bien de
croire que Forganisation des pouvoirs publics était dès
lors ce que nous la voyons plus tard, puisque nous trou-
YOQs des conseils et des magistrats portant déjà les noms
elles titres qu'a rendus célèbres l'histoire de temps ulté-
rieurs'. Mais l'affirmation nous entraînerait dans le
* Rocquancourt, Cours élémentaire d^art et d^histoire mililaires, t. I,
p. 279, Paris, 1831, 4 vol. in-8*. — Ricotti, 1, 63.
* Par exemple ceux de conseil général, de prienrs des arts. — t Nos con*
niles Florentine civitatis cum consilio generali consilii consulum mercat»-
/^
228 ORIGINE ET INTRODUCTION
domaine de la conjecture. La seule chose certaine, ccsl
que les Florentins étaient gouvernés par des consuls
qu'assistaient des conseillers, auxquels, en souvenir de
Rome*, ils donnaient le nom de sénateurs*. L'heure était
pourtant venue où, par mobilité de caractère, par esprit
d'imitation, et tout ensemble par un légitime désir
d'éviter les inconvénients de ces magistratures, ils en
introduisirent une nouvelle qui, sans supprimer les con-
suls, prit le pas sur eux, et acquit rapidement trop d'im-
portance pour qu'il ne convienne pas d'y insister ici.
Pour en trouver l'origine, on remonte d'ordinaire à la
diète de Roncaglia. En y faisant prévaloir le droit romain,
les légistes avaient reconnu et restitué aux princes le
droit de nommer dans les villes le principal magistrat. I.a
diète avait eu beau spéciGer qu'ils ne le nommeraient
pas sans l'assentiment du peuple', elle ne les en avait
pas moins transformés de suzerains en souverains. Fré-
déric Barberousse, profitant sans retard de l'autorité qui
ruru et mililum et cambiatorum et priorum omnium artium Florentine ci-
vilatis. » (Docura. dans Canlini, II, 85, ann. 1201.) — Les mêmes ter-
mes se retrouvent dans un autre document de 1235. Voy. Canlini, I, 150-
155).
^ Villaui dit bien que si Florence avait des consuls, c'était c secondo
Tusanza data dai Romani ai Fioreutini. » — G*est aussi pour ce motif peut-
être que les chroniqueurs, le plus souvent, ne nomment que les deux pre-
miers consuls.
* Ammirato (1. I accr., t. I, p. 67) voit déjà en 1204 un conseil géné-
ral, un conseil spécial et dix buoni uomini ; il a probablement raison, mais
Texistence de ces conseils n'est bien constatée qu'en 1228, dans une lettre
d'Andrca Jacobi, poteslat de Florence. (Voy. Bibliotheca pistorietisis a Fr,
Anl, Zacharia descriptOf 1. 1, p. 73. Turin 1752, in-4'.) On en trouve une
autre mention dans les Dclizie, etc. (VII, 180) pour 1253. M. Âbel Desjar-
dins (lutrod., p. 44) dit h tort qu'elle est de 1201.
' « Praelerea et hoc sibi ab omnibus adjudicatum atque recognitum est
in singulis civitatibus potestates, consulcs, ceteros magistratus assensu po-
puli per ipsum creare debere. » (Radevici ChrotUcon, 1. II, c. vi, R. I. S.,
l. YI. 788.)
DE LA MAGISTRATURE DU POTESTAT. 229
leur était concédée, avait nommé dans chacune des villes
où il était maître un commissaire impérial, chargé
d'exercer pour lui la souveraineté, de donner ou mainte-
nir k des hommes dévoués les droits régaliens. Ces com-
missaires, appelés d'abord redores civitattim et locorum^
puis potestates ou puissances, nom général qu'on donnait
en divers lieux, comme celui de consuls, à divers magis-
trats \ étaient tous ou presque tous Allemands. Ils arri-
vaient dans les villes avec leurs préjugés et leurs haines de
race ; ils accablaient les malheureux habitants de railleries,
de violences non moins que d'impôts* ; ils rendaient im-
possible ou illusoire tout recours à l'empereur. Aussi
étaient-ils mal accueillis, conspués, expulsés, assassinés
même ; on voyait dans leur présence la négation de toute
liberté. Mais on ne tarda pas à reconnaître que leur qualité
d'étranger était une garantie de meilleure justice, un re-
cours suprême et protecteur dans les conflits des autres ma-
gistrats, dans les différends qui se vidaient à main armée.
Déjà en 1153, les docteurs de Bologne avaient déter-
miné leurs concitoyens à investir un Faentin du pouvoir
qu'exerçaient auparavant les consuls, ainsi que de la pré-
sidence dans les tribunaux*. Plus tard on approuvait
Barberousse, lorsqu'il décidait, à Boncaglia , que les
* Dès le neuvième ou le dixième siècle, on trouve dans les auteurs ce
nom de potestates, potettas. Au onzième, il est encore féminin, muis le
masculin ne tarde pas à prévaloir. « Ideoque prxcipimus et quibus-
curoque in terminationibus volumus jubere , decernimus ut nullus unquam
potesUs, ministfr vel missus.... )»(Doc. dans Giulini, 11,177, éd. de 1855).
— Giulini ajoute : « Il nome dt podestà è slalo da me osscrvato anche in
allre carte più antiche, usato per indicare generalmente chiunque avea
giurisdizione, ma Tho sempre veduto fin ora adoperato nel suo proprio gé-
nère feminino. • (Ibid,) Quand prévalut la langue italienne, on écrivit suc-
cessivement poteità^ padestà,
« SireRaul, R. I. S, t. VI, H 88.
' 4 D. Guidonem Rainerii de Sasso dei gratia Bononiensium rectorcm et
230 LE POTESTAT IMPÉRUL DANS LES VILLES.
juges seraient toujours étrangers ^ Quaild il renonça, en
11 85, à nommer lui-même les potestats, quand il accorda
aux Milanais le privilège d'élire le leur et de lui conférer^
par les suffrages du peuple le titre et les prérogatives dix
comte*, l'institution du potestat cessa d'être odieuse; on
n'en vit plus que les bienfaits. Deux ans plus tard, lôs
autres villes suivaient l'exemple de Milan, sans attendre
la permission impériale. Partout on élisait, on appelait
un magistrat étranger. Le plus souvent on lui conservait
le nom déjà consacré de potestat ; quelquefois on y sub-
stituait celui de capitaine du peuple. A Lucques, on pré-
férait même celui de préteur^ emprunté non sans à-pro-
pos à l'histoire de Rome antique, où le préteur rendait
la justice. C'était indirectement rappeler au magistrat
nouveau quelles devaient être, dans la pensée commune,
ses principales attributions. Avertissement et précaution
bien inutiles, qui n'empêchèrent ni le préteur d'empiéter,
comme les potestats, ni ses administrés d'approuver ses
empiétements'.
A Florence, dès 1146, nous voyons un ofBcier désigné
polestatem. • (DaW archivio dé* canonici di S. Giov, in monte, 1. V,n*9,
dans Savioli, t. I, part. H, p. 225, Dipl. 146.) — « Hic denolalur qua-
liter D. Guido Rainerii de Sasso Potestas atque Hector. » (1153. Ikll' at'
chivio pubblico di Bologna , Reg. nuovo, t. I, p. 53, dans Savioli, t. h
part. Il, p. 228, Dipl. U8.)
* • Singulis dioecesanis singulos judices praeposuit, non tamen de sua or
vitate» sed vel de curia^ Tel de aliis cititalibus. » (RadeTic^ 1. 11^ c. ▼, B. I'
S., t. VI, 787.)
* « Ânno D. 1185. .. . concessit impèrator cifitati Mediolani ut sioguli^
annis Hectorem eligeret forensern qui diceretur Potestas, qui ipso facto es-
set cornes. • (GuaWaneo de la Flamma, Manipuliu florum, c. <tlT, H- 1'
s., t. XI, 655.)
'«Pacta et conrentiones inter D. Gerarduib Cflponsaeciim PotestateniFl<^
rentie et ejus consiliarios. » (Arch. délie Rift>hn. GapitbUj I. XXYI, ^^
Cantini, I, 124.) Parme avait un potestat dès 11 75 (AtTô^ Stariû diPtirm.
H, 259); Crémone dès ii%Q (Chron. Cremon., H; i. 8, t; Yil, 685)i Faedxa.
LE POTESTAT A FLORENCB. 251
SOUS le nom de potestat, conduire Tarmée contre les
Guidi de Montecroce*. En 4184, Ammiralo signale un
nouveau polestat, qui passe pour le premier*. En H93,
le potestat n'est point pris au dehors : il porte le nom flo-
rentin de Caponsacchi ' . En 1200, lorsque les citoyens
se décident à appeler un étranger, ils s'affranchissent
aussi de l'usage qui s'était établi de ne conférer cette
charge que pour une année. Paganello des Porcari, de
Lucques, objet de leur choix, est maintenu par eux une
seconde année et reste en charge de février 1200 à jan-
vier 1202*. Florence s'était donc bien trouvée de la
magistrature et du magistrat. Comme il était noble, les
nobles saluaient en lui le défenseur naturel de leurs
intérêts non moins qu'un fonctionnaire d'origine primi-
itivement impériale*. Comme il était étranger, les po-
polani espéraient qu'il n'aurait pas les passions de
parti, les intérêts personnels qui rendaient si injuste la
justice des consuls. Comme il était unique, ils se flat-
dès 1184 (Tolosani Chron. ap. Rer, favetU. script., c. lxxxu, p. 708);
Gênes, en 1191 (Ann. gen., 1. III, R. 1. S., t. VI, 364. — HicoUi, 1, 173).
' « Moverunt in manu poteslatis florentini. » Doc. publié par H. Passe-
rini (Una monaca del xu" secolOy ap. Arch, stor, 3* ser. t. XXIU, p. 10,
ann. 1876).
* Cantini a examiné le document dont s'appuie Ammirato, et il croit que
le mot poteslatis n*y a que le sens de puissance. Selon Sozomène, qui ap-
pelle consul le potestat, cette magistrature n'aurait été créée qu'en 1194.
I Florentini consulem elegerunt qui jus diceret et cum publica potestate
rempublicam gubemaret, quod per singulos annos usque ad Friderici II
mortem observa t^m est. • (Excerpta ex histona Sozomeni Pistoriensis
R. î. S., Suppl., I, 7i5).
' Voy. la liste des consuls dans les Delizie, etc., VII, 136, sq.
* «Dora. Paffanellus sive Paganusde Porcaria sivede Porcari de Luca po-
lésUs ëral iiibmcio pHdië idus t'ebriiarii li9î) tndicl. lit et finem habuit
Kalëhîlis Jahùàrii lâOl tndict. V. » (bbc. dans taiiliîii, It, 59. ) ,
* C'est sans doute ce qui a fait dire, non sans exagération, à M. P. Villari
dtie le (ibtesUt âTàit été liistitue pouf qiie \ei nobles eussent une garantie.
Tel It'étàit cëHâinéiiiéiil pas le but déspoj^lahu
232 MOTIFS D'ÉTABLIR LE POTESTAT.
taient de ne plus voir dans les conseils du gouvernement
la discorde qui rendait si diflicile et si lente l'expédition
des affaires. Ils sentaient bien que les consuls ne pou>
vaient être volontiers acceptés pour juges par les châ-
telains qu'ils avaient soumis. Les questions à vider
étaient, en effet, aussi abstraites que délicates : elles
supposaient la connaissance du droit féodal et du droit
romain. Il s'agissait de savoir jusqu'où devait aller l'in-
fluence de la caste guerrière, dans quelle mesure étaient
légitimes les défiances du peuple, les accusations d'inso-
lence ou de rapacité, les motifs que, de part et d'autre,
on avait pu avoir de tuer. Assurés de mécontenter quel-
qu'un par leurs sentences, restant dans la ville après l'ex-
piration de leur charge, les juges-consuls étaient exposés
aux vengeances des mécontents, et par cette crainte
arrêtés souvent dans l'accomplissement rigoureux de leur
austère devoir*. Il fallait un magistrat tout ensemble ci-
vique et féodal *, qui ne vînt à Florence qu'au moment d'y
remplir sa charge, qui en repartît aussitôt après l'avoir
remplie, et qui, durant son séjour, ne frayât point avec
les habilanls qu'il serait chargé d'administrer et déjuger.
Nous verrons plus tard avec quelle sage précision la
législation florentine pourvut à ces divers intérêts. Pour
le moment, tout n'était encore que tâtonnements et
incertitudes. Ce potestat, qui avait assez bien réussi pour
être maintenu une seconde année, ne recevait pas de
successeur : en 1203, il était remplacé par des consuls "".
* « I consoli non sapeano stare coir animo forte alla giustizia corporale, ma
a preghicra o a misericordia s'arrendevano ; di chela giustizia mancava. »
(Stefani, 1. 1, Rub. 60.)
'Tout cela a été fort bien vu et analysé par M. G. Ferrari, II, 302, 305.
> Ce fait permet de croire que M. P. Yillari rapporte à tort à Tannée
DÉSITATIONS DES FLORENTINS AU DÉBUT. 233
Si, en i205, on voyait un nouveau potestat, le comte
Ridolfo deCapraja, Tannée suivante, des consuls encore
ont seulsrla charge du gouvernement. En 1207, Gualfre-
dotto GrasselH, de Milan , est à son tour potestat , et
comme il est réélu en 1208, comme il a un successeur \
Villani date de lui Tinslitution *. En réalité, cependani,
les hésitations continuent : il n'y a que des consuls en
1210 et en 1211. C'est seulement en 1212 que, avec le
comte Ridolfo de Capraja, élu potestat pour la seconde
fois, cette magistrature semble prendre racine : on n'y
voit plus d'interruption*. Sur la durée, sur les attribu-
tions, on n'est pas Gxé encore : en 1214, Jacopo Gian-
grassi, de Rome, ne reste en charge que six mois, limite
qui ne prévaut déûnitivement qu'en 1290 \ Le potestat
est un juge, et tout ensemble l'exécuteur de ses propres
arrêts, comme des ordres de la commune de Florence*;
mais on tend à faire de lui un chef de gouvernement.
Gherardo Caponsacchi est flanqué de six conseillers et
de six recteurs des arts ; Paganello des Porcari, de onze
conseillers et quatre consuls la première année, de deux
conseillers et douze consuls la seconde*. Ainsi maintenus
1207 rinnovation défaire élire le potestat, jusqu'alors, suivant lui, nommé
par Tempereur.
* Le Romain Judici des Papi (Voy. le ms. de TArch. di stato à Florence,
intitulé : Officialet farenses civiiatis Florentiœ,)
•Villani, V, 32.
^ Voy. les listt'S dePaolino (R. I. S., Suppl., II. 9) et des Delizie, etc. Yli,
156 sq. — Manni, Osservaxioni nû discorsi di Borghini, t. IV, p. 585.
Milan, 1809.
* Villani, VU, 139. — Paolino, loc.cit., p. 9-12. — Simone délia Tosa,
p. 183.
* n a été créé, selon Villani (V, 32) pour que m non mancasse la gius-
tixia.....rende8se le ragioni civili co' suoi collaterali e giudici, e facesse le
secuzioni délie oondannaginni. »
« Voy. les listes des DtUzie, YH, 136 sq.
234 ATTRIBUTIONS ET IMPORTANCE
en regard et à côlé du potestat, les consuls ont encore
quelquefois la prééminence ^ Ils interviennent seuls dans
l'accord conclu en 1203 entre Florence et Sienne*.
Mais un magistrat unique a pour naturel privilège
d'attirer sur soi l'atlention. C'est à lui, de préférence,
qu'adressent leurs lettres papes, empereurs, seigneurs
du dehors. Le vent enfle sa voile et il s'y abandonne; il
cède aux exhortations dont on le poursuit, non moins
qu'à son penchant de noble, en acceptant ou prenant le
ceinturon militaire du commandement. A ses assesseurs
civils, à ses juges, il délègue, en pareil cas, ses pouvoirs
judiciaires '; il commande la cavalerie ou mémo toute
l'année ; il est réélu pour ses victoires *. Son origine im-
périale est oubliée. Magistrat exclusivement communal,
il est cependant bien vu de l'empereur, parce qu'il en
respecte lautorilé ; des nobles, parce qu'il en défend les
droits; des marchands, parce qu'il les ménage, parce qu'il
n'est animé contre eux d'aucune rivalité de voisinage,
d'aucune passion de parti. Il tient le premier rang *; il
fait souvent Toffice des consuls, qui, à la vérité, font,
alors encore, quelquefois le sien. Rien, en effet, n'est
plus rare au moyen âge, et même plus tard, que l'idée
< fl E pero non rimase la signoria de^ consoli, ritenendo a loro laminis-
trazione d'ogni altra cosa del comune. » (Yillani, V, 52.) Cf. Simone délia
Tosa, p. 190 sq. — « Ed il governo délia città rimanesse a' oonsoli esena-
iori come a qucstodi faceano. » (Stefani, I. 1, Rub; 60.)
* Yoy. le document dans Cantini, U, 88-102:
^ « Ebbe il potestà un giudicc e tre notai, e un compagne e lièi &nti. »
(Paolino, R. I. S., Suppl., U, 10.)
^ C'est le cas de Gualfredotlo Grasselli de Milan, en 1208. (OfficialH fo^
renses civitatis Florentiœ, — Âmmituto, 1. 1 actr;, t. I, aiin; 1208.)
s C'est ce qu'entend Yillani, quand il dit (Y. 52) que Taiiriéé 1206 Rit
la dernière du gouvernement des consuls, et aussi qu*l partir de fcfe tdO-
ment il n'y eut plus d'interruption dans la série d6i poMstttt;
DU POTESTAT. 255
toute moderne de la séparation des pouvoirs ^ Machiavel,
Guicciardin, Giannotti, les plus grands écrivains poli-
tiques de ritalie, n'en ont aucune idée. Les Italiens ne
comprirent jamais combien de difficultés elle évite, et ils
ne sentirent qu'à la longue à quels dangers exposait les
communes un dictateur juge, et un juge homme de
guerre. Ce fut un grand pas fait vers la domination d'un
seul, qui prévalut de si bonne heure en Lombardie, par
les usurpations du potestat.
Florence se retint plus longtemps sur la pente, parce
qu'elle sut ramener à temps ce magistrat à ses attributions
principales, et l'honorer comme juge suprême en le dé-
possédant de l'autorité politique *. Mais il y fallut bien
des années. Au début, l'immixtion dû potestat en toutes
choses n'est pas seulement une pratique ; elle est aussi
une théorie. Le premier livre de politique italienne,
yOculus pa$toralis, enseigne au potestat comment il doit
entrer en fonctions, rendre la justice, parler pour la
guerre et pour la paix, faire l'éloge de celui qu'il rem-
place, transmettre ses pouvoirs à son successeur*. Par-
lât on témoignait de cette innovation un vif contenle-
iiient. Le chroniqueur contemporain Paolino, qui a vu
<}dns la charge des consuls la première ébauche d'un
« Léo (1. IV, c. VI, ?n, 1. 1, p. 346, 373) et Pauriel (I, 107-114) com-
mettent une graTe erreur en donnaiit là justice seule au potestat et le reste
aux consub. Les consuls jugent et le potestat administre ou gouverne. Il
faut renoncer, au tuoiils |ibur ces anciens tbmps, à dire dans quels cas.
Fauriel dit alUeurS (Histoire littéi'aire de la Francéi t. XX, p. 303) que,
au temps de Branetto Latin! , sur le t)oteStat roulait tout le gouvernement.
L'tme de ces deux assertibiis n*est pas plus exacte que Tautré.
' Ce nfe fut pâs, li prdtireinèHt parler, la sépahatioii des pbuvoir^, bar les
magistrats politiques cOntinuël*eiit à avoir 'é\ih attributions jddicialK^s.
^ Voy. ce curieux écrit dans Muratori, àiUiq, itaL DisS. 46, t. IV^
ik 96 sa.
236 LTNSTITUTION DU POTESTAT
gouvernemenl\ date de celle du potestat l'institution
d'un gouvernement régulier*. BnmettoLatini, le maître
de Dante, y louait une ingénieuse inspiration de la sa-
gesse italienne. Quand, à l'imitation d'Âristote, il fit à
son tour sa Politique^ il y donna pour règles aux magis-
trats électifs celles qui fixaient dans les cités d'Italie les
droiLs et les devoirs du potestat'. C'est qu'outre l'avan-
tage d'une justice plus équitable et d'un pas fait vers
celte unité de commandement dont les plus jalouses
républiques sentent le besoin, les marchands étaient
heureux que leur réconciliation avec les nobles fût pour
ceux-ci un encouragement à se donner corps et âme à la
guerre, dans un temps où la guerre devenait de plus en
plus sérieuse, puisqu'il s'agissait, non plus de prendre de
petits châteaux, mais de lutter pour la prépondérance
avec les autres cités de la Toscane *.
Qui voudrait suivre d'un lieu à l'autre celte révolution
universelle s'exposerait à d'inévitables redites et ne pour-
rait signaler, avec quelques différences de détail, que
plus ou moins de précocité dans les réformes. Mais il im-
porte de montrer que Florence, entraînée dans le mou-
vement commun, ne se distinguait des autres villes que
* Voy. même chapitre, p. 212.
* « Firenze in prima era retla per consoli o per vicari de' Romani •
(c'est-à-dire des rois des Romains), c Già incominciava la terra a venir
migliorando. » (Voy. la liste des pot estais dans l^aolino, après Tannée 1199,
R. I. S., Suppl , 11,9-12.)
^ « L'autre (manière de gouvernement) est en Italie, que H citoien et
li borjois et les communes des villes eslisent lor poeste (potestat) et lor
seignor, tel comme il cuidcnt qu'il soit profitables au commun profit de la
vilu cl de tous ses subjés. y» {Li livre dou Trésor, texte original français,
1. m, part. II, c. I, Collection des documents inédits sur Vhisioire de
France, p. 577). — Une traduction italienne a été publiée à Venise en
1553. Voy. ce passage, p. 250.
* C'est ce qu'a bien vu M. P. Villari (// Politecnico, juillet 1866, p. 19).
PROPAGÉE £N ITALIE. 237
par ces détails qui, dans la plus frappante ressemblance,
marquent l'existence et le caractère personnels. A Milan,
Tévêque était encore une sorte de souverain nominal au
nom de qui les magistrats prononçaient leurs sentences,
frappaient les monnaies, fixaient et altéraient la valeur
des espèces, percevaient les péages ^ Ils étaient élus dans
Tordre de la noblesse par cent électeurs que désignait
parmi les artisans le conseil général. Telle éiiùi Tunique
part faite au populaire dans le gouvernement. Les douze
consuls et le potestat, à la fois capitaine, juge, chef de
police, avaient seuls la charge de l'administration*. Il
en était de même à Bologne, sauf que trois conseils y
sanctionnaient les mesures dont ces magistrats avaient
Tinitiative. On votait sur leurs propositions sans les dis-
cuter. Quarante électeurs tirés au sort parmi les artisans
d'ordre moyen, dix par tribu ou par quartier, élisaient
les membres de ces conseils'. Gênes, qui est, comme
Florence, une compagnie de marchands devenant peu à
peu un État, après avoir transformé ses consuls « mer-
cantiles » en consuls de la commune \ soulevé ses mar-
chands pour détruire les maisons et les tours de qui-
conque les opprimait ^^ exclu des honneurs municipaux
les nobles qui venaient de la campagne, au profit des
« communautés et compagnies % » ou, pour mieux dire,
* Gualvaoeode la Flamina, c. ccxxiii (R. I. S., t. XI, 657).
' Sismondi, H, 44-46.
^Sigonio, Opéra omnia, 1. 111, p. 106, 236. Hisl Bonomeru. L. Il et V.
— Gfairardacci, Délia historia di Bologna, part. 1, 1. ii, t. I, p. 63.
* De HOC à 1121 (Ann, gen. 1. 1, R. I. S., t. VI. — Vincens, Histoirede
la République de Gênes ^ t. I, c. v, p. 95 sq., Paris, 1843. — MigDet, /our-
la/d^ Savant*, noYembre 1843, p. 645.
* Ann. gen., 1. 1, R. I. S., t. VI, 276.
•iM.,p. 450.
258 INSTITUTIONS PRIMITIVES
de raristocratic marchande qui se formait dans leur sein,
Gènes, en 119i, remplaçait par un potestat ses consuls
de œmmuni \ L'année précédente, Pise avait aussi appelé
un capitaine ou potestat, substitué à ses consuls des anr
ziani ou seniori^ et adjoint à ceux-ci, bientôt suspects,
un conseil qui avait la charge d'élire le capitaine*. Les
autres villes de la Toscane suivent le mouvement, cha-
cune seloason génie. En 1207, Volterre a une constitu-
tion où il semble que la liberté tînt peu de place. Si les
citoyens élisaient librement le potestat et les consuls,
ceux-ci administraient sans être assistés d'aucun conseiP.
A Lucques, au contraire, le préteur, placé au-dessus des
consuls, était soutenu par un sénat qui s'assemblait sous
sa présidence, mais surveillé par un conseil du peuple,
pris dans les diverses sociétés des quartiers, à chacune
desquelles commandait un prieur des armes ^. San Gemi-
gnano, si petite qu'on ne lui avait point donné de place
dans la ligue toscane, avait pourtant, en 1181, trois ou
quatre rettori ou consuls annuels que nommait Tévêque,
et en 1199 un potestat assisté de deux conseils, l'un spé-
cial et composé de cinquante membres, l'autre, général
et plus nombreux, qui se réunissait au son de la cloche
* Ami, gen., I. II, R. I. S., t. YI, ann. 1191. — Giudici, Storia poUtica
dei municipi ilalianif I, 528.
« Yoy. Bonaïni, Statuii incdili délia città di Pisa, Flor., 1854, 5 vol.
in-4". Brève comulum Pisanœ civiiatis, 1254 et 1262. 1. 1, p. 4, 93. —
Marangone, R. I. S., Suppl., I, 338. ^ Arch, Stor,, 1869. 3*sér., l. IX,
part. 1, p. 231. — Giudici, I, 526.
5 Cecina, Notizie storiche dellacUtà di YoUerra^ p. 24. Pise 1758, 1 toI.
m4«.
* Memorie e documetiti per servire alla storia di Lucca, t. III, part lU,
Préf. p. 10. — Mazzarosa, I, 78, 82. Yoy. dans Léo (l. YU, c. i, l, U,
p. 32) d'intéressants détails sur la constitution de Lucques, notunmeiit
sur les diverses cours de justice* ».
DES GOimUIiES TOBGAIfES. 239
dans la principale église \ Pistoia, plus considérable sans
l'être beaucoup encore-, partageait, comme Florence, le
pouvoir entre des consuls et un poteslat qui n'était pas
toujours étranger*, qui avait pour conseillers quatorze
citoyens choisis par deux sages élus, et qui devait suivre
leur avis ou le soumettre au grand conseil, assemblé au
moins quatre fois Tan % davantage même, à la volonté
des consuls \
Sienne, enfin, donnait un spectacle de sagesse dont
Florence aurait dû profiter. Primitivement gouvernée
par ses nobles, elle en avait, dès 1147, à moitié secoue
le joug. Leurs divisions inspirant au peuple le sentiment
de sa force, ils avaient dû partager le pouvoir avec lui.
Les partis s'étaient formés selon le plus ou moins grand
nombre de places qu'il conv<Miait d'accorder aux non
nobles dans le coïiseil. Le parti des neuf, ou popolo del
minor numéro^ leur en voulait donner neuf sur vingt-
sept ; le parti des douze, ou popolo del numéro médiocre j
douze sur vingt-quatre. Un troisième parti, popolo del
maggior nwfnerOy ou ordre des réformateurs, contenait,
avec quelques anciennes maisons, tout le menu peuple.
Aucun Siennois ne pouvant prétendre à la charge de po-
teslat, celle des consuls appartint pour deux tiers aux gen-
tilshommes, pour un tiers aux artisans et marchands. Il
* L. Pecori, Sioria délia terra di San Gemignano, p. 37-64. Florence,
1853, in 8*. — Excellent livre, simple, clair, précis, savant, plein de
cboses. A la page 663 on trouve les statuts de San Gemignano.
* « Et nisi Potestassit forinseca. i (Status civitatis Pistorienêis § 56, dans
Moratori, Antiq. UaL V,547. — G*est un ramassis de constitutions appai^-
teoant à des temps divers et dans lesquelles il faut savoir se débrouiller.)
Cf. Giudici, I, 548.
> iFaciant pulsari ad arringum ... plénum populum. » (Status civ. Pisté
S 74, loc. cit. p. 551.)
« Status civ. pist., % 15, loc. cU.y p. 538. Cf. S ^9, p. 540«
240 LIBERTÉS OCTROYÉES
y avait eu d'abord deux consuls annuels, il y en eut trois
et quelquefois six. De même le conseil des cent nobles
s'augmenta de cinquante membres qui furent pris parmi
les non nobles. Il se réunissait tous les mois et était re-
nouvelé tous les ans ou tous les deux ans^ Ces prudentes
concessions de l'aristocratie donnèrent au gouvernement
de Sienne une stabilité rare en Italie, parce que le peuple
et les grands ne formèrent pas, comme ailleurs, deux États
à côté l'un de l'autre.
On ne saurait donc le nier, le mouvement vers des
institutions libres était général, irrésistible. Ce qui le
prouve mieux encore, c'est que ce ne sont pas seulement
des cités affranchies qui se constituent d'après les mêmes
errements. Des seigneurs encore maîtres sur leurs terres,
et jaloux de le rester malgré le voisin qui le^ menace,
n'imaginent d'autre moyen de balancer l'influence des
villes que d'en imiter les institutions. On les voit détour-
ner leurs sujets de chercher de nouveaux maîtres, en
leur donnant la liberté. Ainsi font ces comtes Guidi de
Modigliana, qui étaient encore, malgré la perte de
Monle Croce, les plus puissants seigneurs de l'Italie cen-
trale. Dans la vallée de l'Ambra', à quelques milles au
sud-est de Florence, ils possédaient un petit comté de
cinq ou six villages, privés de routes, et par là de pres-
que tout commerce avec les hommes. Ces villageois pour-
tant furent atteints de la contagion qui gagnait de proche
en proche, et bientôt le mal parut si grave, qu'en 1208
1 Malavolti, part. I, 1. lit. f* 20-28. — Marcantonio Bellarmati, Belle
storie di Sieria, p. 57. — Léo, 1. VU, c. i, t. H, p. 30.
* Petite rivière qui sort des collines de Chianti et va S6 jeter au sud
dans l'Arno, non loin de Montevarchi, à moitié chemin entre Florence et
Âreizo.
PAR LES SEIGNEURS DU YAL D'AMBRA. 241
comte Guido Guerra, troisième du nom et gendre du
orentin Bellineione Berti, ordonna, pour y remédier,
le douze habitants des villages, élus par leurs con-
loyens , donneraient des statuts à la vicomte du
1 d'Ambra, comme disent les chroniqueurs de Flo-
nce y
Ces statuts sont une curieuse tentative pour concilier
s droits du souverain et ceux des sujets. Le principal
agistrat fut un vicomte ou un poteslat, nommé par le
»mte, et dont la juridiction s^étendit sur tous les vil-
ges. Il devait les parcourirdouze jours par mois, pour
rendre la justice. En certains cas, il ne pouvait pronon-
er de jugement sans Tassistance d'un conseil que nom-
laient les justiciables. Tous les habitants mâles, de dix-
mit à soixante-dix ans, juraient obéissance et fidélité au
Mtestat et à la commune, sous peine d'amende et d'exil.
De dix-huit à quarante ils devaient, aussitôt convoqués,
^ rendre à l'assemblée du peuple. Leur assentiment
était nécessaire pour la moindre modification au statut,
et leur vote pour la formation du conseil consultatif qui
assistait le polestat. Le comte n'intervenait dans l'admi-
nistration de la justice que pour choisir entre deux peines
différentes édictées par la loi contre un même délit; mais
il faisait respecter en lui la majesté souveraine : toute
offense envers un de ses envoyés ou délégués élait châ-
tiée comme si elle l'eût atteint lui-même, et c'était lui,
en pareil cas, qui fixait le châtiment. L'amende était,
comme chez les barbares, la peine ordinaire ; mais elle
avait pour sanction, quand on ne payait pas, outre la
'Ce document a été publié par M. Bonaïni. Voyez ce qu'en dit M. Giu-
<iici, 1, 553.
■liT. Dl FLORENCB. — I. 16
242 00N€ESSI0!«8 DBS SEIGNEURS.
confiscation des biens, le bannissement et les" peines cor-
porelles, le fouet, l'amputation du pied ou de la main.
Or, le délai pour payer était d'un mois quand levicomtc
avait rendu la sentence, de dix jours seulement quand
c'est du comte qu'elle émcinait *.
L'exemple du puissant Guido Guerra devait trouver
des imitateurs. D'autres comtes ou châtelains, des sei-
gneurs ecclésiastiques, non moins pénétrés que lui du
danger, tentèrent comme lui de le conjurer, non plus
par ces faveurs insignifiantes et dédaigneuses qu'ac-
corde un maître absolu, mais par un sérieux effort pour
rendre la condition des sujets supportable. S'ils pen-
sèrent les détourner ainsi d'en chercher une meilleure,
d'émigrer chez des voisins ou de se prêter avec complai-
sance à leurs. projets d'envahissement, ils furent déçus
dans leur attente. Florence, comme il était naturel, leur
fut préférée, parce qu'en donnant la liberté elle suivait
son penchant, tandis que, même pour accorder moins,
ils faisaient au leur une visible violence. Par répugnance
instinctive non moins que par nécessité de ne pas trop
s'amoindrir, ils faisaient trop attendre et limitaient trop
étroitement leurs concessions.
Ce moment est une époque dans l'histoire des com-
munes italiennes comme dans l'histoire générale du
temps. Sur la scène politique, les principaux acteurs dis-
paraissent presque à la fois. Innocent III meurt en 1216,
précédé ou suivi de près par le landgrave de Thuringe,
*Giudici, 1, 558; Trollope, I, 80. — M. Giudici compare ces inslitutioDS
aux privilèges qu'obtinrent les habitants de Suze, d'Âmédée lU de Savoie,
puis de son petit-^fils Thomas en 1198, et y voit la preuve d'une civilisation
supérieure en Toscane, où les peuples étaieot mcius mêles aux barbarest
moins gouvernés par eux.
ÉPANOUISSEMENT DE FLORENCE. 243
par Alphonse de Gastîlle, Éric de Suède, Henri, empe-
reur de Byzance, Jean, roi d'Angleterre, Otton IV, Phi-
lippe Auguste, Waldeinar de Danemarck^ Plus libres de
leurs mouvements dans ce désarroi général de l'autorité
princière, les villes achèvent d'assurer leur indépendance
et déjà la compromettent par leurs rivalités entre elles,
par leurs discordes intestines, par l'instabilité de leurs
ingénieuses constitutions. Florence apparaît alors ai)
milieu d'elles, non pas, comme l'a dit un auteur alle-
mand ^ semblable à un homme d'un âge plus mûr et
d'une plus grande vigueur, mais, au contraire, telle qu'un
jeune homme d'un génie exceptionnel et d'une maturité
précoce, qui l'emporte par les heureux dons de la nature
sur rexpérience de ses contemporains plus avancés que
lui dans la vie. Elle a dès lors, quoi qu'en disent Dante et
les chroniqueurs, des travers et des vices qui chassent
bien loin l'idée de l'âge d'or ; mais ses vices, comme ses
passions, sont ceux de la jeunesse, dont aucune agglo-
mération humaine n'est exempte, alors même qu'elle est
en progrès. A cet égard il n'y a pas lieu de distinguer les
Florentins des autres peuples d'Italie. Ce qui les en dis-
lingue, c'est que déjà ils marchent à leur têle, mettant
de Tordi-e dans le désordre, de la grâce dans l'énergie, et
même quelquefois de l'humanité dans la fureur ; c'est
qu'ils prennent intérêt à tout et se montrent aptes à tout,
aux lettres comme au trafic, aux arts comme à l'indus-
We ; c'est qu'ils sont prêts à tenir fermement en leurs
mains et à ranimer le flambeau vacillant, presque éteint,
de la civilisation. Le temps n'est pas loin où Ton pourra
» Yoy. Hurler, UI, 479.
'Léo, t. I, p. 11.
244 ÉPANOUISSENËNT DE FLORENCE.
dire d'eux que rien n'est difficile à leur génie \ et quils
sonl le cinquième élément de l'univers V
' « Florentinis ingeniis nil ardui est. • (Bernardo Ceonini, peintre do
quinzième siècle. Son traité sur la peinture, écrit en 1457, a été publié à
Home en 1821. — Voy. Ardi. stor., 3* série, 1871, p. 551.)
* « Et ideo cum Florentini regant et gubernent tolum munduni, videlur
mihi quod ip.si sint quintuin elementuui. » (Paroles attribuées è Booi-
face Ylil. Bibl. Laureniiana, Plut., XXIY, nuni. 8, in-4*, ap. Ouerv, fior. Vi.
3- éd.)
LIVRE 11
CHAPITRE PREMIER
DU COMMENCEMENT DES DISCORDES CIVILES
JUSQU'A LA PAIX AVEC SIENNE
1177-1235
^eendies et discordes civiles (1177). — Accord entre les Uberli et le peuple
vilSO). — Querelle des Buondelmonti et des Amidei (1215). — Luttes civiles
(1215-1248). — Les principales familles. — Guerre contre Pise (12201222).
I^répondérance des Florentins en Toscane. — Guerre contre Pi»toia (1226). —
l,a Marimella et le Carroecio, — Médiation du cardinal Giuifredo. — Guerre
contre Sienne (1228). — Frédéric II en Palestine. — Son retour. — Nouvelle
campagne contre Sienne (1229-1230). — Les Florentins pénètrent dans Sienne.
«- Ils en sont chassés. — Prise de Uontepulciano par les Siennois (1232). —
Diète de Ravenne (1232). — Condamnation des Florentins. — Modification
dans les institutions florentines : les Amiani (1232-1234). — Recensement
du conicuio. — Florence héritière du comte Uberto de Maremme. — Réforme
du gouvernement à Sienne (1233). — Attaque contre Sienne (1234). —
Traité entre les deux villes (30 juin 1235).
Des premières années du treizième siècle les auteurs
lorenlins font dater les premières discordes civiles à Flo-
c^nce. Poggi et Machiavel croient même faire preuve de
critique en ne tenant presque aucun compte de tout ce
qui précède. Si obstinés d'ordinaire à suivre les traces de
Villani, ils s'en écartent quand ils y voient que le mal,
246 DISCORDES OYILES (An. 1177)
les partis, les violences remontent bien au delà*. C'est
qu'au treizième siècle seulement l'histoire apporte ces
détails précieux où l'on voit palpiter la vie; mais combien
de fois Florence ne fut-elle pas troublée avant ce lemps-
là ! Nous l'avons vue, durant les guerres du sacerdoce et
de l'Empire, en 1068, se diviser sur la grande querelle
de la simonie et verser de ses mains son propre sang; en
1081 , n'imposer silence qu'avec peine aux citoyens qui de-
mandaient qu'on ouvrît les portes à Henri IV ; plus tard,
agiter bruyamment la question de savoir quelle place oc-
cuperaient dans la commune les seigneurs vaincus et ré-
duits à l'habiter. Il n'est pas bien sûr que ces incendies
fréquents qui dévoraient en quelques heures un quart, un
tiers, une moitié de la ville, fussent toujours l'œuvre de
l'imprudence ou du hasard. Le vent les propageait sans
doute avec une rapidité extrême parmi des constructions
en bois, resserrées dans un étroit espace et que séparaient
à peine des rues qu'on nommerait aujourd'hui des ruel-
les; mais quand on voit, deux années de suite, en 1177
et 1178, deux terribles incendies dévaster Florence, du
Ponte vecchio au Mercato vecchio* et de Santa Reparata
à San Pier Scheraggio% il est impossible de ne pas re-
marquer que c'est juste le moment des plus grandes dis-
* Con tuUo che dinanzi assai erano le selte tra* nobili cittadini e le dette
parti per cagione délie brighe e questioni délia chiesa e dell* impcro
(ViUani, V, 38).
* S'il fallait en croire Paolino (R. I. S., Suppl., l\, 7, 8), il ne serait
resté qu'une maison debout dans ce quartier, celle d'Alberto Leoni de San
Girolamo.
3 Celte église, depuis longtemps détruite, s'élevait sur remplacement
des Offices actuels, du côté du nord. — Le Scheraggio était un égout situé
par derrière et qui recueillait presque toutes les eaux de la ville. 11 n'existe*
plus. L'église était vaste, d'architecture romaine des temps barbares, à
trois nefe. Sur le côté se trouvait un grand cimetière. Les ruines ont dis-
paru au dix-huitième siècle. (Voy. 0$êerv. fior,, Y, 205-211, 5* éd.)
(An. 1178) A FLORENCE. 247
cordes qui eussent encore éclaté, ou du moins dont l'his-
toire ait gardé le souvenir.
Ces discordes n'avaient point eu pour cause, comme
l'écrit Yillani, «trop de richesse, de repos, d'orgueil,
d'ingratitude'; » elles étaient l'inévitable cfTet de la pré-
sence des seigneurs humiliés, mais puissants encore, ré-
signés à leur sort, mais jaloux de l'améliorer. Les prin-
cipaux d'entre eux se prononcèrent les premiers contre le
gouvernement des consuls. Chaque année, au mois de
mai, on donnait des successeurs à ces magistrats. En
1177, les Uberti, soutenus par leurs clients et par les
mécontents que suscite tout gouvernement établi, refu-
sèrent de reconnaître les nouveaux élus^ Florence fut
dès lors partagée en deux factions, et, dit Âmmirafo,
« comme en deux peuples', » qui refusaient de subir,
Tun la loi de quelques consuls, l'autre les caprices de
quelques particuliers. « Partout, dit le même auteur, on
n'entendit plus que le bruit des armes. On se guettait,
on se tendait des embûches. L'épieu à la main, on chas-
sait l'homme comme on chasse le sanglier. Nul ne tra-
versait les rues barricadées qu'avec circonspection, en
|)ortantses regards de droite et de gauche, car des portes,
des fenêtres, des terrasses, tombait comme une pluie de
* E ci6 fu troppa grassezza e riposo misdiiato con la 8uperha ingrati-
ludine (Villani, V, 9).
* Ce motif ou ce prétexte, passé sous silence par Villani, est allégué par
Stefani, 1. I, Rub. 49. Cantini (I, 98) conteste cette affoire, parce qu*il
n*cn reste pas trace dans les papiers publics, et que les Florentins ne se
laissèrent pas détourner de leurs entreprises extérieures. Mais les papiers
publics constatent des actes of6cieIs, non des troubles; et quant aux entre-
prises extérieures, comme les Florentins en firent toujours, il faudrait donc
conclure qu'ils n'eurent jamais de troubles intérieurs.
^ E quasi si crcarono due popoli. (Ammirato, I. I accr., p. 59, ann.
1177.)
248 CONCILIATION ENTRE LES POPOLANI (An. il 78)
pierres et de flèches. D'une maison, d'une lour, d'un toit
à l'autre, dès qu'apparaissait une tête, parlaient les pro-
jectiles; pour qu'ils eussent plus de portée, on dressait
des machines, à l'imitation des anciens. Pour être moins
exposé, on tentait de sortir la nuit ; mais c'était l'heure
des guet-apens. Toute sécurité a\ait disparu au sein même
de la famille. Sans scrupule, le beau-père faisait sa fille
veuve, le gendre sa femme orpheline. Le père, quand son
fils rentrait le soir, ne savait pas s'il devait voir en lui un
ami ou un ennemi. Derrière les rideaux, sous les couver-
tures du lit conjugal, on redoutait encore la trahison et
la mort\ »Muis, par un étonnant contraste, ces gens qui
avaient combattu, la veille, avec un acharnement proche
du délire, on les voyait, le lendemain, manger et boire
ensemble, raconter leurs prouesses, applaudir à celles
d'autrui*. C'est que les partis n'étaient pas constitués en-
core, et que Ton défendait d'instinct des intérêts qui
n'avaient pas trouvé leur drapeau.
Deux années durant, les Florentins supportèrent allè-
grement cette existence troublée, que les modernes con-
çoivent à peine et dont ils fuient jusqu'à l'apparence,
quelquefois au prix de leur honneur comme de leur li-
berté'. Les partisans des consuls paraissent avoir eu
* Quasi dubitassero d*haver a trovar il nimico dietro le cortioe o sotto
le coltricidel letto géniale (Ammiralo, 1. I accr., t. 1, p. 57-58). — On
peut croire qu'Ammirato arrange le tableau, mais il n*est pas sans intérêt
de Yoir comment le meilleur historien de Florence envisageait Thistoirc
de sa patrie.
* Ma tanto Tenue in uso quelle guerreggiare tra' cittadini cbe Tuno di
si combatteano e V altro di mangiavano e bevevano insieme, novellando
deUe virtù e prodezze Tuno dell* altro (Yillani, V, 9).
' Pour ne rien exagérer, il faut dire qu'il y eut, durant ces deux années,
des intervalles de répit. C*esl ce qui résulte du fait des combattants atta-
blés ensemble, et de Tassertion de Stefani : Vennero ail* arme e quivi si
diede, e toise per più di e per più volte (1. I, Rub. 49).
An. 1180) ET LES MAGNATS. 249
Tavantage : ceux qu'ils avaient nommés furent mainle-
nus\ Mais comme on prévoyait qu'à chaque élection nou-
velle les Uberti recommenceraient la lutte', il parut sage
de leur faire une part, ainsi qu'aux autres nobles, dans
le gouvernement. Dès l'année 1180, on voit figurer au
nombre des consuls un Uberto des Uberti et un Lamberlo
des Lamberti'. Les nobles ne cessent plus d'être appelés
au consulat, et, parleur importance personnelle comme
par leurs richesses, ils y prennent le premier rang. C'est
alors seulement que la paix parut faite. Les gens des mé-
tiers se l'étaient assurée au prix d'un sacrifice volontaire,
et les magnats n'avaient plus de motifs pour la troubler.
En 1182, les consuls Bongianni des Amidei et Uberlo
des Infangati rapprochaient les deux partis et procuraient
leur réconciliation^.
Trente années et plus de paix sociale en furent l'heu-
reux effet. Florence n'entendit plus le bruit des armes
que pour ses expéditions extérieures. On voudrait croire
que Dante parle de ce temps quand il fait célébrer par son
ancêtre Gacciaguida l'âge fortuné où sa ville natale dans
le repos n'avait aucun sujet de larmes, où son peuple
était juste et glorieux; mais il faut bien reconnaître qu'il
tombe dans l'erreur commune, puisqu'il ajoute que ja-
* Ultimamente s'ottenne quel consolato, e gli Uberti pensarono ayere a
questa volta la pugna perduta... I consoli stettero nel modo uaato e nuova
legge non si fece per gli Uberti e ristettera (Stefani, 1. 1, Rub. 49).
* Gli altri pensarono che costoro moyerebbero ogni volta lite (Stefani,
ibid.)
> Ainsi s'explique que les auteurs aient donné à cette guerre une durée
de deux, trois et même quatre ans. Il en fallut deux pour dompter les
Uberti, un ou deux pour les apaiser en leur cédant.
^ Villani, Y, 10. — Ammirato, 1. 1 accr., p. 58, ann. 1180. Reumont dit
1182, et c^est, en effet, en 118^ seulement que recommencent les guerres
extérieures.
250 FRÉDÉRIC U (Ah. 1215)
mais le lis n'avait été renversé par le fer d'une lance,
ni rougi par la guerre civile*.
Quand la guerre civile le rougit de nouveau, ce ne fui
point un réveil de l'ancienne querelle. Le peuple florentin
avait pris son parti de n'être rien ou presque rien dans
l'État, en attendant qu'il y pût être tout. C'est entre les
nobles qu'éclala la discorde, tant ils avaient de confiance
dans la durée de leur victoire et dans l'appui de l'em-
pereur.
Héritier de princes ennemis de l'Église, Frédéric II
n'avait plié le genou devant l'Église que pour la détacher
d'Otton IV, qu'elle protégeait. Ce rival mort, il avait cessé
aussitôt d'appeler Innocent III son cher seigneur, de lui
marquer en toute occasion sa reconnaissance et son dé-
vouement. Il ne renonçait plus, pour obtenir la couronne
impériale, à son trône de Sicile*, auquel il tenait, ce sont
ses propres paroles, comme à la prunelle de ses yeux\ Il
ne promettait plus de restituer les biens ecclésiastiques \
Il ajournait indéfiniment son départ pour cette croisade
sainte qu'il avait fait serment d'entreprendre. Il se mon-
trait favorable aux revanches, aux revendications des sei-
gneurs féodaux. Pour s'appuyer au besoin sur leurs
forces, il était prêt à leur communiquer les siennes. Il
prétendait être un souverain spirituel, un pape laïque et
* Parad. xvi, 148.
^ lia quod ex tune nec habebimus nec nominabimus nos regem Sicilis
(Lunig, Codex diplom, Italiœ, t. II, p. 865. Dipl. de Fréd., n* 16, Francf.
1726, in-f>).
^ In heredilario regno Siciliae velut in pupillam oculorum nostroruni
(Pétri de Vinea Epist,, 1. II, cp. x, Ed. d'Amberg. p. 262 ; de Bâle, 275.
L'éd.d'Ainberg est la plus correcte.)
* H. Bréholles. Historia diplomatica Friderici II Rom. Imp. Paris, 1 855-
59, 5 vol. in4% II, 132. — Mignet, Journal des Savante, décembre 1862,
p. 728.
(Al. 4215) CHEF DES MAGNATS. S5i
militaire^; prétention étrange qui devait attirer sur sa
tête les foudres pontificales, ne les eût-il pas méritées par
sa notoire impiété.
Les nobles avaient donc enfin un chef digne de ce
nom, Italien comme eux de naissance, de goûts et de
mœui^s, presque aussi étranger qu'eux à TÂllemagne,
dont il n'aimait ni le ciel nébuleux, ni les longs hivers,
ni les villes boueuses, ni les habitants grossiers ; capable
de duplicité comme de hardiesse, cachant l'ambilion sous
Tastuce', et Tastuce sous les séductions d'un esprit aima-
ble autant que cultivé. Si les magnats refusaient parfois
de le suivre dans ces expéditions lointaines dont ils avaient
les fatigues et lui les profits, il leur inspirait une sécurité
qui leur fit perdre toute prudence et oublier l'ennemi
commun, les petites gens, pour se quereller entre eux^.
Qu'à Florence ils fussent déjà divisés par des rivalités
sourdes, on n'en saurait douter. C'est l'ordinaire effet des
rapports de voisinage, des similitudes de fortune et de
prétentions d'inspirer aux hommes, pour des causes fri-
voles, les âpres dissentiments que des causes sérieuses les
convient à oublier. Un incident survient alors, qui met,
comme on dit, le feu aux poudres, et qu'on accuse de tout
le mal, parce qu'il a provoqué l'explosion. L'incident,
ici, a pris sous la plume des chroniqueurs une impor-
tance extrême : ils en ont fait le commencement des an-
nales de Florence, c'est-à-dire des luttes intestines qui
devaient si longtemps la déchirer. Il faut suivre leur ré-
< U. Bréholles, Hist. dij^l, Introd., p. 471, 405.
* Se de loco non recessuros aliquatenus juraferunt, nisi prius inter pre-
dictos principes dictante sententia juxta posse ipsorum Tel composilione
amicabili tractaretur. Et nos etiam nostrîs litteris firmayimus illud idem
(Ep. Frid. H Honorio HI, 1220. H. BréhoUes, HwU dipLy I, 805).
' Mignet, Journal des SavarUSy décembre 1862, p. 727.
352 QUERELLi:: DES BUONDELMONTI (An. 1245)
cit, puisque la Irîîdilion ornée nous cache la vérité nue,
mais ne voir dans tant de détails, souvent contradictoires,
que les caprices d'imaginations vives, sans respect pour
ce qui est Thonneur de Thisloire, pour la stricte vérité.
En 1215, Gherardo Orlandi étant potestat*, un certain
Mazzingo Tegrini, des Mazzinghi, tout fier d'avoir reçu le
ceinturon des chevaliers, avait appelé à de somptueuses
fêtes, dans un village voisin, toutes les a bonnes gens»
de la ville, c'est-à-dire toutes les personnes de distinction.
A table, une facétie de jongleur, les railleries d'Oddo
Arringhi des Fifanli', piquent au vif un des invités, Uberto
des Infangati. A sa mordante réplique, le railleur riposte
en lui jetant un plat à la tête. Le festin continue, mais
le sang s'échauffe, les fumées du vin troublent les cer-
velles, et, aussitôt les tables retirées, un jeune ami de
l'offensé, fiuondelmontedesBuondelmonti, se précipitant
sur l'offenseur, Télend à terre d'un coup de poignard.
Pour le venger, sa famille, ses amis se réunissent.
Uberti et Lamberti, Amidei et Gangalandi en délibèrent.
Mais la réflexion avait porté conseil : une lueur de sens
politique leur fit comprendre les dangers de la division
entre magnats. Ils décidèrent que la paix serait main-
tenue, à la charge, pour Buondelmonte, d'épouser la
nièce du blessé, fille de Lambertuccio des Amidei*.
' Il Tétait depuis 1214; mais la liste des Officiales forentes nous le
montre encore en charge au mois de septembre 1215. La chronique que
nous suivons Tappelle Gurrado Orlundi ; il n'y a pas de potestat de ce
prénom.
^ La famille d' s Fifanti élait déjà en décadence. Elle joue un faible rôle
dans la vie publique de ces temps. A la date de 1258, on trouve dans les
documents manuscrits un acte de la vie privée qui les concerne. (Ârch. di
Stato, Cartapecore Strozziane Uguccioni, 18 septembre 1258).
3 Chronique de la fin du treizième siècle ou du commencement du qua-
torzième, atlribuée tantôt à Brunetto Latini, tantôt à un membre de la
(Ah. 1215) AVEC LES AMIDEI. 255
Épouser une laideron ne pouvait sourire au brillant
cavalier que convoitaient toutes les mères. Plus entre-
prenante que les autres, parce qu'elle avait deux filles à
marier, la femme d'un des puissants Donati exploita har-
diment ces dispositions présumées. Un jour, c'était le
dimanche des Rameaux, voyant Buondelmonte chevaucher
sousses fenêtres, elle l'appela, le prit à part, lui fit honte
de l'alliance projetée. <c Je t'avais réservé, dit-elle, ma
(ille que voici. » Belle à souhait, riche et de grande
maison, la jeune patricienne séduisit, du premier coup
d'œil, l'inflammable cavalier, et sans qu'il fût besoin de
a l'intervention du diable*, » lui fit oublier ses engage-
ments. Incontinent il la prit pour fiancée, sans regarder
aux conséquences.
Ce second outrage, aggravant le premier, ramenait les
Amidei à leurs projets de vengeance. Réunis à leurs alliés
dans l'église de Santa Maria sopra Porta*, ils demandè-
rent conseil en versant d'abondantes larmes. Traîner le
coupable dans la boue, le rouer de coups de bâton, le
blesser au visage à coups de couteau, telles étaient les
propositions soumises à l'assemblée. Mais Mosca Lam-
berti, quand vint son tour d'opiner, dit sentencieuse-
ment iCosafatta^ capo ha^ c'est-à-dire : « Ce qui est fait
est fait*. » L'arrêt homicide était rendu, toute l'assislance
famille Buondelmonli, et publiée par Gori {La Toscana illuêtrata nella
ïïua Uoria, in-4, Livourne, 1755), puis par Fraticelli (Storia délia vita di
Dante, p. lOU, Flor. 1861). Razzi et Lastri en ont donné des fragments.
— Voy. Otto Hartwig, Die Angebliche Chronik Brunetto LatinVs, ap. Bei-
loge zur Allgemeinen Zeitung, 10 et 11 décembre lj872, et une noie de
M. Cesare Paoli sur ce trayail, ap. ArcJi. stor., 5' série, t. XVll, 1873.
* Per sussidio diabolico preso di lei (Villani, V, 58).
* Cette église n'existe plus.
* Le sens n'est pas douteux. Capo ha, c'est caput habere, venir k
chef, comme disait notre ? ieux français. On lit dans Frédégaire : « Non
254 COMPLOT DES AMIDEI. (An. 1215)
y souscrivit. Pour en avoir suggéré Tidéc, le froid et
cruel Mosca nous est ïnontrc dans Tenfer vengeur du
poëtc, levant vers le ciel ses moignons mutilés, d'où le
sang tombe goutte à goutte sur sa (îgure*.
On résolut d'agir dès que Buondelmonte aurait con-
tracté son insultant mariage. On croyait, semble-t-il,
qu'il pût hésiter encore et venir h résipiscence. Mais il
n'y pensait point. Il ne soupçonnait pas le danger. La loi
permettant de renoncer à une alliance quelconque,
moyennant dommages-intérels*, il n'imaginait pas qu'on
pût contester l'exercice de son droit ; il oubliait à quel
prix était mis le pardon de sa violence. C'est du mal
qu'on leur fait, non de celui qu'ils font eux-mêmes, que
les hommes gardent le souvenir.
Le jour de Pâques, dans la matinée, alors que la foule
remplissait les, rues, les conjurés se réunirent dans la
maison des Amidei, située près de l'église de San Stefano,
et y attendirent au passage leur ennemi. Le voyant veuir
d'Oltrarno, vêtu d'un habit blanc tout neuf et monté sur
poluit ad caput venire, » il ue put y parvenir. Sozoïiiène traduit : f Rem
factam caput habere (Historia Pistoriensis, R. 1. S., Suppl., 1, 96).»
Quant à la traduction cxaclc, elle a toujours embarrassé les Italiens. Ain-
mirato (1. I accr., an. 1215) fait un coutre-sens formel que reproduit
H. Gino Capponi (Stor. di Fir,, I, 24) : « Uccidiainolo, e cosi al fallo
sarà dato principio. » Nannucci (II, 18) dit : « Cioè ha fine da riparare..-
alla fine ogni cosa si aggiusta. » Costa et Biauchi : « Cioè ha fine. » Mais
ils ajoutent que chez les modernes, ces mots signifient : t poi quai cosa
sark. » (Comment. alV Inferno di Dante, XXVIII, 107, note.) M. G. Ferrar
(II, 204), qui sait également bien Titahen et le français, traduit par ua
non-sens : « Quand c'est fait, c'est dit. » Léo ne traduit pas, il invente:
« Une chose acconiplic a toujours raison (1. IV, c. vu, t. I, p. 395). »
H. Trollope comprend mieux : « A thing done outright is done, finished and
completed (1, 102). »
4 Infy XXVIII. 103.
* Ëlsi error fuerat de deserendis nuptiis, pœna legibus constituta erat
pecuuiarum promisairum. (Soiomèae» loc. cii,)
(Ah. iSi5) BUONDELMONTE ASSASSINÉ. 256
lin [mlefroi blanc, ils s'avancèrent à sa rencontre, le
rejoignirent au débouché du Ponte vecchio, au pied de la
statue de Mars : aussitôt Schiatta des Uberti l'arrête et le
renverse ; Mosca des Lamberti et Lambertuccio des Amidei
le frappent, le couvrent de blessures ; Oderigo des Fifanti
lui coupe la gorge; puis ils se retirent tous dans la tour
des Amidei, prêts à se défendre, s'ils étaient attaqués. Ils
ne le furent point pour le moment : on promena par les
rues, avec force gémissements, le cadavre de la victime,
pendant que les Buondelmonti et les Donati couraient
aux armes, imités bientôt par les familles amies^ par les
Nerli et les Bardi, les Mozzi et les Frescobaldi *.
Ce ne fut pas, nous l'avons vu, le commencement des
discordes civiles à Florence *. Déjà la division régnait
' Voy. ce récit, avec toutes ses variantes, dans Yillanî (V, 38), Stefani
(1. n, Rub. 64), Sozomène (Uisl. Pist, R. I. S., Suppl. I, 96) et la chro-
nique attribuée à Brunetto Latini. U y faudrait ajouter Dino Gompagni, qui
n^est pas le moins intéressant ; mais, comme pour Malespini, des doutes si
sérieux ont été élevés sur Tauthenticité de cette fameuse chronique, qu'il
est désormais impossible d'en faire état. M. Grion, directeur du lycée de
Vérone, a le premier soulevé la question ; M. Scheffer-Boichorst Ta reprise
avec de plus solides arguments, empruntés surtout à Thistoire (Floren-
tiner Sttidien, Leipzig ^ 1874, 8*). Tous ne sont pas bons, et H. Paoli, avec
une extrême réserve, a fait toucher du doigt les vices et les excès de la
méthode de Fauteur allemand (Arch. slor., y série, t. XX, 1874)', de
même qu'il avait déjà relevé les erreurs de M. Grion et les indications
inexactes de M. Hillebrand (Arch. ilor., 3* série, t. XIX, disp., p. 9-15).
Mais M. P. Fanfani, bibliothécaire de la Mamcelliana et membre de la
Crusca, a démontré à son tour, par des preuves de toute sorte, surtout
par des preuves tirées de la langue, qui n*est pas, dans la prétendue chro-
nique de Dino, celle du temps, qu'on serait désormais inexcusable de pren-
dre cet écrit, si longtemps classique, pour une autorité historique et même
littéraire (voy. Dino Compagni vendicato dalla calunnia di scriiiore délia
Cronica, Milan, 1875). On accuse Antonio Doni d'être le faussaire qui a
écrit la Cronica fiorentina attribuée li Dino Gompagni, comme VIstoria di
Semi fonte attribuée à Face de Certaldo. M. Paoli a récemment résumé l'état
de la question dans la Revue Historique, avril 1876, p. 540-541.
* Paolino l'affirme pourtant, comme Villani : « E f u bene il cape e' 1
256 LE PARTI DE L'ÉGUSE. (Km. 1215)
entre les nobles el les marchands, entre les frelons et les
abeilles; mais c'est alors seulement qu'elle déchira le
sein de la noblesse. Or la noblesse tenait trop de place
dans la ville pour que le peuple, spectateur de ses que-
relles, y demeurât étranger. liCS plus faibles devaient
fouler aux pieds leur orgueil pour rechercher son appui.
Mais pour l'obtenir, il fallait plus ou moins penser h sa
guise, et, puisqu'il soutenait le pape, ne plus soutenir
l'empereur. Les Buondelmonti s'y résignèrent. De la
cause d'un tel allié ils firent leur cause propre, surtout
quand ils durent se défendre pour l'avoir défendu.
A ce prix ils devinrent les chefs du parti de l'Église*,
qui ne se recrutait guère que de modestes familles, que
d'humbles artisans. Bien de^ magnats, quand ils les
virent forts, se rapprochèrent d'eux, les plus nouveaux
surtout, qui étaient « de petit commencement*, » et
devaient leur prospérité au trafic : Cerchi, récemment
venus du val de Sieve% Pulci, Rossi, Tornaquinci, Caval-
canti, Pazzi même, encanaillés dans le trafic, mais enor-
gueillis de leur opulence; Adimari , descendus, au
cominciamento délie brighe di Firenze, che ne sente lutta Toscana (R. I.
S., Suppl. n, 12). » Dante de même. Voy. Parad.^ XVI, 140. l\ semble, à
Tentendre, que si les Buondelmonti n'avaient jamais passé rEma (petite
rivière qui séparait de Florence leur château de Montebuoni), jamais Flo-
rence n'aurait connu les tristesses de la guerre civile. Machiavel (Ist. fior.,
II, 18) et M. G. Capponi (Sior. di Fir., \, 24) suivent la tradition.
* Ë dove i Buondelmonti erano di parte d*imperio, tornarono allora alla
parte di chiesa, e dove crauo ghibcllini e con gli ghibellini, tornarono
guelfi... I Buondelmonti che prima erano inconcordia con gli Ubcrti afatti
délia ciltà e a parte ghibellina, per la morte di M. Buondelmonte furono
guelfi (Stefani, 1. II, Rub. 64, 82). — C'est à dessein que nous évitons
d'employer les noms de guelfes et de gibelins. A ce moment-là, ils sont
encore un anachronisme. On le verra plus loin.
« Villani, V, 59.
» Dante, Parad., XVI, 65 ; Villani, V, 39.
(Ah. 1216) LE PARTI DE L^EMPIRE. 257
onzième siècle, des hauteurs du Mugello, race que les
hautains Donati jugeaient trop récente pour s'allier à elle,
et que le terrible Dante montre se dressant comme une
vipère quand on la fuit, devenant douce comme un
agneau quand on lui montre les dents ou la bourse \
Trente-huit familles considérables, selon Villani, mar-
chaient derrière les Buondelmonti, et trente-deux seule-
ment derrière les Uberti. Mais inférieur en nombre, le
parti de l'Empire était supérieur en puissance : on y
voyait, avec les vieux Caponsacchi, descendus de Fiesole
au Mercato vecchio*, avec les redoutables Guidi, pos-
sesseurs de tant de châteaux au dehors, les comtes Gan-
galandi, les Pigli, les Brunelleschi, fort anciens, mais si
riches qu'on les soupçonnait d'avoir secrètement trafi-
qué ; les Abati, marchands avérés, qu'on dédaignait,
mais que, par désir de vaincre, on ne repoussait pas'.
Ces familles et bien d'autres avaient en commun la
distinction d'un nom propre, sobriquet souvent injurieux
à l'origine, mais vite devenu titre d'honneur, dans un
temps où les gens de petit état n'étaient désignés que par
leur nom de baptême et leur nom patronymique \ Elles
* Dante, Parad,, XYI, 115, 118. On a longtemps appelé Corso degli
Adimari la rue qu^on appelle aujourd'hui via de' calzaioli. — Ds habitaient,
comme les Donati, le quartier de Porta San Piero.
* M. Ferrari dit 39 et 54. Je ne sais comment il fait son compte. Cet
Luteur, du reste, est si absolu dans ses affirmations, qu'il ne peut échapper
à Terreur. Avec les Buondelmonti, dit-il, pas un comte ; avec les Ubeiti, pas
un marchand (H, 265). Rien n'est moins exact.
5 Dante, Par^w/., XVl, 121.
* Les noms de famille ne deviennent d'un usage général en Italie qu'au
treizième siècle. Dans les temps barbares, on ne portait qu^un nom per-
sonnel (Maternus, Herimbertus) ; on y ajouta plus tard le nom paternel pour
mieux distinguer (Petrus Joannis, Pietro di Giovanni), et Ton fit ainsi des
noms de famille (Figiovanni ou figli di Giovanni, Firidolfi, Fifanti). Enfin
le peuple y ajouta ses appréciations caractéristiques, et Ton eut les Pazs
BIST. DB FLORERGB. — 1. 17
S58 LES GUERRES DOMESTIQUES (Ah. 1216)
vivaient pêle-mêle dans les quartiers où leur résidence
était antérieure à leurs dissensions. Le hasard seul y dé-
terminait la prépondérance des uns ou des autres. Aux
deux sesti de San Pancrazio ou Brancazio* et de Porta
del Duomo dominait la faction des Uberti ; quant aux
Uberti eux-mêmes, ils habitaient le sesto de San Pior
Scheraggio, au milieu de leurs ennemis*. Les Buondel-
monli, au contraire, vivaient entourés d'amis dans le
Borgo Sant' Apostolo', et avaient presque partout l'avan-
tage du nombre. Où ils n'étaient pas, des chefs subor-
donnés transmettaient, faisaient exécuter leurs ordres,
imprimant ainsi une certaine unité à l'action*.
Florence donnait donc l'étonnant spectacle de six placMîs
de guerre, de six camps retranchés, où l'adversaire avait
non-seulement ses intelligences, mais aussi ses demeures,
dont les masses carrées, dont les épaisses murailles, dont
les portes élevées fort au-dessus du sol pouvaient soute-
(fous), les l'bbriachi (ivrognes), les InfaDgati (embourbes), les Importuui,
etc. On fit même des noms avec des mots composés : Foraboschi (perce-
bois), Caponsacchi (capo in saccbi, tête en sacs), Fortinguerra, etc., ou mémo
avec des pbrases : Diotisalvi (Dieu te sauve), Bentivogiio (Je te veux du
bien), Pelavicini (pèle voisins), Vivachivince (Vive le vainqueur), etc. Voy.
Fauriel, II, 402-403. — Ainsi chez nous les noms de Dieutegard, Mange-
matin, Piquenoal, Âimelafille, et tant d'autres.
' Les Florentins employaient de préférence cette seconde forme. Ils ai-
maient à défigurer les noms, comme à les abréger.
* Dans le quartier San Brancazio il y avait 8 familles pour les Uberti et
3 contre ; dans celui de Porta del Duomo, 5 pour et A contre ; à San Pier
Scheraggio, G pour et 12 contre. (Voy. la liste de Villani, V, 39.)
* Ils y pouvaient compter 6 familles pour eux, et seulement 4 contre
(Villani, V, 39). Cf. // pecorone di Ser Giovanni fiorenlino (Giorn. Il»
nov. 2, P* 16 v% Venise, 1505). En face des Buondelmonti habitèrent, sinon
alors, au moins un peu plus tard, les Acciajuoli. — On trouvera à l'Appen-
dice la liste dressée par Villani, et d'autres qui ont aussi leur intérêt, em-
pruntées à un manuscrit de la Bibl. nat. :i Piiris (ms. iUiliens» n* 743).
^ c Ë in ogni sesto era chi capo d*una parte e chi d'un' altra. » (Stefani,
1. il, Rub. 82.)
Un. 1216) N*EMPËGHBNT PAS LE TRAVAIL. 259
nir un siège et n'étaient prises que d^assaut, sous une
grêle de traits ^ On vivait ainsi chez soi constamment
sur le qui-vive, derrière des fortifications mobiles ou
serragli^ barricades, palissades, chevaux de frise, qu'on
fermait, ainsi que les boutiques, à la moindre injure, à
la moindre menace. On ne posait les armes qu'à la nuit;
on relevait alors les morts et les blessés. Le jour suivant
avaient lieu les funérailles, et c'est seulement en cas de
défaite que la Iristesse y présidait.
Tout entière à ses discordes intestines, Florence ne
prélait qu'une oreille distraite aux bruits du dehors. Le
pape Honorius III, dont elle se disait la fille dévote, n'ob-
tenait point qu'elle apaisât ses haines pour prendre part
à la croisade (1219). Crémone et Parme, Milan et Plai-
sance, se laissaient imposer la paix ; Gênes et Pise elles-
mêmes, une longue trêve : Florence restait seule en
armes entre les Alpes et le Tibre *. Mais cette ruche bel-
liqueuse ne négligeait point son fructueux travail. Avec
une parfaite aisance, elle prenait, elle maniait tour à
tour l'arc, la dague et les outils de ses métiers. L'habi-
tude une fois prise des perpétuelles alertes, elle savait
être calme en même temps qu'énergique. Exempte de
cette organisation nerveuse qui fait la faiblesse et souvent
la ruine des peuples modernes, elle dominait ses émo-
tions, s'inquiétait peu de l'incertitude, s'enrichissait en
multipliant ses produits, en les répandant de plus en
plus au dehors.
* Aucune de ces maisons ne subsiste aujourd'hui ; mais on peut s*en faire
une idée en regardant le Palazzo Yecchio, les palais Strozzi, Riccardi, Spini
ou Ferroni, du Bargello et du Proconsolo, car ces édiOces furent construits
au quatorzième et surtout au quinzième ûècle, à Timitation de ceux du
treizième.
* Rich. de San Germano, R. 1. S., t. VU. — Gherrier, U, 3, 4»
260 GUERRES EXTÉRIEURES. (Ah. lâiO)'
Celle vie étrange, donl nous pouvons à peine concevoir
l'idée, dura, s'il faut en croire les chroniqueurs, trente
trois ans consécutifs. Les conditions n'en furent changées
qu'au temps de la crise suprême où succomba FrédéricII.
Mais ce qui porte au comble notre surprise, c'est que
durant cette longue période, malgré tant de travail et
de combats domestiques, malgré la fréquente immixtion
de Frédéric aux affaires de la Toscane*, les Florentins
poursuivent le cours de leurs entreprises extérieures.
Aguerris par la lutte des rues, ils marchaient contre leurs
anciens ennemis, ils ne craignaient pas de s'en créer de
nouveaux. Jusqu'alors plus faibles que Pise, ils en avaient
recherché l'alliance. Se croyant désormais aussi forts, ils
cessaient de respecter en elle la protégée de l'Empire,
prodigue à son égard de privilèges* autant qu'avare
envers Florence et Gènes, trop suspectes d'incliner vei-s
la papauté'. Les circonstances étaient favorables. Que
pouvait, malgré son mauvais vouloir, un prince sommé
de partir pour la terre sainte, tout occupé d'obtenir un
sursis et de leurrer Honorius III par des promesses déri-
soires sur l'impossible restitution des biens de Ma-
thilde*?
* En décembre 1220, Frédéric II déclarait Lambcrto, Duodo, Visdomini,
Orlandino, Tancredo, Marzucho, Normanno, Ibaldo, Sesmondino, Gattanello,
Riccomanno, Duodo, Federigo, Rainerio, Enrico, et leurs légitimes héritiers,
comtes du Sacré Palais à perpétuité, avec tous les honneurs, toute la puis-
sance des comtes et des envoyés de l'empereur, et en outre avec la faculté
de créer des juges, d'émanciper des serfs, de déclarer légalement et con-
duire la guerre, etc., dans les comtés de Lucques et de Pise. (Arch. di
Stiilo, Carlupecorc Strozziane Uguccioni, décembre 1220.)
* Diplôme du l**' décembre 1220, dans Flaminio dal Borgo, Raccolta di
âiplom i pisan t , p . 42 .
^ « Vix parlem de eo quod ad imperium pertinebat voluit confirmare. »
(Ann. gen.,1 V, R. I. S., t. VI, 421.)— Cf. Léo, 1. IV, c.?ii,t.I,p. 400
^ Confirmalio Terrœ Maihildis Rotnanœ ecclesiœ. — Capuse, Januar.
(An. 1230) QUERELLE AVEC PISE. 261
Au mois de novembre 1220, il était à Rome pour la
cérémonie de son couronnement*. Les villes toscanes y
avaient, selon l'usage, envoyé leurs ambassadeurs. Une
querelle puérile entre eux fut, paraît-il, pour les deux
cités, l'occasion de la rupture. Assis à la table d'un cardi-
nal, un des ambassadeurs de Florence, ayant loué la
beautéd'un <c petit chien de chambre,» l'avait aussitôt reçu
en présent de sou hôte '. Le lendemain, dans les mêmes
circonstances, et avec l'impertinent oubli d'un grand
seigneur, ce prince de TËglise en faisait don à un des
ambassadeurs pisans; puis il le laissait prendre au pre*
mier des deux qui le venait retirer. C'était le Florentin.
Là-dessus, grande colère des Pisans, paroles injurieuses,
rixe dans les rues à la première rencontre, retraite de
leurs adversaires, moins bien escortés*. Mais ceux-ci
avaient à Rome de nombreux compatriotes, marchands
qu'appelaient les affaires de leur négoce, magnats attires
par les fêtes du couronnement. Les uns et les autres res-
sentirent patriotiquement l'offense. Un jeune chevalier
d'illustre famille, Oderigo Fifanli, se mit aux aguels avec
ceux de son âge, et maltraita si fort les Pisans, qu'il en
prit, disent les chroniqueurs, une rude revanche*.
La stupéfaction fut profonde à Pise. Il semblait aux
Pisans que des inférieurs les eussent outragés. Ils rcsolu-
1227. — Voy. Cherrier, l. II; Raumer, UI, 346; Léo, L IV, c. vu, t. I,
p. 400.
I Ce couronnement eut lieu le 22 novembre 1220.
* Ce prince de TÉglise, dit assez singulièrement Ammirato, estimait dans
sa courtoisie qu'un tel animal convenait moins h un prélre qu'à un homme
qui a chez lui des femmes. (L. I accr., t. I, p. 74, ann. 1220.) — C'est
une réflexion que ce cardinal aurait pu, ce semble, faire plus lot.
^ « Pero che cou gli ambasciadori pisani havea allhora 50 soldati di
Pisa. » (Villani, YI, 2.)
* • Con aspra vendetta. » (Villani, VI, 2.)
262 NÉGOCIATIONS INUTILES (Am. 1220)
rent de les punir en saisissant les marchandises florenti-
nes, fort nombreuses aux magasins et entrepôts de leur
port*. Florence, tout d'abord, ne pensa pointa combat-
tre; elle négocia. Elle envoya plusieurs ambassades'
réclamer la levée de l'embargo, prier ses voisins de se
souvenir quels avaient été, dans les scandales de Rome,
les vrais provocateurs. Elle punissait sévèrement, on pou-
vait s'en souvenir à Pise, ceux de ses citoyens qui man-
quaient à leur devoir'. Mais oublieux du passé, tout
entiers au présent, les magistrats de Pise répondirent
sèchement que des marchandises déjà vendues ne pou-
vaient plus être restituées. Ceux de Florence redoutant
les dangers et la responsabilité d'une rupture, demandè-
rent alors qu'an moins on leur renvoyât un nombre
équivalent de ballots, contenant de l'étoupe, de la bourre
ou autres choses sans valeur, pour donner une apparente
satisfaction au peuple ; la commune de Florence se char-
gerait d'indemniser ses marchands. Faute de cet expé-
dient, l'amitié ne pouvait plus subsister entre les deux
villes, et bientôt commenceraient les hostilités^.
Par malheur, les orgueilleux Pisans « se croyaient
maîtres du ciel et de la terre. — Si l'on marche contre
nous, dirent-ils, nous ferons la moitié du chemin •. »
Quoique étonnés du défi, ils étaient charmés de la que-
relle; ils y voyaient une occasion d'arrêter les Floren-
tins en leurs progrès. Chez ceux-ci l'ardeur belliqueuse
« Yillani, VI, 2; Ammirato, 1. 1 accr., t. I, p. lA.
« • Più ambascerie. » (Villani, VI, 2.)
' C'était une allusion discrète à Thomme d'armes pendu en 1115 sous
es murs de Pise, pour en avoir violé le territoire. Voy. Villani, IV, 30, et
plus haut, l. I, c. III, p. 124.
* Villani, VI, 2.
• Ibid.
(Ah. 1222) VICTOIRE DES FLORENTINS. 263
n'ctait point unanime : si les nobles voulaient la guerre,
les marchands regrettaient la paix : ils récriminaient
contre la témérité des Fifanti, les ambitions des Uberti,
les passions des Buondelmonti ; ils préféraient la richesse
à la dignité. Certains d'entre eux, pourtant, en se ran-
geant à Tavis des nobles, firent pencher la balance. La
guerre fut déclarée. La justice évidente de la cause en fit
espérer le succès*.
Les préparatifs, comme les négociations, prirent du
temps : c'est le 21 juillet 1222 seulement que les milices
florentines se mirent en marche '. A Gastello del Bosco
elles rencontrèrent Tennemi : selon sa menaçante pro-
messe, il leur avait épargné la moitié du chemin. La
mêlée fut générale, la lutte longue autant qu'acharnée.
Le concours des Lucqnois donna la victoire aux Floren-
tins. L'armée pisane, outre ses morts, laissa treize cents
prisonniers, fleur de la noblesse, dont la plupart, dit-on,
périrent avant d'arriver à Florence'. « Et voilà, s'écrie
Yillani, comment la misérable beauté d'un petit chien,
en qui le diable s'était incarné, fut cause de tant de
mal \ »
* Villani, VI, 2 ; Âmmirato. 1. I accr.. t. I, p. 74, 75.
* Ainsi disent Villani et Simone délia Tosa (p. 191). Paolino (R. I. S.,
II, 14) dit le 20 juillet 12*24 ; mais il est peu exact pour les dates. Selon
lui, d'ailleurs, cette bataille eut lieu Gherardo Orlandini étant potestat pour
la seconde fois. Or il le fut en 1225, et non en 1224. — Ammirato parait
hésiter, car il donne la date du mois, non celle du jour.
» Tronci, Annali pisani, 1222, p. 183. — Paolino (R.I.S., Suppl., II,
14). — Villani, VI, 3. — Ammirato, 1. I accr., t. 1, p. 75. — Plusieurs
chroniques de Pise passent cet échec sous silence, par exemple : le Brevia-
rium pisanum (R. I. S., t. VI, 192) cl la Cronica dt Piêa (R. I. S., t. XV,
977). Mais de telles réticences ne sont pas rares dans ces temps-là.
^ « E cominciossi per cosi vil cosa come per la bellezza d*un cagnolino, il
quale si pu5 dire che fosse il diavolo in ispetie di cagnuolo, perché tanto
roale ne seguiô. » (VI, 3.) — Trouci (p. 183) trouve si heureuse l'idée de
rincamation du diable, qu'il se l'approprie sans citer son auteur.
264 FLORENCE MÉDIATRICE ENTRE SES ^TOISINS. (Ak. i^)
Le mal étail grand, en effet, même pour les vainqueurs.
Ils rentraient chez eux pour se refaire, laissaient Luc-
ques exposée aux vengeances de Pise, et ne lui venaient
en aide qu'en voyant Pise et Pistoia prêles à l'écraser de
concert*. En 1224, le poteslat de Florence faisait des
deux parts déposer les armes par son habile médiation'.
Ce rôle de médiateur plaisait aux Florentins, et souvent
déjà ils y étaient appelés'. Leur importance croissante
est attestée par les lettres de Clément IV *, et par les pré-
cautions que prenaient contre eux leurs ennemis. Sienne
gagnait Poggibonzi en lui cédant le château de Staggia*,
Orvieto et Arezzo par une offre d'alliance', sous réserve
d'attendre, pour en recueillir les fruits, qu'expirât le
traité qui liait Arezzo à Florence, et que les Arétins pro-
mettaient de ne pas renouveler \ Ils ne voyaient pas sans
crainte et sans ombrage cette alliée du présent, celte
ennemie de l'avenir, tenir en échec dans le val d'Arno
les Pazzi, qui y défendaient jalousement leur indépen-
dance, élever le fort de l'Incisa sur le mont aile Croci pour
commander la riche vallée où dominait le château de
Figline « révolté (1225)% » réduire les comtes Guidi à
^ < Là ebbe luogo un fatto d*armi glorioso per gli Lucchesi, nel quale i
Fiorentini feccr la parte di buoni e yalenti alleati. • (Mazzarosa, I, 87, 88.)
Les chroniqueurs florentins ne disant mot à ce sujet, on peut croire que ces
hostilités furent de peu d'importance.
• Fioravanti, Memorie di Pistoia^ c. xiii, ap. Inghirarai, VI, 296.
5 Leur évêque, en 1220, avait réglé les différends de Tévèque de Vol-
terre avec son diocèse. Voy. Cecina, Noiiz, di Volt.f p. 31.
^ Voyez-les dans Martène et Durand, Thésaurus anecdotorum, t. II.
» 10 juillet 1221. Arch. de Sienne, Caleffo vecchio, p. 110-115.
« 27 octobre 1221. Ibid,, p. 126 V.
"^ 5 septembre 1222. « Arezzo jure sludium et operam cum elTectu, non
tamen bellicosis factis inter nos. » — Les clauses relatives à Florence sont
contenues aux articles 4 et 5. (Ârch. de Sienne, Caleffo vecchiOf p. 142.)
^ Villani, VI, 4; Simone délia Tosa, p. 192; Ammirato, I. lacer., p. 76.
(ÂR. 1226) GUERRE CONTRE PISTOIÂ. 265
lui vendre leur châteaux de Galica, de Monte Rotondo, de
Monte Croce, comme ils lui avaient déjà vendu celui de
Montemuilo^
Qu'une misérable ville opprimât ainsi les protégés de
l'Empire, c'était une offense à l'empereur. C'en fut une
plus grande encore de n'envoyer aucun délégué h Cré-
mone, où il avait convoqué une diète (1226). Le senti-
ment progressif de leur force augmentait chez les Flo-
rentins le goût dangereux de l'isolement. Ils restaient à
l'écart ae la ligue lombarde, renouvelée contre un second
Frédéric; ils ne lui faisaient la guerre qu'en combattant
les villes voisines qui avaient embrassé sa cause ; ils
marquaient leur haine de l'étranger comme leur dévoue-
ment au saint-siége par les mêmes coups qui les déli-
vraient d'importunes rivalités.
La plus importune de toutes était celle de Pistoia,
située aux portes mêmes de Florence, sur la route de
l'Apennin. Comme Florence, Pistoia avait sesluttes intes-
tines, mais si violentes et si cruelles, qu'elle n'est, aux
yeux de Dante, qu'une tanière de bêtes féroces*. Six
assassinats y avaient, en H77, inauguré la guerre civile.
Tandis que les Uberti luttaient pour la domination à
Florence, les Panciatichi, à Pistoia, chassaient les Can-
cellieri, amis des Florentins. Les Fabroni, citoyens mal-
gré eux, expulsés en 1215, soufflaient dans les âmes
leur animosité passionnée contre ces marchands des
bords de l'Amo, leurs premiers persécuteurs. Une étin-
celle sufGsait à tout embraser. Elle partit de ce château
* Âmmirato, loc. ctt., p. 77.
* ... Son Vanni Fucd
Bestia, e Pistoia mi fù degna tana.
(Inf., XXIV, 125.)
266 LA MARTINELLA. (Ah. 4226)
(le Montemurio, si menaçant pour Pistoia, et que Flo-
rence n'avait pas sans motif acheté aux comtes Guidi.
Florence n'y commandait pas encore, parce qu'une
branche de cette puissante famille lui en contestait la
jouissance; mais elle en avait la nue propriété, et elle
en protégeait les habitants, sans cesse inquiélés par ceux
de Pistoia. A ces derniers elle avait plus d'une fois in-
terdit toute agression , même indirecte ; mais eux ,
loin d'obéir, ils avaient marqué leur mépris en plaçant
sur la haute tour de Carmignano deux bras de marbre
tournés vers Florence, le pouce de chaque main entre
l'index et le médium , disposition qui passait pour
injurieuse et provocatrice ^ L'affront voulait du sang:
Florence appela ses milices aux armes ; elle fit les prépa-
ratifs d'une grande et régulière expédition. Pour la pre-
mière fois alors, si l'on en croit ses historiens, elle fit
usage de sa cloche communale et de son fameux car-
roccio*^ fait plus important que l'expédition même, et
caractéristique des institutions militaires chez les Flo-
rentins.
A l'instant où ils déclaraient la guerre, ils mettaient
en branle une cloche qui sonnait jour et nuit durant un
mois, pour appeler les citoyens aux armes et tout en-
semble pour avertir l'ennemi de préparer sa défense ^
libre et singulière imitation des mœurs chevaleresques
* Jannotti Mannetti, Historia Pistoriensis (R. I. S., t. XIX. 1007).—
Villani, YI, 5. — C'était ce qu'on appelait far le fiche, terme honnêtement
intraduisible, mais qui équivaut, dans son sens figuré, à celui-ci : faire U
nique.
* « Questo è il primo anno nel quale si fa menzione di esser i Fiorentini
andatia hostecol caroccio e colla campana. » (Ammirato, 1228. 1. 1 accr.t
1. 1, p. 77.)
' Villani, VI, 76. — Ammiratc, loc. cit, — « Acciocliè il nemico avesse
tempo aile difese. i (Machiavel, H, 18-19.)
(Aif. 1236) LE GARROGCIO. 367
par un peuple de marchands. On appelait cette cloche
la Martinelldj quelquefois même la cloche des ânes *.
Elle était établie au cœur de la ville, dans Tare de la
porte d'une petite église, Santa Maria du Mercalo vec-
chio. Qui ne répondait pas à son appel élait déshonoré,
puni de fortes amendes comme traître à la patrie. Le
mois expiré, Ton entrait en campagne. On transportait
la Martinella sur une sorte de a château » en bois, consis-
tant en quatre poutres réunies par des traverses ; on la
suspendait à la traverse de devant, et tout cet appareil,
dressé sur un char, s'avançait en tête de l'expédition, la
cloche lançant ses belliqueuses volées, pour diriger l'ar-
mée en marche, au besoin pour la rallier \
Devant le char de la Martinella, on conduisait le caV'
roccio^ autre char qui était comme l'image ambulante de
la cité. Florence l'avait emprunté aux coutumes des Lom^
bards '. De temps immémorial, en Lombardie, les moines
se faisaient suivre dans les champs, à l'heure de la ré-
colte, d'un char surmonté d'une perche où était suspen-
due une cloche dont les tintements invitaient les vassaux
à apporter leur tribut *. Dès l'année 1059, Héribert,
archevêque de Milan, avait fait adopter cette cloche et ce
char par ses milices pé4eslres, comme signal et point de
ralliement dans leurs luttes contre la cavalerie *. L'inno-
vation florentine consista à disjoindre ce qui était réuni
* « E cbi la chiainava la campana delli asini. • (Yillani, YI, 76.)
* Yillani, Âinmirato, Machiavel, loc. cit.
' • E in questo modo le città di Lombardia mandaTano fuori i lor popoli
alla gueiTa...,c dal loro esempio mossi poi i Toscani servarono il medesimo
ordine. » (Malavolti, part. I, 1. I, f» 25.)
* Chronici monasterii NovaliciengU fragmenta, 1. II, c. x, R. I. S., t. Il,
part, n, p. 706.
» Ricotti, I, H 9-1 20.
268 LE CàRROCGIO (An. 4226)
chez les Lombards. Lecarroccio^ porté sur quatre roues,
était formé de poutres de chêne, réunies par des barres
de fer et peintes en rouge. Une paire de bœufs, recou-
verts de drap rouge, le traînaient à pas lents. On ne leur
pouvait imposer aucun autre travail. On les nourrissait,
comme bêtes sacrées, dans l'hôpital des Pinti. Leurs con-
ducteurs étaient francs de toute sorte d'impôls ^ Sur la
plate-forme du char, assez grande pour qu'on y pût célé-
brer la messe et même combattre, se dressaient deux
antennes, rouges comme tout le reste, du haut desquelles
flottait au vent la bannière rouge et blanche, aux cou-
leurs de Florence et de Fiesole *.
Au jour fixé pour l'entrée en campagne, le carroccio^
tiré de San Pier Scheraggio ou de San Giovanni, qui
eurent successivement le privilège de lui donner abri ',
était conduit en grande pompe au Mercato nuovo. Là on
confiait ce dépôt sacré, ce palladium prosaïque, à la garde
de forts et valeureux jeunes gens, sous la conduite d'un
citoyen entendu aux choses de la guerre et qu'on appe-
lait le capitaine du carroccio. En marche, ils étaient
accompagnés de trompettes et d'un prêtre pour donner
aux blessés les secours de l'âme et tout ensemble ceux
du corps*. Où s'arrêtait le carroccio^ là était le poste du
« Villani, VI, 76. Ricolti, I, Ul-142, d'après un ms. (Ubro di Monta-
perti) dont il sera amplement question plus bas.
' La plupart des autres carrocci n'avaient qu'un mât ou antenne. Alors«
pour empêcher que le poids du gonfalon ou la force du vent ne le fit ïiy
clincr. de chaque côté du char marchait un homme tenant à la main uft^
corde attachée au sommet du mât, pour le forcer à rester droit (Malavollî*
part. 1, 1. I, r* 25). Les Florentins avaient ingénieusement remédié à c^^
inconvénient et remplacé ce correctif par le système de la double antenne'
5 OsservaL fior. V, 208-211, 3* éd.
^ 0 Neque vero sacerdos aberat cum divins rei caussa, tum ut esset qiM
lethifero vubiere laborantibus sacra, si opus esset, ritu christiano submini5^
(Ah. 1226) EN CAMPAGNE. S69
capitaine et son quartier général. De là partait Tordre
(lu combat; là était le point de ralliement ; là se por-
taient tous les efforts de l'attaque et de la défense, car le
signe de la victoire c'était la prise de ce char. L'ennemi
vainqueur le promenait en triomphe, les antennes ren-
versées, les ornements dans la boue, puis le livrait aux
insultes de la populace qui souvent le couvrait d'or-
dures ^ Au contraire, il ramenait en grande pompe le
sien, objet d'autant de respects que l'autre de mépris.
Quand les habitants de Pistoia virent s'avancer le car-
roccio et la Martinella, ils comprirent que Florence mar-
chait contre eux a osle^ c'est-à-dire avec une nombreuse
armée. Ils n'osèrent envoyer la leur à sa rencontre ; ils
se retranchèrent, selon l'usage, derrière leurs murailles,
et la réduisirent ainsi à ne faire qu'un gua^lo^ qui ne
demandait point de si dispendieux préparatifs. Mais l'in-
cendie des faubourgs, la dévastation du territoire, la des-
truction des tours qui en faisaient la défense, notam-
traret. » (Sigonio, Hist. Bonon, 1. IIK ann. 1169. Op. omnia, t. HI, col.
151.) — Villani, Âmmirato, Machiavel, Ricotti, loc. cit.
' « Et ibi super carrocium cacaverunl (Chron. Patavinum, R. I. S., t. IV,
1124, ann. 1198). Voy. un curieux dessin des deux chars dans Llnferno
di Dante disposlo da G, WarrenLord Vernon, t. Il, p. 56, Londres, 1862,
in-^. Il est fâcheux que ce bel ouvrage, pour lequel Tauleur a eu recours
à toute rérudition spéciale des Florentins, n*ait« illustré » que les sept pre-
miers chants de VEnfer. Notre description s*inspire à la fois des auteurs
et de CCS deux dessins, fort difTérents de ceux qu'on peut voir en tête du
Chronicon Parmense (H. I. S., t. IX) et dans les Annales Cremonenses de
Cavitelli, ap. Gnevius, Thesawus anliqniiatum et historiarum Italiœ^ t III,
part. H, p. 1289, Leyde, 1704. Il ne s'agit point là du carroccio florentin.
Chaque ville apportait quelque innovation caractéristique, un globe doré, en
haut du mât, l'image de quelque saint sur le devant, deux voiles blanches
portant au milieu un christ en croix, les bras étendus, des tentures roses
et non rouges. — Voy. Arnulphi Hist. MedioL^ 1. II, c. xvi, R. I. S., t. IV,
18. — Burchardi epiêiola, 1102. R. I. S., t. VI, 917. — Sigonio, Mala-
vnlt i l/u» /^t
270 GlERKE CONTRE SIENNE. (An. iMS)
ment de celle qui tendait vers Florence ses deux bras
injurieux, ruinèrent Pistoia et la réduisirent à merci.
Pour obtenir la fin des hostilités, elle dut implorer la
médiation du cardinal de Castiglione * et s'obliger à la
guerre comme à la paix, selon la volonté des Florentins,
sous peine de payer mille livres d'or. Les Florentins, en
retour, promettaient de défendre Pistoia et ses biens, et
même de restituer le château de Carmignano \ C'était la
teneur ordinaire de ces sortes de traités, aussi prompte-
ment violés que facilement conclus : Florence ne défendit
rien, ne restitua point Carmignano, et Pistoia dutguetler
l'occasion de s'en emparer *.
Cette occasion ne se fit point attendre. Alliée à Pisc et
à Poggibonzi *, à Arezzo et à Pistoia, Sienne avait recom-
mencé la guerre contreFlorence, que sou tenaient Lucques,
Pérouse, Orvieto. Orvieto surveillait de près Montepul-
ciano, que Florence protégeait de loin, et qui préférait
cette protection, efficace sans pouvoir devenir oppressive,
à celle de Sienne trop voisine pour ne pas l'imposer
comme un joug. Les bannis avaient seuls d'autres senti-
ments. Ils conjuraient pour rentrer de force dans leur
patrie, s'y emparer du pouvoir et acheter la tyrannie de
Sienne au prix de plusieurs juridictions *. Entre deux
^ Ce cardinal fut pape pour quelques jours, après la mort de Grégoire Q^
sous le nom de Cclestin IV.
* « Patti e capitoli riguardo al castello di Carmignano ». 25 juin 1238.
(Arch. di Stato, Capitoli, n* xxix, [• 110 v"). — Âmmirato (1. lacer., 1. 1
p. 77). — Villani, VI, 5. Paolino, (R. I. S., Suppl. U, 15). — Fioravanli,
c. XIV, p. 117. — Inghirami, VI, 514.
* Fioravanti, loc. cit,
^ Le traité de ceUe alliance est du 7 juin 1228. Ce sont les clauses ordi-
naires. (Arch. de Sienne, Caleffo vecchio, p. 175*178.)
s Paolino, (R. I. S., suppl. II, 15). Simone della Tosa, p. 192. Mala-
▼olli, part. 1, 1. Y, f 51 v% 52 r'.
(An. 1228) GI^GOIRE IX ET FRÉDÉRIC II. 271
ligues de force égale, le résultat de la lutte, toujours
incertain, dépendait de Frédéric II. Ses succès encoura-
geaient Sienne, et ses revers Florence. Pour le moment,
il n'était point dans une passe heureuse. A son ancien
précepteur, Tindulgent Honorius 111, avait succédé (18
mars 1227) le sévère Grégoire IX, jeune, à quatre-vingt-
six ans, par la vigueur de son esprit et la sûreté de sa
mémoire, renommé pour son savoir et pour « le fleuve
d'éloquence cicéronienne qui coulait en lui^ », aussi
remarquable par sa connaissance des affaires que par sa
persévérance en ses desseins. L'heure n'était plus des
vains prétextes pour rester en Italie au lieu d'aller en
terre sainte. « Par esprit de douceur, Grégoire IX avait
tiré le glaive médicinal de Pierre * » et guéri Frédéric II
d'une maladie réelle ou simulée '. 11 avait fallu partir
enfln, tandis que Jean deBrienne, Tancien roi de Jéru-
salem, levait, avec l'argent de l'Église, des forces consi-
dérables en Lombardie et en Toscane, suspect de les
diriger vers la Pouille plutôt que vers le royaume perdu
dont la conquête n'était plus dans ses espérances, si elle
était encore dans ses vœux *.
' 4 Fluvius eioquentise tullianse. » ( Yiia Gregorii IX ex card. Aragonio,
R. I. S., t. m, part, i, p. 575). Cf. Conradi a Lichtenau abbatis Vrnperg.
Chron. p. 325. — Michaud, Hist. des croisades, 1. XII, p. 510. — C*icmer,
II, i5.
* • Neiiicinalem Pelri gladium in cum oxseruimus in spiritu lenitatis. •
(Regesta Gregorii IX, 1. I,n' 180, ap. Cherrier, II, 57-58.)
^ « InGrmus fide sed sanus corpore, ut securius Deo roentirctur etEccle*
siam falleret omisso promisso passagio, in lecto segritudinis diebus aliquot
siûiulatus decubuit. » (Kp. Greg. IX. ap. Math. Paris, p. 34^, éd. de Paris.)
11 parait pourtant que la maladie était réelle. Plusieurs courtisans de Fré-
déric en étaient atteints, « inter quos.... Lantgravius (de Thuringe) procu-
rata morte opinione publica creditur i nteriisse ( Fiïa Greg^ IX, R. I. S*»
t. III, part. I, p. 576) •. Yoy. d'autres textes dans Cherrier, II, 57-58.
^ Conradi a Lichtenau Chron., Michaud, loc. cit.
27*2 FRÉDÉRIC REVIENT DE PALESTINE. (\h. 1229)
Cette armée, toute pontificale, était la sauvegarde des
Florentins. Elle obligeait les Siennois a la circonspection
dans leurs entreprises, comme à la résignation devant
celles de leurs ennemis. Par trop d'ardeur et d'àpreté,
Grégoire IX compromettait ses avantages. Il ne pouvait
pardonner à l'empereur de vivre en bon accord avec les
musulmans, d'appeler « frère et ami » le Soudan du
Caire \ d'inviter à sa table des émirs avec des évêques ',
et, pour tout dire d'un mot, de songer plus aux relations
commerciales de ses sujets qu'à la conquête des lieux
saints. En lui refusant l'absolution ^, en défendant à tous
de siéger dans ses conseils, de lui porter secours *, il lui
rendait intolérable le séjour de la Palestine et le rame-
nait en ennemi. A peine Frédéric a-t-il posé le pied sur
le rivage d'Italie, Jean de Brienne cesse d'afQrmer en
Sicile qu'il est seul empereur * ; les clavesiffnati désho-
norent, en se dispersant, les deux clefs en sautoir qu'ils
portaient sur leurs habits et qui annonçaient en eux la
milice du saint-siége *. Conrad, fils de l'empereur, dé-
* • Sire, nostre seigneur li cmpcreres vous salue comme celui qu'il Teul
tenir a frerc et a ami. » (Relation de la croisade de Frédéric llj Bibl.
nat. mss. 8516, f^ 392, et fonds Colberl, 83145). — M. HuillarJ BréhoUes
a reproduit ce texte dans les additamenta à son tome UI, p. 480.
* • Accedente Pascha Sarracenoruui in die Mari» Magdalenae, imperalor
nuntios soldani et vetuli de Montanis ad convivium vocat, et eis multis epi-
scopis assidentibus et multis nobilibus Teulonicis, festivas epulas parai. »
(Godefredi Colonenm Annales, cité par Bôhmer, Fontes, II, 364, et
Avenel, Journal des Savants, août 1864, p. 519.)
5
a
L*apostole dist qu'il ne Tabsoudroit mie, qu*il ne le tcnoit mie por
crcstien, ains estoit passé comme faux et Iraislre^.» (Guillelmi Tyrii conii'
mtata historia, ap. Martène, Amplissima vollectio, V, 698.)
* « Après manda au patriarche, au temple et à Tospital qu'ils ne fussent
à son conseil n'a son accort. » (Ibid.)
'^ « Affirmât non esse alium imperatorem praeter se ipsum. » (Malb. PariS)
p. 246.)
^ « Clavesignati... papalis exercitus qui clavium signa gerebanl. t (Ki-
chardus de San Germano, R. 1 S., t. VII, 1007.)
(An. ISSU) CAMPAGNE DES FLORENTINS. 275
bouche des Alpes, et rend la confiance aux amis de TEm-
pire. Sienne, aussitôt, reprend l'offensive. Elle force les
Orviétans et les Pérugins à lever le siège de Ghiusi ; elle
vole à Tassaut de Montepulciano, que devaient rendre fa-
cile les intelligences qu'elle entretenait dans cette place.
 sa grande surprise, personne ne lui tend la main, per-
sonne ne lui ouvre les portes, tous sont debout pour les
défendre, et il ne lui reste qu'à dresser ses tentes sous les
murailles, pour obtenir le succès par la famine, ou grâce
à des renforts que l'empereur lui pourrait envoyer
(juillet 1229) ^
Mais l'empereur avait sur les bras trop d'affaires dans
son royaume pour répondre à l'appel de ses alliés tos-
cans. Florence le voit, et, en septembre, lance son po-
testat, Giovanni de Boccaccio*, à la tête d'une armée.
Prompt comme la foudre, ce juge transformé en géné-
ral parait à trois milles de Sienne, détruit le petit châ-
teau de Monte Liscaio, puis se retire sur le territoire de
Florence, pour porter ailleurs ses attaques le lendemain.
Son plan était de les multiplier, pour contraindre les
Siennois à éparpiller leurs forces, à tenir garnison dans
tous les postes stratégiques qu'ils occupaient contre le
gré des habitants, à lever le siège de Montepulciano.
Ainsi soutenus, les ennemis de Sienne reprennent cou-
rage, refusent tout tribut et secouent le joug. Les châtier,
les soumettre, est plus urgent que de poursuivre une con-
quête. Celle de Montepulciano est abandonnée. Le but de
Florence était atteint '.
« Paoiino (R. I. S., Suppl. Il, 15). — Malavolti, pari. I, 1. V, f 53 r».
* ta liste des Officiales forenses dit : Joanoes Bottacci, ou Boccacci ou
Bocca.
'Villani, VI, 6. — Paoiino, p. 15. — Simone délia Tosa, p. 193. —
U8T. DE FLOREUCK. — I. 18
î274 LE POTESTAT OTTO DE MANDELLO. (An. 1250)
Mais alors toutes les combinaisons de la politique
étaient comme des édifices bâlis sur le sable mouvant.
Sans motif connu, Pérouse, si dévouée à Florence, se
prononce en faveur des Siennois. Spontanée ou résultat
de pratiques corruptrices, cette révolution arrêtait court
une expédition florentine dont la présence du carrocdo
et de la Martinella atteste assez Timportance (mai 1230).
Il faut se détourner de la route de Sienne, s'avancei* ré-
solument vers le sud, par San Ouirico et Radicofani,
franchir la Chiana enfin, pour ravager le lointain terri-
toire de Pérouse. Cette pointe hardie ne pouvait aboutir
qu*à cette stérile vengeance. Les milices florentines re-
culaient bientôt devant celles de Rome, que Pérouse avait
appelées à la rescousse, et risquaient d'être prises de flanc,
au retour, par les Siennois. Heureusement la retraite était
conduite par un homme de ressources autant que d'au-
dace, le potestat milanais Otto de Mandello, qui exerçait
cette charge pour la seconde fois. La première fois, c'é-
tait en 1219 : à la faveur de l'anarchie, conséquence delà
mort d'Otton IV, il avait bien mérité de Florence en lui
soumettant tout le contado. Sur son refus d'une réélec-
tion immédiate, on l'avait remplacé par un membre de
sa famille, Alberto de Mandello, et onze années plus tard,
triomphant de sa résistance, on lui conférait de nouveau
la dignité de potestat, qu'il devait conserver deux ans^-
C'est un fait digne de remarque, quoiqu'il ne paraiss*^
pas avoir été remarqué, que la plupart des grandes cD-
treprises florentines, dans ces temps-là, ont eu lieu sou^
des potestats élus pour la seconde fois *. Ce peuple pru*
Amulirato, 1229. 1. 1 accr., t. 1, p. 78. - Malavolli, part. 1, 1. V, ^5^-
1 Voy la lisle des Officialeê forentesei Paolino, p. 13, 15.
- On peut citer, outre Otto de Mandello» Gherardo Orlandini de LocM»
(Ail. 1230) ATTAQUE CONTRE SIENNE. 275
dent ne s'engageait à fond que sous des chefs en posses-
sion de sa confiance, parce qu'il les avait éprouvés.
Ramené au pays de Sienne et contraint de le traverser
en entier, Otto de Mandello y sut faire face à tous les
périls. Il partagea son armée en deux corps. L'un se
porta sur Caposelvole, dans le val d'Âmbra, dont les ha-
bitants, aidés de leurs voisins d'Ârezzo, infestaient le val
d'Arno florentin. L'autre, le plus considérable, puisqu'il
avait gardé le carroccio, parcourait le val d'Orcia et le
val de Chiana, saccageait et brûlait vingt châteaux et for-
teresses. Sienne et Pérouse auraient pu s'y opposer;
mais les nobles et le peuple, avec un aveuglement tr(»p
commun dans l'histoire, s'y disputaient le pouvoir les
armes à la main \ Avide d'un succès, le potestat s'avance
jusqu'à un mille de Sienne. Là, sur une hauteur appe-
lée le Poggio di Yico, il fait retentir aux oreilles enne-
mies les sons de la Martinella, et déploie aux yeux les
bannières du carroccio ; il fait dévaster par sa cavalerie
les environs de la ville, espérant provoquer une sortie,
ramener ses adversaires sous leurs murailles l'épée dans
les reins, et les serrer d'assez près pour entrer dans la
ville pêle-mêle avec eux. Ses prévisions ne furent point
trompées. Au plus fort d'une escarmouche entre deux
partis de cavalerie, des Florentins en embuscade prennent
les Siennois de flanc, les écrasent sous le nombre, les
potestat en 1215, et qui, réélu en 1224, défait les Pisans; Giovanni Judici
des Papi, potestat en 1210, et qui, réélu en 1235, conduit contre Sienne
une brillante expédition. De même Andréa Jacopi de Pérouse mène à bonne
fin, en 1229, la guerre coutre Pistoia, et soutient avec succès en 1235» la
guerre contre Sienne. (Voy. Paolino, p. 12-16, et la liste des Officiales fo^
rente», dont les indications diffèrent quelquefois d*une année.)
« Yillani, YI, 6, 7. — Simone délia Tosa, p. 192. — Ammirato, 1230.
1. 1 accr., 1. 1, p. 78, 79. — Malayolli, part. I, I. V, (* 5* ▼•.
276 SIËiNNE OUTRAGÉE. (\h. 1230)
mettent en fuite, se précipitent comme un ouragan par
les portes ouverles, et sont déjà aux portes de Sienne,
quand les habitants oublient enfin, pour les chasser,
leurs funestes dissensions. De toutes parts s'élèvent alors
des serragli ou barricades. Pour les défendre, les femmes
versent leur sang; plusieurs y sont faites prisonnières*.
Mais trop de Florentins gisaient morts ou blessés sur les
dalles des rues : les survivants durent battre en retraite.
Poursuivis à leur tour jusque dans la campagne, jusqu'au
couvent de Monte Cellesi, ils y trouvèrent un point d'ap-
pui, firent volte-face, contraignirent l'ennemi à rebrous-
ser chemin, et rentrèrent au camp, avec leur butin et
leure prisonniers *.
Il le fallut bientôt lever : la fermeté imprévue de la
résistance et des motifs politiques en imposaient la
nécessité. Pour la dissimuler, comme pour marquer
l'impuissance des Siennois à rien tenter hors de leurs
murailles, Otto de Mandello leur voulut infliger quelques-
unes de ces humiliations dont son temps avait le goût.
A leur porte ils possédaient un pin d'une grandeur
peu ordinaire, qui projetait au loin ses superbes ra-
meaux. Ils en étaient fiers comme d'un emblème de leur
puissance séculaire. Ce pin fut abattu. Des cavaliers allè-
rent clouer à la porte de Camullia un écu portant le lis
de Florence. Puis fièrement les milices florentines rega-
gnèrent leurs foyers. Nul ne les inquiéta ; mais quand
* « E menarono in Fircnzc dellc donne che presero dentro a serragli. •
(Paolino, p. 15.)
* « Con molli prigioni fatti in quel viaggio, che secondo alcuni scritlori
di quel tempo, furono intorno a 5200. » (Malavolli, part. I, 1. V, (" 54
V», 55 r"). — C'est rhistoriende Sienne, qui donne ce chiffre, sans le ré?o-
quer en doute ; on peut donc le croire peu exagén'. Toutefois, Paolino, un
Florentin, ne parle que de 1223 (p. 16).
(An. 1232) GRAUN'TES UU^IiSSPiKË FHÉDÉKIG. 277
elles se furent séparées de leurs alliés d'Orvielo, ceux-ci,
allaqués à Sarteano, et déjà trop loin pour appeler au
secours, essuyèrent une dél'aile qui vengeait à moitié les
Siennois *.
Les motifs politiques qui avaient commandé la pru-
dence et la retraite, c'était sans doute les nouvelles du
midi. Frédéric venait de recouvrer tout le royaume de
Naples, d'occuper une grande partie des domaines de
rÉglise, et, nonobstant, d'obtenir du pape, avec une
paix éphémère, la levée de l'excommunication. De tels
succès donnaient un grand poids à la défense qu'il avait
faite aux Florentins, sous peine de cent mille marcs d'ar-
gent, d'entreprendre aucune guerre contre Sienne*. S'il
continuait d'avancer vers le nord, les communes y pou-
vaient craindre le sort de ses sujets. Partout il avait rem-
placé potestats et consuls par des justiciers royaux, des
camériers, des baillis. Pour la moindre désobéissance, il
menaçait du gibet les magistrats municipaux auxquels il
dédaignait d'ôter leur charge. Il imposait aux bourgeois
mille taxes arbitraires, supprimait leurs franchises, sac-
cageait leurs villes à la moindre marque de mécontente-
ment*. La crainte d'un tel maître resserrait les liens de
Florence avec le saint-siége, mais la contraignait à les dis-
simuler et à s'effacer. Au contraire, les nobles féodaux
de Sienne, enhardis par son alliance, mettaient sous
leurs pieds les bourgeois avec le peuple dans leur patrie,
et reprenaient aussitôt la politique envahissante que Flo-
rence abandonnait.
^ Paolino, p. 16. — Simone délia Tosa, p. 192. — Malavolli, part. I,
1. Y, ^ 54 V, 55 r*.
• Arch. de Sienne, Caleffo vecchio, p. 219. Doc. du 7 décembre 1233.
' Novœ cûrutiluliones regni Siciliœ, 1. I, lit. 50, p. 73, et Regestum
FridericilU p. 561, Garcani, 1786 in i^, ap. Gherrier, II, 109, 117.
278 MONTEPULGIANO ALLIÉE DE FLORENCE (Air. 1352)
L'éternel objet des convoitises de Sienne, c'était cette
solide forteresse do Monlepulciaiio dont la possession
l'eût prolégée dans le sud contre tout mouvement tour-
nant des Florentins. Ceux-ci, de leur côté, voulaient que
Sienne, en querelle avec toutes les places voisines, fût
comme un arbre dont on coupe tout autour les racines,
pour l'abattre ensuite plus aisément V Montepulciano s'y
prêtait volontiers : elle cherchait au loin ses alliés contre
une tyrannie qui était à ses portes. Elle avait des traités
avec Florence, avec Orvielo. De là, l'obligation pour les
Siennois de combattre Orvielo, d'attaquer Ghiusi, que
défendait Pérouse, et, pour les Florentins, de rentrer bon
gré mal gré en campagne, s'ils ne voulaient voir succom-
ber un à un leurs amis. Mais les circonstances n'étant
pas favorables, ils se bornent à d'éphémères entreprises.
S'ils s'avancent jusqu'aux portes de Sienne, s'ils y détrui-
sent les châteaux de Sel vol i et de Querciagrossa qui en
étaient à quatre ou cinq milles, ils rentrent presque aus-
sitôt chez eux sans avoir pu détourner la commune ri-
vale de son entreprise sur Montepulciano.
En détruire les grains et surtout les vignes, qui pro-
duisaient dès lors un vin très-renommé, telle fut, pour
attirer leurs adversaires au dehors, la tactique des Sien-
nois. Elle avait réussi contre eux aux Florentins; elle
échoua contre les défenseurs de ce château. Impassibles
devant leur ruine, plus jaloux de leur indépendance que
de leurs récoltes, ils attendaient avec patience le secours
de leurs alliés ou le retour de la mauvaise saison. Les as-
* M. Trollope (I, 115) ne voit pas quel intérêt les Florentins pouvaient
avoir à ces expéditions au sud de Sienne. Il ne se les explique que par Tes-
prit d'aventure. Il est bien clair pourtant que Tarbre auQue on laisse la
moitié de ses racines dans le sol n*est pas déraciné
(An. 1932) RÉSISTE A SIENiNE. *279
saillants qui la voyaient venir, y trouvèrent le stimulant
d'un vigoureux effort. Il fallait se hâter. Après avoir (râité
avec Chiusi, polir assurer leurs derrières, ils appliquent
les échelles aux murailles de Montepulciano, et d'un
fougueux élan les couronnent sur plusieurs points à la
fois (28 octobre 1252). Ils auraient dû les raser, pour
n'avoir plus à les craindre : ils se contentèrent d'en jeter
à bas quelques pans et de détruire la citadelle S laissant
ainsi à des ennemis irréconciliables le moyen de se re-
lever.
Leur apparente mansuétude n'était, au fond, que
calcul. Ils ne voulaient pas ruiner une importante forte-
resse dont ils espéraient, grâce à Frédéric, être bientôt
maîtres absolus. Ce prince s'acheminait vers Ravenne.
Il y avait convoqué une diète pour « mettre fin aux dis-
cordes intestines qui portaient la guerre et la désolation
parmi les villes et les peuples*. » Tandis que les Lom-
bards, dont il était loin encore, renouvelaient contre lui
leur vieille ligue'*, les Toscans, qui le voyaient à leurs
portes, redoutaient ses armes, et Grégoire IX, que les
Impériaux accusaient de fomenter des troubles*, était
* Villani, VI, 9. Paolino, p. 16. Simone délia Tosa, p. 193. MalavoUi,
part. 1, 1. V, f 56 r*.
* Ut tôt incumbentibus dissensionum malis quae passim et publiée civi-
tates et populos in desolationem iuipellunt, quae iotestina et plus quam civi-
lia bella movent, finis debitus imponatur (Lettres de convocation à la diète,
ap. Ann. gen., 1. VI, R. I. S., t. VI, 464).
' Voy. sur cette nouvelle ligue lombarde, Kluratori, Antiq, iial.y IV, 3!23,
Diss. 48 : De Societate Lombardorum (Ferrariemitmi et Mantuanorum
pncta per quœ societali Lombardiœ^ Marchiœ et Romaniœ adhœrenty anno
1251), etCorio, Storiadi Milano, part. II, 1. U, t. 1, p. 595-597, Milan,
1855, in-8. Cet ouvrage, quoique écrit en italien, a été publié originaire-
ment sous ce titre : Bemardini Corii viri clari$$imi mediolanensU palria
hi$ioria,
^ Utut perfide Gregorius IX papa secum ageret imperatorias terras
280 PLAINTES DE SIENNE CONTRE FIjORENCE (âr. mî)
trop désireux d'une nouvelle croisade, pour ne pas sou-
haiter le rétablissement de la paix*.
C'est donc entouré d'hommages, adulé à Tenvi par la
faiblesse et la bassesse des hommes, que Frédéric s'assit
à son tribunal de Ravenne. Les Siennois y comparurent
par ambassadeurs, pour porter plainte contre les Flo-
rentins. En présence des seigneurs de la cour, parmi
lesquels Gebhard d'Arnstein, « lieutenant de toute l'Ita-
lie*, » et Pierre de la Vigne, juge de la curie impériale,
s'avança Guidotto de Lucques, syndic et agent de Sienne.
Il fit reconnaître ses pouvoirs et exposa que les Florentins
avaient fait la guerre aux Siennois « avec leur armée et
leur peuple'*, » tué des citoyens, emmené des prison-
niers, causé par la destruction de Selvoli et de Quercia-
grossa un dommage de deux cent mille livres, par la
dévastation des champs un autre de quatre cent mille.
La violation de son territoire était, à elle seule, une injure
que Sienne eût volontiers rachetée au prix de quarante
invadendo... imperatoris litteras respuendo, innocentes Alemannos Fri-
derico adhaerenles crudeliter interficiendo (Paralipomena rerum memora'
bilium... Hisloriœ abbatis Vrspergemis per stttdiosnm quemdam HUto-
riarum annexa, p. 527).
* Voy. Cherrier, II, 41-44.
* « Totius lialiœ legalus, » Il avait donc juridiction sur la Toscane.
Mais avant lui plusieurs officiers impériaux avaient reçu une délégation
spéciale pour cette province. En 1220, Eberhard de Kaiserlautern était
nuncius specialis imperatoris in Tuscia et vicatius legati in Tuzcia; en
1222, le dapifer Gonzelin de Wolfenbuttel portait le titre de toliti^ Tmciœ
legatusj qui passe ensuite à Raynald, duc de Spolètc et à plusieurs autres.
{Voy. H. Bréholles, Hist. dipL, Introd., p. 484, 490, et t. U, p. 248 et
note 1.) — La plupart des historiens ont confondu les capitaines géné-
raux avec les vicaires particuliers, et ceux-ci avec les capitaines des
villes.
* Cum exercitu, gente et manu armala (7 décembre 1232. Condanma-
tion de Florence par la cour impériale, ap. Arch. de Sienne, Caleffo vec-
c^io,p. 219).
(An. 4232) DEVANT FRÉDÉRIC A RAVENNE. 281
mille livres*. Florence lui devait donc rendre justice de
toutes ces choses, salvojure addendi et miniiendi*.
Après avoir oui ces doléances et ces requêtes, la cour
eût donné la parole aux délégués florentins, s'il s* en
était présenté; mais, seule debout parmi tant de peuples
à genoux, et quoique sommée de comparaître en la per-
sonne de son potestat, Andréa de Jacopo Pérugin, Flo-
rence faisait résolument défaut. A Texpi ration du délai,
Pierre de Saint-Germain, avocat du fisc, réclama donc la .
condamnation des défaillants à une double amende de
dix mille marcs ad opus curix, pour n'avoir point com-
paru, et de cent mille ad opus imperatoris , pour avoir,
malgré les plus formelles défenses, fait la guerre aux
Siennois\ Gebhard d'Arnstein et Pierre de la Vigne,
ayant alors consulté la curie impériale des comtes, ba-
rons et jurisprudenls, prononcèrent les sentences re-
quises et mirent Sienne en possession des biens de Flo-
rence, jusqu'à concurrence de six cent mille livres de
deniers siennois^.
Les orgueilleux Florentins courbèrent sans doute la
tête, car la paix régna deux ans dans ces contrées, tant
que Frédéric y séjourna. Rebelles, ils eussent vu se tour-
ner contre eux les armes de Sienne et de l'Empire. Quoi-
que avides d'argent, ils savaient les plaies d'argent gué-
rissables; ils calculaient trop bien pour préférer la
guerre à un sacrifice de six cent mille livres, qu'ils re-
gagneraient aisément par la prospérité de leur trafic. Au
* Quam injuriam DoUet sustinuisse dictum comune, melius vellet dédisse
de suis 40 m. Librarum ejusdem moneie. (Ibid,)
* Caleffo veœhio, U)id.
* Voy. plus haut, p. 276.
^ Arch. de Sienne, Caleffo vecchiOf loc. cit. — Ils ajoutèrent cette clause
que les biens de Florence seraient adnotanda tecundum ordinemjum.
282 LA MAGISTRATURE DES ANZIANI. (An. 1233)
tumulte interrompu des combats succéda celui des récri-
minations. Florence accusait Sienne d'avoir rompu la
paix ^ Sienne déclarait Florence coupable, puisqu'elle
avait refusé de comparaître à Havenne*. Preuve nulle-
ment péremptoire, car on récuse d'ordinaire le juge dont
la robe couvre un ennemi. En fait, Montepulciano n'était
point comprise dans les accords entre les deux villes ri-
vales. On ne pouvait donc reprocher à Tune de l'avoir
attaquée, à l'autre de l'avoir défendue*. Florence sur-
tout, si elle avait un traité avec Sienne, en avait un aussi
avec Montepulciano. Ce dernier, plus ancien, devait
avoir la préférence, le jour où les convoitises de Sienne
forçaient à choisir entre les deux.
Ce temps de trêve obligée ne fut point perdu pour les
villes. Elles se recueillirent, portèrent leurs regards sur
elles-mêmes, modifièrent en quelques points leurs con-
stitutions. Ainsi faisaient Milan, Bologne et Gênes ^. Flo-
rence suivit leur exemple, mais se paya de mots. Ses
consuls étaient élus parmi les nobles et par une classe de
citoyens où dominait la noblesse. Â ce vieux nom romain
qui éveillait l'idée déjà odieuse d'aristocratie, elle sub-
stitua celui à^anziani ou anciens, dans l'espoir un peu
naïf que les mêmes magistrats, sous un nom nouveau,
se montreraient, plus que par le passé, favorables au
peuple. En même temps, avec ce goût de l'ordre qui fait
piospérer le commerce, Florence cherchait, par un re-
* I Sanesi nippero la pace (Villani, VI, 6). — Ammirato, plus cir-
conspect, se borne à dire : « Si ruppe la pace. » (L. 1 accr., t. I, p. 78.)
« Malavolti, part. 1,1. V, f56v.
* C'est ce qu'a très-bien vu Malavolti, loc. cit.
^ Voy. Gualv. de la Flamma, Manip. florum^ c. 245 (R. I. S., t. XI, 668).
— Giulini, Vll, 4!20. — Sigonio, diêt. bonon., 1. lY. Op, omn., UI, S36,
sq — Ghirardacci, DeW historia di Bologna, 1. v. 1. 1, p. 150.
i!f. 1233) RECENSEMENT DU TERRITOIRE. 283
^nsement du contadOj à bien connaître sa puissance hors
le ses murs. Son poleslat, lePavésan Torello deStrada,
nandait, en 1233, à tous les habitants du territoire, de
e présenter, durant le mois de mai, par devant les no-
aîres des sesti, pour déclarer s'ils étaient nobles, che-
aliers, détenteurs d'alleux {alodieri), soldats {musna-
lieri)y artisans, métayers, manœuvres, ne dépendant que
[^eux-mêmes ou dépendant d'autrui ; faute de quoi ils
eraient bannis jusqu'à ce qu'ils comparussent, sanspré-
udice de cent sousd^amende pour tout cavalier, de qua-
ante pour tout homme de pied, quelle que fût sa condi-
ion *. Combien n'est-il pas regrettable que les chiffres
le cette enquête ne nous soient pas parvenus 1 Mais on ne-
^nservait alors avec quelque soin que les actes des gou-
rernements. Ces chiffres de la statistique, dont les ma-
gistrats florentins sentaient le prix pour l'instant et pour
a vie courante, ils les jugeaient sans intérêt pour Thid-
mre et la postérité. L'opération, d'ailleurs, avait été mal
x>mbinée. Contre les récalcitrants, il eût fallu le recen-
sement à domicile. C'était donc là, tout d'abord, ce qu'il
fallait ordonner.
A Sienne, la réforme du gouvernement était plus pro-
fonde et mieux entendue. En 1233, une commission de
quinze nobles et quinze bourgeois, chargée de reviser les
statuts, instituait un collège unique de vingt-quatre
membres, mi-parti, comme la commission même, de
nobles et de bourgeois, renouvelable tous les ans, et
dont le contrôle s'exercerait sur tous les magistrats. Vé-
''^table dépositaire de la puissance publique, ce collège
ûiodifiait et complétait un gouvernement qui devait suf-
* Ammirato, 1253. L. I accr. , 1. 1, p. 80
284 FLORENCE HÉRITE DU COMTE DBERTO. (Ax. 125S}
fire à la prospérité de Sienne pendant une période glo-
rieuse de son existence *.
L'empereur, cependant, s'était éloigné de la Toscane,
et la paix était partie avec lui. Dans cette perfide mer
des passions humaines, les bouillonnements du fond re-
paraissaient à la surface. Sûre qu'il ne pourrait de sitâl I
revenir', Florence regagnait le temps perdu. Le comte f
Uberto de Maremme, pour acheter sa protection contre F
Sienne, s'était déclaré son tributaire : chaque année, Jp
la fêle patronale de San Giovanni, il envoyait une biche '^
recouverte d'écarlate. 11 avait même, sur son testament,
institué la ville protectrice héritière de tous ses biens*.
Sous prétexte de les préserver d'une occupation ennemie,
Florence les occupa par ses propres milices*. Dans le
nombre était Porto Ercole, qui devait, croyait-elle, af-
franchir de Pise ses communications avec la mer. Mais
elle reconnut bientôt son erreur. Youlait-on atteindre cel^
port, il fallait traverser un pays exposé aux incursions p
siennoises et de nulle sécurité pour le trafic. L'usurpa- *
tion était en pure perte. Sienne s'en vengea sur le comte, ;^
qui en était la cause première; quelques années plusj^
tard, elle le mit à mort*. , ^
r
1
' Il quale rinnovandosi ogn* anno tenue lungamente il governo délia ciltà
(Malavolti, part. 1, 1. V, f» 59). M. Ferrari (II, 281) n'est pas d'accorda^ec
cet auteur sur la composition de ce gouvernement ; mais Malavolti n'indique
et n'a vu aucun texte qui autorise les écrivains sur lesquels se fonde
M. Ferrari. — Cf. Léo, 1. VII, c. i, t. II, p. 30, et le duc de Dino, Inlrod.
à sa traduction des Chroniques siennoises, p. 8, Paris, 1846.
* Ammirato, 1232. L. I accr., t. I, p. 79-80.
^ Conoscendo che Federigo se bene era ritornato in Italia non poteta
fine a tempo nuovo venire in Toscana. (Malavolti, part. I, 1. Y, f^ 59 v*.)
* In fin da quel tempo incominciô esso (il comune di Firenze) ad baver
ragione in Portercole e in moite altre casteÙa di quel signore (Ammirato,
accr.,t. I, p. 80).
* Ivi a non molti anni (Ânomirato, loc. cU,j.
[Ai. 1234) NOUVELLES HOSTILITÉS CONTRE SIENNE. 285
Il vivait encore, en butte à d'implacables haines, quand
Florence rouvrit les hostilités contre les Siennois. Gio-
fanni del Judice des Papi, polestat pour la seconde fois *,
conduit les Florentins sur le territoire ennemi, détruit
la récolte de grains, ravitaille Montalcino, puis, par un
brusque retour vers Sienne, fait dresser les tentes devant
les trois portes ouvertes aux trois pointes de Tétoile que
Sgure cette étrange ville. Gomme il n'y peut pénétrer,
»mme il n'a ni la patience, ni peut-être les moyens d'en
aire le siège, il y jette, au moyen de catapultes, d'é-
lormes pierres, des ordures, et, marque souveraine de
népris, un âne mort*. L'imagination ou les circonstances
variaient les détails dans la sanglante injure de l'âne. On
e coiffait d'une mitre d'évêque, ou on lui attachait des
ers d'argent'. Quand manquaient les machines de guerre
K)ur le lancer dans l'enceinte ennemie, on en pendait
rois en vue des murailles, portant au col le nom de trois
onsidérables citoyens. Quelquefois les assiégés, regim-
)ant sous l'outrage, oubliaient la disproportion des forces
il venaient se faire battre dans une imprudente sortie,
î'ils restaient impassibles pour être inexpugnables, c'était
'ironique adieu des assiégeants dépités, et comme le
jrésage de nouvelles luttes. Sans retard, des deux côtés
m s'y préparait. « Et voilà, s'écrie le troisième Villani,
-apportant cette bizarre coutume encore en vigueur de
ion temps, et voilà à quoi la sage commune de Florence
lépense des millions de florins ^ ! »
^ II Tavait été déjà en 1210. Yoy. la liste des Officialeê foreuses,
« Villani, VI, 10, note de Muratori.
' Ghirardacci, 1. VI, t. I, p. 176. Paolino, p. 16.
^ Ecco in che i savi comuni di Firenze e di Hsa spendono i milloui di
îorini, rinovellando spesso quelle villanie. (Filippo Villani, 1. XI, c. lxiii,
\. 1. S., t. XIV, 729.)
28« TRAITE DE PAU (As. 1335)
L'âiîiî jeté, Tannée florentine quittait le territoire sicn-
nois, mais pour y rentrer bientôt, y recommencer les
ffiiasti, y dclruire maisons et châteaux \ tandis que les
magislrals florentins priaient le pape de les remettre en
paix avec leur étemel ennemi. Ce n'esl pas qu'ils lui
eussent pardonné; c'est que l'empereur, maître de la mer
et allié de Pise, pouvait en peu de jours envoyer, de ses
ports napolitains vers Grosselo, des vivres, de l'argenl,
des hommes d'armes. Mais ce motif même fermait IV
reillede Sienne aux propositions du cardinal de Préneste,
envoyé comme légat. Sienne bravait une sentence de Rome,
comme Florence avait bravé la sentence de Ravenne.
Tout à coup elle devient plus malléable : elle venait
d'ypprendre que Frédéric partait pour TAllemagne, où
son fils Henri levait l'étendard de la révolte*. C'est le
tour des Florentins de montrer pour la paix moins d'ar-
deur. On les voit, en effet, respirer plus librement, mas-
ser leurs milices à Poggibonzi. Mais, trop engagés eu-
vers le pape ou trop peu sûrs d'une longue absence de
Tempereur, ils consentent au traité. Ils le signent le
30 juin 1235, dans leur camp, près de la rivière Staggia,
sur les hauteurs boisées où s'élevait Poggibonzi. La pré-
sence de nombreux évêques marquait le prix que met-
taient les Toscans à un solide accord entre les deux
grandes rivales. Les injures étaient réciproquement re-
mises, et chacun reprenait son bien, sans pouvoir moles-
ter qui l'avait pris. On jurait sur les Évangiles une con-
corde véritable, une paix perpétuelle. Dans le délai de
* Aniinirato, 1254, 1. I accr., 1. 1, p. 80-81.
* Mu più dic dal legato furoii persuasi i Sanesi a farlo dalla résolution
subila clic fcce Fedcrigo d'andar in Gennania. (MalaYolti^ part. I. 1- ^*
£• 60 r.)
(An. 1235) ENTRE SIENNE ET FLORENCE. 287
douze jours, les Siennois devaient payer huit mille livres
pour relever les murs de Montopulciano , détruits par
eux, et laisser, jusqu'à ce que la restauration en fût ache-
vée, cent de leurs prisonniers, détenus par les Florentins,
à Città di Castollo, aux mains de TÉglise romaine. Ils
promettaient de ne plus inquiéter Montalcino. Ils dissol-
vaient leur ligue avec Poggibonzi, cédaient ce château à
Florence, s'engageaient, sous peine de mille marcs d'ar-
gent, à ne donner, en cas de révolte, aucun secours aux
révoltés*. Quand tout fut réglé, l'on vit le Mantouan
Compagnone des Poltroni, potestat de Florence, le Flo-
rentin Gaëtano de Salvi, potestat d'Orvieto, Ubertino del
Gesso et Ënrico Benencasa, syndics, l'un de Florence,
Tautre d'Orvieto, embrasser et baiser le syndic Buona-
gratia et le potestat Bernardino des Pii de Modène, qui
avaient stipulé au nom des Siennois.
Deux ans plus tard, selon l'usage, et après des infrac-
tions partielles au traité*, Florence et Sienne le confir-
maient par de nouveaux protocoles'. Accolades et ser-
ments ne lient guère des peuples dont les intérêts sont
contraires et les passions ardentes ; mais liés à la fortune,
l'un du saint-siége, l'autre de l'Empire, ils ne savaient
encore comment se terminerait l'implacable lutte qui,
depuis tant d'années, troublait la chrétienté. Les yeux
» 11 août 1^235. Arch. de Sienne, Caleffo vecchio, p. 203 i- ▼•.
' On rapporte qu*h peine la paix conclue, le comle Guglielmo Aldobran-
dini, après avoir donné ordre de détruire les murs de Grosseto, accusait
Sienne de Tavoir fait, el obtenait qu'on la condamnât k les relever. (Mala-
▼oUi. part. I, I. Y, ^ 60, 61. — Ammirato, 1235, 1. I accr., t. I,
p. 81.)
' Arch. de Sienne, Caleffo vecchio, p. 219. Ces renouToUements des
traités sont très-fréquents, comme on peut le voir aux archives de Flo-
rence et de Sienne.
288 PAIX ENTRE SIENNE ET FLORENCE. (An. i2S5)
tournés vers Rome et vers rAllemagne, ils attendaient,
pleins (le doute et d'anxiété, sans se détourner un instant
deleui*s propres afTaires, des événements prochains et
décisifs.
CHAPITRE II
PAIX AVEC SIENNE JUSQU'A LA MORT DE FRÉDÉRIC II
— 1235-1Î50 —
intéricuri; sous le potestat Rubaconie (1237-4238). — Pacification de
. — Les Florentins devant Brescia, dans l'armée impériale. — Florence
interdit. — Frt'di'ric en Toscane (1239). — Guelfes et Gibelins à Flo-
— Origine de ces dénominations. — Mort de Grégoire IX (1241). —
nt IV. — D-^posilion de Frédéric (1245). — Son nouveau séjour en Tos-
— Le prince d'Antiocbe, son vicaire à Florence. — Soulèvement des
s (1247). — Défaite et éloignement des Guelfes (janvier i24S). — Fu-
es de Rustico Marignolli. — Démolitions accomplies parles Gibelins. —
* du Guardamorio. — Campagnes extérieures des Gibelins contre les
i. — Leur déi'aiie à Ganghereta. — Leur victoire à Capraja. — Trahison
tionnier. — Cruauté de Frédéric envers les captifs. — Impuissance
nte de Frédéric en Toscane (1249). — Nouvelle campagne des Gibe-
• Ils sont surpris à Figline. — Dureté de leur gouvernement. — Sou-
nt des Guelfes (1250). — Les Gibelins cèdent sans combat. — Réforme
litutions par les Guelfes. — Réorganisation des milices. ^ Le capitaine
pie. — Maintien du potestat. — Attributions de ces deux magistrats.
rs conseils. — Mort de Frédéric II (13 décembre 1250). — Ses conse-
il. ^- Rappel des exilés guelfes. — Supplice du cordonnier. — Pré-,
mce des Guelfes en Toscane.
e en pnix avec Sienne, c'était pour Florence êlre
ir. Avec les autres voisins, moins acharnés parce
étaient moins redoutables, la guerre semblait en
e sorte un passe-temps et une promenade : elle
les Florentins au dehors sans les y retenir; elle
nnait la gloire à peu de frais, avantage fort ap-
d'un peuple de marchands. Si ces temps de trôvc
ST. DE PLOREMCB. — I. 19
290 CONSTRUCTIONS H FLORENCE. (An. 125<|
étaient courts et précaires, on ne i^ignoraît pas, et on
les consacrait avec ardeur aux améliorations intérieures,
impérieux besoin d'une ville encore dans l'enfance, mais
qui marchait à grands pas vers la puberté. Tout y était
à faire ou à refaire. Les maisons, les édifices en bois
de ses rues étroiles devenaient incessamment la proie
des flammes, et Tincendie d'un d'enlre eux causait en
quelques heures la ruine, l'anéantissement de tout un
quartier. On rebâtissait aussitôt, ou, pour mieux dire,
on rebâtissait sans cesse, véritable œuvre de Pénélope,
jusqu'à l'heure où la pierre, se substituant au bois,
rendit les accidents moins nombreux et la méchanceté
moins facile. Les rues el les places n'étaient point pa-
vées; on ne les pouvait traverser sans être aveuglé par
des tourbillons de poussière ténue, ou souillé par des
flaques d'une boue immonde. Primitivement, un seul
pont reliait les deux rives du fleuve; il ne suffisait plus
aux communications de la ville avec son faubourg d'Ol-
trarno, devenu le plus populeux de ses seslieri. En 1218,
le fameux polestat Otio de Mandello avait commencé, en
aval du Ponte vecchioj les piles du pont dit alla Carraja\
En 1237, un autre potestat de cette noble mais très-
populaire famille, marchant sur les traces de son parent
et de son devancier, fit infiniment plus que lui pour la
prospérité intérieure de Florence. Il se nommait Ruba-
conteV Ne pouvant s'illustrer dans les arts de la guerre,
il voulut honorer sa charge par les travaux de la paix.
Il poussa aux reconstructions ceux des Florentins que le
* Yniani, V, 41.
* Entre les deux, et iininêdiatcmcnt après Otto, en 1319» un autre nicm-
bre de la mêiLe famille, Alberto ou Uberto de Mandello* avait été appelé »
la dignité de potestat. (Vuy. la liste desO/jf. forensei.)
237) LE POTESTAT HUBACONTE. 291
vait ruinés et que la ruine ou le découragement re-
t de réparer leurs désastres. II pava les rues de ces
s irrégulières qui s'ajustaient avec une industrie
ige, et par l'irrégularité même des joints acquéraient
grande force d'adhérence, imitation manifeste du
idé des Étrusques dans leurs solides constructions ^
iploya simultanément plus de mille ouvriers à ce
liP. Il construisit un pont nouveau en amont du
!ô vecchioj et, pour inaugurer cette entreprise, prit,
n, sur ses épaules plusieurs charges de pierre et de
x', exemple que suivent encore, avec moins de réa-
entrainante, les magistrats des nations modernes,
id ils déposent sur la première pierre d'un édifice
ic la première truelle de ciment \
irec Tannée, unissait la charge de Rubaconte, mais
les travaux qu'il dirigeait. Il fut maintenu pour six
», soit qu'on le crût plus capable qu'un autre de les
er à bonne fin, soit que, par courtoisie et reconnais-
e, on lui en voulût laisser tout l'honneur. Ce court
i y suffit. En juillet 1238 les rues étaient pavées, le
11 voit encore à Florence un cerlain nombre de rues où subsiste cet
i système de paTage ; mais la municipalité actuelle le remplace, au fur
lesure que des rf^pnrations deviennent nécessaires, par des dalles car-
ui s*ajustent régulièrement , à angles droits , selon le goût moderne,
y. Trollope, 1,118.
adino, p. 17*
Più cestë ancora poi ti porl6 di calcina e di piètre sul collo suo per
inza. » (Paolino, p. 17.)
n prétend que le Ponte vecchio existait déjà dès le IV* ou Y* siècle,
t les Florentins le passaient pour ensevelir leurs morts dans le cime*
le Santa Félicita. 11 fut emporté par la crue de 1117, et refaite
18, on avait commencé, en aval du Ponte vecchio ^ le Ponte alla Car*
d*abord appelé Ponte nuovo, et qui fut achevé en deux ans. Le Ponte
rinila, qui faisait le quatrième, fut construit en 1252. Yoy. Illtutra-^
orentino, de 1837, et Yannucci, p. 201, 202.
292 PACIFICATION DK PISTOU. (Ah. 12ô7)
nouveau pont s'ouvrait aux communicalions des deux
rives, cl recevait le nom de Rubaeonte, qu'il a porté
très-longtemps. Si, plus tard, la dévotion des Florentins
envers la Madone v substitua celui de Ponte aile Grazie.
à couse d'une chapelle, consacrée près de là à sainte
Marie des Grâces*, le nom de l'actif potestat resta du
moins gravé en lettres d'or dans leurs annales : c'est
une gloire que les peuples ne marchandent guère aux
grands bâtisseurs*.
Peut-être la méritait-il encore par ses efforts intelli-
gents pour ramener la concorde dans les villes voisines
de Florence. Déjà en 1235, un de ses prédécesseurs, To-
rello de Strada, mettait d'accord Volterre et San Gemi-
gnano, surveillait l'exécution de sa sentence, menaçait
ceux qui faisaient mine de s'y soustraire d'une amende
de mille marcs d'argent \ En 1257, Rubaconte accom-
plissait sans menaces une tâche plus ardue : il réconciliait
temporairement à Pistoia deux partis rivaux qui, depuis
* Du côté de Test, en venant du Canto agit Alberii. Cette chapelle fut
érigée par Jacopo des Alberti , après 1574 , par dévotion ^ une image de
la M;idone peinte sur le mur d*une petite maison qu*il y avait en cet endroit
On rappelait délie grazie, h cause des nombreux miracles qu'on lui attri-
buait. C'est dans la seconde moitié du XV* siècle que le pont Rubaconte en
prit le nom.
* A cette date se rapporte une tradition relative à la fondation de la com-
pagnie de la Miséricorde, et qui se trouve relatée, d'après un manuscrit
copié en 1005 par Lorenzo Fici, dans VUtoria delV oratorio e délia tene-
rabile arrhironfraternità délia Mi*ericordia, scritta da Placido Landanu
nouvelle édition, par Tabbé Pilloii, Flor., 1845. M. TroUope (I, 119-120) a
rapporté cette tradition comme véritable. Elle brouille pourtant des faits
de divers temps, que M. Passerini, dans son ouvrage Degli stabilimenti di
beneficenza, a rétablis d'après les documents. Nous en parlerons en leur
lieu, c'est-à-dire en 15'26.
' Pecori, Storia di San Gemiynano, ann. 1255. — Coppi, Ànnali e
memoric d'uomini illuslri di San Gemignano^ 1. U, p. 92. — Inghirami,
VI, 524.
(An. 1237) FLORENTINS A L\\RMËE IMPÉRIALE. 293
six longues années, y formaient comnne deux villes en
une seule, ayant chacune son potestat, sos magistrats, ses
corporations de métiers, sans autres rapports que de
mêler leur sang aux affreuses tueries de la place pu-
blique ^ Maîtresse absolue de son territoire, tandis que
ses voisins avaient encore à conquérir ou à défendre le
leur, Florence devenait l'arbilre écouté de leurs diffé-
rends, surtout quand un sage potestat en savait trouver
la solution équitable, dans une heureuse période de paix.
Mais la paix convenait mal à l'humeur batailleuse
d'une noblesse qui n'était dans son élément, qui ne fai-
sait ses profits qu'au milieu des combats. Ne la pouvant
troubler ni à Florence ni en Toscane, elle la fuyait pour
rejoindre Frédéric II sous les murs de Brescia. On y vit
des partisans du pape comme des partisans de l'empe-
reur. Ils n'y étaient point envoyés par leur patrie";
toutefois elle tolérait, peut-être même approuvait-elle
leur départ et leur coopération à cette guerre impériale,
fait trop nouveau et trop étrange pour se passer d'expli-
cation.
Deux causes rapprochaient alors Florence de Frédé-
ric II : un intérêt manifeste à ménager ce prince en pro-
grès, et les impolitiques rigueurs de Grégoire IX. L'idée
fixe d'une croisade grandiose possédait ce pontife : il en
voulait faire l'honneur de son i ègiie. Ses dominicains et
* Pacification de courte durée ! En 1242 et 1248 le parti populaire était
encore vaincu deux fois et voyait ses chefs expulsés. (Fioravanti, c. xiv,
ann. 1237. — Inghirami, Yl, 322. — Ferrari, 11,266.)
* < E assediè Brescia e furonvi i guelfi e i ghibellini di Firenze a gara al
servigio dello imperadure. » (Yillani, VJ, 40.) — « Molti fiorentini cosi guelfi
corne ghibellini si trovarono in quella gue. ra più per privato studio che in
Qome délia lor repubblica. » (Ammiralo, 1237, 1. 1 accr., 1. 1, p. 82.) —
Cf. Malavolti, part. 1, 1. Y, f 61 r».
294 FLORENCE SOUS L'INTERDIT (Ah. 1237)
ses franciscains, lancés par lui, prêchaient partout la ré-
conciliation et la concorde, obtenaient autant de crédit
qu'ils avaient de ferveur. Seule ou presque seule, la mer-
cantile Florence restait froide à leurs accents passionnés.
Giovanni deSchiô \ le plus éloquent des frères prêcheurs,
y prêchait au désert, grande humiliation d'amour-propre
pour l'apôtre qui avait soulevé Vicence* et Bologne, et que
l'enthousiasme de ses auditeurs disait chargé d'une mis-
sion céleste, marqué au front d'une croix*. Plus humilié
encore de ne pouvoir transformer en croisés des mar-
chands, Grégoire IX oublia, dans sa pieuse colère, que
plus qu'aucune cité d'Italie, Florence soutenait sa pré-
tention exorbitante d'être l'unique pouvoir réel, celui
qui déléguait tous les autres^ : il excommunia les magis-
trats et mit la ville en interdit*.
C'était mal choisir son moment. Florence, nous le
verrons plus loin^ commençait à être fortement travaillée
par l'hérésie. L'empereur rouvrait les hostilités, faisait
des préparatifs formidables, en vue de conquérir cette
riche péninsule qui, « au su du monde entier, était son
héritage*, » et d'en ramener toutes les provinces à
l'unité de rEmpire\ Au-dessous d'un lieutenant impérial
pour toute l'Italie, il instituait cinq vicaires généraux,
commandants d'armée, qui recevraient directement ses
* Bourg à 26 kil. nord-ouest de Yicence.
* n est surtout connu dans l'histoire sous le nom de Jean de Yicence ; ses
succès dans celte ville ont fait croire qu'il y était né.
' Bononiensis historia nmcella^ R. I. 8., t. XVIll, 258.
^ H. Bréholles, HUt. dipL, Y, 777. Mignet, Journal des Savants, dé-
cembre 186-2. p. 759.
5 Regesta Gregorii IX, t. IV, 1. VU, f» 104, ap. Cherrier, II, 124.
^ • Italia hereditas mea est, et hoc nolum est toti orhi. » (U. BréboUes,
Hist. dipi, t. II, part. II, p. 881, ann. 1236.)
7 II. BréboUes, Hist. dipL, IV, 849. Mignet, loc. cit., p. 740.
{An. 1237) SE RAPPROClIt: DE L'EMPEREUR. 29J^
ordres, communiqueraient, au besoin, sans intermé-
diaires avec lui, réuniraient dans leurs mains tous les
pouvoirs, administratifs comme judiciaires, et nomme-
raient des juges, leurs agents immédiats. Enfin, dans
les villes il institua des capitaines, et il se réservait le
droit exclusif de les révoquer. La Toscane était une des
cinq grandes provinces : elle avait son vicaire général.
Que cette hiérarchie fût mal combinée, qu'avec sa
prétention de tout voir, de tout faire par lui-même, Fré-
déric défit d'une main ce qu'il faisait de l'autre et se
condamnât à l'impuissance, on ne saurait le contester;
mais alors ce colosse aux pieds d'argile paraissait formi-
dable. L'organisation nouvelle donnée à son empire
semblait y assurer partout son pouvoir. Les plus ob-
stinés partisans du pape, Mantoue, la Marche de Trévise,
le comte de San Bonifazio, le marquis d'Esté, se soumet-
taient humblement à l'empereur*. Comment Florence,
frappée des foudres pontificales, n'eût-elle pas porté vers
lui ses regards? Elle y mit pourtant quelque réserve,
comme par honte d'une telle volte-face, et peut-être
pour ne pas s'interdire tout retour à ses anciens erre-
ments. Elle ne fit aucun acte formel de soumission;
mais en permettant à ses citoyens de se rendre au camp
impérial devant Brescia, elle ôtait à Frédéric tout pré-
texte de la traiter en ennemie. Si elle n'obtint pas de lui
des faveurs signalées, c'est qu'au fond, entre elle et lui
persistait l'antipathie. De mœurs douces, sauf en leurs
rares moments de fureur, les Florentins ne voyaient pas
sans répulsion une guerre où les belligérants rivalisaient
« II. BréhoUes, UisL dipL, Inlrod., p. 471, 484, 490; t. II, p. 248. —
Voy. plus haut, chap. précéd., p. 280, note 2.
* Malvecii Chronicon Brixianum^ c. xxiv,R. I. S., t. XIV, 909.
296 FltÉDÉRIC EN TOSCANE. (Ah. «591
de cruautés. Ce n'est pas eux qui eussent imaginé,
comme le prince en qui reparaissait le Teuton sous le
vernis italien, de proléger leurs machines en y f;iis«uU
attacher des prisonniers vivants, ou, comme les Brescians
assiégés, d'opposer aux béliers qui ébranlaient leurs
murs des captifs impériaux suspendus à de longues
cordes*. Si le succès encore avait fait oublier ces bar-
baries impériales! Mais non, le siège échouait honteuse-
ment. Les nobles florentins s'éloignaient donc en toute
hâte. Ils rougissaient d'autant plus d'un chef sans en-
trailles, que sa fortune semblait sur le déclin. Ils ne se
doutaient guère qu'il les allait suivre en Toscane, pour y
appesantir sa main de fer.
Une seconde fois, le 20 mars 1239, l'excommunica-
tion châtiait son impiété, ses mœurs dépravées et surtout
sa prétention de rattacher la Sardaigne à l'Empire*.
Pour braver son adversaire de plus près, il ne tarda pas
à s'acheminer vers Pise\ Il avait résolu d'y passer l'hiver.
Il s'y sentait, grâce à la Hotte pisane, moins éloigné du
midi, vrai fondement de sa puissance, et assez près du
nord pour surveiller les papalins sans être à leur merci.
Il n'avait qu'à monter sur ces précieuses galères pur
s'assurer la Sardaigne, pour tenir Gènes et Venise en
échec. Il se flattait, en outre, d'apaiser les discordes
pisanes, qui ne permettaient pas de donner à cet instru-
ment de règne une plus grande extension*. Déjà, dans
« Malvecii Chron. Brix,, 1258, R. I. S., t. XIV, 911. — Chronicon
E$teiue, R. I. S., t. XV, 508. — Monachi patavini Chron., R. I. S.,
t. Vm, 677.
« Matth. Paris, p. 527, éd. de Paris, 1644.
s II y élait le 25 décembre 1259. Il en repartit en avril pour le midi.
(Yoy. Bôhmer, Regesta, p. 191.)
« Flaminio dal Borgo, Diss. IV, p. 178-185. — Sisraondi, U, 225-228.
(Ail. 1239) SOUMISSION DES TOSCÂ^S. 297
ce dessein, il s'élait fait précéder de Gebhard d'Arnslein,
son lieutenant pour toute l'Italie (mai 1238). Gebhard
avait rencontré frères mineurs et frères prêcheurs le
cruciûx aux mains, le mot de liberté à la bouche, par-
courant la Toscane pour y donner à l'excommunication
la plus grande publicité \ entrant dans les cabanes
comme dans les palais, poussant à la révolte le riche
comme le pauvre, promettant aux nobles les terres des
Impériaux, et aux villes des subsides en argent'. Mais
en apparaissant avec une poignée d'hommes d'armes, il
avait ramené ou maintenu dans l'obéissance tout le pays.
Le séjour prolongé qu'y fit l'empereur lui-même con-
firma les Toscans dans leur prudente soumission. Nulle
part, durant cette période, on ne les trouve rebelles. Flo-
rence n'élit que des potestats dévoués à Frédéric. Tel était
Rubaconte en 1237'; tels sont Guglielmo Usimbardi et
Angelo Malabranca en 1238, Guido Rossi de Sesso en
1239, Castellano desCafferi en 1240*. Sous ce dernier,
trois citoyens sont désignés pour contracter un emprunt.
Il s'agit de solder les troupes impériales*. En 1241, Ugo
* i Solemniter publicare ac nuntiare curetis et faciatis simili modo per
vestr;)s civilates et diœceses publicare et etiam nuotiare. » (Ami. eccL,
1239, S 16, XXI, 214.)
« Cherrier, U, 193.
' « Interea Florentini obedierunt comiti Gaboardo qui erat in Tuscin pro
imperalore , dantes codigium Robacomiti de Mandcllo eorum potestati.
Exinde tota Tuscia subdita fuit impcralori. » (Chron, de rébus in Italia ges-
iU ah anno 1154 ad ann, 1284, p. 173, m::, de la Bibl. du musée Bri-
tannique, édité par M. H. firéhoUes, Paris, 1856, in>4'', et publié de nou-
veau par Pertz (t. XVIII) sous ce titre : Annales placentini gibellini,
L%'diteur allemand dit que son texte est plus pur. Je n'ai pas trouvé de
différence sensible dans fous les passages dont j'ai eu à me servir.) Cf. II.
Brébolles, Hist. dipl., Introd., p. 484.
* Officiales forenses, etc.
* Âinmirato les nomuic Guidalotto, Yolto daU'Orco, Ubaldino di Guic-
ciardo. (Ânn. 1240, 1. I accr., t. I, p. 83.)
298 FLORENCE SE RAPPROCHE DU PAPE. (Ah. 1240)
UgoliniLatinideCastello, en 1242,GoUifredo desConli^
gouvernent encore Florence au nom du maître, «lequel,
dit Ammiralo, ne changeait pas de manière de vivre et
de penser, suivant les saisons*. » S'6loigne-t-il , il se fait
remplacer par son bâtard Enzio, roi de Sardaigne (1240-
1246)', par Pandolfo dcFasaneila, capitaine ou vicaire
général (1240-1245), par Frédéric d'Antioche, fruit,
comme Enzio, de ses trop libres et trop nombreuses
amours (1246)*.
Ce joug, nouveau pour elle, Florence le supportait
impatiemment. Ne sachant ni flatter ni servir un ancien
adversaire, elle voyait ses rivales obtenir de lui mille
avantages, mille privilèges dont elle souffrait dans ses
industries et son trafic. Elle se rapprochait du saint-siége,
qui, sans doute, l'avait frappée, mais qui ne la frappait
plus. Elle relevait dans son sein le parti de l'Église, en
face du parti de l'empereur*. 11 ne s'agissait point encore,
comme à Pérouse, de ressaisir le pouvoir*. Par l'éloigne-
ment, Pérouse était presque hors d'atteinte, tandis qu'en
deux journées de marche on pouvait fondre de Pise sur
Florence. Mais la faction pontificale se préparait à la lutte
par ces manifestations, puériles en apparence, sérieuses
* Ammirato met ce dernier en 1241 ; il est en contradiction avec la liste
des Officiâtes foremes.
* « Il quale daU'usalo modo di vivere non variando perché si variassero
le stagioni, fu ne' medesimi pensieri trovato dell^anno 1241. » (Ammiralo,
1240, 1. I accr., t. I, p. 83.)
^ Enzio, Hensius ou Heinz avait pour mère Bianca Lanza, une Lombarde.
Voy . Munch, Konig Enzius^ Ludwisburg, 1 828, et Reumont, Tav. cron.y stO'
rialetteraria, ann. 1225.
* H. BréhoUes, Hist. clipl. Introd., p. 491.
i( « Il nome délie loro settc in Fircnze non era nominato se non parte
di chiesae parle d'imperio. » (Stefani, 1. Il, Rub. 82.)
« Muratori, Ann. dltaL, 1240. — Malavolti, part. ï, 1. V, f* 61 r.
(Ail. 1240) SIGNES Dli: RALLIEMENT DES FACTIONS. 299
au fond, qui sont la ressource des faibles, et qui leur
permettent de se rallier comme de se compter. Tout dif-
férait entre elle et la faction impériale : les habitudes,
les gestes, les actes, la couleur des vêtements, la forme
des créneaux et des tours, les lieux de réunion et de pro-
menade, la façon de couper l'ail et de faire claquer les
doigts. L'une se réunit à San Pier Scheraggio, l'autre à
San Giovanni. Ceux-là ont trois fenêtres de front à leurs
demeures, ceux-ci deux seulement. On prête serment
d'une part en levant l'index, de l'autre en levant le pouce.
Ici on coupe les pommes de travers, là perpendiculaire-
ment. Aux vases simples on oppose des vases ciselés, aux
roses blanches des roses rouges. On est pour l'empereur
ou pour le pape, selon qu'on porte à gauche ou à droite
les plumes du chaperon ^ La guerre des chansons par-
court les rues : « Le parti papal s'est écroulé, le parti
impérial l'emporte*! » chantent les victorieux. La raille-
rie aux apostats est la revanche des vaincus. Le frère Élie,
général des Mineurs, ayant passé de l'Église à l'Empire,
un franciscain ne peut sortir de son couvent et se mon-
trer dans la ville, sans que les fidèles du pape, paysans,
femmes, enfants, le poursuivent de ce refrain, au grand
déplaisir de l'ordre : « Va faire escorte à frère Ëlie, qui
a pris la mauvaise voie*. »
« Stefani, 1. II, R. 82. — Malavolli, pari. I, 1. V, f 61 v. — Osio, ap.
Ferrari, II, 407. — Raumer, VI, 604, note. — Hurter, II, 469.
* « Yulgi dicacitate irritatus (le légat) scurrile carmen per compila can-
tiUantis : Ruit pars papalis, praevaluit imperialis, etc. » (H6fler, Albert von
Beham, p. x, ap. Alessandro d'Ancona, La polUica nella poesia del secolo
XIW e Xiy% Nuova Antologia, t. IV, p. 12, janv. 1867.)
' Or altorna frate Elia
Clie près' ha la mala via.
(Fra Salimbene, Chron,, p. 111, ap. d'Ancona, loc, cit., ann. 1240.)
300 GlïLYFS FT GIBELINS. (Ah. 1i40)
C'est alors seulement qu'apparaissent, ou du moins
que s'acclimatent à Florence les noms fameux de guelfes
el de gibelins. Déjà ils élaient connus en Toscine; mais
on n'y savait point voir ce cri de guerre de deux nations
ennemies, qu'on entendit [lour la première fois, assure-
t-on, à la bataille de Weinsberg, où les soldats des Welfs
de Bavière* et d'Henri le Superbe criaient : Hye Welfl
ceux de Conrad 111 et des Hohenslaufen : Hye Weiblingen^l
Sur l'origine et le sens de ces noms tudesques on émettait
les plus diverses, lespl us étranges conjectures. L'un sup-
posait deux démons, Gibel et Gualef, adorés dans deux
temples, sur deux montagnes de Sicile, s'emparant de
deux glaives tombés des mains de l'empereur et du pape,
pour pousser les mortels aux guerres implacables^; l'au-
tre, deux femmes qu'on avait vues combattre dans les
* Sur Porigine des Welfs, on a dit mille folies. L'auteur du Ligu-
rinus, se fondant sur ce que welf signifie loup ou chien, fait descendre les
Welfs des Catulus de Rome (Guntheri Ligurinus seu opus de rebui gettit
Imp. Friderici /, libri X. Voy. lib. IX, p. 201). L'abbé d'Ui-spei^ les fait
▼enir de Scythie en Germanie, au temps de Yalentinien. — Les Allemands
les signalent dès le temps d'Attila (Millier, Histoire de la Suisse, F, 204,
note 25. — Hurter, I, 154, note 2), ou tout au moins mentionnent un
Welf qui aurait donné sa fille en mariage à Louis le Débonnaire {Eginhardi
vita Kar. magni, l'ert/, II, 445 sq. Thegani vita Hiudovici imp.^ c. i?,
Verii, 11, 59i). — Muratori (Délie antichilà eslensi, part. I, c. i, p. 2) les
fait comtes d'Altorf, seigneurs de Ravon^berg en Souube.
* Weibling était un château situé djns les montagnes de llartzfeld, au
pays de Wurtemberg (Cherrier, I, 86, note). — Selon Gualvaneo de la
Flamma, ces deux noms aur.iient été entendus dès 1154 en Sicile : < Qui
postea vadens in Apulinm (Conrad, roi d'Allemagne), quemdam ducein
Guelphum nominederapitavit... Ex tune nomen partis Guelphorum et Gibe-
linoium in Sicilia inolevit. » (Manipulus florutrij c. clxix, R. I. S., t. XI,
052.)
' « Ut magis pungerent, a duobus dsemonibus contrariis in cursu nomen
acceperunt, quorum unus vocatur Gibel et alter Gualef. Ex quibus quando
unus est in uere ah orientali plaga, alter est ab occidentali, et sic faciunt
Guelfi et Gibellini in Lombardia.(Pe^nv4;cani novariensis C/irontcoit, R. 1.
S., t. XVI, 299.)
(An. 1240) ORIGINE DE CES NOMS. 501
nuages, le jour où venait au monde le roi Manfred* ; un
Iroisième, deux chefs, commandant les deux armées de
ce même Manfred et du sainl-siégc*. A Florence, on y
voyait les noms de deux chiens qui se déchiraient à belles
dents sur la place publique, et dont la lutte acharnée pas-
sionnait les pères après avoir passionné les enfants*. Sous
ces inventions puériles, comme sous les plus bizarres éty-
niologies\ paraît le désir d'approprier des noms nouveaux
à d'anciennes querelles, d'introduire quelque ordre dans
Tinfini chaos des conflits privés, des aspirations contra-
dictoires, des rivalités de famille et de caste, des intérêts
matériels. Intérêts et rivalités, aspirations et conflits se
dissimulaient sous Tanligonisme séculaire de l'Église et
de l'Empire, déjà connu de l'Italie au temps de l'exar-
chat et des empereurs iconoclastes*, ravivé au moyen âge
par les prétentions théocratiques de Grégoire VII et les
ambitions terrestres des princes allemands. Le double cri
' f Formae gemitiae mulierum super Tusciam in aère nubigero compa-
ruenint....aUeram.... ?ocari posse Gebelliam, alleram vero Guelpham. Es,
ut aiunt, junctis brachiis invicem colluctantes.... » (Sabœ Malespinœ Hist.
1. I, c. I, R. l s., l. Vni, 787.)
* Mahecii Chron. Dist. VIU, cap. 3, R. I. S., l. XIV, 919. — Antonio
d*Asti suppose un ancêtre de Frédéric Rarberousse appelé Gibellus (Caf'^
mm, c. II, R. I. s., t. XIV, 1041); Villani (V, 38), deux Allemands possé-
dant deux châteaux appelés l'un Guelfe, l'autre Gibelin.
^ tt Unn sera quando la iente lassa Topera, appres^ a lo cenare, nella
citlatc di Fiorenza, se appiccaro doi cani. L'uno habe nome guelfo, l'allro
ghibcllino. Forte se strascinavano. Â queslo romore de doi cani, la moita
corinaglia trasse. Parle favoriva a lo guelfo, e parle a lo ghibellino. • (^ts-
toriœ romanœ fragmenta, ap. Muratori, Antiq. tto/., III, 267.)
* Selon Matteo Villani, guelfe vient de guarda fe, et gibelin de guida
bclli.
* G. Capponi, Lettera quarto sut Longobardi (Arch. stor , Appcnd., t. X,
II* pari., p. 27). Cf. sur Foriginc el les progrès des guelfes et des gibelins,
Muratori, Antiq. ital., t. IV, Diss. De regimine ac divisione nobitium et
plebis. — Villemain, Hixt. de Grégoire Vil, I, 346. — Ozanam, Dante et
la philosophie catliolique. Œuvres , t. VI, p. 340-343, Paris, 1859.
502 GUELFES ET GIBELINS (An. 1240)
de guerre dont avaienl relenli les chnmps de bataille en
Germanie passa les Alpes avec les Welfs de Bavière et les
Hohenslaufen. Il fil forluneen Ilalie. Les noms de guelfes
et de gibelins y désignèrent les partis : d'abord les alliés
de ces deux maisons tudesqut s; puis, quiconque attendait
de Home ou de TAllemagne le salut public ; enfin, quand
la guerre des investitures fut terminée, ceux qui défen-
daient soit contre la noblesse le peuple, soit contre les
communes le système féodal.
C'est assez tard, et comme par aventure, que ces deux
noms étrangers furent adoptés par les Florentins*. Au
nombre des partisans de l'empereur se trouvaient d'ex-
cellents catholiques, qu'on réputait nonobstant ennemis
de rÉglise. Leur ferveur religieuse s'en offensait. En
1240, dans une de leurs réunions à San Pier Scheraggio,
ils proposèrent et firent décider que leur cri de rallie-
ment fût désormais non plus : « Vive le parti de l'Em-
pire! » mais : « Vive le parti gibelin! » Le sens était le
môme, et pourtant les plus inquiètes consciences se ras-
surèrent. Telle est sur la frivolité humaine la puissance
' Leur introduction à Florence date, selon le supplément à Nie. deJani-
silla (R. I. S., t. VIII, 584), de 1258 à 1265 ; selon Saba Malespina (1. 1, c. i,
R. I. S.,t. VIII, 'Î87), de quelques années auparavant. Ventura (C^ron. As"
tense.c. xvii, R. I. S., t. XI, I76)dit : posl obilumFriderici secundi.Utl-
▼ezzi (Chron, Bri.r , R. I. S., t. XIV) dit que sous Frédéric commencèrent
ces factions qtup postea guelfi et gibellini nomina habuere, et il ajoute que
ces deux noms s'étendirent en 1260 à Tltalie entière. Mais ce dernier mot
nous montre Terreur. On confond l'emploi général avec Torigine. Sur ce
dernier point, le texte de Stefani que nous citons à la note suivante est pé^
remploirc, car il est placé dans cet auteur, à Tannée 1259 ou 1240, après
la fondation du pont Rubaconte. L^autorité de Stefani est corroborée par
celle de Raincrio de Pisc (De prœliis Tusciœ, 1. V, R. I. S., t. XV, 555), qui
dit : Sous le règne de Frédéric II. — Inutile d'ajouter que les chroniqueurs
florentins emploient beaucoup plus tut qu'il ne faudrait les noms de guelfes
et de gibelins.
(Ail. 1240) À FLORENCE. 305
des mois. En entendant ce cri retentir pour la première
fois dans leurs rues, les pontificaux y répondirent natu-
rellement : «Vive le parti guelfe M » et en voilà pour des
siècles. Déjà le sens a changé ; il changera encore. Qu'im-
porte? Sous ces noms d'emprunt chacun saura toujours
reconnaître les siens. Ce qu'ils masquent ou, si Ton veut,
ce qu'ils désignent, c'est l'interminable duel de l'aristo-
cratie défendant les positions conquises, contre la démo-
cratie ardente à les conquérir. Ces gibelins qui soutien-
nent l'Empire sont des nobles trop effrayés des progrès
populaires qui s'accomplissent sous leurs yeux, pour ne
pas préférer la tyrannie lointaine, intermitlente, d'un em-
pereur dont ils ont peu à redouter. Ces» guelfes qui sou-
tiennent l'Église sont des popolani, irrités de l'insolence
des nobles, jaloux de s'émanciper, et qui comptent bien,
en se donnant au pape, suivre un chef docile, non un
maître rebelle à leurs vœux*.
La balance, en 1240, était loin d'être égale entre les
deux factions. Frédéric II, dans la vigueur de Tâge, avait
le vent en poupe. Grégoire IX pliait, aux approches de la
centième année, sous le poids des chagrins'. Il voyait,
impuissant, deux cardinaux, trois légats, cent ecclésiasti-
ques*, que des galères génoises portaient à l'embouchure
du Tibre, pris par des galères pisanes aux ordres de l'em-
« Stefani, 1. Il, Rub. 82.
* f Con Tajuto délia chiesa speravano preseryare la loro libertà e sotto
rimperatore temevano perderla. i» (MachiaYel, ht. fior., II, 19). Machiavel
est moins judicieux quand il yoit Torigine des guelfes et des gibelins dans
la querelle des Buondebnonli (p. 18). Il suit alors Taulorité, douteuse sur
ce point, de G. Villani (V. 38).
^ c Proxime annos centuin attigisse Parisius ac Wesinonasteriensis tes*
tantur... Guris gravioribus fessus ac senectute. » (Aun, eccL^ 1241, § 82,
XXI, 276.)
^ fl Qui ultra centum sstimantur. > (Matth. Paris^ p. 381.)
504 INNOCENT IV (An. 1243)
pereur, empochés de se rendre au concile dont Saint-
Je.m deLalran allait être le siège, dirigés vers Naples les
mains liées comme de vulgaires prisonniers, à fond de
cale, par une chaleur étouffante, en proie à des myriades
de mouches a qui les piquaient comme des scorpions, »
jetés malades ou épuisés dans des cachots, c< sortant en-
lin des misères de ce monde pour aller au Seigneur avec
la palme du martyre'. » La douleur, l'humiliation, frap-
pèrent à mort le vieux pontife (21 août 1241). Deux ans
d'interrègne augmentèrent encore la faiblesse de TÉglise*,
et quand les sept cardinaux dont se composait le conclave
purent se mettre d'accord, ce fut pour élire un partisan
avéré de Frédéric II (1243).
Mais leur choix, qui semblait assurer le triomphe de ce
prince, fut le commencement de sa ruine. Finibaldodes
Fieschi, connu dans l'histoire sous le grand nom d'Inno-
cent IV, sortait d'une famille implantée à Gènes depuis le
dixième siècle, et qui devait sa fortune aux empereurs.
Frédéric, toutefois, avait trop d'expérience pour se bercer
d'illusions. A ses courlisans, qu'emportait une joie irré-
fléchie', il répondait tristement : « J'ai perdu un bon
rimi; aucun pape ne peut être gibelin*. » S'il chercha
un moment à éviter l'inévitable, s'il demanda pour Con-
* «< Omnes jam vel morbus vel lethalis invaserat imbecillitas... etc.
(MaUh. Paris, p. 581.) Cf. Atm. gen., R. I. S., t. V], 485. — Rich. de
S. Germano, H. I. S., t. VI, 1046. - Ann. eccL, 1241, §§ 54-71, XXI,
2G8-2'/5. — Marangoni, R. I. S., Suppl.,I, 501. - - Tronci, p. 190.
" Ann. eccL, 1241, § 8.j, XXI, 276. — Le successeur immédiat de Gré-
goire IX ne régna que dix-sept jours. Cétail le cardinal Giuiïredo de Gasti-
gliono, exalté sous le noiii de Célrslin IV.
^ M De ejus crealione in curia Fridcrici exsultatio magna fuit. » (Ândreœ
Damluli Chron , R. I. S., t. Xll, 554.)
* a Penlidi bonum amicuin quia nullus papa fioti'sl esse ghibellinus. »
(Gualv. de la Flamroa, Manip. flor,^ c. cclxxvi, R. I. S., t. Xi, 680.)
(An. 1244) ET FRÉDÉRIC II. 505
rad, son fils et son héritier, la main d'une nièce du nou-
veau pontife, dont les desseins étaient encore un mystère,
il se flattait peu de réussir; il ne pensait pas même à
acheter le succès. Il continuait à détenir le patrimoine de
saint Pierre; il persistait dans l'insubordination, l'im-
piété, les mauvaises mœurs; il n'attendait pas que la
guerre lui fût déclarée : il faisait le siège de Yiterbe,
résidence favorite des papes, qui s'y trouvaient plus en
sùrelé qu'à Rome; il tentait, avec trois cents chevaux
toscans, d'enlever Innocent IV*.
Ce guet-apens, s'il eût fait du pape le prisonnier de
l'empereur, eût déconcerté les guelfes et rendu vains tous
leurs efforts. Mais quand ils voient leur chef à l'abri sur
les galères génoises, ils se rattachent à l'espérance. Libre
et indépendant. Innocent IV ne ménage plus son perfide
ennemi. Il ne peut le combattre par les armes? ses légats
parcourent l'empire et provoquent la rébellion contre un
rebelle. Lui-même, sur son passage, il soulève les villes
guelfes ; il frappe l'empereur d'une troisième excommu-
nication, et il convoque à Lyon le concile œcuménique
qui doit le déposer*.
Ce coup terrible ramena Frédéric en Toscane (1245).
Abandonné de ses sujets au nord des Alpes, il ne trouvait
qu'en Italie des esprits assez libres pour lui rester fidèles.
Plus que jamais il avait besoin de la flotte pisane pour
assurer ses communications rapides avec Naples et la Si-
cile, pour protéger les côtes de son royaume contre les
* « Ut idem papa poslea assercbat. » (Matth. Paris, p. 431.)
* Pétri de Vinea Epistolœ, l. II, c. x, p. 260 (éd. d*Àmberg). — Ann,
eccL, 1245, § 1, XXI, 317. - Ann, gen„ R. I. 8., t. VI, 505. — Curbio,
VUa Inn, /F, § 13, 14, R. I. S., 1. 111, part. I. — Malth. Paris, p. 451.—
^mirato, 1. 1 accr., l. I, p. 8i.
HI8T. DE PLURENG£. — I. 20
306 IMPUISSANCE DE FRÉDÉRIC (An. iS4o)
agressions des Génois. Mais ce despote, jadis si fier, se
fait humble aujourd'hui. Obsédé de superstitions, il évite
Florence', parce qu'un des astrologues qu'il traînait à sa
suite lui prédisait la mort en un lieu dont le nom était
formé du mot fleur*. Il erre de ville en ville, va de Pise' à
Grosseto*, deGrosseto à Sienne; il demande aux Siennois
des milices pour la Lombardie, et il ne les obtient que
pour la Toscane, où il n'en avait nul besoin. Il accepte
pourtant, faute de mieux, et il envoie ces renforts contre
Pérouse, sous les ordres de Frédéric d'Anlioche, son vi-
caire général'. Ce bâtard, il essaye vainement de le rendre
respectable. Il le recommande par lettres spéciales aux
Florentins, « dont il lui a conlié le gouvernement, car il
n'y a pas, dit-il, de ville en Italie à laquelle nous portions
plus d'intérêt*. Celui qui vous est envoyé, c'est la chair
< • Non voile entrare in Firenzc. » (Villani, VI, 55.) L'auteur de la
chronique attribuée à Rie. Malespini (c. cxLni) dit même chose.
' f Compererat Fridericu8 ab astrologis se rooriturum ad Portas ferrets,
^um pervenisset ad oppidum nomen habens a flore. • (Fr. Pipini Chron,,
c. XL, R. I. S., t. IX, 660.) — f Trovando per suoi aguri.... corne doven
morire in Firenze. » (Villani, VI, o5.) — On saitqu*il mourut 2i Castel fe-
rentino ou Fiorentino (les deux formes se trouvent, la dernière dans Pipino,
c. XL, p. 660, et dans Tappendice à Gaufrido Malatenra, R. I. S., t. V, 605),
à six milles de la forteresse de Lucera. — Pour donner pleinement raison ï
la prédiction, on ajoute que dans la chambre où il mourut on trouTS une
porte de fer.
s Ltinig, Reichsarchiv, XIII, 55, Leipzig, 1715, ap. Bôhmer, Begesta,
p. 195.
* Schôpflin, Alsatic diplomatica, Manuheim, 1772, ap. Bôhmer, p. 194.
^ « Cum cordi nobis sit sic semper imperii nostri providere ncgotiis, ut
quantum nécessitas rerum patitur, cum commoditate noslrum fidelium pro-
curetur, cum dictus noster exercitus, concurrentibus in eum nostris Lom-
bardie fideUbus ad confusionem rebellium satis laudabiliter sit instruc-
lus.... » (26 mai 1246, Arch. de Sienne, Caleffo vecchio, p. 250.)
^ « Âd civitatis vestrsB regimen cujus inter oumes civitates Italiae attenta
nos curu sollicitai. » (Friderici epistola Florenlinis, ap. Pein de Vinea
Ëpist., 1. m, cp. 9, p. 590, rd. d'Amberg.)
(An. 1246) £N TOSCANE. 307
de notre chair, les os de nos os. li vous arrive muni de
pleins pouvoirs pour maintenir la tranquillité, faire fleu-
rir la justice, chàlier les coupables et les rebelles, rendre
la force aux fidèles de l'Empire dans la dévouée Florence*.
Il n'a pa3 seulement Tautorilé d'un gouverneur ordinaire.
Représentez-vous donc le père dans le fils, dépositaire de
la I uissance impériale dans toute sa plénitude. Si quel-
qu'un, ce que nous ne croyons pas, osait lancer contre
lui le caillou de la malveillance, nous le poursuivrions
d'un jugement plus sévère que si, dans sa témérité, il
s'attaquait à notre personne ^ »
Ces protestations d'amitié cachaient mal la défiance
qu'inspiraient à Frédéric et que méritaient les Florentins.
S'ils n'allaient pas jusqu'à la révolte, c'est qu'ils savaient
l'empereur inexorable en ses colères. Le bruit courait, en
effet, de femmes et d'enfants morts de faim dans leurs
prisons, de prisonniers à qui les bourreaux crevaient les
yeux, coupaient le nez, le pied, la main, avant de les
jeter dans les flammes ou dans la mer* . Ils feignaient
donc de donner librement leurs suffrages à des maîtres
imposés; ils conféraient deux fois à Frédéric d'Àntioche
la charge de potcstat, ils obéissaient à ses vicaires* comme
' • Fidèles nofliri devotaB Florentias tam graii rectoris oculis refloreant
novitate.... Ut facinorosos et insigniter seu contumaciter se gerentes libe-
rius antmadTertere valeat, sibi concedimus vices nostras. » (Ibid.)
* i Et si forte, quod omnino non credimus, contra eum quisquam inde-
▼otionis calcaneum elevaret, trangressores hujusmodi acerbiori judicio pro^
5er|ueniur quam si etiam in personam nostram haec alicujus vel aliquorum
temeritas attentaret. » (Ibid.)
' Lettre de Gauthier d'Ocra au roi d'Angleterre, sept. 1246 (H. Bré^
bolles, Hiêt. dipL^ t. VI, part. I, p. 458). — Fazello, De rébus siculis, pos-
ter, dec, I. VIH, p. 44i, ap. HUt. dipL, Introd.^p. 98. — Appendix ad
ultimum capitulum Gaufridi Maîaterrœ (R. I. S., t. V, 605).
* En 1246, Emanuelc Doria, en 1247, Rogeriode Bagnolo, sont vicaires
de Frédéric d*Ântioche à Florence. On peut voir dans la liste des Officialéê
308 FRÉDÉRIC U RALLUME {^^. li47)
à lui-même, ou du moins ils ne protestaient pas onvcrle-
ment, même contre les abus de pouvoir. Mais sous ces
actes, dictés par la prudence, perçaient les véritables sen-
timents. Entre les deux élections du bâtard, Florence éli-
sait, pour faire montre d'indépendance, Ugo Ugolini de Cas-
tello * . Loin de céder, comme Volterre, Ghiusi , Pise, Sienne
et Pistoia, à la fascination impériale, elle se renfermait
dans une réserve glaciale et y maintenait à son exemple
les communes qui gravitaient dans son orbite, Lucques,
Foggibonzi, Montalcino, Montepulciano, Orvieto'.
L'empereur le sentait, mais, n'exerçant plus qu'une
autorité précaire, il évitait de heurter de front des sujets
jaloux d'être des citoyens. 11 en était réduit à conspirer
contre eux. Il entretenait parmi eux de secrètes intelli-
gences : les relations nouées sous les murs de firescia
portaient leurs détestables fruits. Il s'étudiait à inspirer
confiance aux gibelins et aux hérétiques. Ayant exigé que
chaque parti, dans chaque ville, lui remit des otages, il
les internait h San Miniato al Tedesco ; mais aussitôt il
rendait aux gibelins la liberté et retenait les guelfes,
réduits à vivre d'aumônes dans cet inexpugnable châ-
teau \ Il « détruisait les fidèles de la sainte Église dans
toute cité soumise à son pouvoir ^ », et par là s'attachait
de corps et d'àme tous les hommes d'orthodoxie suspocle
que le saint-siége poursuivait par le fer et le feu. Il fai-
sait exhorter les Uberti à soulever leurs partisans gibelins
foremen que Frédéric, arrivé en décembre 1246, n^attendit pas longtemps
sa nomination. — Cf. Paolino, p. 19, 20.
' Officiales foreuses. — Paolino, i9, 20.
* FioravjMiti, c. mv, ami. 1245. — Inghirami, YI, 352. — Ceciiia, |». ^*-
— Gori, Storia di Chiusi, K. I. S., Suppl., I, 920.
5 Villaui, VI, 53.
* Ibîd.
(An. 4247) LÀ DISCORDE A FLORENCE. 309
et à jeter les guelfes dans! 'exil. Il leur promettait l'éner-
giquo concours de ses gens d'arnies *. Si Villani Taccusc
à tort d'avoir « fait commencer à Florence les dissensions
et les batailles entre citoyens* », il est vrai, du moins,
qu'il en suscita de plus terribles et plus funestes que les
précédentes. On vit le sang couler à flots, et la lutte prit
(in, non par un accord avec les combattants, mais par la
mort ou le bannissement des vaincus.
Des deux parts, au début, les forces semblent égales.
Du côté des gibelins et sous la conduite des Uberti s'é-
taient rangées les puissantes familles des Tedaldini, des
Gaponsacchi, des Elisei, des Abati, des Cnttani de Casti-
glione, desBrnnellesch), des Lamberti, dos Âmieri, des
Scolari, des Soldanieri, des Guidi. Du côté des guelfes
étaient les Donati, les Yisdomini, les Âdimari, les Pazzi,
les Del Bagno, les Pulci, les Guidalolti, les Tosinghi, les
Agli, les Tornaquinci, les Vecchielli, les Buondclmonli,
les Giandonali, les Gianfigliazzi, les Rossi, les Nerli\
S'il y a parmi ces familles des noms nouveaux, inconnus
en 1215, c'est que plusieurs avaient grandi, tandis que
d'autres s'étaient amoindries ; mais on ne voit pas qu'au-
cune, parmi les plus anciennes, eût cbangé de parti.
Déjà les guelfes avaient l'avantage du nombre, et ils s'ap-
puyaient, en oulre, sur cette puissante, quoique obscure
réserve des classes populaires, dont l'appoint devait un
jour assurer le triomphe à la faction qu'elle soutiendrait.
Pour le moment, les gibelins rétablissaient l'équilibre
* Ibid. — Cf. I^on. Bruni Aretini Historiarum florentinarum \. l,
p. 19, Strasbourg, 1010.
' fl Per la quai cosa fcce cominciare diss«^nsione e battaglia cittadina in
Firenze. » (Villani, VI, 33.)
' Reumont, Tav. cron,^ ann. 1247.
510 PRÉPARATIFS DK LUTTE (Ah. 1247)
par leur supériorité au métier des armes, le seul qu'eussent
jamais exercé la plupart d'entre eux, et surtout par Punité
du commandement, qui manquait à leurs adversaires. Les
Buondelmonti, en effet, mis en vue par la tragique fin
d'un brillant cavalier de leur nom, n'étaient point par-
venus, cependant, à établir leur suprématie sur les guelfes.
Les Donati y prétendaient également et semblaient plus
près d'y réussir ; mais leur orgueil nuisait à leur auto-
rité, et le temps n'était pas venu encore où ils parvien-
draient à l'imposer.
Durant toute l'année 1247, les deux partis vécurent en
armes derrière leurs barricades, se livrant par occasion à
des escarmouches partielles et dans l'attente d'une géné-
rale collision. Des deux parts on sentait la pacification
impossible, tant que les combats n'auraient pas décidé.
Entre adversaires qui se supposent des forces égales,
toute paix n'est qu'une trêve, tout prétexte est bon pour
la rompre : il n'est rien que les peuples, en cela moins
différents des particuliers qu'on ne pense, supportent
moins aisément que régalilé. Pour les guelfes, d*ail-
leurs, il s'agissait de vivre ou de ne vivre plus dans
leur patrie, car les gibelins, confiants dans l'appui de
l'empereur, menaçaient hautement de les en expul-
ser.
Le nœud de la question était au quartier de San Pier
Scheraggio. Les guelfes, on l'a vu, y vivaient en nombre;
ils y gênaient jar leur présence les réunions gibelines
autour des forteresses qu'habitaient les Uberli. Déloger ces
témoins incommodes fut tout d'abord le but du parti qui
osa prendre l'offensive. Mais pour l'atteindre plus sûre-
ment, il résolut d'attaquer dans les six quartiers à la fois.
 chacun d'eux commandait une famille qui réunissait
(Aif. 1247) ENTRE GUELFES ET GIBELINS. 511
ses adhérents au pied de sa tour S et qui, sur divers
points, trouvait en face d'elle d'anciens amis, des alliés,
des parents. Ainsi les liens du sang unissaient les Scolari
et les Buondelmonti, opposés les uns aux autres dans le
Borgo Sant* Âpostolo. Nulle part la lutte ne fut plus
acharnée, plus implacable qu'aux lieux où s'entre-tuaient
ces frères ennemis. Mais elle n'y était, en quelque sorte,
qu'une habile diversion. Peu à peu les Uberti en rappe-
* Les chroniqueurs nous donnent le détail des familles de chaque parti
dans chaque quartier :
SAH pitR BCHERAGGio (emplacement des Uffizi).
Gibelmn: Iberti, Pifanti, Infangati, Amidcii Ualespini, Volognano.
Guelfes : Bagnesi, Pulci, Guidalotti, Gherardini, ForabMchi, Sacchetli, llanieri,
Lucardesi, Chicrmonte^i, Compiobbesi, CaYalctnll, Dà Quona.
PORTA SAM piERO (canto dei Paul).
Gibeline i Tedaldini, Lisei, Caponsacchi, Giooclii, Âbati, Galigari.
Guelfes : Biadominî, Donali, Pazzi, Ardinghi, TeJaldi, Gerchi, partie des Giugni.
PORTA DEL DuoMO [caoto alla paglia, en face du Borgo S. Lurenzo).
Gibelins: Laocia de Castiglione, Burrucci, Agolanti, une partie des Brunelletchi
et beaucoup de popolani^ hérétiques ou autres.
Guelfes : Tosinghi, Agli, Siii, Arrigucci.
SAN BRAxcAccio (auj. S. Pancraiîo, via délia Spada].
Gibelins: Lumberli, Gipriani, Tusclii, Âmieri, Paleruiini, Nigliorelli, une partie
des Pigli.
Guelfes : L'autre partie des Pigli, Tomaquioci, Yecchietli, Boslichi.
BORuo sA!fT* APosTOLO (près du Ponle veochio).
Gibelins : Sculnri, Soldanicri, Galli, Gappiardi, une partie des Guidi.
Guelfes : Buondelmonti, Scali, Bosticlii, Giandonati, Gianfigliazzi, Gualterotti,
Importuni.
OLIRARXO.
Gibelins : Gangalandi, Ubliriachi, ManncUi.
Guelfes : Nerli, Rossi, Frescobaldi, Oardi, Mozzi.
Dana ce classement emprunté à Yillani, on peut remarquer qu'il est ques-
tion d'une partie des Guidt et des Brunelleschi parmi les gibelins, et non de
Fautre parmi les guelfes. C'est fans doute que cette autre partie des deux
familles habitait la Campagne. (Voy. Yillani, YI, 55.)
312 DÉFAITE DES GUELFES. (An. 12(8)
laienl sans bruit leurs jjarlisans pour les grouper autour
d'eux, et, au risque d'élre battus ailleurs, pour frapper
là le coup décisif. Déjà, par cette tactique, ils avaient
pris l'avantage, quand les guelfes d'Ollrarno, Payant de-
vinée, essayèrent de la déjouer. Abandonnant leurs foyers
et leurs serragli^ trop excentriques pour que la posses-
sion en influât beaucoup sur le résultat général, ils se
portèrent brusquement sur San Pier Scheraggio. Les
ponts étant défendus, ils passèrent par les digues ou
écluses de PArno *, avant qu'on eût Pidée de leur couper
ce chemin aventureux. Leurs amis des autres sestieri
suivirent aussitôt leur exemple, mais avec moins d'op-
portunité, car il n'était pas indifférent, sur la rive droite,
d'abandonner quatre quartiers sur cinq aux gibelins.
Ceux-ci, d'ailleurs, à travers mille obstacles, enlevaient
l'une après l'aulre les barricades des guelfes, et arrivaient
à celles des Guidalotli et des Bagnesi, en face de la porte
qui, de ce côté-là, donnait sur la campagne.
Tout à coup, le 50 janvier 1248, on apprend que
cette porte et les autres dont les gibelins étaient maîtres
venaient de s'ouvrir devant le prince d'Antioche, suivi de
quinze cenls cavaliers et cinq cents pedoni allemands *.
Ce fut pour les guelfes le coup de la mort. De personne
ils n'attendaient aucun secours : le pape était à Lyon, et
dans toute la Toscane dominait leur ennemi. Ne doutant
plus de la défaite, ils s'acharnèrent néanmoins au com-
bat. Pendant trois jours encore, du dimanche au mer
credi, ils disputèrent pied à pied le terrain avec le cou-
* Ces digues portaient dès lors et portent encore aujourd'hui le nom de
pescaie,
« Slefani, 1. H, Rub. U. Yillani (VI, 55) dit : c Sedici centinaia di ca-
valieri tedeschi acavallo di sua gente. » M. Reumont (Tav, cron,)y 1800.
(An. 1248) FUNÉRAILLES DE RUSTIGO MARIGNOLLL 313
rage du désespoir \ Mais décimés, couverts de blessures,
ils durent, à la (in, sortir de Florence'. Ils le firent avec
lenteur et dignité , non sans avoir accompli, sur le point
où ils dominaient encore, une triste cérémonie, où paru-
rent au grand jour leurs virils sentiments.
Dans une des précédentes batailles avait péri un de
leurs compagnons, chevalier de grande renommée, qu'on
appelait RusticoMarignoUi. Jusqu'au dernier moment, et
malgré ses souffrances, il avait tenu dans ses vaillantes
mains l'étendard de son parti. Laisser son cadavre sans
sépulture, c'était le livrer, pour être mis en pièces, aux
vindicatifs gibelins. On résolut donc de l'ensevelir à San
Lorcnzo. I^e cercueil y fut porté sur les épaules de che-
valiers bardés de fer, tenant, en guise de cierges, leurs
lances et leurs arbalètes. Au soleil reluisaient les cui-
rasses, les épieux et les faux, tandis que les bannières
renversées traînaient à terre en signe de deuil. Tous les
visages exprimaient la douleur, mais plus encore la colère
et la soif de la vengeance. Lui, du moins, disait-on de
toutes paris, il ne rougirait pas d'une fuite honteuse,
d'un misérable exil où l'on verrait mourir de faim les
femmes et les enfants. Exaltés par leurs tristes pensées,
comme par cet émouvant spectacle, les jeunes gens rede-
mandaient à grands cris le combat, la mort dans la ville
natale, une sépulture honorable dans le tombeau de leurs
pères. Pour les rappeler à la résignation et à la prudence,
il fallut les conseils, les ordres mêmes des hommes mûrs'.
I Ces trois jours doi?enl être entendus en comptant celui de l'arrivée des
Allemands.
• Villani, VI, 35-35. — Léon. Bruni Aret., 1. I, p. 19. — Amroi-
ralo, 1247-1249, I. I accr., t. 1, p. 85-86.
^ Ammirato, 1248, 1. 1 accr., t. I, p. 86.
5i4 DÉPART DES GUELFES. (An. 124ft)
témoins déjà de trop de vicissitudes pour désespérer
jamais de Tavenir.
Dans la nuit du 2 février 1248^ ils accomplirent enûn
leur triste exode \ Les petites gens se dispersèrent dans
la campagne ; les grands se concentrèrent dans les châ*
teaux de Montevarchi, de Capraja, de Pelago, de Riston-
cbio, deMagnale, deCascia. Ainsi ils entouraient Florence
et son territoire^ résolus à y déchaîner la guerre, puisque
leurs ennemis y faisaient la loi '. C'était leur manière
d'aimer la patrie que d'y vouloir dominer à tout prix,
réel et déplorable travers, mais dont ne sauraient leur
faire un crime des peuples qui ont vu marcher contre
eux, dans les rangs d'armées étrangères, leurs propres
émigrés. La faute des Guelfes fut, alors, de partir volon-
tairement pour échapper aux conséquences de la défaite.
Redoutables encore, ils pouvaient, en posant les armes,
imposer leurs conditions. Ils donnèrent, en s'éloignant,
un exemple doublement funeste : ils apprirent aux vain-
< Un ms., œuvre relativement récente de quelque érudit, nous donne
comme suit le nom des familles guelfes qui quittèrent Florence : Buondel-
nionti, Bardi, Bagnesi, Pulci, Manieri, Gompiobbesi, Scali» Importuni, Veo-
chietti, Nerli, Frescobaldi, Gherardini, Guidalotti, Lucardesi, Cavalcanti,
Gianfigliazzi, Bostichi, Tosinghi, Agli, Bisdomini, Délia Bella, Giandonati,
Tornaquiiici, Arrigucci, Adimari, Donati, Tedaldini, Cerchi, Siiii, Patii,
Ardinghi, Rossi, Mozzi, Foraboschi, Saccbetti, Cbiammonlesi, Gualterotli.
(Bibl. nat., mss. italiens, n* 743.) — Quant à la date, Villani (V, 53) dit
1^248 ; Amniirato (loc. cit.) et M. G. Capponi (I, S9)» pensant au Yieui stvle,
corrigent en 1249. Mais ce chiffre est inadmissible. Il faudrait supposer que
les Florentins restèrent deux ans sous les amies. Une erreur de Villani ou
de ses copistes est plus probable. M, Reumont, M. Bonaïni, disent conune
nous 1248. Villani met à cette année, en avril, les événements subsé-
quents.
^ « E in quelle castella dimorando, faceano gran guerra alla cittli e tl con*
tado. » (Villani, VI, 33.) Cf. Stefani, 1. II, Rub. 83. — Voy. aussi Bonalni,
Délia parte guelfa in Firenze, ap. Giornale storico degli archivi toicanif
t. II, p. 174, juillet-septembre 1858.
(An. 1248) DÉVASTATIONS DES GIBELINS. 315
queurs à faire place nelte par l'exil, cl aux vaincus à
chercher leur revanche dans la dévaslation et la ruine du
sol natal \
Cependant les gibelins, maîtres du gouvernement
comme de la ville, prenaient leurs mesures pour que
leur victoire fût de durée. Ils crurent qu'en détruisant les
demeures el les lours de leurs ennemis, ils leur dteraient
tout moyen de recouvrer jamais leur puissance perdue.
Ils en ruinèrent selon les uns vingt-quatre, selon les
autres environ trente-six*. Dans le nombre était le
c< noble D palais des Tosinghi, si supérieur à tous les
autres qu'on l'appelait par excellence il Palazzo*. Il s^é-
levait sur le Mercato vecchiOj à une hauteur de quatre-
vingt-dix brasses, orné de colonnettes de marbre et flan-
qué d'une tour superbe qui avait quarante brasses de
plus. De ce chef-d^œuvre de l'art primitif, qui en pouvait
inspirer d'auires, il ne resta plus qu'un souvenir^.
L'é<,'lise cathédrale de San Giovanni n'avait pas, elle-
même, trouvé grâce devant ces nouveaux vandales. Ils la
voulaient renverser parce qu'elle servait aux réunions des
guelfes, mais ils n'osaient le faire directement, par
crainte du sacrilège, ou^ pour mieux dire, des maux dont
le saint patron de Florence pourrait, dans son courroux,
les accabler. Ils imaginèrent un expédient naïf et tout
ensemble raftiné. Sur la place, à l'entrée du Corso de-
* Questa fu la prima Tolta che neuno Uomo uscl di Firente, pei* àrte
délia quai cosa molto maie è segiiitato poi. (Paolino, 1248, p. 19.)
< ViUani, VI, 53. — Stefani, 1. H, Rub. 83.
' Quella de' Tosinghi in su Mercato vecchio, chiamato il palazzo (Vil-
lani, VI, 53).
^ Nous donnons les chiffres de Viliani. Lés auteurs modernes les modi*
fient, mais sans citer d'autorités.
516 LA TOUR DV GUARDAMORTO. (Ait. 1248)
gli Admari\ et à Tendroil où l'on voi( encore aujour-
d'hui un petit mais élégant oratoire', s'élevait une tour
haute de cent vingt brasses'. On l'appelait Torre al guar-
damorto, parce que, pendant un nombre d'heures déter-
miné, on y gardait les cadavres des magnats qui devaient
être ensevelis dans l'église môme de San Giovanni. Nie-
cola Pisano, si célèbre depuis comme sculpteur et comme
architecte, suggéra aux gibelins l'idée de saper celte tour
par la base, de manière qu'elle tombât d'elle-même
de tout son poids sur la sainte rotonde et n'en laissât rien
subsister que d'énormes débris*. Le guardamorto^ étayé
de grosses poutres, fut attaqué à la base par la scie, et
quand on l'eut ainsi comme suspendu en l'air, on mit le
feu aux étais. Mais le hasard, de mauvais calculs ou l'in-
tervention de saint Jean, lequel, dit le bon Stefani, « sait
faire quand il veut* », furent cause que la tour tomba
d'un autre côté, au milieu de la place, sans endommager
la moindre pierre de la vieille cathédrale. Tous les Flo-
rentins en furent émerveillés, et le peuple, guelfe au
fond de Tâme, en parut tout joyeux*.
* Disons ici, pour ceux qui ne sont pas familiers avec la langue ita-
lienne, que degli a le même sens que dei ou de\ et n*cn diffôre que parce
qu'on remploie devant les voyelles.
* Celui de Tancien hôpital dit del Bigallo.
' Le hraccio ou bras ou brasse de Florence équivalait environ, dit Sis-
mondi (111, 455), à 22 pouces. Il ne faut pas confondre la brasse florentine
avec la brasse marilime qui est de 5 pieds.
^ C'est Vasari qui attribue celte invention à Nic<;ola Pisano (voy. Tédilion
excellente de Lemonnier, t. I, p. 265-266, Flor. 1841).
' s. Joanni sn Tare quando vuole. Quando la torre cadde, parve che la
spingesse con quclla sua insegna per modo che si stese suUa piazza, e solo
una pietra non ne tocca (Stefani, 1. Il, Rub. 85). Cette croyance à l'in-
tervention de saint Jean est partagée par Villani (Come piact|ue a Dio per
reverenza e miracolo del be^to Giovanni).
^ Il popolo ne fu molto allegro ch' ella non vi cadde (Yillani, YI, 55).
(An. i!248) GUERRE CONTRE LES EXILÉS GUELFES. 317
Ces sentiments avoués d'une multitude méprisée fai-
saient la faiblesse du parti qui triomphait par la violence
et dans le sang. Lui aussi, comme la tour du giuiràu-
morto^ il était en Tair. Pour se préserver de la chute, il
dut s'étayer des forces allemandes, garder à sa solde huit
cents des hommes d'armes que le prince d'Ântioche avait
amenés, les laisser sous les ordres du comte Giordano
Lancia, un des capitaines impériaux. L'appui de l'étran-
ger n'était point alors une honte; mais il attestait l'im-
puissance, ou, tout au moins, Tinfériorité. Rassurés par
ce renfort contre les dangers du dedans, les gibelins de-
vaient conjurer ceux du dehors. Dans Tannée même de
leur triomphes ils partirent en guerre contre les exilés
qui s'élançaient incessamment des châteaux où ils avaient
trouvé asile, pour détruire ou s'approprier, sur le terri-
toire de Florence et jusque dans sa banlieue, les récoltes
et les denrées nécessaires aux approvisionnements.
La première attaque fut dirigée contre Montevarchi.
De Ganghereta, château des comtes Guidi dans le val
d*Ârno supérieur % une partie des Allemands surveillaient
les guelfes de cette place incommode et cherchaient l'oc-
casion de fondre sur eux. Les ayant rencontrés, ils leur
livrèrent « une âpre bataille jusque dans le fleuve'; »
mais vaincus à la fin, ils durent se retirer derrière leurs
hautes murailles, laissant aux vainqueurs beaucoup de
morts et de prisonniers (26 avril 1248).
^ Arvenoe che infra FanDO medesimo che i Guelfi furono cacciati (Yil-
lanî, VI, 53).
* 11 avait appartenu d^abord aux comtes Ubertini de SofTena, et il élait
devenu par mariage propriété, des comtes Guidi, à eux confirmée par
Henri YI et Frédéric II. 11 fut détruit, en 1271, par les habitants, sur Tor-
dre de Florence.
> Fue aspra battaglia inEno neir Amo (Villani, VI, 53). — Paolino, 1249,
7^\S GUELFES DÉFAITS A GAPRAJA. (àh. 1249)
Nullement décourages, les gibelins cherchèrent vers
Touest leur revanche. Le terrain en semblait mieux choisi.
Au château de Capraja, les plus sages, les plus considé-
rables des guelfes se trouvaient loin de tous leurs amis,
et près de Frédéric II, qui rongeait son frein à Fucecchio \
furieux d'avoir vu devant Parme, après deux ans de siégç,
sa couronne capturée, son trésor pillé, son armée mise
en fuite par les défenseurs de cette ville, qij'il croyait te-
nir à sa merci*. En Toscane, lui présent, personne n'o-
sqit bouger encore, si las qu'on y fût d'une guerre rui-
neuse et de la privation des saints oflices; personne ne
se fût risqué à maudire tout haut Fennemi de Dieu et des
aaint3\ Il y aurait eu péril pour les guelfes à s'aventurer
hors de leur3 retraites; il y avait impossibilité pour ceux
de Capraja de se ravitailler, d'obtenir des secours. Des
Allemands reçurent la mission facile d'assiéger ce cbâ*
teau. Trois mois ils restèrent devant ses murailles^, sans
avoir à repousser de sorties, mnis aussi suns savoir à
quelles extrémités étaient réduits les défenseurs. Incapa-
bles d'endurer la famine, et même de comprendre qu'on la
puisse endurer, jls les croyaient bien pourvus de vivres.
p. 90. r— SteCani, 1. Il, Rub. 85. — Ammirato, 1. 1 accr., t. V, p. 86.
* Fucecchio, alors place forte, est situe à sept milles d'Empoli, dii*
huit de Lacques, vingt-deux de Pise, vingUsii de Florence (voy. Repetti).
« Voy. Chron. Parmeme, R. I. S., t. IX, 770. — Relandini Patamni
Chron.y 1. V, c. xxi, R. ï. S., t. YIII, 248. — Chron. Veroneme, R. I. S.,
t. VIII, 654. — Monachi Patavini Chron., K, I. S., t. VIII, 685. — Chron.
placentinurUf R. I. S., t. XVI, 46 i. — Memoriale potestatum Regiensiumi
R, I. S., t. Vm, 1115. — Curbio, YUa Inn. lY, § 26, R. I. S., t. UI,
part. I. — Epistola Parmensium ad Mediolanenses (Ann. eccL, 1248,
§17, XXI, 401).
3 Malavolli (part. I, L V, f 65 y") rnoutr^ les Siennois soumis, et Gecina
(p. 46) les Volterrans. On voit dans Fioravanti (c. xiv, p. 224) les habi'r
tants de Pistoia faire une nouvelle révolution gibeline.
* Sisqiondi (II, 268) dit deux mois seulement.
i
(An. 1249) RIGUEURS DE FRÉDÉRIC. 319
cl semblaient disposés à leur accorder de bonnes condi-
tions, quand un des guelfes, cordonnier au Mercato vec-
chio^ ne craignit pas de venger une injure privée par la
ruine commune. Il se nommait Giovanni del Tosco et
avait été anziano^. Les chefs militaires ayant négligé de
l'appeler dans leurs conseils, il « courut aux portes et
cria » aux Allemands que Capraja ne pouvait tenir plus
d'un jour encore. Aussitôt les négociations furent rom-
pues, et les guelfes durent se rendre à discrétion*.
On les conduisit à Frédéric. Comme ce prince parlait
pour son royaume, il les emmena avec lui au fond de la
Pouille. Sur la demande des gibelins, il fit crever les yeux
à tous les nobles prisonniers et ordonna qu'ainsi mutilés
on les jelât à la mer". Un seul, Ranieri Buondelmonti,
chevalier, capitaine, et qu'on surnommait t7 ZinganOj le
diseur de bonne aventure, trouva tardivement grâce, de-
vant lui. L'ayant jugé « sage et magnanime %, il lui per-
mit de se retirer aveugle dans l'île de Monte Christo, où
rinfortuné guelfe prit l'habit religieux et consacra le reste
de sa vie aux pratiques de la dévotion, a trouvant ainsi,
dit Ammirato, une large compensation à ce qu'il avait
* Uno calzolaio uscito di Firenze, ch*era stato une grande anziano, non
essendo richiesto al detto consiglio sdegnato si fece alla porta (Villani, YI,
35). — C'est Stefani (l. U, Rub. 86) qui donne son nom. Selon lui la
prise de Capraja eut lieu en septembre, selon VtUani, en mai i249.
* Villani, VI, 35. Un document montre Frédéric à Pise en mai 1249.
(Aflb, III, 384. Dohmer, Regesta, p. 195.)
' E poi per lettere e ambasciadori a lui mandati da* Ghibellini di Firenze,
a tutti quelli délie grandi case nobili di Firenze fece trarre gli occhi e gil'-
tarli in mare (Villani, Vf, 55). Sismondi (II, 268) émet un doute timide i
€ OnTaccuse, • dit-il. A vrai dire, Villani est guelfe; mais Frédéric est si
riche en cruautés qu'on peut tout croire. L'initiative des Gibelins semble
confirmée par les paroles enveloppées et amères de Stefani. Voy. p. suiv.
^ Villani, VI, 55. — Paolino, p. 20, 2t. — Simone délia Tosa, p. 194.—
Ammirato, 1249, 1. II, 1. 1, p. 88.
320 IMPUISSA.NCE CR01SSA!<ITE (ks, 1249)
^)e^(iu^ » — « Et voilà, écrit de son côté Stefani, Jes
dois et les joyaux des partis. Quiconque est résolument
guelfe ou gibelin ne peut, je pense, faire son salut. Dieu
me pardonne si je me trompe, et qu'en ce cas mes paroles
soient comme si je ne les avais pas écrites ou pronon-
cées*. » Curieux langage, où la révolte d'un sens droit
et l'indignation d'un cœur honnête ne triomphent |)as
sans combat des traditions invétérées et des préjugés fu-
nestes de l'esprit de parti.
Avant même de quitter la Toscane, l'empereur y avaif
senti s'évanouir son pouvoir '. A ses ordres, qu'on
n'exécutait plus, il devait déjà substituer des prières,
qu'on écoutait avec dédain. De Sienne il lui fallait récla-
mer un nouveau serment *, tant était précaire l'obéis-
sance d'une ville où, dès 1240, Aldobrandino, surnommé
Cacciaconti, chassait les comtes et les nobles que cou-
vrait pourtant la protection impériale*. Si les Siennois
lui accordaient comme par grâce, et le conseil consulté,
quarante cavaliers sans archers ni infanterie*, ils lui re-
fusaient d'attaquer Arezzo et Pérouse, de tenir garnison
dans Castel délia Pieve plus longtemps qu'ils ne s'y étaient
d'abord engagés •. C'était bien pis à Bologne, que les exi-
1 Steraui, 1. II, Rub. 8C.
* Per la parlita chc lo Imperadore fece di Toscana, e per la sconfiUache
lo Re Enzo hebbe da* Bolognesi, la forza dello Iniperio cominciè alquanto
a calare in Toscana (Yillani, VI, 58).
^ 2 mai V2A9. Ârch. di Sienne, Consiglio délia Campana, t. I, p. 35 y".
* VoY. Bellannali, Storia di Siena, p. 62, ap. Miscellanea Sanese, —
Gigli, Diario Sanese, t. XI, p. 568, ap. Chroniques Siennoises, trad. du
duc de Dino, p. 140.
* 25 et 26 mai 1249. Cons. délia Campana, ibid., p.58, 59.
6 28 juin 1249. Ibid., p. 48 v. — Le 26 juillet suivant, Frédéric
demandait encore des soldiits à Sienne qui lui en accordait dédaigneuse-
ment vingt-cinq (Ibid,, p. 55-55).
(An. l!249) DE FRÉDÉRIC EN TOSCANE. 3:21
les florentins accueillis dans ses murs ramenaient à la
cause guelfe et remettaient en possession des villes d'a-
lentour. Enzio, « l'Achille de son temps* », le propre fils
de l'empereur, fait prisonnier par les Bolonais (26 mai
1249), n'obtenait sa délivrance ni des supplications de son
père, ni de l'offre de le racheter à prix d'or, que faisait Fré-
déric dans une lettre tour à lour pathétique et menaçante,
où se mêlait aux considérations philosophiques sur l'incon-
stance de hi fortune l'annonce d'une prochaine expédition
de son innombrable et triomphante armée*. Quelques
mois plus tard, en septembre 1249, il reparaissait dans
la Toscane, mais relevant d'une grave maladie', et avec
une poignée d'hommes hors d'état d'accomplir ses me-
naces. On ne lui refusait point les honneurs dus à sa di-
gnité : le potestat de Sienne et sa curie, les consuls de
l'une et l'autre mercanzia^ les prieurs des vingt-quatre,
l'allaienl complimentera son arrivée, lui accordaient cin-
quante cavaliers et cinquante archers comme garde
d'honneur *; mais, en décembre, s'il les voulait conserver .
à son service, il en devait, de sa personne, faire la de-
mande au sein même du conseil général '. Telle fut l'inu-
tililé, comme l'obscurité, de ce voyage et de ce séjour,
que les chroniqueurs n'en ont point conservé le souvenir.
Nous n'en aurions pas même connaissance, si les docu-
« Leo,l.IV, c. 8, 1. 1, 4i5.
* Yoy. sa lettre dans Pétri de Yinea EpistolcBj 1. H, c. 34, édit. d*Aiii-
berg, p. 303. — On sait qu'Enzio mourut dans sa prison après y avoir
vécu TÎDgt-deux ans. Voy. Maltfa. Paris, 1249, p. 5i3, et les sources indi-
quées par Sismondi (II, 268-*272).
^ Percussus est morbi qui dicitur lugdus vel ignis sacer (Matth. Pans,
1249, p. 513).
« 27 septembre 1249. Arch. de Sienne, Contiglio délia Campana,
p. 71-72.
2^ 21 décembre 1249. Ibid., p. 79 V.
IIIST. DE FLORENCE. — I. 21
é
^n DIFFICULTÉS DE U DOMINATION (An. \U9)
inents conservés aux archives de Sienne n^en faisaient foi \
Quoique réduits h leurs propres forces, les gibelins ne
perdaient point courage. Leur tâche était désoler entre
eux les châteaux où s'abritaient les guelfes, mais leur
embarras fort grand d*y suffire. Il aurait fallu multiplier
les sièges, qu'on ne faisait qu'avec le concours de Tin-
fanlerie, et par conséquent des petites gens. Or les petites
gens, peu portés à la guerre, ne la faisaient qu'à contre-
cœur à des compatriotes dont, en secret, ils partageaient
les sentiments. Le moindre échec, en de telles circon-
stances, ne pouvait qu'être funeste aux dominateurs du
jour. Ils avaient résolu d'isoler Montevarchi, Ostina et
Figline, qui formaient comme un triangle dans le val
d'Arno supérieur, et triplaient leur force par leurs con-
stantes communications*. Nullement inquiétés d'abord,
ils se relâchèrent bientôt de leur surveillance, et par là
donnèrent prise à leurs ennemis. Ceux-ci, à la faveur
d'une nuit noire, s'acheminent sans bruit vers Figline,
pénètrent dans les faubourgs, surprennent les gibelins
endormis, les tuent ou les font prisonniers. Quelques
fuyards apportent au camp, devant Ostina, la nouvelle
inattendue de cet heureux coup de main. Leurs récits ef-
frayés en grossissent l'importance, et les assiégeants,
pliant aussitôt leurs tentes, retournent dans la ville na-
' Les historiens qui n'écrivent que d'après les chroniqueurs sont
tombés ainsi dans Terreur grave de croire que Frédéric avait alors • soumis
les guelfes de Florence et affermi son autorité dans toute la Toscane (Sis-
mondi, U, 280). » M. de Gherrier (II, 386-587) dit de son côté que Fi^
déric bornait alors son ambition au déclin à maintenir son royaume de
Sicile en paix et à en expulser les agents pontificaux. On voit ce qu'il en
faut penser, t L'abandon dans lequel il laissa les Gibelins (II, 387) » fut
donc son malheur et non sa faute.
' Ostina appartenait aux Pazzi, Montevarchi à la branche guelfe des
';uidi. — (Voy. Repelti, lU, 538, 705.)
(Ak. UbO) VOm LES GIBËLUNS. 325
taie, le seul endroit où, désormais, ils se crussent en sû-
reté (21 septembre 1250)*.
La prudence, autant que la peur, commandait cette
retraite. Très-suspecI e était la fidélité de l'armée gibe-
line, dès que les guelfes remportaient un succès. Â
Florence même Teflet en était moindre ; mais on n'échap-
pait à ce danger que pour tomber dans un autre, aussi
redoutable et plus certain. C'était la fatalité de sa condi-
tion qu'ayant contre lui la multitude et une portion
même de la noblesse, le parti gibelin ne les p&t mainte-
nir dans l'obéissance qu'à force de dureté dans le com-
mandement. Cette dureté, d'ailleurs naturelle à leur
orgueil, leuraliénait jusqu'aux indifférents, à qui sem-
blait préférable le joug de la faction vaincue, pour cette
seule raison qu'ils n'en supportaient pas alors le far-
deau*. Les taxes exorbitantes de la guerre, qu'ils payaient
sans être admis à en discuter, à en voter le chiffre, pa-
raissaient intolérables, comme l'était la suspension du
trafic avecles villes voisines. Ni les marchands ni les arti-
sans ne trouvaient, au même degré que les nobles, dans
> Villani, Yl, 38. Stefani, il, Rub. 87. Ammirato, 1. II, 1. 1, p. 89.
* Quegli délia casa delli Uberti e tutti li altri nobili ghibellini tiranneg-
giatino il popolo di gravi storzioni, forze e ingiurie (Villani, YI, 30). Cf.
Ammirato, I. II, p. 89. — Ce sont, il est vrai, des guelfes qui parlent ainsi;
mail si Florence a été résolument guelfe, une des raisons en est cerUine-
ment la hauteur, la dureté des gibelins. H. de Gherrier (II, 351, 383), en
haine de la démocratie, est trop indulgent pour eux comme pour Frédéric.
La démocratie, à proprement parler, n^exislait alors nulle part, quoiqu*on
surprit partout des tendances démocratiques. Quand Bologne, pour ratifier
au scrutin le traité conclu en 1249 avec Imola, appelait autour du conseil
de h commune les consuls des orfèvres et des marchands, les anciens du
peuple, les professeurs et maîtres des écoles, elle ne faisait pas un acte
démocratique à Texcès. En tout cas, les Italiens ne soufiraient pas autant
que M. de Cherrier prait le croire des conditions d'existence dont il parle
avec tant d'horreur.
3^2 i COJUiUTlO.N DES GUELFES. (Aii. l!250
les riipiiies de la guerre une compensation à leurs perles,
et rinlérêl lésé, plus encore que la dignité froissée»,
augnienlîiil chaque jour leur méconlenlement.
Il éclata quand rentrèrent à Florence les gibelins
fugiliCs. Toulefois, comme ils occupaient les magistra-
tures, conmie ils avaient le maniement de la finance et
le commandement des hommes d'armes, on résolut
d'agir avec circonspection. Une première réunion des
opposants eut lieu sur la place de San Firenze, au cri
de « Vive le peuple M » La proposition y fut faite de déli-
bifrer touchant une nouvelle forme de gouvernement.
Tous en tombèrent d'accord, mais quoique armés, ils se
sentaient, en cet endroil, trop près des Dberti. Craignant
(rèlre châtiés comme perturbateurs du repos publie, ils
se relirèrent à Santa Croce, dans le couvent des Frères-
Mineurs, où le respect des ordres religieux rendait toute
poursuite difiicile et assurait aux délibérations quelque
liberté*. Aux alentours, d'ailleurs, un certain nombre de
popolani faisaient bonne garde. Sous leur protection, il
fut dit ouvertement que la seigneurie des Uberti ne
pouvait être plus longtemps tolérée, et que mieux valait
se faire tailler en pièces que d'être ainsi malmené. A
ces propos, sur-le-champ connus des gibelins, répondi-
rent d'impétueuses menaces : il fallait mettre à mort les
mécontents dans le cloître, au besoin dans l'église même
de Santa Croce. Des deux parts on avait eu le tort de
parler haut avant d'agir, et de donner ainsi l'éveil à
l'ennemi qu'il fallait surprendre. Les boutiquiers, les
« Stefani. I. H, Kub. 89.
* Sismondi (II, 517) raconte les choses un peu autrement, je ne 5ai&
trop sur quelle autorité, car il sécarte à la fin de Villani (VI, 59) et d'Aïu-
inirato (1^50, 1. JI, t. 1, p. 89). Léon. Bruni est muet.
(Aîf. 1250) LES GIBELINS PHIVÉS DU POUVOIR. 325
marchands guelfes compromis sentirent qu'il était urgent
de réparer leur faute, et que dans Taudace seule ils
trouveraient le salut. Le lendemain, après les vives
alarmes de la nuit*, ils transportèrent leurs conciliabu-
les aux fortes maisons des Anchioni, près de San Lorenzo ;
puis, très-politiquement, ils ameutèrent ceux de leur
classe et la multitude, non contre tous les gibelins, mais
contre Tunique famille des Uberli. L'ennemi à vaincre
semblait ainsi moins redoutable, car la simplicité popu-
laire ne voit que ce qu'on lui montre, et ne réfléchit pas
que, derrière les chefs, se trouvent leurs partisans*.
Par leur tiédeur, toutefois, ces partisans inspiraient h
leurs chefs des inquiétudes, car ceux-ci, loin d'exécuter
leurs menaces, n'osèrent même soutenir le combat*. I^es
conjurés purent marcher librement sur la maison du
potestat, déposer ce magistrat avec tous les autres, et
reconstituer à leur guise le gouvernement. N'éprouvant
nulle part de résistance, ils n'avaient nul prétexte d'être
cruels ou injurieux. Personnellement, ni les Uberti ni
les autres nobles n'essuyèrent aucun outrage*; mais
c'est leur caste qui paya les frais de cette prise d'armes.
Les réformes qui furent alors accomplies n'avaient qu'un
objet et qu'un but, protéger contre eux le primo popoh^
le popolo vecchio^ dont les rangs, oii se pressaient les
marchands enrichis, s'ouvraient pour les moins fiers des
* « Ebbono la notte grande paura. » (Stefnni, H, Rub. 89.)
« Slefani, H, 89. — Ammiralo, 1250, 1. 11, t. 1. p. 89.
' Après avoir expose les prodromes de la balaillc, aucun chroniquoiir no
parle de la bataille même. 11 faul donc croire que les Uberti n'osèrent pas
rengager. Le judicieux Ammirato l'a bien compris. Yoy. la note suivante.
^ c Non faccndo oKraggio agli Uberti m*; ad :ilcun altro dei nobili, poichè
questi accortisi di non potere stare a petto col popolo, volontariamente
orano stati i primi a posare le armi. » (Ammirato, 1250, 1. Il, t. I, p. 91.)
Cf. Villani, YI, 40, et Stefani, II, 89.
Zit TDUBS DES GIBELINS DUII5IJÉËS. (Av. 1350)
grands, qaand ils ne dédaignaient pas d*y entrer V 11 ne
s'agissait point, comme on Ta cru et dit longtemps, de
donner ane constitution à Florence. Florence en avait
wie tout au moins depuis Tannée 1195* ; il en est fait
mention plus d'une fois dans des documents authenti-
ques de la première moitié du treizième siècle'. Il s'agis-
sait de mesures suggérées par les circonstances, et, si
l'on peut dire, d'expédients de combat.
Le 20 octobre 1250, les anziani^ dont la magistra-
ture, vers 1234, avait remplacé celle des consuls \ ren-
dirent une première ordonnance qui réduisait la hau-
teur des tours possédées par les grands. De cent vingt
brasses elles furent ramenées à cinquante. On aurait pu
les raser, on se contenta de diminuer leur pouvoir de
nuire. Elles étaient si nombreuses que celte démolition
partielle donna assez de pierres pour entourer d'une
muraille le faubourg d'Oltrarno'. Les six $estieri ou
quartiers dont se composait déjà Florence furent offi-
ciellement délimités. Les deux plus grands, OItrarno et
' « Gon lutte queste prof visioni non si era riguardato a<l altro che a bi-
sogni di dentro. » (Ammirato, 1250, 1. II, t. I, p. 91.) « Multitudinem ur-
banam per easdem regiones sub vexillis descripsit, ut esset domi simul
praesidium, si quid contra nobilitas moliretur. » (Léon. Bruni Aret., Hist,
flor.y II, 20.)
« Voy.l.I, ch.iv, p. 212.
^ Un document du 28 décembre 1212 mentionne le potestat et les consuls
(Arch. générale, Pergamene). Un du 3 mai 1251 contient ces mots :
Et per consliiiUum Florentie deferuionem non exhibuerimus. Un du
15 juin 1252 : Notarius ex officio guarentigie, mihi per capiiolum œn-
iUiuiiFlorentieconces8um.(krch. diplom., Pergamene délie Ri formagioni,)
Un du 11 octobre 1247 mentionne le conseil général et le conseil q[>écial
du potestat (Ibid.). La plus ancienne rédaction conservée et connue est pos-
térieure, comme nous le verrons, mais il n'en est que plus nécessaire de
constater l'existence antérieure du statut florentm.
* Voy. plus haut 1. U, ch. i, p. 282.
» Villani, VI, 59.
(An. 1!250) ORGANISATION DES œMPAGNIES. 327
San Pier Scheraggio, eurent chacun quatre chefs ou capo-
rali; les quatre autres, chacun trois. Ces vingt caporali
commandaient à autant de compagnies, formées dans
leurs quartiers respectifs. Chaque année, ils étaient élus.
Le jour de la Pentecôte, au Mercalo miovo^ ils recevaient
en grande pompe les bannières ou gonfalons qu'ils devaient
porter eux-mêmes, comme signe de leur commandement.
On les distinguait les uns des autres à leurs devises non
moins qu'à leurs couleurs \
Outre ces vingt compagnies, qui formaient le gros de
Tarmée communale, il y en avait d'autres, qu'on appel-
lerait aujourd'hui les armes spéciales : six de cavalerie,
une par sestiere ; puis la garde du carrocdOy les archers
{arcadori)^ les arbalétriers {baleitrieri), une troupe
armée du bouclier ou pavois {pave$ari)j le train des
équipages {salmerià)^ et les irréguliers, aventuriers ou
ribauds {ribaldi)^ tous corps qu'on recrutait indifférem-
ment partout, et qui, comme les précédents, ayant cha-
cun sa bannière*, devaient, aux premiers sons de la
cloche, se rassembler autour de leur caporale ou gonfa-
lonier. Il était donc bien difficile qu'un citoyen en âge
de porter les armes échappât à cette conscription civi-
que'. Même en quittant la ville pour la campagne, ils
tombaient sous le coup de la loi, car les quatre-vingt-seize
paroisses {piviert) dont se composait le contado^ devaient
* Ammirato, loc, cil, — Bibl. nat., mss. ilal., n* 743, p. 39.
* Villaiii, VI, 40.— Ammiralo, loc. cit. — Machiavel (I$l. /Kor.» II, 18).
'Sismondi (II, 318) dit que tous les citoyens valides étaient inscrits dans
les compagnies. Machiavel (11 , 1 8) dit seulement « lutta la gioventù • . Mais
ce dernier mot est bien élastique et bien compréhensif.
^ Villani, VI, 39. Ammirato comme Vitlani. La chronique attribuée à Ma-
espini (c. cxxxvii) dit 86, et Machiavel (II, 18) 76, mais sans indiquer sur
quoi 86 fonde cette correction. M. P. Yillari (// Poliiecnico^ décembre
.V2S LK CAPlTAliNK W PEUFLK. (An. i250)
chacune fournir une compagnie, et la diri{?or sur Flo-
rence au premier appel.
A ces forces nouvelles il fallait un chef suprême.
Là est la grande, l'originale innovation de cette réforme
introduite dans le gouvernement. Pour défendre les inté-
rêts du peuple et le conduire à l'attaque de ses ennemis,
on lui donna un capitaine pris, comme le potestat, parmi
les étrangers, et même parmi les nobles, soit par un reste
de préjugé sur la supériorité native de la noblesse, soit
par cette conviction méprisante, mais fondée, qu'un
magnat honoré de cette magistrature et payé grassement
serait pour les intérêts populaires un protecteur dévoué.
L'obligation de le choisir parmi les guelfes corrigeait
celle de n'élire qu'un noble, car déjà les mots de guelfe
et de populaire tendaient à devenir synonymes*.
Très-puissant parce qu'il commandait aux milices, le
capitaine du peuple n'était pourtant pas un dictateur. A
ses côtés restaient les anziani^ ses surveillants plus
encore que ses conseillers. Dépositaires jusqu'alors du
pouvoir exécutif, tout au moins en partie, et représen-
tant le peuple dans le gouvernement, en face du potes-
tat qui représentait souvent les nobles, ils se sentaient
amoindris par l'institution d'un ofGcier chargé des mêmes
intérêts, et plus fort, à lui seul, qu'ils n'étaient tous
ensemble. Ils devaient donc l'observer sans relâche, s'ef-
180G, p. 67 1) s'en tient comme nous au chifTre de Yillani et d'Ammiralo.
Il est regrettable que dans leur drdain commun pour la campagne, les pre-
miers auteurs ne soient pas plus explicites sur l'organisation militaire du
cotitado.
* M. P. Villari (loc. cit.) voit bien que le capitaine fut créé dans Tintérèt du
peuple; mais il se laisse entraîner jusqu'à dire que le potestat Tavait été
dans l'intérêt exclusif des no])les. C'est aller trop loin ; la magistrature du
potestat fut une sorte de compromis où tout le monde trouva son compte.
(Ah. 1250) LES ANZIANI ET LE lOTESTAT. 329
forcer de le prendre en faute, et de cette rivalité naissait
pour la cause populaire une garantie de plus. Si formel
était le dessein de ne pas trop effacer les anziani devant
le capitaine, que leur nombre, d'abord variable et géné-
ralement faible, fut porté à douze, deux par quartier ou
sestiere^ et qu'on les flanqua de trente-six conseillers, à
raison de six par quartier.
Mais ce qui montre mieux encore le dessein de ne
livrer à personne la dictature, c'est qu'en face du capi-
taine du peuple on maintint le potestat. Sans doute, le
potestat perdit de son importance : s'il continua d'avoir
dans ses attributions les causes civiles et criminelles, du
capitaine relevèrent désormais toutes celles qui avaient
pour principe la plainte d'un popolano sur Vestimo ou
répartition des taxes \ pour objet des extorsions, des faux,
des violences qu*on refusait de porter au tribunal du
potestat , pour motif l'insubordination ou les soulève-
ments de la noblesse, contre laquelle le nouveau magis-
trat pouvait prononcer toutes les peines, sans en excep-
ter la peine capitale*. Mais le potestat demeurait, pour
les expéditions au dehors, le chef quelquefois de toute
l'armée, toujours de la cavalerie et des corps spéciaux,
sauf quand ils étaient convoqués pour quelque service à
l'intérieur, notamment contre les magnats. En diminuant
son pouvoir, on lui laissait les honneurs : c'est lui qui
* Yoy. plus haut, L H, ch. i, p. 283.— Vestimo était, à proprement par-
ler, l*éva1uation de la fortune des gens pour les taxer. Il «^entendit plus
tard de Pimposition même. Comme il y avait dans ces évaluations beau-
coup d*arbitraire, on imagina pour y remédier le catasto ; mais il ne porta
que sur la propriété immobilière, tandis que Vestimo portait aussi sur la pro-
priété noobilière.
* Staiuta populiet communis Floreniiœ^ Fribourg, Cantini, t. III, c. xvi.
De/ûte, t. II, p. 256 sq. P. Yillari, HPolUecnico, décembre 1866, p. 672.
330 LA COMMUNR ET LK PEUPLÉ. (Av. 1S30)
remet les bannières aux divers corps de Tarmée ; c'est à
lui que sont adressées, comme jadis, les lettres des papes
et des princes aux Flot*entins^
Destinés par la force des choses à être rivaux, ces deux
magistrats étaient assistés chacun de deux conseils, Tiui
spécial, l'autre général, celui-là peu nombreux, celui-d
davantage. Probablement, la composition en était la
même qu'aux temps ultérieurs; mais, faute de certitude^
il convient d'ajourner encore, pour en parler plus au
long. Ce qui est certain, c'est que de Tannée 1250 date
la distinction officielle entre la commune et le peuple. //
comune^ c'était jusqu'alors l'ensemble des habitants qui
jouissaient des droits civiques; maintenant, ce mot s'en-
tend volontiers du potestat et de ses deux conseils, qui
représentent les prétentions comme les droits de Tap-
cienne aristoci*atie. On lui oppose il popolo^ c'est-à-dire
le capitaine, ses conseils et le gros de la population, qui
marche derrière lui. En d'autres termes, commun finis-
sait, à Florence, par signifier particulier^ sans perdre
son acception ordinaire. La commune, dans les docu-
ments et les auteurs, c'est toujours l'État, la République,
soit que les nobles y tiennent le haut du pavé, soit
qu'ils y vivent, comme on le verra plus tard, au niveau
et même au-dessous des autres citoyens *.
Celte séparation des deux principales classes de la
société florentine, celte création de deux États dans l'État,
funeste conséquence de l'introduction des nobles dans la
' Cnntini (II, 66) fait celte remarque pour les lettres de Grégoire IX et
de Frédéric II.
* On peut voir cette différence dans une foule de documents des ar-
chives de Florence et dans plusieurs que publie Cantinii noUmment t. II,
p. 115, où il est question, à la vérité, de Tan 1311.
(ÂM. 1250) SÉPARATION D£S GRANDS ET DES POPOLANÏ. 331
Tille, de leur ambition et de leur orgueil , était grosse
d'orages et de tempêtes. Néanmoins, elle fut durable. Il
y a des plantes vivaces qui n'ont pas besoin d'une atmo-
sphère paisible pour prospérer. Combien le chêne altier
n'a-t-il pas bravé d'ouragans avant de rompre et de se
voir arraché jusqu'en ses racines du sol qui les nourris-
sait? Eux aussi, au moyen âge, les Italiens avaient la
force et l'habitude de vivre dans une atmosphère troublée.
Ils ne la voyaient sereine que dans leurs rêves d'avenir.
Ils y aspiraient comme l'esprit humain à l'idéal, sans trop
d'espoir de l'atteindre. Ils la reléguaient presque au rang
des chimères, parce que nulle part dans leur horizon
elle n'était une réalité.
La réforme décidée fut aussitôt accomplie. Uberto de
Lucques reçut, le premier, la dignité de capitaine du
peuple, avec le gonfalon blanc et rouge aux couleurs et
aux armes de Florence \ On le conduisit solennellement
à la Bddia % en face de laquelle devait s'élever bientôt le
palais du Bargello, et on l'y établit avec les anziani^y
sans l'obliger encore, comme on le fit plus tard, à y
prendre ses repas, à y passer la nuit\ Sur la tour dite
* Yillani, YI, 39.
* Les maisons de la Badia élant dans la suite devenues la proie des
flammes, le capitaine et les anziani qui s'y réunissaient passèrent dans les
maisons des Cercbi, qu'on voit encore là où est le théâtre national et Tim-
primerie royale, dans Tancienne via del GarbOj aujourd'hui délia Con~
doUa. Quand les anziani devenus prieurs allèrent habiter le Palazzo
vecchio^ le capitaine habib, par derrière, une maison qui fut détruite par
Cosimo I, pour agrandir ce palais devenu sa demeure. (Voy. A. Yannucci,
105, 407.)
' Yoici les noms des douze anziani qui venaient d*étre élus : Bonafede
Carri, Barone Baroni, Buonaccorso del Lanoso, Chiaro Girolami, Chiaro di
Guido Arlotti, Jacopo de Cerreto, Guido Lotteri, Haccio Jacopi, Ridolfo di
Puglia, Rinuccio Monaldi, Salvi Manieri, Barone Baroni, Giubelli (Deliziêj
etc., YH, note au 1. II, Rub. 90, de Stefani).
^ i Tornavansi aile loro case a mangiare e a dorroire. » (Yillani» YI, 39.)
332 ÉœNONIE DES NOUVELLES INSTITUTIONS. (Av. 1250)
du liion, Ton installa une cloche destinée à convoquer
le peuple au gré du capitaine, pour défendre les intérêts
populaires dans les conseils par le vote, ou dans les rues,
les armes à la main. En somme, les anciennes constitu-
tions subsistaient dans leur entier, mais élargies et com-
plétées, au profit du peuple en progrès ^
Il importe de bien comprendre comment fonctionnait
ce gouvernement compliqué. Auparavant, les anziani^
successeurs des consuls, étaient le pouvoir central. lis
avaient Tiniliative des mesures à prendre. Auprès d'eux
et au-dessous, le conseil des cent, dont ils prenaient l'avis;
puis le parlement, composé de tous les habitants qui
jouissaient des droits civiques : on ne l'assemblait que
dans les cas graves, quand les anziani le jugeaient a
propos. A côté, le potestat, chargé d'exécuter leurs ordres
et d'administrer la justice, assisté de deux conseils, aux-
quels l'usage s'était introduit de soumettre les lois nou-
velles, en commençant parle moins nombreux*. Quand
le capitaine fut institué, on ne lui donna pas, comme
au'potestat, deux conseils, mais il les eut tout naturelle-
ment, car il demandait leurs lumières d'abord aux
anzianij puis aux trente-six conseillers qu'on venait
d'instituer en même temps que lui. Il était libre, comme
le potestat pour les siens, de leur en adjoindre d'atitres,
en nombre illimité, d'introduire ainsi dans leur sein des
* M. P. Yillari (loc. cit,, p. 675) dit que ce fut la troisième constitution
de Florence, la première ayant été celle des consuls, la seconde celle du
potestat. Nous croyons qu'on ne peut, sans donner une idée fausse Aes
choses, appeler constitution nouvelle ce qui n'est que Taddition d'un rouage
à la constitution établie. Le recueil des statuts florentins n'est en effet
que la collection de tous ces rouages qui appartiennent à des temps très-
divers.
* Voy. h cet égard beaucoup de faits et de documents au tome II deCan-
tini.
\n. VIbO) œNSEILS DU CAPITAINE ET DU POTESTAT. 333
capacités nouvelles, d'y déplacer, au besoin, la plura-
lité des voix. Cet expédient eût intronisé l'arbitraire, s'il
n'y avait eu qu'un conseil ; mais comme il y en avait
quatre, dépendant de magistrats divers, les stratagèmes
de l'ambition ou de la brigue eussent été immédiatement
déjout's.
Irréguliers et mobiles, ces conseils deviennent, après
quelques tâtonnements, (ixeset réguliers. Le capitaine eut,
lui aussi, son conseil spécial et son conseil général, pro-
grès nécessaire, si l'on ne voulait qu'il fût inférieur au
poleslat. Hiérarchiquement il Tétait, et il devait l'être,
car ses conseils, ne se composant que de popolani, repré-
sentaient moins l'ensemble de la communauté que ne fai-
saient les conseils du potestat, où les nobles avaient entrée
à côté des marchands. C'est ce qui explique comment les
conseils du potestat purent conserver le nom de conseils
de la commune, alors même qu'ils n'eurent plus à eux seuls
le droit de décider. Mais le jour où, par l'institution régu-
lière de ces deux conseils, le capitaine eut obtenu l'égalité,
il se trouva jouir de la suprématie, parce qu'il n'y avait
parmi ses conseillers que des hommes de même classe,
ayant mêmes intérêts, parce que derrière ces popo 'a ni mar-
chait à rangs pressés le gros de la population. Nous verrons
plus tard, quand les documents seront moins rares, dans
quelle mesure il est possible de déterminer la part de ces
quatre conseils au gouvernement\
Frédéric 11, aloi's, n'était plus en Toscane : c'est
grâce à son absence que put s'accomplir une réforme si
favorable au parti qu'il combattait. Mais il y pouvait
* Le seul auteur qui nous ait paru voir clair dans ces choses si obscures
est M. P. Villari. Voy. sa remarquable élude dans // Polilecnico de Milan,
numéro de décembre 1866.
534 MORT DE FRÉDÉRIC U. (Av. 1^1)
revenir; avec la mer libre et les galères pisanes, ses
hommes d*armes, partis de Naples pour Pise, y débar-
quaient à sa volonté, avant qu'on reçût, par les voies de
terre, avis de leur départ : de là cette modération peu
ordinaire dont usaient les guelfes vainqueurs envers les
gibelins*. Tout à coup, le 20 décembre 1250, un des
Uberti, qu'ils avaient envoyé dans le sud pour solliciter
instamment des secoui*s% reparait à Florence la tête
basse, et par lui la nouvelle se répand que a Tenaenii
de Uieu et des saints est descendu aux enfers, n'empor-
tant avec lui que le misérable sac de ses péchés'. )» Ce
grave événement donnait aux choses une face nouvelle.
Frédéric avait pu échouer dans sa double et téméraire
entreprise d'arracher au pape son pouvoir temporel, et
de substituer à rAllemagne, comme centre de gravité de
TEmpire, cette Italie divisée où il n'était maître sur un
point qu'en cessant de Têlre sur les autres ^ ; mais les
« Voy. Ammirato, 1250, 1. Il, t. I, p. 91.
* « Descendit ad inferos, nihil seciim déferons nisi sacculuni peccatonim
(Monachi patmnni Chron. R I. S., t. VIII, 685). La date de celte mort eit
définitivement fixée par un dociimenl de la bibliothèque de Palerme, puMié
par M. de Cherrier (H, 462). Les auteurs avaient beaucoup Tarie à ce
sujet, mai ' ^a date exacte se trouvait déjà dans quel<[ues-un8, notanuneiit
dansStefani (1. II,Rub. 92).
^ Comment M. de Cherrier (11, 598) peut-il reprocher aux Italiens de
n*avoir pas acccpt \ le despotisme <c passager » de Frédéric, pour se consti-
tuer sous ses auspices en un seul peuple! Un peuple ne s'arracbe pas par
un acte de volonté à la loi de son développement séculaire; et qui peut dire
qu'un despotisme qui se fonde sera passager? Voy. sur Frédéric II, H6fler:
Kaiser Friedrich II, Ein Beilrag sur Berichtigung der Ansichten ûber den
Sturz der Hohensiaufeiiy Munich, 1844, in-8*.
^ Stefani, 1. II, Rub. 92. Les autres auteurs disent le 7 janvier 1251. —
L'autorité de Stefani nous parait préférable, d*abord parce que nous avons
pu vérifier qu'il est généralement exact sur les dates, ensuite parce qu'il
est très-probable que Tambassadeur des Uberti dut revenir en toute bâte
pour avertir les >ieiis de se tenir sur leurs gardes. Sept jours pour venir
de Castel Fereutino à Florence pouvaient suffire k un cavalier.
(An. 1251) RETOUR DES KXILÊS GUELFES. 335
ressources de son esprit comme celles de son royaume
tenaient constamment ses ennemis sur le qui-vive, et ne
permettaient à aucun d'eux de compter sur le lende-
main. S'ils ne désespéraient pas de leur cause, ils la
soutenaient avec réserve, sans négliger les marques de
déférence propres à désarmer le courroux impérial.
Même après la réforme florentine, messer Rinieri de
Monlemerlo, vicaire de l'empereur, et porté comme
potestat sur les listes ofûcielles de cette magistrature,
n'avait pas cessé de résider à Florence, dans la maison
toule gibeline des Abati ^ S* il n'y fût mort, la même
nuit, dit-on, que son maître*, et sous le poids d'une
pierre de la voûte de sa chambre, qui l'écrasa dans son
lit, on l'eût sans retard expulsé. De toutes parts, en efTet,
on secouait le joug. Les otages, les exilés guelfes recou-
vraient leur liberté, rentraient dans leur patrie. La pru-
dente Florence exigea, cependant, qu'ils fissent leur
paix avec les gibelins. Pouvait-on savoir de quelle humeur
ferait, quelle puissance aurait l'héritier de Frédéric
{% janvier 1251)? Le sang d'un seul lava les offenses ré-
ciproques. Jusqu'aloi^ le parti impérial avait protégé
«outre de naturelles vengeances le traître cordonnier de
Capraja. Fort du pacte conclu, il osa, comme les autres
«xilés, reparaître à Florence. Il y fut reconnu par le
peuple, lapidé par les enfants. Une multitude furieuse
* Yoy. la liste des O/Jiciales foreuses. Cette liste ne mentionne qn'un po^
Mat en 4249 et un en 1250, celui dont il est question ici. Il semble donc
oo que les guelfes n'en ont pas expulsé, ou qu'ils ont appelé, pour enter
1h qoerelletf un nouToan potestat du parti impérial, ou qu'il y a eu une
hone. — De même Paolioo, sauf qu'il met en janvier 1S50, c'est-à-dire
IS6I» Rinieri de Nentemerlo; mais on sait qu'il est un guide peu sûr pour
kl dates.
* « E de lîi bene segnale cbe nella città di Firenze dovea morire la sua
«gDona. f (Yiilani^ VI, 43.)
556 GUELFES TRIOMPHANTS EN TOSCANE. (An. i251)
traîna son cadavre par les rues, puis le jeta dans les
fossés*. S'il fallait une victime expiatoire, les Florentins,
assurément, avaient frappé qui le méritait.
Le mouvement se propagea dans toute la Toscane,
ce suprême foyer des gibelins. Pise et Sienne, les Guidi
el les Ubaldini purent bien continuer de les soutenir,
et, au besoin, de leur donner asile; mais Lucques, fidèle
satellite, commençait à suivre Florence dans toutes ses
évolutions politiques. Yolterre adoptait la distinction flo-
rentine entre la commune, qui comprenait la noblesse
avec les petites gens, et le peuple, puissance nouvelle*.
Sienne elle-même ménageait ses guelfes*. On sentait
vaguement partout que la mort de Frédéric inaugurait
une ère, et qu'avec lui disparaissait la puissance, la di-
gnité d'empereur. Ses fils, ses successeurs, en peuvent
prendre le titre ; mais il ne leur est reconnu ni par le
saint-siége, ni par les princes allemands. Vingt-trois ans
s'écouleront avant qu'en leur diète querelleuse ils se
mettent d'accord sur un roi des Romains. Puis, durant
soixante années, leurs élus attardés viendront four à tour
en Italie pour y ceindre la couronne impériale et rétablir
leur autorité méconnue; mais de honteux échecs les
attendent en ce pays dont l'histoire , jusqu'alors si
étroitement liée à celle de l'Allemagne, s'en sépare à
jamais.
Privés de leur plus ferme appui, les gibelins tentèrent
* Villani, VI, 55. — Amroirato, l. U, p. 95.
* « Ëd in quel tempo oltre il nome del comune che significava la Re-
publica presso gli Oltimali, si principiô ad usare quello del popolo, perché
in tal modo e Tantica e la nuova forma del govemo significata ne venisse. »
(Cecina, p. 51.)
' fl Senza farc alcuna dimostratione in pregiuditio de' cittadini di parle
guelfa di Siena. » (Malavolti, part. 1. 1. Y, f* 63 r.)
(An. 1117) GUELFES TRIOMPHANTS EN TOSCANE. 537
de se soutenir par eux-mêmes et ne rendirent pas les
armes sans combat. Nous verrons bientôt se dérouler ces
nouvelles péripéties d'une ancienne lutte entre le passé
et l'avenir; mais il Tant auparavant retourner sur nos
pas, suivre à Tintérieur de Florence les troubles graves
et d'un ordre tout parliculier qu'y avait introduits et que,
durant un siècle, y propagea l'hérésie. L'histoire les a
jusqu'il ce jour passés sous silence, soit qu'elle les
connut mal, faute de recourir aux vieilles archives et aux
ouvniges spéciaux, soit qu'elle répugnât, par une piété
mal entendue, à leur faire l'honneur d'une mention^ Il
faut pourtant voir les agitations de la vie religieuse com-
pliquer celles de la vie politique, pour se faire une juste
idée de la société florentine et de sa vitalité puissante
sous le règne de Frédéric II .
1 M, G. Capponi, pourtant, leur u consacre près d*uuc pa/^'C (1, 28). C'est
peut-cire assez pour le plan de son livre, mais non assurément pour
captiver l'intérêt.
U18T. DB FLORUICB. — i '^'i
CHAPITRE 111
L'HÉRÉSIE A FLORENCE
— ill7-l30y —
Origine cl progrîs de l'indt'pendaiice religieuse. — Le catharistii(> en Italie
(1035). — Les patarins à Florence [WM) et dans l'Italie centrale (llfô). —
Les apôtres florentins. — Doctriiies des dualistes absolus et mitigés. — Le<
faux frères. — Jugement dos orthodoxes sur les patarins. — I^ secte d'Épi-
cure à Florence. — Premières persécutions contre riiérésie dans l'Italie cen-
trale. — Filippo Palernou évêque des patarins (1212). — Persécutions pos-
thumes. — Emprisonnement, abjuration et fuite de Palemon. — Persécutioa
dirigée par l'évèque Ardingo des ^(>rabo^•chi. — Les femmes protectrices des
patarins. — Tolérance des magistrats. — Frédéric II protecteur de l'hérésie.
— Fra Ruggiero des Calcagni inquisiteur à Morencc (12iO . — Condamoét
délivrés par les Baroni. — Fra Pielro de Vérone prédicateur à Florence con-
tre l'hérésie. — Succès de sa prédication. — Les chevaliers de Sainte-Marie.
— Pace de Pesannola potestat gibelin. — Attaques contre les hérétiques. — Les
Uaroni cités au Sainl-Oflice (12 août 12L*)j. — L'inquisiteur cité au tribunal du
()otei>tiit. — Sermons contre le potestat. — Les orthodoxes attaqués dans les
églises (2i aoiU 1215). — Condamnation des Baroni. — Combats du posio a
son Sisto et de la place des Hossi. — Défaite, terreur et abjuration des pata-
rins. — Mort de Fru Pietro de Vérone. — Honneurs rendus à sa mémoire. —
Les Franci>cains inquisiteurs à Florence. — Anéantissement de l'hérésie par
les confiscations. — Stratagèmes des héritiers. — Indulgence des magistraU.
— Plaintes du Saint-Oliicc. — Tr.msformation de l'esprit d*indé|»endauce re-
ligieuse à Florence. — L'incrédulité parmi les gibelins.
Dans la détresse de ses dernières années, Frédéric 11,
on l'a vu, s'était flatté, en favorisant l'hérésie, de com-
mander à Florence. Si invariablement dévouée au sainl-
siége qu'elle s'épuisait à en combattre les ennemis, et si
passionnément orthodoxe qu'elle montrait, en matière
de dogme, plus de rigueur que le saint-siége lui-même,
(Am. 1027) OKIGliNES Dt L'INDÉPENDANCE RËUGIEUSE. 539
celte ville d'esprit vif et de tempérament impétueux sem-
blait à la veille de devenir hérétique et de s'attacher à
l'empereur. Dominée un moment par les amis d'un
prince qui ne l'avait jamais aimée > elle s'était laissé
naïvement séduire, dans une partie notable de sa popula-
tion, aux doctrines religieuses qu'ils suivaient par poli-
tique. Son passé, ses traditions, ses tendances les plus
marquées étaient un sûr garant qu'il n'y avait là qu'une
flèvre passagère ; mais on put s'y tromper et croire que
la pieuse Florence accompagnerait dans ses voies ora-
geuses l'impie Frédéric. Épisode singulier, unique de
cette histoire, qu'ont dissimulé les chroniqueurs floren-
tins pour l'honneur de leur patrie, comme les fils de Noé
voilaient, par respect filial, les nudités de leur père. Le
savant Borghini va même jusqu'à nier que l'hérésie ait
jamais infecté Florence; mais la dénégation intéressée
d'un prélat ne saurait prévaloir contre des documents
positifs.
Longtemps la barbarie et l'ignorance avaient retenu
les âmes dans les liens étroits de la foi *. Plus de richesse
et de culture provoquèrent l'esprit d'indépendance. Ne
pas se gêner en sa vie et racheter ses péchés à prix d'ar*
gent, sans préjudice des plus dévoles pratiques, tel fut
le compromis qu'imaginèrent d*opulents seigneurs et
qu'accepta TÉglise. Le margrave Boniface, père de la
grande comtesse Mathilde, enrichissait de ses présents
églises et monastères, en fondait de nouveaux sur divers
points de ses États, assistait dans sa chapelle à d'inter-
1 On serait tenté d'ajouter la terreur religieuse qu iiispiruil la fin pro-
chaine du monde ; mais ce n*est là qu une légende, ou, tout au moin^,
faut-il réduire de beaucoup rimport:<nce de ce fait. Yoy. un article de
D. Plaine, dans la Hevue deê queêtion* historiques, 1873.
540 TOLÉIUNCK DE LIGLISE. (An. 1027)
minables offices, psalmodiait lui-même avec les clercs,
se dépouillait le dos pour qu'on le flagellât, en chàliment
de ses simonies, devant Taulel de la Madone ^ Mais la
morlilicalion subie, il renouvelait le péché. Celait peu
de couper le nez et les oreilles à ses ennemis vaincus*;
il mettait à Tencan les églises, prenait aux évoques leurs
terres et leurs châteaux, promettait en retour des tributs
et ne les payait jamais '. La promesse, ici, valait mieux
que Targent même, car elle était de bon exemple: Rome
prenait donc patience; bien plus, elle donnait au mar-
grave le nom de pieux. Le clergé, d'ailleurs, avait trop
besoin d'indulgence pour n'être pas indulgent. Ses
mœurs dissolues et simoniaques, son ambition déréglée
et violente, son goiit pour les armes et la vie profane
sont un lieu commun de l'histoire. Les luttes héroïques
de Grégoire VU, les lettres éloquentes de Pierre Damien,
cent autres écrits moins célèbres, mais non moins ex-
pressifs, qui attestent ces écarts, ne provenaient pas, ap-
paremment, de l'esprit irréligieux*. L'Église en était
venue a remplacer les pénitences canoniques, d'abord si
sévères et si humiliantes, par la lecture du psautier, par
^ A.iite dei inalrls ultare (lugellat auiai'e
Verlieribus nudum qui dcliciis erat usus.
(Donizo, I. I, c. XIV, xv, R. I. S., t. V, 557.)
* Murcliio terribilis cunclis abscinilere dixit
Auricula.-!, nasos, ut slent cum lumine plauo.
Incisoî nares ac aurcs sa.'pc nccato;.
(Donizo, I. I, c. Il, R. l. S., l. V, 355.) —Cf. Anomjmi vita coniUisSfr
Motliildis, ibul., p. 392.)
^ J)onizo, 1. I, c. I i, ibid.
* Voy, entre autres Raiheni episcopi VeronensU opéra. De coniempiu
canonum, p. 161 sq., Vérone. 1705, et dans le Spicilegium cTAcberv.
t. II. p. 161, éd. de 1657. — Liber terliiis dialogorwn ViciorU papœ Ui
quid est de miraculis alibi yestis, :ip. BibUolheca maxima patrum, XVill,
853. '^
(An. 1105) PREMIÈRES TIÊRÉSIES DU MOYEN AGE. 341
(les pèlerinages, par la flagellalion volonlaire ci sans Ic-
moins, landis que Tingénicux système des indulgences
dispensait de renouveler l'expiation ceux qui renouve-
laient le péché.
A ces erreurs de la conduilc le goût renaissant de la
lecture et de Tétude commençait à ajouler les erreurs
fie rintelligence. H ouvrait aux esprits des horizons
nouveaux, sans donner encore au jugement un juste
équilibre. Au onzième siècle, un cerlnin Vilgard, maître
d'école h Ravenne, voyait la vérité dans les poêles an-
ciens, non dans les mystères du chrislianisme*. Les ex-
travagances des doctes provoquaient celles des ignorants.
Tels clercs qui ne savaient pas même le symbole des
apôtres*, trouvaient aux livres saints sujet d'affirmer que
Dieu est un homme, Jésus un ver ou un scarabée'.
L'abbé d'Ursporg, Conrad de Lichtenau, croyait que la
désolation annoncée par l'Évangile était proche ; il pous-
sait l'évèque de Florence Ranieri à proclamer du haut de
la chaire que l'antechrist allait paraître, qu'il était né.
C'est l'éclat de cette doctrine peu orthodoxe qui pous-
sait Pascal II ému à réunir dans Florence un concile
* Cœpit muUa turgide docerc fidei sacrx contraria, dictaque poctnruin
per omnia credenda esse asserebat. Ad ullimum vero hxrcticus est repe rtus
(Gldhri Radulphi Clnniacensh Hintoriarwn, lib. H, c. 12, ap. Hist. de la
France, X, 25).
* Invcni plurimos illorum snccrdotum noqne ipsum sapere symbolum
qui fuisse credilur apostolorum (Ratherii Romam euntis itinerarium^ ap.
Spicilegium d'Arhery, II, 271).
5 Modo videlur vobis quod nibil oninino sit Dcus, si caput non babnat,
oculos non babct , aures non hnbi t, nianus non babct, pedcs non babrt
{Ratherii ferma I de quadragesima , ap. Spicilegium d'Ach«^ry, H, 295).
— Jésus ayant dit dans l'Écriture : Sum vermis et non homo, et le pro-
phète : Scarabœus de ligna clamahit, on avait pris ces paroles au pied do
la lettre : « Quis audeat soluniinodo cogilare quod per naUiram Ghristus
fuen't fermisaut scarabspii», t s'écrie le même auteur (ibid.).
542 LE CATiURiSME (âh. i050)
pour la condamner sous les yeux mêmes de ceux qu'elle
avait séduits. Mais si nombreux en étaient les partisans,
au sein du clergé comme de la population laïque, que les
délibérations tumultueuses du Concile et Tagitationplus
tumultueuse encore des rues empêchaient le souverain
pontife de prononcer une condamnation (1105)*.
Cette impuissance de TEglise, non moins que ses ac-
commodements avec le ciel, portait un trouble profond
dans les âmes religieuses. Les phénomènes de la nature,
tempêtes, tremblements de terre, chute d'étoiles, appa-
rition de comètes, leur semblaient être une menace di-
vine, et les malheurs causés par la folie humaine, ruines
de la guerre, famines, pestes, épidémies, un premier
châtiment. Par déconnigement ou par terreur les uns
revêlaient tristement la bure, se retiraient aux monta-
gnes solitaires, et y attiraient de nombreux compagnons*.
D'autres inclinaient à sortir de TÉglise, à suivre une
doctrine qui faisait grand bruit alors, et qui voyait dans
le mal une loi fondamentale de l'univers.
Cette doctrine, c'élait celle des cathares. Mélange
monstrueux d'éléments gnosti(]ues et manichéens, de
prétentions et de cérémonies chrétiennes, de raétiipliy-
sique puérile et de mythologie absurde, de vieilleries et
de nouveautés", elle avait passé, des pays slaves où elle
* Muralori, Ann. d'Uni., 1105. — liorgliiiii, Discorsi, t. IV. Tratiato
délia chiesa e vettcovi fioiriUini. — Osservatore fxorcnlino^ I, 71-74.
- Par cxeiupie, pour ne piirter que de la Tosc;tne, suint Rumuald de Ka-
venne, qui fonda à Canialdoli, dans l'Apennin d'Arezzo, Tordre des Cainal-
dules (9.!)6-10'i7), et saint Jean Gualhert, foi.dateur de l'ordre de Yallom-
breuse dans l'Apennin de Fiesole (01)0-1075). Voy. Acta sanclorum, t. Il
de février, p. 101-145, et t. 111 de juillet, p. 511 sq.
^ Voy. les jugements de M. Schmidt (Histoire et doctrine de la $ecle des
Cathares ou Albigeois, rmis, 1848, 2 vol. in-S**), et de M. Rêville (les U-
bifjeois. Revue des Deux Mondes^ 1" mai 1874).
(An. 1055) EN PIÉMONT. 345
régnait depuis le dixième siècle, dans celte Lombardie
jadis arienne \ qui entrelenait avec la Bulgarie de fré-
quents rapports '. Dès la première moitié du onzième
siècle, le ciUharisme comptait assez de prosélytes parmi
les Italiens pour que son chef en ce pays, un cerlain Gi-
rard, occupât, près de Turin, le château deMonteforte
(1 050-1 O^ir)). I/archevèque de Milan, Héribert, l'y assié-
geait et le condamnait au bûcher ainsi que ses adhérents.
Il les accusait d'adorer des idoles comme les païens, et
de faire des sacrifices ridicules avec les Juifs ^. Grande
fut rémigration en Languedoc et en Provence; mais
nombreux encore étaient « ces nouveaux monstres, ces ser-
vi leurs de la perfidie, qu'engendrait chaque jour la pour-
riture, l'argent, l'impunité*. » Ils faisaient des prosélytes,
* M. Rëville a fait cette remarque que les pays où le catharisme a sur-
tout fleuri sont ceux où avait fleuri rarinnismc, qui était pourtant bien ou-
Mié, Espngne du nord, Franco du midi, Italie septentrionale (/oc. cit.,
p. 57).
^ Ces rapports sont prouvés. Divers lieux et bon nombre de personnes
portaient dans la péninsule un nom qui indiquait des origines bulgares.
Voy. le détail dans Schmidt, t. II, p. 286, n. 8.
'• Laiidulphus senior, R. I. S., t. IV, 88. 89. — Glabri Radulphi his-
Inrinntm, 1. IV, c. 2, ap. Historiens de la France, t. X, p. 45.
^ Qiiidnm epifcopi sponte facti miscri,
Heu ! rclictis luharis, adhxscrunt Palans.
Nova moiistra Patarini, fuinuli perfidia*,
Sicut vernies de t'ctore na^untur colidie.
[Benzouis episcopi Albeiisis ad Heinricum IV imp. Lib. IV, ap. Porlz,
Script., XI, 0il,6i2.)
Selon ce panégyriste de Tempereur, la faute en était à ses adversaires,
Alexandre II, qu'il appelle Âsinander, Asinandrellus, Asinclmus, et Gré-
ji^oire VU qui reçoit de lui les noms de Prandolluset même Merdiprandiis
(ihid., p. 6i8, et Tlndcx de Pertz à ces mots). Quo crrore plurima invol-
vitur populi mnltitudo, parlim simplici oculo, partim soducta pretio, partini
impunitate quo) palraverat scelerum (Arnulfi Gesta episcoporum Medi(H
InneNsium, 1. IV, ap. Pcriz, Mil, 27). — Cf. César d'Heisterbacb, ///ii-
striftm tniniruloiuni ri hisloriarum tnemorabilium^ 1. V, c. 2i, p. 558,
5U LK CATIIARISMK (Ah. 4117)
jusque dans les rangs des évoques. Trop isolée pour les
noyer dans le sang, la persceulion de Monleforlc avait élc
Irop terrible pour no pas redoubler leur ferveur el leur
zèle (1061-1073).
De Lombardie, en effel, ils passèrent bientôt en Tos-
cane. Eu 1117, douze ans après le concile qui n'avait
pu censurer Téveque Ranieri, le chroniqueur Simone
délia Tosa les signale d'un mol sec à Florence*. On voit
dans Villani qu'ils y défendaient leurs croyances les
armes à la main'. En 1125, ils sont les maîtres à Or-
vielo. Les ecclésiastiques et les orthodoxes leur livrenl
bataille dans les rues, les massacrent ou les chassent de
la ville '. Ils y rentrent peu après, suivis de deux Floren-
tins qui, bannis de leur patrie, viennent, sur un autre
théâtre, reprendre l'œuvre interrompue de la prédica-
tion (1150). Ces deux apôtres se nommaient Diotesalvi et
Gherardo de Marsano. Diotesalvi, écrit l'hagiographe,
« élait un des chefs de la secte, homme d'exiérieur hon-
nête, d'aspect vénérable, pur mensonge comme celui de
Satan se transformant en ange de lumière \ » Expulsés
Cologne, 1599. — Arnold Liibec, 1, 5, c. 10. — Ann, eccL, 1185,
t. XiX, p. 551 . — tîinaldi, Ann. eccl. irniii da quelli del Barnnio, p. 804.
l{ome, 1785.
* Simone d^lla Tosn, p. 180.
* Era diciô si divisa e parlila la génie délia ciUà chc con armata mano
difend»»ano la delta cresia contre a* buoni e cattolici cristiani (Viilani, IV.
29). — Villani parle ici de ce qu'il appelle la gecte d'Épicuro, et selon
Laini (Lez.y II, ^492). il ne s'agit pas du calliarisme. Mais à cette date, en
11 15, en 1125, il n'y avait pas encore beaucoup de varir^tcs d*hérésie. Voy.
Did. des hérésies, par Pluquot, Disc, prélim., t. I, col. 171-185, ap. En-
nfclopédie théologiqur de Tabbc Mi;^ne, t. XI, Paris, 1817.
* 5 r.ori, Storia di Chitisi, R. I. S., Suppl. 1, 898.
* Tanquani Satanas in lucis angelum se transformans, se aspectu Tenera-
bilem, honestum incessu et exteriori babilu mcntiendo {Acia sanciorumy
y Ha S'. Peiri Pnrentii, t. V de mai, p. 86). Arch. stor., 3* série.
(Ax. 1103) PARMI LES FLOHENTîNS. 545
à leur tour, ils sont remplacés par deux Floroniines, Mi-
lita et Jjilitta, « brebis au debors, louves au dedans, qui
affectaient une piété profonde et fréquentaient les églises,
pour mieux attirer les femmes et les hommes dans le la-
byrinthe de rhérésie*. » En H 65, leur secrète propa-
gande est découverte, beaucoup de leurs disciples sont
brûlés ou pendus, d'autres exilés*. Elles-mêmes dispa-
raissent obscurément; mais presque aussitôt un cin-
quième apôtre les remplace, Pietro, dit le Lombard, qui
résidait depuis longtemps à Florence*. 11 venait de con-
vertir Viterbe à la doctrine. A Orvièto il rassemble les
débris de la persécution et forme de nouveau, parmi les
nobles et le peuple, une puissante communauté. Le
nombre leur donne l'audace. Ils s'enhardissent à prêcher
en public. Ils disent tout haut que si la guerre leur est
faite, ils contraindront leurs adversaires à s'exiler misé-
rablemenl*.
l. XXII, 1875. Disp. 4, p. 55, un article de M. Fumi sur les patarins h
Orvieto.
* Prieforenles cxtcrius rclij:ionis ecclosinstic<B qualitatcm, ccclosiarum
liininu frcqucntando,... in vostibus ambulantes ovium, intcrius luporum si-
militudinem obtinebanl. lllrc vcro niultos et viros et mulieres attraxerunt
in labyrinthum hîeresis. (Acta sanctorum, ibid.)
< Acta sanciorum, ibid., p 87. — Gori, loc. cit., p. 903.
* Nous n'hésitons pas à le croire Florentin, c'est-à-dire à penser que c'est
le même dont il va être question plus bas. Deux hérésiarques du même
nom, dans la même province et le même temps, ce serait bien exlraordi-
naire. On l'appelait le Lombard, peut-être parce qu'il était né en Lombardie
ou qu'il en était originaire. Mais on sait que lA)mbard est souvent synonyme
d'italien, surtout au dehors. En tout cas, Pietro le Lombard devait résider
h Florence.
^ Ad quonim prîedicationis vocem convenions nobilium et pnpuli multi-
tudo,... in tantum hxreticorum excrescit numerus, quod contra catholicos
publice prsedicabant, dicentes quod si helli contra illos immineret nécessi-
tas, eos extra civitatem cogèrent miserabiliter exsulare (Acta ganctorum,
ibid.).
546 LES PATARCS'S A FLORENCE. (Aîi. lilMi
Derrière les murs de Florence, quand soufQait la
tempête, les hérétiques de Toscane trouvaient un refuge
assuré. En 1194 y venaient les cathares dePralo, frap-
pés par Tévêque de Worms, légat d'Henri VI, des peines
ordinaires, l'emprisonnement, la confiscation des biens,
la démolition des maisons*. Un grand nombre de Flo-
rentins partageaient leurs croyances, non toutefois sans
les avoir comme passées au crible, pour les rendre
moins contraires à la raison, car ils y voyaient un excès
d'absurdilé que devait repousser, alors même qu'il cou-
rait les aventures, leur esprit fin et judicieux. Ces ca-
thares ou purs, qu'on nommait patarins en Italie, parce
que, à Milan, leur quartier général, ils habitaient la rue
des Pates^ c'est-à-dire du vieux linge ou des fripiers*,
* Laini, Lezioni, etc., H, 484, 496. Le document, lire des archives lio
Prato, est publié par cet auteur ii la p. 525.
* Que Cathare et Palarin soient une même chose, c'est ce que prouTenl
divers Icxles : — Pr.cscrtim ab inipiis Manich.'eis qui se Catharos vel Pa-
lerenos appellant {Innocenta lll Episi., 1. X, op. 54. Baluze. H, 26). —
Ouos aiii Catharos, alii Patrinos, ah'i Publicanos... voca nt (ConctVtum Laie-
ranense lll, n" 27, ap. Mansi, Concil., t. XXII, col. 252). — On a donn»;
du mot [talarin les étymologies les plus singulières (voy. Schmidt, II, 278).
et ce nVst pas étonnant, puisque les patarins eux-mêmes n'ét;uent pas bien
fixés à cet égard : — In exemplum martyrum qui pro fide cathoiica niar-
tyria subierunt Paterenos se nominant velut exposiios passioni (Loi de Fré-
déric II, 1224, ap. Pierre de la Vigne, 1. 1, ep. 26, et Mansi, Concil., XXIII,
588). — L'étymologie la jdus probable est le mot paies qui signifie vieux
linge et qui appartient au patois du Dauphiné, du Lyonnais et tout en-
semble à celui de la Lombardie. La rue des Pâtes, à Milan, était la princi-
pale de celles qu habitaient les cathares. C'est ce qu'a bien vu Muratori :
Yocein patalin sive pataria nihil aliud significasse primo quam ?ilium
personarurn congeriem et deinde soditionem abjeclorum arlilicium ac gen-
tis indoctiX rudisque... fortassis aut plures ad inchoandum hune motum
fuere propolie quos Mediolanensibus appellaie mos est Pâte, aUjue inde
adinventum Palariœ et Paterinonim vocabulum irrisionis et contemplus
causa (A m/ iV/. ital., Diss., 6'J, t. V, 8i). Cf. Ducange, art. Pataria, Giu-
lini, IV, 98, et Arch. stor., 5* série, t. VI, part. I, 1867, p. 6, un article
sur la Pataria de Milan.
(An. H94) DOCTRINES DES PATARINS. 347
s'étaient divisés en deux sectes, les dualistes absolus,
qu'on nommaitil/6an^n^es, et les dualistes mitigés, connus
sous le nom tantôt de Concorezenses^ tantôt de Bagno-
lemes^ Les patarins de Florence étaient au premier rang
des mitigés.
On connaît leurs dogmes communs. Ils admettaient la
coexistence de deux principes, Tun bon, l'autre mauvais.
Ils voyaient le péché dans l'amour des choses et des
créatures matérielles. L'amour des femmes était donc
coupable comme l'amour des biens, le mariage con-
damné à l'égal du concubinage et de l'inceste'. Point
d'autre sacrement que le baptême, d'autre pénitence
que Tadhésion à TÉglise cathare, d'autre confession
que la confession publique, comme chez les premiers
chrétiens. Croire et le déclarer suffisait pour monter au
ciel. Le pain et le vin consacrés ne devenaient pas le
corps et le sang du Christ. La croix, instrument de sup-
plice, était un objet d'horreur. Les sectaires n'invoquaient
ni la Vierge, ni les anges, ni les saints'. Sans pitié pour
' On se perd en conjectures sur le sens de ces trois noms. On suppose que
le premier et le troisième pourraient venir de certaines localités ; mais on ne
connaît pas de localité a|)pelée Concorezo (voy. Lann', Lez., II, 482, 494 ;
Schmidt, t. II, p. 285, note 7). Selon Lami, c'étaient les Bagnolesi qui domi-
naient en Toscane comme en Lombardie(lI, 49 i). Schmidt croit que ce sont
plutôt les Concorezemes ou Concoregieri. Entre eux il n'y a qu'une nuance.
^ Matrimonium damnant dicentes hoc esse meritoriam fornicationem,
sed incestum naturalem cum niatre propria vel sororc dicunt esse mun-
dam fornicationem (Reinerii Liber contra ValdenseSy éd. Gretser, p. 79),
dans un recueil d'écrits contre les Vaudois : Scriptores anliqui conlra Val-
denses (ce titre n'est que sur la reliure). A la suite d'un écrit intitulé
Lucœ Tudensis episcopi de altéra vita, on trouve le recueil du jésuite
Gretser : Lucœ Tudensis scriptores aliquot succedanei contra sectam
Waldensium, Ingoistadt, 1015. Dans le nombre, à la p. C5, e.st l'écrit de
Uanieri Sacconi. — Qui dicebant non est templum, non est sacerdotium,
nuptiarum improbant stabile negotium (Benzo ad Uenricum IVy loc. cit.),
'* Nunquam etiam implorant patrocinium angelorum vel sanctorum, seu
ois LES FLORKNTFNS (A». H94)
leur corps, ils niullipliaienl les jeûnes; ils se privaient
do viande, d'œufs, de fromage*. Sans égard pour la so-
ciété, ils déclaraient tous les serments illicites, ils dé-
niaient aux magistrats toule autorité pour punir les mal-
faileurs. Sans respect pour l'Écriture, ils ne voyaient
qu'un dieu mauvais dans celui de rAncion Testament.
Sans ménagemenls pour l'Église, ils lui refusaient le droit
de posséder, si ce n'est en commun*; ils se moquaient
de ses riles et du culte des images. Ils supprimaient les
splendeurs, les ornemenis, les cloches, les chaires sculp-
tées. Four aulel, ils se conlenlaient d'une table, où re-
posait, sur une nappe blanche, le Nouveau Testament.
C'est là que, matin et soir, se réunissaient les fidèle?,
pour écouter la lecture du livre saint, réciter le Paier^
seule prière permise, recevoir la bénédiction du ministre
et des parfaits.
Deux modifications intelligentes, deux concessions au
spiritualisme, caractérisaient la doctrine des mitigés. Au-
dessus des deux principes, qu'ils appelaient Satanaël et
Jésus, ils plaçaient un seul Créateur des choses, des êtres
matériels comme des spirituels. Ils ne lui atlribuaienl
pas le dessein de sauver toutes les âmes qu'il avait jetées
dans le monde; s'ils persistaient à repousser le purgatoire
et les prières pour les morts, ils relevaient la morale
n. Mariac Virginis, nequc se miiiiiunt signo crucis 'Reinerii Liber contra
Valdenses, p. 07).
* Frcqiitnler orant, jojunant, abstinentqiie omni tempore a camilms,
ovis, caseoque (Reinerii Lib. contra VoldenseSy p. 68). Voy. sur toul ce
qui précèflc Summa fratris Renerii de catharis et Leonistis seu pau-
peribvs de Lmjduno, ap. Martène et Durand, Thésaurus anecdotoritm,
t. V, p. 1759-1776, Schmidt, toul le second volume, et Tari, déjà cilê de
M. Réville.
* tVcdicavano che la chiesa non polcva posséder nnlla se non in comuno
(Lami, Le5.,U,488).
^An. 1194) PATARLNS MITIGÉS. ôiU
avec le libre arbilre, en proclamant la nécessité du con-
solamentum pour être sauvé. C'était comme un sacre-
ment, qu'on méritait par la prière et par le jeûne, qu'on
recevait par l'imposition des mains, en présence des
fidèles, à la lueur des flambeaux. Le consolé voyait son
mariage dissous ; il jurait de ne plus s'approcher d'au-
cune femme, de ne plus vivre que de nourriture végélale
(ce qui permet de croire que les patarins modérés tolé-
raient parmi les non-consolés la nourriture animale
comme l'alliance de la femme), puis, après l'accolade gé-
nérale, il se relirait dans une solitude, au pain et à l'eau
pour quarante jours *.
C'est ainsi, en conservant quelque chose des doctrines
et des cérémonies de l'Église, que les patarins préten-
daient rester chrétiens, quand ils détruisaient le christia-
nisme dans son essence. Ce dualisme qu'on leur repro-
chait, ils prétendaient le voir chez les catholiques, qui
mettaient le diable en lutte avec Dieu. C'est aux catho-
liques et non à nous, disaient-ils, qu'on peut imputer le
crime de simonie et le scandaleux abandon de tous les
devoirs religieux*. Mais le mystère de leurs rites permet-
tait de leur attribuer « mille erreurs ou plutôt mille hor-
reurs contre la foi apostolique. » Ainsi écrivait à l'arche-
vêque de Bordeaux Yvon, prêtre de Narbonne% un de
ces faux frères qui s'insinuaient parmi les hérétiques,
» Duat, XXIV, f« 269', ap. Schinidl,!!, H9-i20, 98, ll^i.- Lami, Uz..
U, 482.
* Divina spernunt cum ininistris officia, asscrentes oinuia syinoniaca
{Arnulli Gesla archiep. MedioL, 1. IV, ap. Perlz, VIH, 20).
^ Multos quotidie errores, imopotius liorrores quos conlra fidem apostoli-
cam asserebant, audiens subticebam. (Lettre d'Y von dcNarbonneàGirjud,
arch. de Bordeaux, ap. Mathieu Paiîs, Uistoria major, ann 1245, p. 413,
Paris, 1644).
tantôt pour eonnditn? leur^ dt>2ines et leurs uMPors. tan-
tôt, >i Ton eu croit César il'Heisterbach, c par amour des
fille> \ B et qui racootaieDt s«.>uvent« même sans être Gas-
cons, lieaucoup plus i]u*il> n'avaient tu. Ayant feint d*em-
brasier li^ur croyance, \\nu avait pu vivre trois mois an
milieu d'eux. <c A leur table, disait-il, j'ai bu les plus
nobles vins, mangé les mets les plus délicats'. De laToscane
et de la Lombardie partaient pour Paris divers suppôts des
écoles, et pour les foires des villes françaises de nom-
breux marchands, avec la commune mission de convertir
les riches laïques, leurs correspondants, leurs commen-
saux ou leurs hôles'. » Un autre, Ranieri Sacconi, pa-
tarin dix-sept ans, et parvenu parmi ses frères h la haute
dignité de l'épiscopat, abjurait tardivement leurs erreurs
pour revêtir le froc de Saint-Dominique \ et parlait de
leurs réunions secrètes comme jadis les païens de celles
des chrétiens primitifs\ « Je n'ai pas vu, disait-il, un
^ Sci^itis fmter luc non frequentare convt nticuh bœrcticorum propCer
haerescs, sed propter pucilas (César «l'Hcislerbach. loc. cit., p. 557).
* Apiid eos tribus mensibus splendide ac voluptuose procurabar... .\obi-
lissima {Kiterinorum bibi TÏna, rabiolas et ceratia et alia iUecebrosa coroe-
dens, deceptores decipicns, paterinumcpie me proGtens (Yvon, ihid.). Il
faut croire que par rabiolas et ceratia, Yvon entendait des mets redier-
chés ; niai< comme ces mots ne se trouvent que dans sa lettre avec ce sens,
on ne sait ce qu'ils signifient. S'il fallait en juger par ce qu'en dit Ducange,
ce seraient des navets, des raiforts, quelque plante comme le céleri. Il n*y
aurait là rien de bien rafHné.
^ Mihi sua ceperunt sécréta detegere, perhibentcs quod ex omnibus fere
civitalibus Lombnrdiîe et quibusdain Tusciuî Parisios dociles transmisisseni
scholarcs quodinii logiiis cavillationihus, alios cliam theologicis disserta-
tionibuN insudanles, ad astruendos ipsorum errores et professionein apobto-
lica: ndci confiitandam. >lullos etiain inercalores hac intentione mittuntad
nundinas, ut pervertant divites laïcos commensales et hospiles (Yvon, ibid,).
^ Ego frater Hiulierius olim bicresiarcha, nunc Dei gratia sacerdos in
ordine fratrum prscdicatorum... dico quod in 17 annis quibus heu! con-
Tersulussum cum eis... (Heinerii Liber contra Valdenses^ p. 67.)
^ Voy. Ilinucius Félix, Octaviust c. 9, p. 90. Ëd. de Leyde, 1709.
(;Vn. \VJ\) JUGÉbS PÂK LES ORTUODOXIDS. TmI
seul d'entre eux prier en particulier, pleurer sur ses
péchés, se frapper la poitrine, faire un acte de contri-
tion ^ »
Toutes ces accusations, au demeurant, reviennent au
reproche d'hypocrisie. On ne voit rien de criminel,
mais on suppose tout, car on n'admet pas une vie hon-
nête avec une religion fausse*. C'est le langage partial
de la passion et de la foi, que démentent les plus sérieux
témoignages. Saint Bernard, si sévère aux croyances,
dis'^ulpe les mœurs dans la sincérité de son âme. ce Rien
de moins réprchensible, écrit-il, que leurs conversations.
Uuanl à leurs actes, ils sont conformes à leurs paroles*. »
— « Malgré loutes mes recherches dans les procès faits
par nos frères, écrit de son côté Sandrini, dominicain
de Florence, je n'ai pas trouvé que les hérétiques conso-
lés en Toscane commissent des actes énormes, notamment
dans les rapports d'homme à femme. Leurs erreurs ve-
naientdonc de rintelligencc, plutôtqucde la sensualilé\»
* Non vidi uliqueni ex cis orare secreto, scorsim ab aliis, aut oslenderc
se trifiteni de peccatissuis, seu lacryinare, vel pcrcutere peclus suum, si?o
aliquid hujus modi quod essct signuin contrilionis (Reinerii Lib. contra
ValdenseSy p. 07).
^ Mimdos se coram populo et justitia pr-ieditos esse simulant (Joachim m
Apocalypt.^ t* 131*). — Nitids vitse apparentia (Guil. de Podio Laurentii,
6VI). — Duin speciom prseferunt pietalis, dum evangelicoî parsimoniae et
auslcritatis inentiuntur excmpla {Acta sanctorum, Vita S. Dominiâ, t. I
d*aoùt, 547). Ces citations sont empruntées à Touvrage deSchmidt, H, 155.
— Génie finla ed ipocrita (Lami, Lez,, II, 488).
^ Si conversationeni interroges, nihil irreprehensibilius, et quod loquitur
factis ))roliat... Jam quod ad vilam moresque spcctat, neminem concutit,
ncminem circumTenit, neminem supergreditur (S. Bernardi sermo 6b,
\, 1495).
* Per ({uanto io abbia cercalo ne' proecssi falti da' iioslri i'rati, non ho
trovato cbe gli eretici consohiti in Toscana passassero ad atti enormi, e che
si commettesse mai da Idro, massime Ira uomini e donne, eccesso alcuno
di seofo... Onde... i loro errori piùcfaedi sensualità, d^inteUelto. (Tiré
ôyi LE PATAHLSMIi: RECRUTÉ (An. 1194;
Eiïlîn, d'après le savant Lami, si prévenu pourtant contre
les palarins, « les niéchanls ne pouvaient, chez eux, ni
exercer le ministère ecclésiastique, ni parvenir a l'épisco-
pat. Prêtres et diacres devaient être honnêtes dans
l'Église de Dieu*. »
Ainsi vont les choses dans les sociétés religieuses.
Souvent elles rachèlent l'infériorité du nombre par la supé-
riorité du caractère et de la vie : elles se font respectables
parce qu'on les épie, et pour ôter une arme à leurs en-
nemis; elles travaillent avec ardeur, pour accroître leur
force par la richesse. Dans l'aclive Florence nul n'était
plus actif, plus industrieux que les patarins. L'abstinence
amaigrissait leur cor[)s, palissait leur visage, exténuait
leur voix, ce dont on leur faisait un crime, quoiqu'on en
fit un mérite aux moines'; ils n'en étaient pas moins
infatigables, réprouvant l'aumône', soit comme excita-
tion funeste à la paresse, soit par cet amour de l'or dont
se défendent mal ceux qui le gagnent à la sueur de leur
front. « Chez eux, dit saint Bernard, on ne mange pas son
pain dans l'oisiveté ; on travaille de ses mains pour sub-
d'une Vie de Fra Huggiero des Calcagni, par le i*. Sandrini, qui a laissé ma-
nuscrit un volume de Vies de dominicains iUustres de S. Maria Novella.
Lami la rapporte in extenso à partir de la p. 540 au t. 1( de ses Lezioni.
^ Per loro di più i caUivi preti non potevano amminislrare, niuno mal-
vagio poleva essere vescovo, In chiesa di Dio non poteva aver sacerdoli e
diaconi se non buoni (l^mi, Lez.^ H, 448).
* Pallent insuper ora jejuuiis (S. Bernardi senne 65, I, 1495). —
Tristes sunt omni teinpore... et faciès eorum pallore peipetuo deprimunlur
(Joachim, m Apocai., f"* 151').
Est Patliari:«li;i
Visio trislis
Vox lacrimosu.
Jieiiiurdus Morlaceiisis, ciUl. ilc SdiiiiiJt, il, 15 j.;
^ Elemusynas uuUas aut paucas faciunt, nulles extraneis (Summa palru
lieneriit ap. Nartèue, Theê, anecd.^ V, 1765).
[ky. 1194) D'AHTiSxVNS ET DE NOBLES. 353
venir à son existence*. » — « Entrait-on dans leur secte
pauvre et mendiant, après quelque séjour on en sortait
riche, parce que, occupes du matin au soir aux œuvres
mondaines des marchands, ils ne permettaient pas à leurs
mains de rester en repos". » — « Vit-on jamais au Nou-
veau Testament que les apôtres allassent aux foires pour
des affaires terrestres, et qu'ils eussent la soif de l'or
comme les patarins'? »
C'étaient donc des gens de labeur qui faisaient la force
et comme l'armée du palarisme à Florence. Mais à leur
tête marchaient des nobles, ennemis du saint-siége et
amis de l'Empire, partisans, dans la société religieuse,
de ce dualisme qu'ils voulaient établir dans la société ci-
vile, favorables à l'organisation hiérarchique de l'épisco-
pat cathare, parce qu'il ressemblait à celle de la société
féodale*; adonnés enfin à une vie de plaisir, de débau-
che même, où les chroniqueurs florentins voient la re-
naissance de la secte d'Épicure*. Pour eux comme pour
* Panem non comedit ociosus, opcratur manibus, unde vitam suslentct
(S. Bernardi sermo 66, I, 1495). — Se quasi de siio labore Tivenles
(Joachim, in ApocaL, ^ 132*). Citations de Schmidt, II, 156.
* Si pauper enim fueris et mendicus, moram cum illis facias, stalim
exies opulenlus, qiiippc a diluculo ad crepusculum in mundanis operosi
mercaturis, manus non permittunl otiari. (Ebrardus, 170, ap. Schmidt, II,
156).
^ Nunquani invenilur in Novo Teslamento quod apostoli essent ncgotia-
tores et quod pergerent ad nundinas causa negotiationis terrenaî, et quod
anhelarent pecuniam cumulandam sicut yos facitis (Monela, in Patarinoê,
ap. Schmidt, II, 156).
Accipicndo,
Kil tribuendo
Sunt opulentes.
(Bernard. Norlac. ap. Schmidl, II, 156.)
^ Hisloire des Albigeois. Les Albigeois et V Inquisition j par Nap. Peyrut,
Paris, 1872, ap. Révillc, loc. cit., p. 59.
^ La citlà era in que tempi nioUo corrotla di eresia; c iiitra le altre cra
délia sclta delli Epicurei par vizio di lussuria o di gola (YiUaai, IV, 29).
UIST. DE FLORENCE. — 1. 23
354 LE 1>ATAR1SME COMBATTU (Am. 1S07)
Dante, répicurismc est une hérésie qui mène, comme les
autres, aux monstruosités de Sardanapale ^ , et qui tue
l'âme avec le corps*. On confondait alors et même plus
tard ceux qui repoussent toute doctrine religieuse avec
ceux qui s'écartent de la doctrine orthodoxe^. Les hommes
que le grand justicier du temps précipite dans le cime-
tière d'Épicure, au mépris 'de ses affections, de ses ad-
mirations personnelles, ce sont, pele-méle, les incré-
dules, les hérétiques, les vicieux*.
C'est qu'en effet les uns et les autres, avec une com-
mune audace, étalaient au grand jour leurs aberrations
ou leurs vices. Par le conseil ou l'exemple, ils y gagnaient
les faibles et les simples d'esprit*. Le scandale était grand
aux premières années du treizième siècle. Les corrom-
pus faisaient école d'immoralité. Les hérétiques ne méri-
taient plus le singulier reproche d'aimer les conciliabules
secrets*. Ils célébraient publiquement leur culte, prê-
chaient au milieu des champs, sur les places des villes,
comme dans les églises, provoquaient les prêtres à des
disputes solennelles en présence du peuple, faisaient ex-
poser la théologie cathare par d'éloquents docteurs for-
més à la dialectique dans l'université de Paris. Le clergé
* Dante, Parad., XV, 106.
« Dante, /n/'.,X, 14, 15.
' On ne peut comprendre autrement que Lami ait pu dire des patarins,
malgré tant de témoignages, et contrairement au sien propre : « Osceni ed
inccsluosi ail' eccesso, empi e barbaramente cnideli (Lez,, U, 483). »
* Dante, Inf,, ch. ix et x, ch. xv, 106.
B Ut jam non in occulto, sicut aliqui, nequitiam suam exerceant, sed
suum errorem publice manifestent, et ad suum consensum simplices attra-
hant et infirmes (Concil, LaUran., III, u" 27. Mansi, ConciL, XXII,
232).
® Erano uoinini amanti le coaventicole e i nascoadigli a guisa di quoi chc
male operano (Luni, U, 483).
(An. 1!207) PAR INNOCENT ID. 355
n*osait les altaquer à cause du nombre et de la puissance
de leurs prolecteurs*.
Innocent III l'osa le premier. Sa jeunesse et son gé-
nie le poussaient à faction. Il était temps, s'il voulait
conserver au saint-siége la direction des âmes chrétiennes.
Les plus ardentes commençaient à ne plus voir dans le
successeur de l'apôtre un médiateur nécessaire, et à croire
qu'elles pouvaient par les austérités et la souffrance s'éle-
ver au-dessus des puissances hiérarchiques, racheter
leurs péchés et ceux mêmes des autres hommes*. De
moins absolues, ne voulant pas désespérer encore, récla-
maient impérieusement la création d'une milice destinée
à combattre les ennemis de l'Église et du ciel. Ce grand
pape leur en donna deux : les dominicains et les francis-
cains. En attendant que ces ordres nouveaux pussent
s'imposer aux diverses classes 4e la société chrétienne et
y exercer leur énergique action *, il exerçait vigoureuse-
ment la sienne, non sans rencontrer une résistance qui
l'indignait et l'irritait.
Que Milan lui résistât, il ne pouvait s'en étonner.
Milan était loin de Rome, et au joug de Rome préférait le
joug de l'Empire. Plus que jamais elle était à la tête des
défenseurs de l'hérésie, a Les hérétiques y accouraient
comme à la sentine de l'erreur. Tout ce qui s'écarte du
dogme catholique y était tenu pour point de foi ^. » Mais
* Non erat qui eos impedire auderet, propter multitudinem et potentiam
fautorum ipsorum (Reinerius, ap. Schmidt, 1, 144).
* Huillard-Bréholles, Hiêt, diplom, de Frédéric II, introd., t. I, p. 195.
' Gela ne tarda guère, s'il faut en croire Villani : c Dur6 questa inale-
dittione e heresia intino al tempo di S. Fi^ancesco e di S. Douienico (Villani,
IV, 29). »
^ Vos spiritibus attendentes erroris, facti estis haereticae pravitatis pr»-
cipai defensores... Ad cifitatem veatram quasi quamdam erroris sentiiiiin
5â«> PROCÉDIKË C4i>Th£ Lk TATARISME. (Ajc. 1207)
qu'il en fût de même dons l'Italie centrale el jusque
dans le palrimoine de saint Pierre, c'était une oflense
an protecteur temporel comme au père spirituel. Laissant
donc de côté les stériles plaintes et ses foudres méprisées,
il fiûsait flamboyer le glaive et allumait les bûchers. Par
là seulement il devenait redoutable. Viterbc osait bien
nommer consuls des patarins (1207), mais ces consuls,
il les mettait en fuite, puis il faisait instruire leur pro-
cès *. Aux habitants il prescrivait de dénoncer leurs con-
citoyens hérétiques; au dénonciateur il livrait en partie
les biens confisqués. Toute maison ayant donné asile à ces
grands coupables était détruite, sans qu'il fût permis ja-
mais de la rtkyifier; tout ami qui leur ouvrait sa porte,
partait, en cas de récidive, pour un exil perpétuel. L'ac-
cusé avait l'obligation deré{K)ndre aux interrogatoires, et
les témoins à décharge le droit de ne point parler. Juges,
avocats, notaires étaient tenus de lui refuser tout bon
oflice, sous peine de perdre leur emploi. Le condamné ne
pouvait appeler de la sentence. Point d'aumône pour lui
ni les siens après la condamnation, point de sépulture
chrétienne après le bûcher*.
Sous CCS terribles rigueurs, Viterbe courbait la tête;
mais aux portes mômes de Vilerbe on la relevait obsti-
nément.11 fallait la présence, l'action personnelle du pape,
pour stimuler le zèle des bourreaux et décourager la con-
stance des victimes. A Orvieto, commandait pour le saint-
siège Pietro Parentio, un noble romain, jeune, sensé,
confugiunt, ubi pro religionc suscipitur quidquid discordare a fîdecathoHca
demonstralur (Innoc, III Epist.y 1. V, ep. 189, 21 oclobre 1212. — Ba-
luze, H, 693).
« Gcsta Inn. III, Baluze, I, 79.
* Inn. m EpisL, 1. X,ep. 150. Viterbe, 25 septembre 1207. Baluie, il, 74.
(Aîf. 1218) PATARINS POURSUIVIS A SIENNE. 557
éloqueiit\ En 1199, il y avait soutenu un rude combat
contre les patarins, armes de pierres, de lances, d'épées,
barricades dans leurs rues et retranchés dans leurs tours.
Après avoir démoli tours et palais, enchaîné, flagellé,
exilé, accablé d'amendes les plus criminels des agres-
seurs, il se flattait de faire régner l'ordre par la crainte,
quand il voit ces vaincus le troubler avec audace, exiger
qu'il rende les sommes conflsquées, qu'il renonce au
gouvernement de la ville. Ce « doux agneau, » comme
l'appelle l'hagiographe*, abandonne l'argent sans trop
de résistance, mais il se cramponne à son siège avec une
énergie qui cause sa mort. Attaqué dans son palais,
il y succombe sous le couteau des patarins*.
Si le sang ne coulait pas à Sienne, c'est que Sienne
réservait ses forces contre ses implacables ennemis, les
Florentins; mais, en 1218, les hérétiques y étaient assez
forts pour arracher aux magistrats des engagements con-
traires à leurs devoirs, à la justice et au droit*. D'accord
avec l'évêque de Sienne, avec ses chanoines et tous les
gens pieux, l'évêque d'Ostie et de Velletri, légat du pape,
déclarait nuls ces serments, « ou pour mieux dire ces par-
* iEtalc juvenis, sensus canitie senex, sermonc facundus (Âda sancio-
rum, Vita P. Parentii, t. V de mai, p. 87). M. Gregorovius, Geschichte
Stadi, Rom., II, 31, dit que ce nom est celui d'une des familles patri-
ciennes de Rome. Il parait pour la première fois en 1148 parmi les séna-
teurs. Dans les Fragm. Fulginaiis historiœ {Antiq, liai, y IV, 137), on
rencontre beaucoup d'hommes de ce nom ayant exercé le pouvoir à Or-
\ieto. — Voy. Arch. »tor., 3' série, t. XXII, ann. 1875, disp. 4, p. 52.
* Circumdans agnum mansuelum synagoga luporum (ibid., p. 89).
' L'bugiographe ajoute qu'ils voulurent jeter le cadavre dans un puits,
mais qu'ils ne purent ni lover le cadavre ni ouvrir le puits. (Acta sando^
runiy ibid., p. 89.) Cf. Hurter, II, 265 sq., et le travail de M. Fumi, déjà
cité, qui donne des détails un peu difl'érents.
^ Magistratus offîcium, justitiam et juris effectum impediunt (Arch. de
Sienne, 30 mai 1218. Caleffo vecchio, p. 72).
558 PRÉMCATEDRS PâTARLNS EN TOSCANE. (An. 1il8)
jures* ; » il dissolvait toules ces sociélés impies « d'Albi-
geois ou de quelque nom qu'on les appelle', » qui avaient
apporté à Sienne le scandale et la ruine; il en excommu-
niait tous les membres, avec ceux, quels qu'ils fussent,
qui en créeraient de semblables; il ordonnait que cette
sentence serait renouvelée, tous les jours de fête, dans les
églises, au son des cloches et les cierges allumés'. Ces
foudres purent empêcher Thérésie de conquérir de nou-
veaux adeptes; elles n'intimidèrent nullement ceux qui
déjà la professaient.
Leur chef spirituel, leur évêque, résidait à Florence.
C'était, depuis l'an 1212, un certain Filippo Paternon,
d'origine inconnue, mais qui étendait sa juridiction sur
presque toute la Toscane, d'Arezzo jusqu'à Pise*. Pralo,
le val d'Arno, le val d'Eisa dépendaient de lui. A Poggi-
bonzi, il avait une école florissante. Ses ministres par-
couraient le pays : on écoutait avidement les prédications
d'un Farnese, d'un Torsello, d'un Brunetto, d'un Jacopo
de Montefiascone. De redoutés seigneurs suivaient avec
leurs familles les services religieux de la secte, lui ou-
vraient, en cas de danger, leurs châteaux et leurs tours.
Le plus sûr, le plus inexpugnable de ces asiles, c'était la
forte tour de San Gaggio, située sur la route de Rome,
au penchant d'une de ces ravissantes collines qui ver-
doient au sud de Florence, à un mille à peine de la porte
San-Pier-Galtohni*. Elle commandait au loin la campagne
* Que sunl potius perjuria nomiDanda (ibid.),
* Colligationem etiam impietatis et omnes societates iniquas sive de
scarpetta, sive Albigensium, quocumque nomine censeantur (ibid.).
' Arch. do Sienne, Caleffo vecchio, ibid.
* Son nom semble venir de Patarin. Ce n'était peut-être qu'un surnom,
un sobriquet.
> Aujourd'hui por^a Romana. Les Langobards, dit-on, appelaient </a^^'o
un bois avec pâturages.
(Aw. 1218) PATARINS PUISSANTS A FLORENCE. 559
et protégeait les domaines de Barone, fils de Barone, un
de ces magnais presque inviolables, parce qu'ils dépen-
daient de Frédéric II, pleins de mépris pour les magis-
trats et les petites gens, comme pour les foudres de
l'Église. Pulce, fils de Pulce, d'une famille calabraise*,
Ghiaro, fils de Manette, Gante, fils de Lingraccio, Uguc-
cione, fils de Gavalcante, rivalisaient avec les Baroni
de zèle hérétique et de collectes pour soutenir leur culte
avec leurs pasteurs. Au nord de la ville, sur les bords du
Mugnone, et dans la ville même, les Gipriani ouvraient
leurs maisons aux cérémonies religieuses, quand la per-
sécution ralentie ne commandait plus le mystère des
épaisses murailles ou des profonds souterrains*.
G'était l'ordinaire à Florence. Les patarins s'y ressen-
taient à peine du coup funeste dont Innocent UT, en 1215,
venait de frapper le catharisme dans la ville de Milan et
la province de Languedoc, en faisant un seul canon obli-
gatoire pour l'Église entière, de toutes les mesures prises
par lui et avant lui contre l'hérésie'. Gonfiants moins dans
leur nombre que dans l'humaine et philosophique tolé-
rance de leurs concitoyens orthodoxes, ils ne s'épouvan-
taient guère de l'extermination lointaine des Albigeois,
Le canon du concile restait contre eux lettre morte :
on ne l'exécutait que sur leurs cadavres et sur leur
postérité. Un des plus opulents, nommé Gherardo, qu'on
saluait du titre de messere ou messire, et qui, par con-
séquent, était docteur ou chevalier, s'étant converti,
en 1218, aux doctrines cathares, les pratiquait libre-
* Lamiy Lez., II, 511, 563.
« Ibid,, 497, 562.
^ Concil, Lateran. Canon III dehœreticix, Mans'^ ÇonciL, XXU, 987 sq.
Schnoidt, I, 151.
5<:o DÉBUT DE U PERSÉCUTION A FLORENCE. (Ah. 1225)
menl, et allait même, cinq ans plus tard (1223), reposer
en terre ecclésiastique du sommeil éternel. C'est alors
seulement que, pris d'un beau zèle, Fra Grimoaldo de
Pralo, mineur franciscain et inquisiteur de Fiorence, in-
struisait le procès et condamnait le défunt. La famille de
Gherardo tombait sous le coup de ces rigueui^ posthumes.
Son fils aîné Ugolino et sa sœur Avvognente, pour sauver
leur vie, abjuraient leur foi. Plus fermes, ses trois autres
fils et sa femme Adelina étaient enveloppés dans la sen-
tence qui le poursuivait au lombe^u^ Si elle fut exécutée
contre eux ou s'ils y échappèrent par la fuite, c'est ce
qu'on ne saurait dire; mais le scandale de celte inhu-
mation chrétienne porta ses fruits. De simples soupçons
suffirent désormais pour qu'elle fût refusée : Gherardo
Cipriani dut ensevelir secrètement sa mère dont on n'a-
vait pas poursuivi la personne, dont on ne poursuivait
pas la mémoire, mais qui avait porté dans son sein un
fils devenu rebelle à son Dieu.
Tels étaient, à Florence, les timides débuis de la per-
sécution. Pourtant saint François d'Assise y était venu,
puis saint Dominique. Un compagnon de ce dernier, Fra
Giovanni de Salcrne, y avait établi les Dominicains au
couvent de Sunta-Maria-Novella, dont il était prieur. Mais
il fallait du temps à la semence divine pour germer dans
un sol ingrat. En 1227, on osa davantage. Un prêtre,
jadis patarin, s'était rendu à Rome, pour représenter au
nouveau pape, Grégoire IX, le déplorable état de l'Église
florentine. Aussitôt, Giovanni de Salerne reçoit l'ordre de
procéder judiciairement contre Paternon l'hérésiarque,
et de le tenir en prison, avec ses acolytes, jusqu'à ce qu'ils
* Lami, Lez.y II, 536. Raumer, Gesch. der Hobenst., III, 512.
(An. i-227) L'ÉVÊQUE PATARIN CONDAMNÉ. 5(ii
fassent, devant tout le peuple, une solennelle abjuralion.
S'ils persévèrent dans leurs erreurs, il devra être procédé
eonire eux selon la rigueur des décrets*. L'évêque catho-
lique Giovanni de Velletri*, stimulé sans doute par de
semblables commandements, et plus actif ou plus auto-
risé que l'inquisiteur, requiert les magistrats de lui prê-
ter assistance, et fait appréhender au corps l'évêque
patarin, son rival exécré. Ce misérable apôtre n'avait
en lui l'étoffe ni d'un martyr ni d'un héros. Il paya sa
liberlé au prix d'une feinte apostasie. On le relâcha
« imprudemment, » dit Lami% et il recommença ses
conciliabules, il fut pire que jamais*. Toulefois sa fai-
blesse lui ôtail tout crédit dans son diocèse, et la peur
aussi le reprenant, il disparut sans bruit de Florence, où
lui succédèrent tour à tour, dans ses fonctions épiscopales,
ses lieutenants de prédication, Torsello, Brunetto, et
enfin Jacopo de Monteûascone".
Plus fermes et plus fidèles, ces nouveaux pasteurs ren-
contraient devant eux un ennemi plus redoutable, parce
qu'il était plus résolu. Un nouvel évêque venait d'être
donné aux orthodoxes, incident toujours fâcheux pour
les hérétiques, car ils payaient d'une recrudescence de
persécution la ferveur des premiers jours. Ardingo des
Foraboschi, nommé à ce poste de combat, était chanoine
de Pavie^ Issu d'une grande famille florentine, il
connaissait à merveille le terrain brûlant où il posait le
* Bulle de Grégoire IX, aux archives de S. Maria Novclla.
« Il resta à la tête de ce diocèse de 1205 à 1230. Voy. Ughelli, Italia
iocra^ t. III.
' c Incautamente. » (Lami, Lez., U, 499.)
^ Lami, ibid,
* Moneta, ap. Lami, ibid.
* Ughelli, Italia sacra, III, 141 .
562 SÊYËRITÊ DE L'ÉYÊQUE ARDDfGO (Am. 1S3S)
pied. L'Église concevait tant d'espoir de son zèle, qnek
décret pontifical qui, en Languedoc, ôtait ToflOce deTIn-
quisition aux évoques pour le donner aux frères prê-
cheurs (1252), ne parait pas, à Florence, avoir reçu son
exécution. L'évéque conserva la haute main, sauf, pour
le jugement, à demander aux inquisiteurs domini-
cains leurs lumières, et, pour Texécution, à faire appel
au bras séculier.
A peine installé dans son diocèse, il donnait une pre-
mière marque de son énergie, en faisant saisir et en
envoyant à Rome, loin des coreligionaires dont l'appui
était leur force, deux palarins, Pielro et Andréa, qui,
dans leur isolement et par crainte de la torture, venaient
sans trop de peine à résipiscence. Puis il provoqua chez
les orthodoxes un redoublement de dévotion envers la
Vierge Marie, dédaignée des hérétiques ; il créa des con-
fréries où l'on chantait des hymnes à la Reine des Anges,
et qui, pour ce motif, furent appelées compagnies des Za«-
desi\ Par ces moyens, il empêcha le mal de s'étendre, en
attendant qu'il pût le guérir. Les malades ne cherchaient
plus qu'à se garder de médecins qui ne connaissaient
d'autre remède que le fer et le feu. Ils n'osaient plus
propager la contagion et faire des prosélytes. Ils recom-
mençaient à chercher de secrets et sûrs asiles. Aux an-
ciens, trop connus, ils en préféraient de nouveaux, tan-
tôt chez un certain Amato dans la ville, tantôt chez Al-
bizo des Caponsacchi, aux environs, à Ripoli (1235)*.
^ On lisait à Santa Reparata une inscription sur une de ces compagnies
fondées plus tard, en 1281 : S. Societatis Laudensium B. M. V. qui con-
gregantur in ecclesia S. Reparata. Ann. 1310 de mense no?ember. • (Lami,
II. 514-515.)
' Ripoli, où il y avait une importante abbaye, était ï deux milles de Flo-
(Ah. 1234) ET DE GRÉGOIRE IX. 363
Dans cette périlleuse vie de mystère, les femmes jouaient
le rôle de Providence : par la ruse, mieux que les hommes
par la force, elles protégeaient les frères compromis.
Margherita, l'infatigable épouse de Pulce, Theodora, sa
parente, étaient alors au premier rang. Elles servaient
d'intermédiaire entre les chefs de la secte et les plus
humbles sectaires, donnaient à ceux-ci de l'argent, du
blé, des vivres, du vin, leur procuraient la joie suprême
du consolamentum. D'autres, il est vrai, n'accomplis-
saient ces œuvres de charité fraternelle, ne suivaient les
cérémonies du culte qu'à contre-cœur et par soumission à
leurs maris. Alors, soit faiblesse de caractère, soit révolte
de la conscience, elles dénonçaient ou se laissaient arra*
cher l'obscure vérité. C'est ainsi que plus tard Laman-
dina, femme deRinaIdo et belle-fille de Pulce, voyait son
témoignage invoqué par l'Inquisition, et, sans haine pour
les patarins, prononçait leur arrêt de mort.
Mais cette heure souhaitée de la vengeance céleste tar-
dait trop au gré du sainl-siége. Grégoire IX se multi-
pliait pourtant et réveillait de son mieux le zèle endormi
de ses collaborateurs. Il sommait l'évéque Ârdingo de
requérir le bras séculier, et si le bras séculier refusait,
de le contraindre par les censures ecclésiastiques pro-
noncées sans appel (1234) \ II ne laissait au potestat
que huit jours pour punir les hérétiques dénoncés, si
rence, derrière San Miniato al Monte. En 1188 elle dépendait déjà de Tor-
dre de Yallombreuse (Repelti, I, 24, art. Ahaziadi Ripoli),
* Dicta potestas et successores sui... ad denunciationem suam, prout ei8
per te denunciatum fuerit, processuri... quod si pnedicti potestas et con-
silium monitis tuis acquiescere forte contemserint, tu eos ad prjemissa per
censuras ecclesiasticas appellatione remota coropellas. (Bref publié par
Ugbelli, ItaUa sacra, t. îli, à Tévèque Ardingo. — Lami qui reproduit ce
bref, en a longuement établi la date. Yoy. Lez., II, 520-531.)
504 LES PATARINS DE FLORENCE (As. 1S34)
dans l'intervalle ils n'avaient fait amende honorable'.
Ce magistrat devait, ainsi que ses successeurs, prêter
serment de poursuivre Thérésie*, et, avec l'aide de son
conseil, insérer aux statuts de la ville celui que venait de
publier l'ordinaire, de hxrelicis difidandis et baniendis^.
Le premier et le second dimanche de l'Aven t, à la messe
solennelle de Santa Rcparata, l'évéqueen personne avait
ordre de rappeler au poteslat son devoir et d'en réclamer
l'accomplissement.
Enrichir d'un chapitre nouveau les constitutions de
Florence, c'était chose facile; il le fut moins d'extermi-
ner l'hérésie. On put bien jeter en prison quelques mar-
chands considérés^; mais contre le mauvais vouloir des
citoyens et même des officiers subalternes se vinrent
briser tous les efforts des magistrats principaux. Les or-
dres reçus n'étaient exécutés qu'en apparence : on sus-
pendait les jugements; on restituait en secret l'argent
des amendes ; on fermait les yeux sur le retour des exi-
lés'. Les maisons s'ouvraient pour leur donner asile,
pour les cacher au besoin. Ces complices étaient trop
nombreux pour qu'on les pût châtier de peines corpo-
relles, et quant à l'excommunication pontificale, suivant
le mot d'un chroniqueur, ils la buvaient comme de l'eau ^
Rien de moins surprenant dans la catholique Italie. On y
avait bien d'autres audaces. N'est-ce pas à Sienne qu'un
* Ipsi rectores eum capi facere tcneantur et caplum infra oclo dies posl-
quam esset ab ipso episcopo condcmnatus punire... nisi redirel ad inanda-
tum Ecclesiie (ibid,),
* Pro quibus omnibus liberius cxsequcndis tain praefalam potestatem
quam successores suos prœstare volumus simile juramcntum (ibid,).
' Il devint le cbap* 40 du livre III.
* Lami, Lez., II, 519 sq.
<^ Raunier, Gesch. der Hohenst., t. III, p. 342. Léo, t. I, p. 415.
^ Maledictionem bibentes ut aquam (ap. Ferrari, II, SS2).
(Ak. 1234) SOUTENUS PAR FRÉDÉRIC U. 365
polcslat faisait couper la tête à des clercs', et à Parme
qu'on enterrait dans le fumier ceux qui, en mourant, se
repentaient de leur opposition au clergé'?
Gibelins et patarins avaient d'ailleurs un point de
contact : ils étaient également dévoués à Frédéric II,
parce qu'ils comptaient également sur lui. Or Frédéric,
en butte à la haine des guelfes, était pour les orthodoxes
un objet d'horreur. Les hardiesses de sa pensée dépas-
saient de beaucoup celles des hérétiques. Indifférent ou
incrédule aux dogmes comme aux pratiques de la foi,
par ses habitudes, par son langage, il scandalisait les
âmes pieuses. Âvait-il un ami dans le sacré collège,
c'était ce matérialiste Ubaldini, son compagnon dans
l'enfer de Dante% qui disait effrontément : «c Si j'ai une
àme, je l'ai perdue pour les gibelins*. » C'est parmi les
femmes arabes qu'il prenait ses maîtresses*; c'est sur
l'emplacement des églises qu'il leur construisait des pa-
]ais\ Comme il entretenait à sa cour des astrologues de
Bagdad, étranges avec leurs longues barbes et sous
leurs robes flottantes, on lui attribuait des relations avec
Astaroth et Belzébuth\ Il appelait jonglerie le viatique
« Andréa Dei, Cronica Sanese, 1289, R. I. S., t. XY, 40.
« Affb, Sioria di Parma, t. III, p. 101. Léo, 1. 1, p. 413.
» Inferno, X, 120.
^ Se anima ë, io Tho perduta pe* GhibelUni (Renvcnuto d*Imola, Coftir-
ment. ad. Inf.y X, 120, ap. Muratori, ArUiq. IlaL, I.)
* Cberrier, Hisl, de la lutte des papes, etc., II, 34.
* In pluribus terris regni Àpuliae ubi fuerunt ecclesis Deo dicatae, sua-
ruDi meretriculanim loca conslruiit (Nie. de Curbio, Yita Innocenta /K,
§ 29, R. 1. S., t. m, part. I, p. 592 sq.).
^ Amisit astrologos et magos et vates
Reelzcbulh et Astaroth, proprios pcnatei»,
Tenebrarum consulens per quos polcstates,
Sprererat Ecclesiim et mundi magnâtes.
(Vers cités par le légat Albert de Bebam, dans son carnet autographe» Re^
366 FRÂ RIGGIKRO DES GALCA6NI (Av. ISM)
porté à un mourant^; il niait que Dieu puisse tout &ii«
et naître d'une vierge'; il aimait à s'entendre nomiiMr
précurseur de rÂntechrist'. Moïse, Jésus, Mahomet
étaient pour lui trois imposteurs, et on Taccusait d'avoir
écrit un livre pour le prouver*. Aux justes griefs s'en
ajoutaient d'incohérents et de ridicules. On voyait dans
son habitude de se baigner le dimanche le mépris des di-
vins préceptes sur le repos dominical', dans sa présenee
à la messe l'impie bravade d'un excommunié, dans soh
absence aux offices le cynique aveu de son impiété*. Quoi
qu'il fit, il était damnable; mais son moindre crime n'é-
tait pas de prêter ouvertement appui aux patarins''.
Le temps n'était donc plus des ménagements et des
lenteurs. Sans retard il fallait écraser ces rebelles que
grandissait l'impunité. Un évêque énergique n'y suffit
pas? On lui donnera pour l'assister, au lieu d'Aldobran-
dino Cavalcanti, tiède inquisiteur, Fra Ruggiero des
gistrum epist.^ p. 128. Yoy. Hôfler, Bibliothek des Hier. Vereins. Stutt-
gart, 1847, et Renan, Averroès, p. 250.)
* Heus ne, iiiquit, quam diu durabit trulTa ista I (Chnm. Alberidf an.
1239, p. 568, ap. Cherrier, loc. cit., II, 169.)
' Insuper dilucida voce affirmare vel potius mentiri pnesumpeit quod
omncs fatui sunt qui credunt nasci de virgine Deum qui creavit naturam et
onmia potuisse (Lettre de Grégoire IX, 21 juin 1239, ap. Math. Paris, p. S46).
' Gaudet se nominari prseambulum anticbristi (ibid.)»
*Ce livre De tribus baratoribus (Math. Paris, Ùfid.) a été attribué i bien
des personnages. Voy. Renan, Averroès^ p. 235. M. Renan affirme qu'il
n^a jamais existé. Du moins personne n'en a-t-il vu Tédition de 1598.
Celle de 1 755 (Vienne) n'est probablement qu'une imposture, une spécula-
tion de libraire. (Dict. hist,, art. Pierre des Vignes. Cherrier, II, 169.)
' Fcrtur quod fréquenter balneis usus fuerit diebus dominicis. Per hoc
patcl quod prœccpta Dei et festa et sacramenta ecclesi» irrita censuit et ina-
nia (Vitodurani Chronicon, ap. Eckard, t. I, p. 1739).
® Cherrier, loc. cit., II, 271.
^ Hic fldem catholicam non tenebat; hsreticos publiée fovehgt (Nie de
Curbio, Yita Inn. /F, § 29, loc. cit.).
(An. 1240) INQUISITEUR A FLORENCE. 367
Galcagni, Florentin aussi, et de qui Ton espère mieux
(1240)*. La nomination émanait jadis de l'ordinaire;
elle émane désormais du saint-siége, et le juge ecciésias-
lique en reçoit plus d'autorité dans l'instruction des pro-
cès*. L'évcque restait bien chargé de lui transmettre les
ordres de Rome, et libre, quand il le jugeait opportun, de
les exécuter lui-même' ; mais le plus souvent c'est l'in-
quisiteur qui prononce sur la culpabilité; c'est lui qui,
mettant les coupables hors de l'Église, les livre de droit
au bras séculier. Prétendre, comme l'ont fait d'impru-
dents apologistes, que le potestat seul frappait, et nulle-
ment l'Inquisition, ce serait donc imputer le crime au
bras, non à la tête, rendre le bourreau et non le juge
responsable du châtiment. Mais il est strictement vrai
qu'à Florence des lois jalouses ne permettaient pas plus
au Saint-Office de citer directement à son tribunal les sus-
pects d'hérésie que de les condamner au bûcher. À la
manière de Rome antique, où était inconnu le ministère
public des modernes, l'inquisiteur suscitait quelque
homme de loi pour dénoncer les faits et les démontrer
devant lui, faisant appel ainsi aux passions les plus bas*
ses, et provoquant au sein des familles la hideuse déla-
tion. S'il diminuait par là l'odieux de sa tâche, il en
augmentait assurément les difficultés.
Fra Ruggiero des Calcagni le comprenait. Doué de
t Lami, Les., U, 540-543.
* On peut voir dans Lami (II, 582) un texte tiré des arcbÎTes de S. Na-^
ria NoveUa qui prouve que la procédure ordinaire c*était une délégation
des pouvoirs de Tévêque à l'inquisiteur : c Ego Fr. Roger ius... Episcopi
Flor. judicis ordinarii vicarius constilutus in hune modum... Yobis super
fiacto haereticorum cominittimus vices nostras in examinando et senten-
tiando... »
^ Lami, Les., U, 560.
3(;8 PATARINS CONDAMNÉS A FLOREfiCE. (Ah. iM)
clairvoyance, plus peul-clre que d'énergie, il se mita
l'œuvre sans ardeur. Il craignit de soulever une faciioD
qui embrassait, s'il en faul croire Lami, le tiers desd-
toyens\ D'audacieuses menaces d'incendie contre Santa
Maria Novella et de mort contre les dominicains lui
commandaient la prudence*. Trois ans s'écoulèrent
avant qu'il ouvrit son tribunal. Il y parut enfin (1243),
n'osant différer davantage. Il s'y fit assister de quelques
notaires et de deux ou trois des plus considérables frères
de son ordre'. Après s'être assuré le concours des ma-
gistrats, il jeta dans les prisons plusieurs patarins, in-
struisit leur procès et les condamna comme hérétiques,
ce qui entraînait pour eux le supplice du bûcher. Mais
avant qu'on en eût terminé les sinistres préparatifs, les
Baroni, avec des hommes à leur solde, délivraient les
prisonniers et les emmenaient dans le val d'Ârno, où
Guido Cacciaconli leur ouvrait les portes de sa « terre »
de Cascia. En sûreté dans cet asile, et sans penser à la
mort qu'ils avaient vue de si près, ces intrépides sectai-
res relevaient aussitôt la tête et catéchisaient ouverte-
ment tout le pays. La vindicte publique les y poursuivit.
Cacciaconti fut sommé de les en expulser, sous peine d'y
être contraint par les armes. Il cédait en apparence, n'é-
tant pas le plus fort; mais usant d'une charitable équi'
voque, de nuit il conduisait ses hôtes à Pontassieve, qui
lui appartenait également et dont le curé n'avait pour les
patarins que des sympathies. De là, ils passèrent sur les
* Tanti signori c signore che componevano una tena parte délia cittî
(Laini, Lez., II, 563). — Cf. Raumcr. Gesch. der Hohetulaufen, l. IV,
p. 187. Léo, 1. IV, c. 8, t. I, p. 155.
* Lami, Lez., II, 563.
5 Ibid., p. 544-547.
(An. 1245) PIETRO DE VÉRONE A FLORENCE. 369
domaines de la puissante famille des Pazzi, où ils furent
longtemps à l'abri \
Humilié d'un tel échec, Fra Ruggiero implorait par-
tout assistance. Il invoquait les magistrats, Tévêque, le
souverain pontife. C'est le souverain pontife qui Fenten-
dit et le tira d'affaire, en le reléguant au second plan.
Après deux ans d'interrègne, Innocent IV venait d'être
exalté par les sept cardinaux dont se composait le con-
clave. D'un caractère résolu et avec ce coup d'oeil sûr qui
sait juger les hommes, il envoya l'ordre à Fra Pietro de
Vérone de partir pour Florence (1245). Ce dominicain,
plus connu sous le nom de saint Pierre Martyr, était,
depuis quatorze années, inquisiteur à Milan*. L'élo-
quente vigueur de sa prédication avait soulevé contre
les hérétiques la Lombardie entière. C'était un 'homme
jeune encore, de haute stature^ à la télé énergique, à la
voix tonnante. Dès les premiers mois de 1244', il em-
brasait déjà les Florentins de sa parole enflammée. « On
le suivait, dit un écrivain de son ordre, comme un pro-
dige vivant \ » On lui attribuait le don des miracles.
On rapportait qu'un jour, comme il avait convoqué le
peuple au Mercato muovo^ quartier des changeurs*, un
* Lami, Ltz,^ II, 564.
• Depuis 1232. Voy. Limi, Lez., U, 513.
' Plusieurs disent qu'il vint auparavant; mais la démonstration de Lami
(Les., n, 537-538) est péremptoire. M. Passerini, Storia degli stabilimerUi
di heneficenxa e iTiêtruzione gratuUa délia città di Firenze, p. 2. Flor.,
1853, 1 vol. in-8*), dit qu*il fut appelé en 1243 par Tinquisiteur. Sur la
date il n*j a pas de difficulté, car on peut « être appelé i à la fin de 1243
et n'arriver qu*au commencement de 1244. L'initiative de Tinquisiteur
n'est pas impossible non plus, si Ton suppose qu*il pria le pape de donner
Tordre ^ Fra Pietro de venir à Florence; mais il est peu vraisemblable : on
ne se suscite pas à soi-même un rival.
^ Le P. Sandrini, ap. Lami, Lez., II, 565.
^ Vocato populo civitatis iu platea quœ mercatum novum dicilur {Acla
HIST. DE PLOBBHCB. — I. 21
370 MIRACLE Âl MERCATO >UOYO. (Ah. lS4i)
cheval échappé y porta le Irouble dans l'auditoire. Tous
à la fois voulaient s'enfuir et se pressaient au débouché
trop étroit des rues. Lui, alors, étendant le bras et fai-
sant le signe de la croix sur la foule, s'écria d'une voix
forte: — Que personne ne bouge! — On obéit. L'ani-
mal furieux s'élance, pour traverser la place, sur la tête,
les épaules, les reins, les genoux das hommes et de^ fem-
mes que meurtrit son dur sabot, et cependant, quand il
eut passé. Ton constata que nul n'avait de maP. Quel
moyen de révoquer le fait en doute, puisque, à quelques
jours de là, il se renouvelait sur le Mercato vecchio?
c( L'ennemi du genre humain, sous la forme d'un cheval
noir^ fait irruption par la rue où étaient les boutiques
des forgerons. » Même panique, même signe de croix,
même fuite épouvantée et inoffensive de Satan V L'imagi-
nation populaire, grâce à une confusion de lieu, avait
doublé le miracle. Le pinceau de Taddeo Gaddi le ramena
plus tard à l'unité, en le retraçant sur le mur extérieur
de l'oratoire dit del Bigallo^.
Trop étroite pour ces merveilleuses prédications était
la place de Santa Maria Novella, leur théâtre ordinaire.
En vue de l'agrandir, Fra Pietro sollicita l'autorisation
Banctorunif Vita S. Pétri martyrn, 29 avril, t. ni d'aTril, p. 692).
* Acta sandorum, ibid.
* Prsdicante l'clro in foro veteri, hiimani generis hostis in forma equi
nigcrrinii apparens, movcns se ex strata fabrorum ferrariomm, etc. (Ado
sanctorum, ibid.). Ces miracles ont été rapportés h la suite de la Vie du
saint, œuvre de son contemporain Tommaso de Lentino, par le dominicain
Ambrogio Taegio.
^ Ou de S. Maria, puis de la Misericordia Yecchia. On peut voir dans TOf •
wrvaiore fioreniino (t. I, à la suite delà p. 96, 3* éd., Flor. 1821), la re-
production au trait de cette fresque assez bien conservée. Le peintre a re-
présenté le Frère prêchant et le cheval galopant sur les têtes, en suivant
une ligne au bout de laquelle on aperçoit le diable et deux animaux sinis*
très, cornus comme lui.
(An. 1244) PATARINS PARTOUT ENHARDIS. 371
d'acheter des terrains tout à Tentour*. Cette question fut
agitée comme une aiTaire d'État. Au son de la cloche et
par crieurs publics le potestat convoqua son conseil spé-
cial, puis son conseil général. Les capitudini ou prieurs
des arts prirent pari, selon Tusage, aux délibérations*.
La vente des terrains fut consentie, et la sonore élo-
quence de Tapôtre put bientôt, sur un emplacement plus
vaste, exalter plus d'auditeurs à la fois.
Il en sentait le besoin, car, pour le moment, il restait
seul sur la brèche. Aux patarins ses adversaires venaient
du dehors les plus sérieux motifs de s'enhardir. Tandis
qu'en France le Saint-Office livrait aux flammes Toulouse
et Béziers, en Italie, les cathares de Rimini, de Faenza,
de Viterbe, tenaient librement leurs assemblées. Ceux de
Lombardie ouvraient des écoles publiques ; à Plaisance, ils
chassaient l'évêque; à Milan, ils tuaient le grand inquisi-
teur'*. Fra Kuggiero en était tout effrayé, car, selon la
vive expression d'un moderne, il « craignait sa peau
autant qu'un autre\ » Il ne demandait qu'à négliger,
qu'à oublier ses devt)irs périlleux de juge ecclésiastique.
S'ils lui étaient rappelés par l'incessant aiguillon de Pie-
tro de Vérone, s'il faisait quelques procès, quand on lui
avait dénoncé des patarins qui ne pouvaient ou ne vou-
* Anno 1244, Ind. 5, die i9 exeunte decembris, ad insttntiam et
postulationeiïi karissimi fratris Pétri professionis ordinis praedicatorum
(Doc. tiré des archives de S. Maria Novella, ap. Lami, U, 566, et Cantini,
n, iii).
* Per utrumque consilium civitatis Florentie générale sciiicet et spéciale
in palatio solidan. ad sonum cainpane, et per vocera preconum, ex précepte
D. Bernardini Rollandi Rubei Potestatis Fbr. more solito congregatum et
per capitudines et prières artiiim civitatis predicte ad dictum consilium
conv()cato8... (Doc. de S. Maria Novella, ap. Lami, U, 566.)
' Corio, ann. 1252. Hurter, 1. XIY. Ricotti, 1, 285-288.
^ Sully, CEconomiei royales, t. 1, p. 95. Ëd« Ilichaud et Poujoulat.
572 LES CmTAlNES DE SAINTE-MARIE. (Ak. iUi)
laicnt nier qu'ils fussent de la secle, alors il les sollici-
lait « humblement » de renoncer à leur foi ; il ne les
condamnait que sur un formel refus*. Cette suprême
ressource de l'apostasie, on la laissait toujours aux incul-
pés; mais ils savaient bien distinguer une poursuite
molle d'une poursuite ferme, et dans le nombre comme
dans la résolution de leurs frères ils trouvaient un encou.
ragement à persévérer. De là des condamnations inévita-
bles ; si rares qu'elles fussent, elles excitaient le cour-
roux de la secte, elles provoquaient ses menaces. Des cris
de mort étaient partout proférés contre les frères prê-
cheurs.
Inquiet à bon droit, et désireux de leur donner une
garde, Pietro de Vérone invita les nobles catholiques,
qui avaient tous l'habitude des armes, à se réunir dans
le couvent de Santa Maria Novella pour en assurer la
sécurité. L'affluence fut telle de ceux qui répondirent à
son appel, qu'il conçut aussitôt le dessein de transformer
cette garde défensive en une milice offensive, en un
ordre militaire, prêt à courir sus aux hérétiques pour
l'honneur de la religion*. L'acte, dans cette nature de
feu, suivait de près la pensée : peu de jours suflirenl
pour taire de cette conception hardie une vivante réalité.
Les nobles enrôlés furent revêtus d'un habit blanc avec
* Voici le texte d'une de ses sentences (31 janvier 4245) : — Quia coi>-
stat mihi, auditis et intellectis hseredibus Bonae Uioris Ricemti de Poppio
hsercticae consolataî, ipsam esse hxreticam consoiatam manifestam a sancU
fide catholica deviare; et quod monita et rogata humiliter, ooluit de suis
liaeresibus discedere : babito consilio nostrorum fratnim et Dei omnipoteolis
nomine invocalo, per sententiam judico eam hsreticam esse, et taoquam
bsereticam et pro baeretica condemno eamdem relinquens ipsam judicio se-
culari (Doc. ap. Lami, 11,559).
• Larai, Lez. U, 568. — Cantini, 11, Hl, 113. — Passerini, Sioria degli
êlabiliimnii^ etc., p. 3.
An. 1244) REGRUDKSGENGE DE LA PERSËGUTION. 373
une croix rouge sur la poitrine et sur le bouclier. Douze
des principaux reçurent des gonfalons blancs, aussi à
croix rouge, avec une étoile au coin supérieur, près de la
hampe. C'était désigner les capitaines, car à eux seuls,
dans les usages du temps, il appartenait de porter les
bannières. Autour d'eux accoururent en foule les fidèles;
on admit jusqu'à des femmes dans leurs rangs ^
Les patarins apprirent bientôt à leurs dépens ce qu'é-
lait cette société des capitaines de Sainte-Marie, ou,
comme on disait dans les premiers jours, des inquisi-
teurs de la foi'. « Ils firent dans la ville, écrit le savant
et orthodoxe Lami, tout ce que voulut le saint, et qui
n'est que trop connu par l'histoire de sa vie'. » Arrêter
les hérétiques, 1rs remettre aux mains de l'inquisiteur,
telle fut surtout leur mission. Fra Ruggiero, revenu de
ses alarmes, n'hésita plus à multiplier les sentences qui
vouaient les condamnés à la mort, unique châtiment
inscrit aux statuts pour le crime d'hérésie. De Florence
In persécution s'étendit aux villes voisines : à Poppi, à
Prato, on appréhenda des femmes, et, qui pis est, des
* c Molto considerabilc... E si arrollarono poi uomini e donne, t (Lami,
n. 568-569.)
* On appelait d'abord les douze « quaesitorum fidei capitani » (voy. le
doc. dans Lami, H, 582), puis « i dodici di S. Maria » (Passerini, p. 3). —
On ne connaît les noms que de quatre dVntre eux : Guittomanno d*Aldo-
brandino, Guidalolto de Volto dcirOrco, Amico de Yalore des Roslichelli, et
un des Rossi (Passerini, p. 3). Gf. L. del Hi^liore, Fir. illuslr., p. 75. — Le
peintre Taddeo Gaddi représenta sur la muraille de l'hospice del Bigallo,
dans une seconde fresque, Pietro de Vérone remettant Tétendard aux douze
capitaines. On peut voir encore la reproduction au trait de ce qui reste de ce
travail, bien plus détérioré que le précédent, dans VOsserv fior,^ t. 1, à la
suite de la page 06.
> « E furono quegli che allora e dopo in ossequio délia fede cattolica fe-
cero tutto quelle che il santo voile nella cittè, e che è pur troppo note neir
istoria délia sua vita. t (Lami, U, 569.)
574 LES BARONI FONT APPEL A LEMPEREDR. (km. i%U)
seigneurs, des châtelains qui périrent par le feu ^
C'en était trop. Les nobles fauteurs de la secte maudite
s'indignèrent qu'on osât toucher à leur caste. Les Baroni
réunirent leurs partisans, ils enflammèrent leur courage
et leur haine; ils convinrent avec eux de recourir à la
protection de Tempereur. Toujours, à l'heure du dan-
ger, se tournaient vers lui leurs regards. Ils savaient bien
que partout où se trouvait Frédéric florissait l'hérésie,
que son apparition aux plaines lombardes y avait été le
signal des dernières violences contre les catholiques et
leurs chefs. Ils l'avaient vu de près, en 1237, sous les
murs de Brescia, où, par conformité d'idées et de ten-
dances, comme par amour de la guerre et des aventures,
ils étaient venus grossir son armée. De sa bouche ils y
avaient recueilli d'impies encouragements. Si notoire et
si efficace était la protection qu'il accordait aux pala-
rins, qu'à sa mort, en 1251 , Innocent IV écrivait à Pietro
de Vérone ces paroles significatives : « Enfin on peut pen-
ser à détruire l'hérésie*. »
Quand les Baroni s'adrejssèrent à l'empereur, la rup-
ture était complète entre lui et l'Église. Frappé d'ana-
thème, menacé de déposition, repoussé avec horreur par
ses sujets allemands, il ne trouvait de sympathies, il n'a-
vait de pouvoir qu'en Itiilie et surtout en Toscane. Envoyé
ou agréé par lui, le poteslat de Florence, Pace de Pesan-
nola, Bergamasque% était un gibelin résolu, qui,parcon-
* A Poppi Bona, femme de Ricevuto ; à Prato Megliorala, Aii>ano Marti-
uelli, Andréa, fils dX'golino, chAlelain de Civitella (Lami, U, 570, 58^).
* Lami, II, 490.
' 1245. La liste des Officiales forenses dit Pace Pesamigola, et Schmidt
(1,180), Pandolfo de Pasanellu. On sait combien rare était au moyen âg6
Texactitude ù l'épfard de.s noms propres. Nous suivons Lami et les docmnents
contemporains.
(An. 1244) POTESTAT GIBELIN A FLORENCE. 575
viclion ou par politique, se prononçait, dès son entrée
en charge, pour les palarins. De concert avec les Baroni,
il arme bon nombre d'hommes sûrs, aûn de les opposer
aux chevaliers de Sainte-Marie, et il attend les événe-
ments. L'attente ne pouvait être longue : les rudes Flo-
rentins n'eussent guère compris qu'on leur mit la dague
au poing pour n'en pas faire usage. Dans les rues, les ca-
tholiques militants furent attaqués, surtout les frères
prêcheurs. Plus qu'aucun d'eux Fra Ruggiero se sentait
menacé : n'était-il pas le bouc émissaire, responsable,
aux yeux des patarins, de toutes les sévérités, de toutes les
persécutions? Exaspéré de ces attentats, lui jusqu'alors si
timide, il met de côté sa prudence, et cite à comparaître
les chefs de la rébellion. Sur leur refus, il s'acharne, il
s'entend avec l'évéque pour obtenir une sommation du
saint-siége. Chose étrange! Ces mécréants, qui résistaient
à l'inquisiteur, cèdent au pape. Ils ne croyaient pas que,
même en son nom, personne osât les condamner. Ils
comptaient sur une manifestation prochaine de la puis-
sance impériale. Intéressés à gagner du temps, ils se pré-
sentent donc au tribunal du Saint-Ofûce ; ils se soumet-
tent d'avance à ce que les juges ecclésiastiques exige-
ront d'eux; ils prennent cet engagement par écrit et
déposent mille livres de caution.
Fra Ruggiero, fort sagement, avait réclamé cette ga-
rantie; l'attitude du poteslat la rendit vaine. Le 12 août,
la sentence à peine prononcée, les Baroni courent auprès
de lui et invoquent son assistance. Plus que jamais dévoué
à leur cause, Pacede Pesannola envoie sur-le-champ deux
massiers de la commune, avec d'autres officiers revêtus
de leurs insignes, au couvent de Santa Maria Novella. Il
fait sommer l'inquisiteur de révoquer et casser la cou-
370 PRÉPARATIFS DE LUTTE. (Am. 1244)
damnation de Barone et de Pace, tous deux fils de Barone,
comme contraire aux ordres impériaux. Il lui enjoint de
restituer les sommes par eux versées en gage de soumis-
sion, lui intimant, s'il n'obéissait, de se présenter, le
lundi suivant, sous peine de mille marcs d'amende, au
palais public, devant le tribunal du potestat.
Intimidé, l'inquisiteur eût faibli peut-être; mais l'é-
nergique Fra Pietro élait derrière lui. Dès le lendemain,
il répliquait donc par un monitoire, requérant le potes-
tat lui-même de comparaître avant la fin du jour devant
le Saint-Office, séant à Sanla Maria Novella*. Le silence
du mépris répondit seul à cette sommation. L'on ne pou-
vait, dès lors, tarder d'en venir aux mains. I^es forces
semblaient égales. Si les patarins étaient moins nom-
breux que les catholiques, ils pouvaient jeter dans la ba-
lance l'épée du polestat. Ils étaient soutenus de tous les
hommes d'armes que sa charge l'obligeait à entretenir.
Ils pouvaient compter sur Tappui des citoyens aux con-
victions flottantes, défenseurs-nés de tout pouvoir établi,
et sur l'inertie des croyants lièdes, qui toléraient toutes
pratiques religieuses , tant qu'elles ne causaient point
de troubles dans l'État. Mais déjà l'on en fomentait de
redoutables : en rejeter la responsabilité sur les héréti-
ques, et par là tourner contre eux quiconque jusqu'alors
' « Frater Rogeiius depulatus contra ser Pacem Passannolam potestatein
florentinum de hseresi publiée infamatum , tanquam fautorem hsereticoniiii
et publicum defensorern pro eo quod in negocio fîdei pro baereticis defen-
dendis contra inandatum apostolicum se opponit mandando capitanis fidei
et noiariis S. Doni. papx quod de^fficio suo nulialenus inlromiUent , alio-
quin ponet eos in bannum 1 00 Hbranim et notarios siiniliter in 1 00 libras
condemnavit, et quod sibi prsecepit quod sententiam latam contra Pacem de
Barone et Baronem fratres filios olim Baronis revocet et casset, quia dicebat
eam latam conti*a mandalum Imperatoris. » (Monitoire de Fra Ruggiero ap.
Lami, il, 573.)
vAm. 1244) PRÉDICATIONS BELLIQUEUSES. 377
étail resté neutre, telle fui Thabile politique des ortho-
doxes : elle obtint un entier succès. I^es patarins, di-
saient-ils, peuplaient la ville des scélérats de la campa-
gne ^ ; ils épouvantaient ainsi les fidèles, « tous hommes
de bonne conscience, loin d'être, comme le parti con-
traire, terribles et cruels*. »
On chercherait en vain un récit de ces faits favorable
aux cathares. Les dominicains seuls ont la parole. Faut-il
s'étonner dès lors qu'ils mettent l'agression à la charge
de leurs ennemis? Mais les actes officiels font mieux con-
naître la vérité. Le 24 août, en l'honneur de saint Bar-
thélémy, dont on célébrait la fête', les bons catholiques
étaient convoqués dans les églises de Santa Reparata et
de Santa Maria Novella. Leurs prédicateurs favorisy de-
vaient prêcher contre lepotestat*. Cet appel pour un pa-
reil dessein était un acte do. révolte, que le principal ma-
gistrat de la ville ne pouvait tolérer. Par son ordre, la
cloche communale répandit dans les airs ses bruyantes
volées, signal habituel des réunions populaires. En un
instant, les patarins et leurs amis parurent sur la place :
à l'avance ils avaient eu des Baroni avis de se tenir prêts.
Sur leurs chevaux caparaçonnés comme pour une expé-
* Le P. Sandrini ap. Lanii, U, 574. Schmidl supprime ce détail.
* • Che per esser tutti uomini di buona coscienza, non avevano tanto dei
terribile e del crudo corne quelli délia truppa contraria. » (Lami, II, 574.)
^ Les auteurs disent un jour de fête, ils ne semblent pas croire que tous
les événements qui vont être rapportés s'accomplirent dans la même jour-
née. Gela résulte pourtant de la sentence rendue contre les Baroni, laquelle
se termine ainsi : « Âcta sunt bec in die B. Bartolomei in platea S. M. No-
velle, ea die qua per Pacem et Baronem et Polestatem eicommunicatum in
favorera bereticorum contra fidèles est publiée dimicatum. • (Doc. ap. Lami,
H, 577.)
* « Eos qui vocati a nobis ad predicationem vénérant audituri que contra
poteslatem diccnda erant. » (Ibtd.) Conmaent ceux qui ont lu cette phrase
peuvent-ils dire que Tagression vint des hérétiques T
578 LES CATHOUQUES ATTAOUfiS. (An. 1S44)
ditîon militaire, arcs et flèches aux mains, gonfalons dé-
ployés, ils se dirigèrent vers les deux églises. La foule,
en rangs pressés au pied de la chaire, écoutait religieu-
sement le sermon séditieux. Brutalement ils se précipi-
tent sur elle, ils la dispei^ent, la dépouillent, la frap-
pent, blesssent plusieurs personnes, en poursuivent d'au-
tres dans le cimetière de Santa Repara ta, et là, sans le
moindre souci du sacrilège, leur donnent la mort'. Ce
fut dans Florence un scandale effroyable. Les gens froids
taxaient d'exagérations ces clameurs ; mais à leurs dou-
tes on opposait une éloquente réponse : on leur montrait
les cadavres, on leur faisait toucher du doigt les blessu-
res profondes*. Le sentiment public, jusqu'alors indé-
cis, se prononçait avec énergie pour les victimes contre
les bourreaux.
Sans tarder, les meneurs catholiques profilèrent de
leurs avantages. Dans l'après-midi du même jour, Fra
Pietro de Vérone, d'accord avec l'évêque et l'inquisiteur,
assemblait le peuple sur la place agrandie de Santa Maria
Novella. Là, devant un innombrable auditoire, fut pro-
mulgué le jugement qui vouait à la mort les Baroni, pro-
moteurs du criminel et sanglant conflit, fauteurs d'héré-
tiques, hôtes impénitents des évêques palarins Brunetlo
et Torsello, de beaucoup d'autres de la secte', et notam-
ment d'un certain Giovanni , condamné par le Sainl-
* « Dum armata manu, implorato auxilio Potestatis FloreDtie fautoris he-
reticonim, vocalis exbannitis, pulsata campana communis, extenso veiillo,
equis phaleratis, cum balistis , sagittis et arcubus, nobis se publiée oppo-
suerunt pugnando contra nos et societalem fidei.... et TiolaYerunt cenie
terium tnajoris ecclesiae Yulnerando et occidendo Bdeles, intrando eodesiin
cumarmis, fugando, spoUandOy vuinerando.... t (Ibid,)
* • De quibus pêne tota civitas attestatur, et cicatrices fîdelium vuloeft-
tonim bec idem indelebiliter attestantur. » (Ibid.)
* « Quod in domibus ipsorum episcopi beretioonim Bumettus et T<m^
(An. 1244) CONDAMNATION DES AGRESSEURS. 379
Office, délivré de vive force, par leurs propres mains ^
En conséquence, la justice ecclésiastique les déclarait in-
fâmes, ainsi que leurs complices, et les soumettait à tou-
tes les peines édictées par les sacrés canons. Leurs mai-
sons, « repaires de perfides, » devaient être renversées
de fond en comble et tous leurs biens confisqués*. Quant
aux autres hérétiques, les juges, « voulant accomplir
leur tâche avec douceur, » promettaient miséricorde à
quiconque, déposant les armes, viendrait, avant la fin
du jour, s'humilier au pied de leur tribunal et exprimer
sincèrement le vœu de rentrer sans retard dans le giron
de l'Église».
c< Une si grande bonté, » comme dit le dominicain
Sandrini, ne toucha point le cœur endurci des héréti-
ques \ Plus agités, plus entreprenants que jamais, ils
poursuivaient d'insultes leurs principaux adversaires,
dans les rues et jusque dans les églises. Ils ne reculaient
ni devant le meurtre ni devant l'incendie, moyens de
guerre familiers alors à (ous les partis, et qu'avec l'indi-
gnation qui sied aux consciences pures, ils se reprochaient
i^éciproquement. Les orthodoxes n'étaient pas en reste
avec eux"; mais ils voulaient s'assurer l'avantage; ils
seUus et alii qnamplures heretici siint receptati. • (Ibid.) Tous ces textes
font partie de la sentence rendue.
* • Quod idem Baro et Pax coram nobis confessi sunt (Ibid,), •
' « Et aliis pœnis sacris canonibus infligendis addicimus puniendos ; do-
mus eorum que fuerunt latibula pertidoruin, pronuntiantes funditus dinieii-
das ; bona eorum omnia pronuntiantes et dicenles omnino conûscanda. »
(Ibid,)
^ « Yolentes in mansuetudine perficere opéra nostra.... quod si hodie,
depositis armis, humiliantes se, volentes redire ad gremium S. M. Ecd.,
abjurantes omuem haeresim, misericordiam implorabunt, recipiemus eos. •
(Ibid.)
^ i Tanta bontà, » dit le P. Sandrini, ap. Lami, II, 577.
* Passerini, loc, cit,, p. 4, 5.
580 COMBAT PRÈS DE SANTA-MARIA-NOTELLA (An. iS44)
n'avaient d'autre but que de les anéantir. Les plus fer-
vents et les plus considérables des catholiques furent
réunis en conseil. Beaucoup de nobles offrirent leurvie
pour la défense de leur sainte religion. Il fut résolu,
après en avoir référé à Rome, qu'on rendrait aux pata-
rins attaques pour attaques, et qu'on les débusquerait
des points stratégiques dont ils s'étaient emparés \
I^e chef de cette croisade fut l'éloquent prédicateur que
le médiocre effet de sa parole remplissait de confusion et
de dépit. Il se mit à la tète des chevaliers de la foi.
Grand et fort comme il Tétait, tenant dans ses robustes
mains la bannière blanche à croix rouge, il attirait tous
les regards, il inspirait à tous la confiance et l'enthou-
siasme. Parti de Santa Maria Novella, il marcha au-de-
vant de l'ennemi. Il le rencontra non loin du couvent, en
un lieu alors appelé Pozzo a San SistOj étroit carre-
four qui porte aujourd'hui le nom de Croce al Treblno\
Refoulés plutôt que vaincus, les hérétiques battirent en
retraite vers le quartier d'Oltrarno et la place dite des
Rossi% où se trouvaient, sur la rive gauche, au bout du
Ponte vecchioj les maisons de celte noble et riche fa-
mille de leur parti. En cet asile ils pouvaient être
* « K(l andare colle armi scoperte a combattcre contre le parti eretiche,
che coir armi pure alla inuno s^erano avvantaggiate ne* primi posli délia
ciltà. » (Lami, II, 578.)
* Ce carrefour est au bout de la via délie Belle Donne, qui conduit d*unc
part à la via Tomabuoni, de Tautre à la place de S. Maria Novella. On y Toit
encore une croix commémorative. — On ne sait pas trop ce que signifie
Trebbio. Peut-être trivium, iripudium, trebbiare ou trebbiatura^ mot qui
s'emploie en parlant de ce que foule le sabot d'un cheval. — Tribo, dil-on
encore, veut dire tribus. Voy. Osserv. fior., III, 193, 3* éd. — Il y aviit
dans les environs de Florence une petite localité appelée Trebio (vuy.
Arch. di Stato, Capitoli, 1195, p. xxix, f» 96 r").
' Aujourd'hui de Santa Félicita.
(ÂM. \UA) ET DANS LE QUARTIER D^TRARNO. 581
inexpugnables, s'ils y parvenaient à temps pour occu-
per les (êtes de pont qui, seules, y donnaient accès. Mais
serrés de trop près dans cette poursuite ardente, ils vi-
rent leur échapper ce moyen de salut. Quand Pietro de
Vérone comprit vers quel point ils se dirigeaient, par un
raffinement propre aux guerres civiles et religieuses, il
remit le gonfalon du commandement au chef d'une bran-
che restée orthodoxe de la famille des Rossi. 11 savait
bien que les haines fraternelles sont de toutes les plus
implacables \
Cependant, de sa voix vibrante, il continuait d'en-
flammer les courages, qu'avait échauffés le premier suc-
cès. IjCs chevaliers de Sainte-Marie ayant passé les ponts
à la suite de leurs ennemis, parvinrent presque aussitôt
qu'eux sur la place, et y massacrèrent quiconque, les
chefs tués, ne se dérobait pas par une fuite rapide à des
vainqueurs qu'enivraient les fumées du sang'.
* Le texte des BoUandistes est formel : « Quibusdam de Rubeorum fa-
milia nobilibus et aliis catholicis YexUlum exbibcns cruce insignitum, ut ipse
verbis et ille gladiis contra haereticos Domini pralium exerceret. > (Acta
sanctorum, loc. cit., p. 693.) — D'autre part, on lit dans VOsserv. fior,
(VU, 147, 3* éd.) : « Quanto ai Paterini di cui fur capo i Rossi diceabbas-
tanza la colonna colla statua di S. Pier martire sulla piazza già de' Rossi, ora
di S. Félicita. » — Il y avait donc des Rossi dans les deux camps, et le
cboix de Fra Pietro s'explique, car il n'y a pas d'acharnement comparable à
celui des frères ennemis.
* La plupart des auteurs mettent le combat de la place des Rossi avant
celui du Pozzo a San Sisto, à en jug^r du moins par Tordre qu'ils indi-
quent. Saint Àntonin dit que la bataille eut lieu « ultra Ârni flumen et citra
Amum. f (Croniche, part. IK, lit. xxni.) Les BoUandistes de même; mais
cela ne fait pas deux autorités, car Ambrogio Taegio, dominicain du quin-
aème siècle, auleur de la Vie de Pierre martyr, ne fait que reproduire ce
qu'on avait écrit avant lui. — 11 semble claur qu'assaillants ou assaillis, les
chevaliers de Sainte-Marie durent partir de S. Maria Novella, leur heu ordi-
naire de ralliement, dégager les abords du couvent, et, à moitié vainqueurs,
poursuivre l'ennemi au delà des ponts. L'ordre inverse ne s'expliquerait pas.
Or deux textes indiqués ou cita par Lami (p. 580 et 584) donnent l'ordre
582 SOUMISSION DES PÂTARINS. (Ai. lSi4)
Alors même qu^elles furent dissipées, ils ne renoncè-
rent qu'avec peine et conlre des gages certains aux plus
inexorables rigueurs. C'était peu, pour trouver grâce,
d'établir clairement qu'on n'avait pris à la lutte aucune
part. Tout patarin supposé dut, pour sauver ses jours,
faire profession d'orthodoxie à Santa Maria Novella, et
porter publiquement sur l'épaule droite une croii de
drap rouge, en signe de réconciliation avec l'Église. Ceux
qui persistèrent dans l'impénitence furent conduits au
bûcher, et la terrible Inquisition ne pardonna même pas
aux os de ses viclimesV
L'allégresse régnait parmi les âmes pieuses. Elles sen-
taient rhérésie frappée a mort. Débordant de gratitude
envers les frères prêcheurs, elles léguaient à l'envi des
immeubles au couvent désormais fameux qu'ils habi-
taient à Florence, fortune inespérée pour des moines qui
jusqu'alors, ne possédant rien, vivaient au jour le jour
des dons de la charité. Le saint-siége, de son côté, récom-
pensa Fra Ruggiero des Calcagni : ce piètre inquisiteur
fut nommé évéque de Castro dans la Maremme, et figura,
à ce titre, parmi les Pères du concile de Lyon*. Le vrai
vainqueur des hérétiques, Fra Pietro de Vérone, n'obtint
que de le remplacer dans ses épineuses fonctions. C'était
sans doute une haute marque de confiance, car en cette
ville d'indépendante et capricieuse humeur, il fallait
«
que je suis. Leur autorité confirmant le raisonnement, vaut bien rautorité
unique de saint Antonin. Un de ces deux textes parle de deux journées, par
confusion probable avec les deux combats. M. Passerini (p. 5) dit : c H 7 a
un ou deux engagements près de S. Félicita et de la piazietta del Trebbio.
C*e8t obscur. » 11 ne m*a pas semblé impossible de pénétrer cette obscurité.
La statue de Pierre martyr établie sur la colonne de la place des Rossi
semble bien indiquer que là eut lieu le combat décisif.
' Passerini y loc, cit., p. 5.
* Lami, U, 579-585.
(An. 4252) FIN DE PIETRO DE VÉRONE. 383
aflermir le triomphe ; mais soit qu'il jugeât la récom-
pense trop inférieure à ses services, soit plutôt qu'il sou-
haitât uniquement d'être au plus fort des combats, le fou-
gueux apôtre ne fit pas un long séjour à Florence. Son
infatigable zèle y paraissant désormais superflu, un
ordre de Rome le renvoya en Lombardie, où la faction
impériale, toujours prépondérante, favorisait les patarins
et donnait asile aux faidits de Languedoc \ Une fin tra-.
gique l'y attendait. En 1252, alors qu'il revenait de
Côme, où l'avait appelé son devoir, il tomba dans une
forêt sous le poignard de la secte qu'il frappait à coups
redoublés. Une tradition, que rapporte Savonarole, veut
que ses meurtriers fussent de ceux qu'il avait vaincus à
Florence et chassés de leur patrie*.
I.es admirateurs qu'il y avait conservés, et dont cha-
que jour croissait le nombre, voulurent du moins ho-
norer sa mémoire. Ils n'attendirent pas que l'Ëglise,
après l'avoir déclaré martyr, le mit au nombre de ses
saints, et que l'Espagne fit de lui le patron de son inqui-
sition redoutable*. Sur les deux étroites places qui
avaient servi de champ de bataille et vu couler le sang
des patarins, deux colonnes furent érigées qui reçurent à
leur sommet, celle du carrefour al Tretbio^ une croix
sculptée dans la pierre; celle de la place desRossi, la sta-
tue du martyr. Un tableau qu'on vit longtemps à la porte
des capitaines d'Or San Michèle, le représenta tenant
dans ses saintes mains son glorieux étendard. Le 29
avril, jour où l'on célébrait sa fête, les hommes de sa
compagnie, car l'institution qu'il avait fondée lui survi-
* Réville, /oc. aï., p. 71.
' Ada sanctorum^ loc. cit., p. 698. — Laïui, 11, p. 588.
.>
Ihid.
:^4 EITI!«€TK» DE L HÉRÉSIE A FLORDICE. (Aii. iS55^
Tait, promenèrenl dès lors par la ville celte bannière vé-
nérée, en faisant à Santa Maria Novella l'oflrande sacra-
mentelle de cierges allumés'. Avec le temps la procession
fut supprimée, et le gonfalon blanc à croix rouge ne
sortit plus du couvent; mais on le déployait du moins,
on le suspendait dans l'église, le jour anniversaire du
saint. Aujourd'hui, on ne Ty suspend même plus. Il reste
conGné dans la sacristie, au fond d'une sombre armoire.
Il ne voit la lumière que par aventure et pour un in-
stant, à la demande bien rare d'un voyageur curieux. Ce
témoin encore palpable d'un fait important et d'une
grande renommée ne dit plus rien à Timagination da
peuple dont il a guidé les pas dans une lutte sans merci.
Il n'est pas jusqu'au nom jadis retentissant de Fra Pietro
qui ne soit désormais enveloppe d'obscurité. Mélancoli-
que exemple de la vanité des gloires humaines, alors
même qu'un rayon d'en haut semble les éclairer!
Mais la gloire qu'ambitionnait l'intrépide apôtre ne
lui fit point défaut : il avait fait œuvre durable. « Le
parti gibelin, écrit le P. Sandrini, ne put plus faire
son nid dans nos murs, et la foi, qui souffrait beaucoup
par son fait, fut désormais inébranlable, n'eut plus i
supporter parmi nous de semblables secousses*. » La
mort prématurée de Frédéric II ôta aux patarins tout
espoir de rentrer dans Florence. Contre ces « ouvriers
de l'iniquité, » Innocent IV appela partout aux armes les
ouvriers de la justice. Il promit rémission de toute péni-
« S. Ântonin, loc, cit. — Acta sanciortun, loc. cit., p. 693. — Lami,
II, 579 sq.
'^ • Di modo chc il partito ghibcUino non poiè piii annidare tra quesie
mura, e la fede che molto pativa per quello, restô indélébile e incapace di
più mai tollcrare in Firenze simili scosse. > (Le P. Sandrioi, ap. Lami, II,
583-584.)
(Ah. i255) CONVERSION DES PâTâRINS. 385
tencc à quiconque avait incendié des églises ou maltraité
des prêtres, pour peu qu'il combattît sous les bannières
de la croix ^ Il répartit les charges d'inquisiteur entre
les franciscains et les dominicains, dont la rivalité ja-
louse redoubla les rigueurs de la persécution. Aux domi-
nicains il assigna la Lombardie, la Romagne, les mar-
ches de Trévise et de Gênes; aux franciscains, Rome et
sa campagne, le patrimoine de saint Pierre, le duché do
Spolète, la Toscane*.
Cette substitution eut à Florence d'heureux effets. Un
passé récent, des plaies mal cicatrisées encore avaient
fait aux frères prêcheurs de nombreux ennemis; les
frères mineurs n'en avaient point. La paciGcation inté«
rieure en devint plus rapide. Cinq ans à peine s'étaient
écoulés que, dans le gouvernement des guelfes, portés
au pouvoir par les troubles de la rue, parmi les douze
anziani créés à cette occasion, l'on voit flgurer deux
membres de la famille maudite des Baron! '. Ils avaient
donc abjuré leur foi religieuse et, tout ensemble, leur foi
politique ; on tenait donc leur conversion pour sincère,
puisqu'on les appelait à la plus haute des magistratures
que Florence ne confiât pas à des étrangers. Bientôt, les
croisés de Pietro le martyr, ne trouvant plus dans la
lutte contre l'hérésie l'emploi de leur zèle, le consacrè-
rent aux œuvres charitables, spécialement à l'hospilalité.
Divers hôpitaux pour les voyageurs furent confiés à leurs
soins, dans la ville et au dehors, véritable bienfait en des
* « Et quod Joannes hereticus condemnatus quem per Tiolentiam de cap-
cere commuais extraxerunt receptatus est ibidem, quod idem Baro et Fax
coram nobis confessi sunt. » (Ibid.)
* Mansi, CondL, XXllI, 584 sq. — Schmidt, 1, 167.
' Schmidt, 1, 168.
HI8T. Dl FLORBHCE. — I. 25
386 CONFISCATIONS PRONONCÉES (An. iS65)
temps OÙ manquaient partout les auberges ^ C'est ainsi
que, changeant de litre comme de fonction, les chevaliers
de Sainte-Marie devinrent les capitaines de la Miséricorde.
Ces belliqueux athlètes de la veille étaient les paciBqiies
infirmiers du lendemain.
Contre ce qui restait du catharisme, il suffisait désor-
mais de la vigilance pontificale, à condition, pourtant,
de ne se point relâcher. Or les papes, durant cette pé-
riode, n'ont pas de plus constante pensée que d'en finir
avec l'ennemi terrassé dont le fantôme hante leurs nuits
sans sommeil. Alexandre IV ordonne aux potestats et
recteurs des communes, sous peine de deux cents marcs
d'argent, de livrer à l'évéque et aux inquisiteurs du lieu
les hérétiques réclamés*. Martin lY, résolu d'en confis-
quer les biens, écrit à ce sujet aux inquisiteurs de Flo-
rence '. Le mineur Salomon de Luca, qui exerçait alors
cette charge, intente, pour se conformer aux ordres re-
çus, un procès posthume à une certaine Ruvinosa, morte
veuve du Florentin Reniero del Bagno (1282)^. L'année
suivante, le potestat Aldegherio de Senazza rend la sen-
tence nécessaire pour vendre et partager, conformément
1 f Certum est saeculo XIU*, immo longe antea in nullo Ceime ei italicts
urbibos desiderata fuisse itinerantium diTeraoria.... In saburbîis aTÎtatom
hospitales sedes condere majores nostri in more habuerant. Ita oonsnltom
peregriois quibus si quando nocte intercepti ita fuissent dausis jam urbium
portis. » (Muratori, ArUiq, IlaL^ Diss. xixth, t. m, 583, 585.) — Le pre*
mier de ces hôpitaux fut celui del Bigallo, à cinq milles de Florence, do
côté de Test. On en donna aussi le nom à ces cheraliers. Nul ne sait aa joile
le sens de ce mot de Bigallo,
* Bulle d'Alexandre lY, Ann. eccL, 1255, n* 30, t. XXI, p. 5S9.
» Arch. di Stato, Capiioli, n» xuy, ^ 44 f .
* i Dominam RuTÎnosam.... quejamdecessit.... qaod bona dicte.... mo^
bilia et immobilia, jura et actiones.... debeant in oonsîlio, ut asaolet, de
condemnatis aliis, de Terbo et facto publiée publicari per aententîam difi-
denda, sicut in constitutionibus papalibus dignosdtor oootineri. • (1982.
Doc ap. Lami, II, 588.)
(An. 1S85) CONTRE LES PiTARINS. 587
aux constitutions ponliCcalcs, les « meubles, immeubles,
droits et actions » de la défunte ^ Mais il fallait trou-
ver acquéreur dans des conditions favorables. Ce ne fut
pas l'affaire d'un jour. Vente et partage n'eurent lieu que
trois ans plus tard, le 5 novembre 1287, dans le couTcnt
même des franciscains, par les soins de Fra Bartolom-
meo de Sienne, alors « inquisiteur de la perversité héré-
tique*. » Encore avait-il dû donner à l'acquéreur des ga-
ranties contre l'éviction, et contre les sentences ulté-
rieures du Saint-Office '.
C'étaient les rôles renversés : le juge ecclésiastique
faisait fonction de magistrat civil. Un tel empiétement
fut sans doute peu goûté, car, dans la suite, on voit des
syndics ou procureurs spéciaux chargés de ces sortes
d'opérations, et prenant possession des biens « de tout
patarin ou hérétique vivant ou mort, confisqués ou mis
en vente par ordre ou du consentement du potestat, pour
les louer ou les vendre, et en remettre à la commune la
part qui lui en revenait^. » La procédure entre ces mains
laïques devenait plus âpre, comme plus rapide. Des syn-
dics, hommes de loi ou d'affaires, s'entendaient aux dé-
tails infiniment mieux que des moines, et ils ne pouvaient
qu'accomplir avec zèle une tâche qui n'était pas sans pro-
* Lami, ibid,
* « Âctum in loco fntram minonun de Florentia, presentibus testibiui
Padno Pemizi, Ughetto Bencivenni, populi S. Simonis, et Bughetto Bonin-
sengne populi S. Nicolai ad boc Tocatis. Frater Bartholonueua fenensis ord.
MiiroruiD auctoriUte apostolica inquisitor heretice praTitatis per se suosque
suGoessores pro inquisitoris officie ex causa Tenditionis dédit... Maso D. Ro-
gerini Minerbetti..». contra bona et res olim D. Raynerii del Bagne de Flo-
reotia. t (Doc. ap. Lami, U, 590 sq.)
> Lami, U, p. 595.
* Archim dîplomatîco, Pergamene délie Riformagiani, 18 entr. febr.
1305. — Cf. Arch. di State, PnmUioni, n^" i, p. 35 v". 4 jan?. 1S86, et
n* z, p. 160, 5 février 1300.
38R TOLÉRANCE DES MAGISTRATS (Av. 1385)
Ijt. L'intérêt prive, i\ vrai dire, luttait plus librement
avec eux (rexpédients et de ruse. Attentif à se défendre,
et moins retenu par le respect, il élargissait, pour en re-
tirer une part de l'iiérilage, les mailles du filet que re^
serrait l'officier public, pur y retenir tout ce qu'avait
donné la confiscation. Ainsi, en 1309,GberardoLupicim
étant mort, on procédait à la saisie de ses biens, pour
des actes qui sentaient Thérésie, mais déjà vieux de
trente-huit ans\ L'effet rétroactif habilement donnée
la loi permettait de remonter, sans prescription possible,
au temps même du délit. Toutes les mesures étant prises
d'avance, l'exécution s'accomplit sans encombre, avec
une foudroyante rapidité. Le 5 juillet, avait paru le décret;
le 19, non-seulement les syndics étaient nommés, mais
déjà ils avaient accompli leur besogne d'oiseaux dd proie'..
Plus prompte encore était pourUmt la victime désignée,
l'héritier de Gherardo. C'était Lippo, fils de Rodulfo Lu-
picini. Avant la saisie, il avait lestement vidé la cassette,
et remis à son oncle, Megliorato Domenici, tout l'argent
monnayé. Megliorato payait aussitôt les dettes du dé-
funt, rachetait au prix de mille livres les biens con-
fisqués, et en remettait scrupuleusement à Lippo les re-
venus. Un acte authentique servant de décharge recon-
naissait, en 1514, la parfaite fidélité de cette longue ges-
tion '.
Les magistrats civils fermaient donc les yeux, au dé-
but, sur ces échappatoires de l'intérêt privé; plus tard,
ils prêtaient ouvertement les mains à tout acte suscep-
* Arch. diplom., Pergamene délie Riforniagionij 5 juillet 1509.
* Ibid. Doc. du 19 juillet 1509. On y déiaillo les biens dont il s*agil, on
y nomme l'acheleur.
' Ibid. Doc. du 2 mars 1514.
(An. 1299) ENVERS LES PâTâRINS. 389
lible de régulariser les situations, de produire Tapaise-
ment par l'oubli. Tandis que le Saint-Office poursuivait
les descendants des hérétiques jusqu'à la troisième et
quatrième génération \ ils ne considéraient pas les fautes
des pères comme une cause d'indignité pour les fils. Ils
ne craignaient même pas, en des pièces officielles, de rap*
peler, sans intention hostile, ces compromettantes filia*
lions. En 1299, par exemple, ils instituaient syndic pour
une banqueroute un certain Guido. Ils auraient pu rap-
peler, selon Tusage d'un temps où les noms de famille
étaient rares encore, Guido di Giovanni, c'est-à-dire fils
de Giovanni : ils l'appelaient, dans l'acte même de sa no-
mination, Guido del Patarino, Guido fils du Patarin\
Cette tolérance exaspérait le Saint-Office, car, si l'hé-
résie était morte, les tronçons épars en remuaient en-
core. Il tenait peu de compte aux magistrats de leur em-
pressement à édicler Joules les constitutions répressives
qu'il réclamait'. Il leur reprochait d'en édicter d'autres,
gênantes pour les libertés ecxîlésiastiques, et de ne lui
prêter qu'à contre-cœur le concours du bras séculier*. Il
< Lami, U, 497, 536. Schmidt, I, 181.
« Arch. di Stnto, Provmtioni, n* ix, p. 231. 9 janvier 1299. — En 1508,
à Lucques, un citoyen, mal famé, il esl vrai, comme (niitre et assassin, était
appelé Patarino. (Statuto di Lucca^ 1. III, Kub. 60, publié dans la conti-
nuation de Cianelli, Memorie e Documenti per servire alla sloria di Lucca,
t. m, part. lU, p. 177. — Lucques, 1867, i^-4^) Le statut de Lucques,
dan.s sa rédaction du quatorzième siècle, contient encore Tobligation de per
Sicuter les Palarins : i Et purgabo civitatem lucanam , districtum et epi-
fcopatum hereticis et Patarinis et Sodomitis. > (L. lll, Hub. 155, publié dans
les Mem, e Doc., etc., t. III, p. 230.)
' « Maxime circa fîdei sanctc cultum et adversarionim hereticorum pa-
terenorum vel suorum fautorum exterminium et gravamen constitutiones
contra eos éditas. • (3 octobre 1300. Ârch. di Stato, Prowisionif n* x,
p. 280.)
* « Composita per commune Florentie et conscripta et posita inter capi-
tula et ordioamenta dicti communis et populi quedam statuta sife constitu-
590 EITINCnON DU PATARISME A FLORENCE.
se laissait entraîner « par ses flatteurs » à les poursuivre
de menaces et même de procès où il enveloppait c les
membres des conseils publics et certains autres mar-
chands ^ » Il obtenait ainsi Tannulation des statuts in-
criminés % mais il n'en tonnait pas moins contre « quel-
ques fils d'iniquité, fauteurs du mensonge, destructeurs
de leur patrie, qui voulaient semer la zizanie entre notre
sainte-mère TÉglise et ses fils dévots, les citoyens de Flo-
rence'. »
Cette persécution attardée n'était plus assez violente
pour raviver le culte proscrit dans le sang et les flammes;
mais comme elle continuait sans relâche, à la fin elle lassa
la patience des moins impatients. Leur voix isolée n'osait
plus se faire entendre. L'eûl-elle osé, elle eût expiré sans
écho. Manquant de catéchumènes, ayant renoncé à tout
culte public ou même en commun, n'étant plus récon-
fortés par leurs évêques, les plus délicats scrupules de la
conscience pouvaient seuls les retenir de chanter la pa-
linodie, car à rester impénitents ils ne gagnaient que de
tiones que videntur obstare ecdesiastice lil>ertati ac etiam contra ÙMpiisi-
tionis officium ne sibi per regimina florentina dari et exiberi debeat fà
petatur auxilium brachii secularis. • (3 octobre 1300. Arch. di Stalo, Fn»-
viêionit n* i, p. 280.)
* « Prefaius reverendus pater (frater Matheus Portuenais et S. Rnfine
episcopus) forsan ultra debitum rationis, assenlatoribus aures suu pre-
bens.... certos processus fecerit et comminatus fuerit contra dominos Po-
tostatem, Gapitaneuni, Priores artium et Vexilliferum justitie, consUiarios et
certos alios mercatores.... » {Ibid,)
* « Quod si ({ua statuta.... Tiderentur seu essent in derogationem auctori-
tatis apostolice sedis et ecclesiastice libertatis seu offîcii Inquisitionis....,
que scisma, heresim vel favorem bereticorum seu credentium oonlinerent
Tel sapèrent directe vel indirecte, sint cassa et irrita. • {Ibid.)
^ • Per aliquos iniquitatis iilios, falsitatis subgestores, honoris et status
sue pairie detractores, dolentes seminare zizaniam inter aanctiaaimam ma-
trcni et Dom. Romanam Ecclesiam et devotissimos filios cires floreiH
tinos.... » (Ibid.)
L'ÉPIGURISIIE ET L'INGRÉDDUTË. 591
multiplier les obstacles sur leur route, d'exposer à mille
vexations leurs bieus et leurs persomies, d'avoir en per-
spective la spoliation, la ruine, l'exil. La plupart achetè-
rent la sécurité en déshonorant eux et leurs pères. Us
n'eurent pas honte de dire cpie leurs pères étaient en dé-
mence quand ils avaient recherché et regu le œmolamenr
tum^. Eux-mêmes ils feignirent d'être catholiques, et
ils le feignirent si bien que l'Église faillit canoniser un
d'entre eux.
Une doctrine qui s'avilit et se dissimule est perdue à
jamais. Du patarisme il ne resta bientôt plus que le nom.
Ce nom servit, au quatorzième siècle, à daigner qui-
conque s'écartait de l'orthodoxie*. L'esprit immortel
d'indépendance religieuse chercha d'autres dérivatifs. Il
en trouva dans le mysticisme de Jean d'Oliva et de Joa-
chim de Flore, dans la secte des Fratricelles, issue des
franciscains', mais surtout dans ce vague épicurisme
que les chroniqueurs florentins confondent avec l'héré-
sie, et qui n'est que l'indifférence religieuse ou l'incré-
dulité, a Ces épicuriens, écrit Benvenuto Rambaldi d'I-
mola, contemporain et commentateur de Dante, sont in-
nombrables. On les compte non par centaines de mille,
mais par milliers de mille \ » Farinata des Uberti, chef
des gibelins, pensait, comme Épicure, que le bonheur
suprême, que le paradis ne doit être cherché qu'en ce
i Scbmidt, 1, 16S-169.
* Lami, U, 487.
> Le règne de l*Esprit annoncé par TÉvangile étemel comme defant
mettre mi terme à celui du Fils et de l^Ëglise papale ressemblait beaucoup
k l'idéal des docteurs cathares. (Réville» lac. cit., p. 72.)
^ c lUi Epicurei sunt innuroerabiles, unde poterat ita dicere cum pluri*
bus centum millibus, immo mille millibus. i (Benvenuto da Unota* Cwnmenê*
ad. Inf., X, 115, -* Muratori, Àntiq. M., 1, 1046.)
592 L*mDÉPENDANCE RELIGIEUSE
monde. Cavalcante Gavalcanti « croyait et persuadait iiox
autres que l'âme meurt avec le corps. Il avait toujours à
la bouche le mot de Salomon :X'hommc racurt comme
la béte; leur condition est la méme^ » Son fils, ce
Guido Gavalcanti, poète et philosophe, «c second œil de
Florence* » dans cis temps là, et ami du premier, c'est-
à-dire du grand Àlighieri, professait les mêmes doctrines,
qu'il avait sucées avec le lait. « Quand les bonnes gens,
dit Boccace, le voyaient abstrait et rêveur dans les rues,
ils \{) disaient en quête d'arguments pour prouver qu'il
n'y a pas de Dieu'. » Incrédules à l'égal des Gavalcanti
étaient la plupart des grands gibelins. G'est à titre d'in-
crédule que Farinata des Uberti lui-même, le héros, le
politique, le patriote du parti que soutenait avec passion
le plus croyant des poètes, nous apparaît au fond de cet
impérissable enfer dont la poésie a doté le christianisme,
en compagnie de Frédéric II, du cardinal Ubaldini et de
« mille autres^, d claquemuré vivant dans son cercueil.
G'élait le sentiment public dont Dante se faisait l'or-
gane pour l'éternité. Reconquise au catholicisme, Flo-
rence n'entendait plus s'en détourner. Guelfe obstinée
par dévouement intéressé au saint-siége, laborieuse par
habitude et par goût, elle haïssait ces gibelins oisifs qui
< c
Semper credens et suadens aliis quod anima simul moreretur euro
corpore. Unde scmpcr habebat in ore dictum Salomonis : Unus est interitus
hominis et jumentoruni, et sequa utriusquo conditio. • (Benven. d*Imoia,
ad. Inf., X, 52, loc. cil.j p. 1045.)
* « Ille fuit paler Guidonis Cayalcuntis qui fuit alter oculus Florentin Icm-
pore Dantis. » (Ibid.)
' « Ë perciô che cgii alquanto tenea délia opinione degli Epicuri, si di-
ceva tra la gente volgare che queste sue speculazioni cran solo in cercare se
trovar si potesse che Iddio non fosse. » (Boccace, Decameron, Giorn.f VI.
nov. 9, t. il, p. 52, 53.)
^ « Qui con più di mille giaccio. » (/n/*., X, 118.)
PARMI LES FLORENTINS. 393
dissipaient leur riche patrimoine dans une vie de plai-
sirs ; elle ne croyait pas leur pouvoir faire de plus cruelle
injure que de les taxer d'impiété. Mais aucun peuple ne
sut, en restant Qdèle, se montrer plus large et plus libre
dans rinlerprétation de sa foi. Il ne suflit pas aux Flo-
rentins de condamner, de railler, comme on faisait en
France, les abus et les vices ecclésiastiques : on les vit
porter sur les principes mêmes un regard sinon investi-
gateur, au moins sceptique et presque indifférent. Leur
religion très-portée aux craintes superstitieuses, très-
sincère aux heures de danger ou de crise, fut, en général,
chez le plus grand nombre, affaire de convenance, de po-
litique, de tradition. En se conformant aux usages con-
sacrés, en ne protestant point contre ce que pensait le
commun des hommes, ils se sentaient plus maîtres de
penser à leur guise. Il y a parfois plus de véritable es-
prit religieux chez ceux qui s'insurgent que chez ceux
qui se soumettent, et Ton a dit souvent qu'entre Luther
et Léon X, le plus chrétien des deux n'était peut-être pas
le chef de la chrétienté. Les Florentins furent dès lors
tels que nous voyons aujourd'hui les peuples d'Italie,
également attachés aux pratiques de leur culte et détachés
des dogmes de leur religion. L'hérésie n'était pas morte
tout entière. Il en restait cet indomptable esprit d'indé-
pendance religieuse dont elle- s'inspire, qui souvent se
substitue à ses folles ou creuses théories, et qu'on ne
comprime pas impunément. C'est pour lui avoir laissé
une intelligente et sage liberté que Florence n'en connut
plus les licencieux écarts, et qu'elle traversa les temps
orageux de la Réforme, sans en être agitée et troublée,
comme le furent, en Italie même, tant d'autres cités.
LIVRE III
CHAPITRE PREMIER
LE PREMIER GOUVERNEMENT DES GUELFES
— 1251-1)60 -
Intrigues des gibelins ayec Pistoia. — Traité entre eux (2^ juin iSM). — Leur
défaite i Moote-Robolino. — Chefs gibelins exilés de Florence. — Inimitié
déclarée des deux raction». — Prospérité de Florence. — Ses moeurs primiti-
▼es. — Le florin d'or. — Les constructions. — Achat de châteaux. — Négo-
ciation auprès du saint-siége (août 1251). — Campagne contre Sienne et les
gibelins (septembre-décembre 1251). — Campagne contre les Ubakiini da
Mugello. — Défaites des gibelins i Montc-Accianico et à Montaia (décembre
1251-janvier 1252). — Siège de Tiszano. — Alliance entre Sienne, Pise et
Pifttoia (12 juin 1252). — Défaite des Lucquois à Montopoli. — Reddition de
Tlszano (24 juin 1252). — Défaite des Pisans et des Siennois à Pontedera. —
Campagne dans le tal d'Arno. — Reddition de Figline. — Les Siennois forcés
à lerer le siège de Montalcino. — Campagne contre Pistoia. — Soumission de
cette Tille (1253). — Attaques des Siennois repoussées. — Politique florentine.
— L'année des victoires (1254). — Traité avec Sienne (11 juin 1254). —Son-
mission des filles gibeUnes. — Prise de Volterrc (10 août 1254). — Domini-
tion des Florentins sur Yollerrc. — Traité avec Pise, avec Areszo et Sienne
(août 1254-^iuiliet 1255). — Gibelins d'Arexso chassés par Guido Guerra.—
Désaveu des Florentins (août 1255). — Institutions de Sienne, rapprochées de
celles de Florence. — Campagne contre Pise (1256). — Prise de Motrone. —
Traité avec Pise (5 septembre 1256). — Vertu d'Aldobrandino Ottobaoni. —
Dangers des guelfes. — Les tyrans de Lonibardie. — Le roi Manfred. — Faute
politique des guelfes et du saint-^iége. — Conjuration des Uberti i Florence
(juillet 1258). — Expulsion des chefs gibelins. — Supplice de l'abbé de Yallom-
breuse (4 septembre 1258). — Interdit jeté sur Florence.
G^était la condition malheureuse de Florence, qu'au-
cune révolution accomplie dans ses murs n'y avait un len-
demain assuré. Les vaincus pouvaient toujours se réfugier
5% INTRIGUES DES GIBELINS (An. 1251)
n SCS portes, cl trouver clans les châteaux, comme dans l&
villes du voisinage, un refuge menaçant. Ceux-là mêmes
que ne jetait pas hors de leur patrie le dépit de la défaite
ou une sentence d'exil reprenaient courage en voyant
des alliés à portée de la voix. Loin de dévorer leurs res-
sentiments et de se résigner à leurs mécomptes, ils
bondissaient sous Toppression comme sous l'injure, et
ils appelaient injure le partage des privilèges dont jus-
qu'alors ils jouissaient seuls, oppression les plus simples
sûretés prises contre eux. G^est ainsi qu\iu lendemain
d'un désastre qu'eût prévenu peut-être l'énergique em-
ploi de leurs armes, ils s'indignaient de voir rentrer leurs
adversaires bannis, et un gouvernement guelfe traiter
des guelfes avec faveur*.
Impuissants à s'y opposer dans Florence, ils exhortaient
les cités gibelines, et notamment Pistoia, à ne pas rou-
vrir leur sein à leurs proscrits". S'il en résultait une
guerre, ils promettaient de ne se point rendre sous leurs
gonfalons quand sonnerait la Martinella, d'envoyer des
hommes d'armes à leurs alliés, de saisir l'occasion pour
terrasser les guelfes florentins et pour les expulser à
jamais'.
Pistoia suivit leur conseil, et, comme ils l'avaient prévu,
Florence fit Voste contre Tinsolente voisine qui, en la
* • Pcr cngione che alla maggiore parle délie case de' ghibellini di Fi-
renze , non piacen loro la signoria , perche favorcggiava i guelii più che non
harebbono voluto. » (Villani, VI, 43.)
* « Quando i guel6 furono in Firenze, i ghibellini segrelamente fecoro
che i Pistolesi non volesscro che i guclfi loro tornassero. » (Slefani» 1. Il,
Rub. 93.)
' • Che se *1 comune uscisse fiiori, non ▼* anderebbono, ma rimaircbbono
e ordinerebbono che i Pistolesi averebbono gente; che Tincerchboiio et
eglino cacccrebbono i guelfî di Firenze per modo non tornercbbono più
mai. » (Stefani, 1. II, Rub. 93.)
(A5. 1251) AVEC PISTOIA. 3»7
bravant de si près, compromettait sa sécurité. Ce ne fut
poinl, à vrai dire, sans d'orageux débats. Les gibelins,
dont nul ne soupçonnait la trame secrète, combattaient
sous les beaux dehors de la justice Teipédition projetée,
et ralliaient les âmes candides au scrupule qu'ils aflec-
taienl. Avoir rouvert les portes de Florence, disaient-ils,
c'était bien, c'était conforme à l'esprit de la paix conclue
enlre les partis; mais on dépassait le but en contrariant
les libres desseins de Pistoia ; on laissait paraître la haine
des gibelins, non la haine des factions. Ecrasés à Pistoia,
iKle seraient bientôt à Florence même : par un chemin
détourné l'on revenait aux proscriptions.
Pure calomnie, répondaient les guelfes ; mais comme
catholiques, comme fils soumis de la sainte Ëglise, pou-
vons-nous permettre que des gens qui l'ont bien servie
vivent bannis comme des voleurs? Puisque leur retour est
juste, que Pistoia l'ordonne, et elle supprime par là toute
cause de guerre. Ce raisonnement, s'il ramena les indécis,
n'entama point des gens résolus, qui ne faisaient sonner
si haut la justice que pour mieux masquer des vues inté-
ressées, de secrètes négociations \ Ils en nouaient avec
Sienne comme avec Pistoia. Le 22 juin 1251, les prin-
cipaux d'entre eux, Uberti et Lamberli, Guidalotti et
Rustichelli, Caponsacchi et Brunelleschi, Amidei et Ub-
briachi, Scolari, Soldanieri, Àlberti de Mangona, s'enga-
geaient envers cette ville, pour <x l'université » de tous
leurs compatriotes gibelins*, à se concerler avec les Ubal-
< Ammirato (1. U, 1. 1, p. 94) commente très-judicieusement le texte un
peu sec de Villani (VI, 45) à ce sujet.
* « Pro se et omnibus hominibus et eoruro domus, et pro tota parte
ghibellinorum civiutis Florentie. » (Caleffo vecchio, p. 313 ▼% 314 ▼%
32 juin 1251.) — VunivertUoê éUit une commune dans la conunune , un
Ëat dans llut.
398 TRAITÉ DE8 GIBELINS (Ai. 1i51)
dini du Mugello, avec ceux des comtes Guidi qui étaient
de la faction, avec tous les amis du corUctdo et de Prato,
sans autre obligation, d'ailleurs, que de servir la cause
commune et d'y consacrer tous leurs efforts \ Le 24 juil-
let, il était stipulé entre Pise, Pistoia et Sienne, que les
gibelins, tant qu'ils resteraient à Florence, seraient pour-
vus, à la volonté des capitaines élus, de toutes les
choses nécessaires à la guerre, soldats, armes, machines*;
que s'ils en étaient chassés ou s'ils en sortaient de plein
gré, ils recevraient la solde de cavaliers et seraient in-
demnisés de leurs pertes par les communes confédérées,
Pise payant cinq neuvièmes et Sienne quatre, jusqu'à
concurrence de quinze mille livres de deniers pisans,
selon l'évaluation des capitaines'; qu'en outre ces deux
villes déposeraient quatre mille livres pour être distribuées
aux hommes de la ville et du district de Florence, « pour
l'honneur et le bon état desdites communes et de leur
ligue*; que les gibelins, tant qu'ils resteraient en ville,
devraient par leurs paroles et leurs actes, dans les con-
seils et ailleurs, au dedans et au dehors, procurer les
intérêts de la ligue, faire en sorte que Florence ne les lésât
point, et, s'ils ne s'y pouvaient opposer efficacement,
commencer d'eux-mêmes la guerre * contre leurs conci-
toyens à l'intérieur et à Textérieur, ne faire ni paix ni
trêve qui ne fût d'abord consentie par lesdites communes,
' Caleffo vecchioj ibid.
* « Tarn in soldaneriis, sergentibus, armis et balistis et hedificiis quam
tdiis, secundum qualitatem factorum. » (24 juillet 1951. Caleffo vecchio,
p.315f.)
' • Sit pro rata, etc. i (Ibid,)
* « Pro honore et bono statu dictonun comunium et eorum societatis. *
{Ibid.)
^ c Guerram propriam. » (Ibid.)
(A*. iSM) AVEC PISTOIA. 399
celles-ci contractant de leur côté Tobligalion de ne'
mettre fin aux hostilités qu'avec le consentement des ca-
pitaines du parti gibelin. Ce pacte, «i exempt de toute
fraude, sophisme ou supercherie^ », et juré sur les saints
Évangiles, avait pour sanction une amende de deux mille
marcs d'argent, et devait être renouvelé tous les cinq
ans*. Il dura en effet bien plus que tant d'autres qu'impose
la victoire et que subit la défaite, parce qu'il était libre-
ment conclu et conforme aux intérêts de tous les con-
tractants. Sienne put bien, quatre ans plus tard, recevoir
la loi de Florence; mais elle ne s'en crut pas moins
tenue à remplir ses engagements secrets avec les gibelins
et à leur donner un sûr asile quand, en 1258, ils furent
chassés de leur patrie, poursuivis et traqués jusque dans
l'exil.
L'ignorance de ces pratiques et le désir de châtier
Pistoia protégèrent alors les gibelins contre des vengeances
qu'eût justifiées leur tentative de semer la discorde, leur
indirect appel à la sédition'. Aux derniers jours de juillet,
se mirent en marche la cavalerie noble et les bannières
du peuple. A leur tête était Oberto de Mandello, quatrième
potestat de cette famille milanaise dont le nom semblait
un présage de triomphes. L'ennemi, battu à Honte-Robo-
lino, reconduit Tépée dans les reins jusque sous les murs
de Pistoia, s'y renferma en toute hâte, certain de lasser
ainsi la constance des assaillants. Rien, en effet, n'était
prêt pour un siège. Il fallut rentrer à Florence, avec
1 i Ad puniin et sanum iotendimeatimi , omni fraude et sophysmate et
catillationeremotis. t {Ibid.)
* Caieffo vecchio, p. 315 v% 316 v*.
> • Riserbando a miglîor tempo la Teodetta délia inobbedienza e aediiione
dt loro OHiiiDoeaa. » (Âminirato, 1251, 1. II, 1. 1, p. 94.)
400 LES GUËFS DES GIBELINS (As. 1351)
Torgucil de la victoire, mais avec la mortification de D'en
pas recueillir le fruit, de ne pas rendre aux guelfes de
Pistoia leur patrie et le pouvoir.
A la mauvaise humeur que dissimulaient mal les dé-
monstrations joyeuses, l'indiscrétion des prisonniers
donna fort à propos un dérivatif. On sut par eux qu'aux
gibelins de Florence était due la résistance de Pistoia \
La colère publique aussitôt déchaînée, leurs caporali
durent partir pour l'exil, se réfugier dans leurs châteaux
ou dans les villes voisines, il est vrai, avec le désir et
l'espoir d'un prompt retour. Aucun ne cherchait au loin,
comme les Grecs antiques, un établissement définitif et
de plus paisibles destinées. Ils aimaient la tempête, même
durable et désastreuse, sous le ciel de la patrie. Proscrits
et proscripteurs tour à tour, ils ne voyaient dans la paix
jurée qu'une trêve pour aiguiser ou fourbir leurs armes
et se préparer à de nouveaux combats.
C'est ainsi, par la force des choses, qu'à un gouverne-
ment conciliateur succédait, après bien peu de jours, le
gouvernement d'une faction. Cessant de se contraindre,
les guelfes au dedans soutenaient de leurs deniei*s ou de
leurs hommes d'armes les guelfes du dehors*. Ils rom-
paient avec l'empire, c< qui, depuis longtemps, ne leur
faisait que du mal % » et aux bannières qu'ils avaient
reçues de lui changeaient le lis blanc sur champ rouge
en un lis rouge sur champ blanc. Resta seule immuable
Cl l'antique, noble et triomphale enseigne de la corn-
« Slefani, 1. II, Rub. 95.
* En décembre 1251 , le parti guelfe d*Ârezzo recerait d*euz, i titre
d'emprunt, 650 livres de monnaie pisanc, qui devaient être rendues
le 1" février suivant. (Capiioli n* XXIX, f» 99 V.)
^ « Ë da^r imperadori da gran tempo in qiu altro che maie noii aveano
avuto. » (Stefani, 1. II, Rub. 95.)
(An. 1251) EXILES DE FLORENCE. 401
mune », moitié blanche, moitié rouge, qui se déployait
aux antennes du carroccio et qu'on appelait par excel-
lence lo stendale, l'étendard ^
Tel fut le nécessaire et décisif épilogue de la révolution
accomplie. Trop d'éléments divers se heurtaient dans
Florence, on y voyait trop de vainqueurs et de vaincus,
d'Allemands et d'Italiens, de grands et de petits, de
nobles et de bourgeois, de citoyens oisifs et d'habitants
laborieux, pour que la première condition de l'existence,
comme de l'ordre public et de la prospérité, n'y fût pas
la domination d'un de ces éléments sur les autres. Cette
division en guelfes et gibelins était même, si l'on ose
dire, un moyen de réunion, puisqu'elle réduisait les
factions au moindre nombre qu'on en puisse vouloir dans
un État où le despotisme et la terreur ne font pas régner
une trompeuse unité. Autour des nobles gibelins se
groupèrent des gens de toute origine, de toute classe, de
toute condition, comme dans les rangs des guelfes on vil
^.ux gens des métiers se mêler des gentilshommes et des
Allemands. Dans ces conditions, l'expulsion des violents,
fût-ce au mépris de la foi jurée, assurait pour un temps
la paix aux pacifiques. Sous l'empire d'une constitution
remaniée pour protéger contre les brutalités des grands
la faiblesse des petits, Florence vécut donc heureuse
durant dix années, prévue le grande mortalisxviipatium
de Tacite, longue durée, à coup sûr, pour un peuple si
coulumier des changements. Alors, dit calégoriquement
Machiavel, Florence devint, non-seulement la première
ville de la Toscane, mais encore une des premières de l'I-
talie. Il n'y aurait pas eu, ajoute-t-il, délimite à sa gran-
* Tillani, VI, 43. — Stefani, H, 95. — Paolino, R. L S., Suppl., U, 21,
22. — Simone délia Tosa» p. 195. — Ammirato, 1. U, 1. 1, p. 93, 94.
mn. DE FLORINCI. — I. 26
402 MiOSl'ÉRlTÉ PIBLIQUE. (An. 1S51.
(leur, si de trop nonil)reuses dissensions ne Tavaient de
nouve<<u déchirée*. Chimérique réflexion d'un si positif
génie, qui poursuit ce rêve de la concorde absolue, dont
le silence de la tyrannie peut seul donner Tillusion.
Sans doute ces malheuis, auxquels échappait momen-
tanémenl Florence, étaient moins terribles qu'ils ne nous
semblent, parce que les populations en avaient Thabitude,
et surtout parce que la distance où nous en sommes sup-
prime les intervalles des crises qui laissaient à desesprils
mobiles le lem|»s d'oublier. Mais les éloges que Viilani
prodigue à cette période font assez voir qu'on savourait le
rare plaisir de ne pas vivre à la lueur des incendies dans
le sang et le carnage, dans l'éternelle appréhension de
périr sous les ruines de la maison où l'on sommeille, et
de prendre du jour au lendemain la triste route de l'exil.
Chez ces marchands, simples, sobres, d'humeur altière,
le trafic prospérait par une probité ailleurs sans pareille*,
et dont la vie publique même se ressentait. Quelques
années plus tard*, un des douze anziani^ Giovanni So-
dici, ayant ramassé dans la boue, pour se l'approprier,
un vieux verrou de la loge du lion qu'entretenait à ses
frais la commune*, payait de mille livres d'amende, à
l'expiration de sa charge, ce dommage fait à l'Étal*.
Ces mœurs sévères et presque étroites s'unissaient à
une largeur de vues qui portait Florence, si longtemps
* Machiavel, ht. fior,. II, 19.
* Molto erano superbi ed altieri, c non aveano quel freno bisognava ; nu
di lealtà passavano ogni altro (Stefani, 1. Il, Rub. 117).
' En 1258 selon ViUani (YI, 65); en 12G0 selon Stefani (1. ïl, Rub.
117).
* Nous parlerons plus loin de ce lion avec plus de détails. Yoy. l. VU, c. m-
5 Si come frodalore délie cose dol coniune (Vill., VI, 65). Cf. Stefeni,
loc. cit.. et Ammirato, 1. II, t. I, p. 110.
(An. l!25i) LE FLORIN D*OR. 403
retardataire, en avant des autres villes dans les voies de
la civilisation. Loin de borner son horizon à l'enceinte
resserrée de ses murailles, ou même aux frontières de la
Toscane, elle multipliait ses relations au dehors, autant
pour s'initier aux connaissances des peuples que pour
développer son commerce et sa richesse. Elle envoyait ses
enfants s'asseoir sur les bancs de l'université de Bologne
ou sur la paille de la rue du Fouarre, auner des étoffes
dans les boutiques de Paris, fréquenter les foires de Cham-
pagne, parcourir les Flandres, le Brabant, l'Angleterre
même*. Les intérêts commerciaux élargissaient le champ
du savoir comme celui des relations, et le commerce ne
pouvait que gagner à être conduit par des hommes
éclairés.
Il acquérait, en ce temps-là (1252), des facilités nou-
velles par la création d'une monnaie d'or, plus portative
et plus recherchée que la monnaie d'argent. Décompo-
sée en douze deniers*, celle que Florence frappait alors
était d'une faible valeur'. Le titre des espèces d'or fut
fixé, comme pour le sequin de Venise, à vingt-quatre
carats, et le poids à trois deniers ou un huitième d'once*.
* Voyez Muratori, Antiq, ItaL, Diss. XYI, 1. 1, p. 884 sq. — Selon Léo
(1. IV, c. 7, t. r, p. 414), le motif de ces éducations lointaines, c'est que
Fintérêt matériel remportait sur toute autre considération. Florence cor-
rompait son esprit et son cœur dans un commerce libre aiec les peuples
étrangers. C^est là un point de vue faux autant qu'étroit.
* Ammirato, 1252, 1. II, t. I, p. 97. — On ne sait ni quand Florence
commença à battre monnaie, ni quelle était cette monnaie. La plus an-
cienne qui soit connue est un denier d'argent portant le nom de Gharle-
magne roi, frappé en 771 et 800. Le p. Pellegrino Tonini Ta « illustré, »
comme on dit en Italie. La première dont on sache à peu près la qualité
est de 1150 environ (Bibl. nat., mss. italiens, n* 743, p. 165).
' Ne altra moneta se non piccola e d'ariento cbe valca Funo danari 13
(Paolino, R. 1. S., Suppl. II, 23). A part ce fait, on n'en sait rien de
précis.
^ De' quali fiorini otto pesavano once una (ViUani, VI, 53). Cette mon*-
404 LE FLORIN D*OR ^Ah. Ii51)
Elles portèrent au revers l'empreinte de la fleur du lis, et
en reçurent le nom de florin, qui rappelle également
celui deFlorence. De l'autre côté l'on voyait gravée Timage
de saint Jean-Baptiste, patron des Florentins*. Avec toute
la gaucherie d'un art primitif, le Précurseur était en
pied, la tunique attachée à la ceinture, nouée sur la poi-
trine, descendant jusqu'au genou. De son cou pendait
une peau de bête; de sa tête, couronnée d'un nimbe,
les cheveux tombaient sur les épaules ; de sa main gau-
che, il tenait une verge terminée en croix; de sa main
droite, il semblait bénir*.
Au début, le florin, suspect comme nouveauté, ren-
contra des résistances. « Personne, dit Paolino, n'en
voulait'. » Mais il était si honnêtement fait, si supérieur
naie était, suivant Cibrario (SulV econ. poL, etc., p. 472-475), de
68 grains ; suivant M« Simonin (Les anciens banquiers de Florence, ht-
vue des Deux Mondes, l*' février 1873, p. 648), de 72 grains, soit
3 grammes 537 miUigrammes d*or pur.
« Villani, Vï, 53. Paolino, H, 23.
* Yoy. Ignazio Orsini, Sioria délie monete délia Repubblica fiorenUm,
p. XI-XII, Flor., 1760, in-4*. Francesco Veltori, // fiorinod'oro UlustratOy
et Passerini, Storia degli Alherti, H, 59. — La valeur du florin est de 11
1. 70 cent, dltalie. Les évaluations ont beaucoup varié à cet égard. Pe-
ruzzi (Sioria del commercio fiorentino, p. 352), s'est fait Técho de ropinion
qui le portait à 40 1.; mais Sismondi (II, 320) dit 11 fr. 40, monnaie de
France; Simonin, (loc. cit.), 12 fr. 17 de notre monnaie actuelle'; Cibrario,
(p. 487), 1. 12, 36 c délie nostre. » Le chiffre de 11 1. 70, adopté aujour-
d'hui, résulte, d'une part, du prix comparatif des grains qui est Tun^ de
mesure et que Cibrario a très-bien établi, de Tautre d'un arbitrage récent
auquel a pris part le savant M. Passerini, ainsi qu'il me Ta déda^. ^ le
florin se divisait en 20 sous, mais ce mot ne signifie rien, car la livre
d^argent, monnaie de convention, se divisait aussi en 20 sous. 29 souf
du florin d'argent valaient un florin d'or d'apràs un document de Tarch.
di Stato (Àrcb. dipl., Pergamene, 10 novembre 1295). Yoy. k Tappendice
une note explicative de la livre, du florin, des monnaies de Florence.
* E non era quasi chi '1 volessc (Paolino, II, 23). La vigilance des Flo-
rentins ne se rel&cbait point pour assurer la bonne qualité de leur momaie.
En avril 1294, on trouve le document suivant : c Stabilitum et ordinabnn
(Ah. 1251) APPRÉCIÉ AD DEHORS. 405
aux autres monnaies qui avaient cours, que bientôt on
l'accepta partout, on le préféra même, comme plus pur,
au vieux et célèbre sequin de Venise ^ Ammirato rapporte
à ce sujet un fait signiGcatif. Aux premières années du
quatorzième siècle, le roi musulman de Tunis ayant
demande, à des marchands de Pise quel était donc ce
peuple qui battait de si belles pièces d'or? — Ce sont nos
Arabes de terre, répondirent avec mépris les Pisans. —
Ce n'est pas là une monnaie d'Arabe, répliqua sèchement
le roi. Et il demanda à voir celle de ses interlocuteurs. Sur-
pris d'apprendre qu'elle était d'argent, il fit venir un mar-
chand florentin, nommé PelaGualducci*, dont il connaissait
la présence dans sa capitale, et voulut savoir de lui si, en
effet, les Florentins étaient les Arabes des Pisans. L'avisé
marchand décrivit d'abord les magnificences de sa ville
natale, puis il ajouta que si faire des incursions c'était
être Arabe, les Florentins l'étaient assurément, car ils
n'avaient pu, pauvres montagnards, battre une monnaie
d'or qu'à force de victoires sur les gens de mer. A ce
langage, indice d'une prospérité singulière, Florence ga-
gna d'utiles franchises pour son commerce, le droit
d'habiter à Tunis, d'y avoir une église, d'y jouir de tous
les privilèges concédés aux Pisans *.
est quo<l quilibet florenus aureus qui iriYeniretur ponderis octavi uncie mi-
nus uno grano et diinidio, aut levior sive adjuvatus vel davellatus, aut
aliter TÎciatus vel contnifactus in continent! incidulur per offîliales infra
scriptos {Prowisionit filza 5, ap. Gaye, Carteggio inedito d'artisti, t. 1,
p. 424. Flor., 1839, 2 vol. in-8»).
> Cibrario, loc, cit. Arch, stor»^ 1865, 3* série, 1. 1, part. I, p. 84.
• Ce Pela GuaMucci fut prieur avec G. Villani en octobre 1316. Voy. les
listes de Stefani (Delizie, XI, 46). — Ammirato (1. V, 1. 1, p. 273) l'appelle
Balducci; mais Taulre forme se trouve dans les doc. de TArcb. di Stato.
Voy. Arch, stor., nuova série, t, I, part. I, p. 85.
* Ammirato, 1250. L. II, 1. 1, p. 97-98.
i06 CONSTRUCTIONS A FLORENCE. (As. i251
Aussi prodigue de ses trésors que ménagère de son
sang, elle ne marchandait point à l'intérêt public les
sacrifices. Elle construisait un quatrième pont, appelé
bientôt Ponte-allorTrinitajet qui conduisait de la maison
des Spini, sur la rive droite de l'Ârno, à la maison des
Frescobaldi, sur la rive gauche*. Elle achetait, sur la
place Saint-Âpollinaire et aux alentours, en face de la
vieille Badia^ de nombreuses maisons, pour ériger, sur
leur emplacement, cet imposant palais du Bargello^
c'est-à-dire du chef des gens de justice, dont les hautes
murailles et la tour, plus haute encore, frappent aujour-
d'hui même l'étranger d'élonnement, presque d'effroi*.
Comme elle le destinait au potestat et à ses assesseurs,
logés jusqu'alors dans des habitations particulières*, de
vastes et solides prisons y furent rattachées, pour que ce
grand juge, exécuteur de ses propres arrêts, eût sous la
main les coupables dont le sort dé[iendait entièrement de
* Stefani, 1. II, Rub. 100, ann. 1252. — Arch. itor., 1865, 5* série,
t. II, part. I, p. 84.
* Ammirato rapporte à Tannée 1250 Térection de ce palais ; mais on pos-
sède les contrats d'achat des Inai^olls sur reuiplaceinent desquelles il fut
bàli, et les premiers de ces contrats sont de 1255. Voy. Arch. di Slato, Ca-
piïo/i, n» XXIX, f-205 r% 205 s\ 207 r% 210 r% 212 r% 216 f, 218 r*,
220 r', 223 r*, 225 r*, des contrats conclus de janvier à mai 1255. —
Pour d'autres de juillet 1255, ibid., ^' 197 r« et 198 \\ Pour juin 1279,
fv» 308 1-. — Cf. Villani, VI, 59. — M. llillebrand (p. 53) confond ce
palais avec le Palazzo Vecchio qui ne fut commencé qu'en 1282, et il en
attribue la construction à Ariiolfo di Lapo qui, en 1250, n'avait que dix-
huit ans. Malespini qu'il cite ne dit rien qui puisse excuser ou expUquer
cette erreur. Tous les faits de cette période sont, au reste, altérés ou
brouillés dans le récit qu'en fait l'auteur allemand.
' Le potestat paraît avoir habité le palais de San Giovanni où demeurait
révêque et où les margraves tenaient leurs plaids. En 1241, il résidait dans
le vieux palais des Amidei, près de San Slefano (Voy. le doc. dans Cantini,
III, 52). En octobre 1255, il occupait encore une maison louée : « Actum
Florentie, in domo filiorum Abbatis, iibi Dom. Alamannus délia Turre Po-
testas morabatur » (ibid,).
(Ah. 1251) ACHAT DE CHATEAUX. 407
lui. Dans le dessein patiemment poursuivi de se trans-
former de commune en État, et d'avoir un territoire qui
fût plus qu'une banlieue, elle faisait sans bruit des acqui-
sitions en apparence sans portée. De droile et de gauche,
elle acquérait des quarts de châteaux dont la possession
était indivise et collective. Un pied dans ces places, elle
attendait d'y pouvoir mettre l'autre. Elle l'y mettait à la
longue, en achetant tour à tour les trois autres quarts,
que vendaient sans regrets des hobereaux dégoûtés : la
possession en commun était sans plaisir comme sans
quiétude avec de si envahissants voisins. La portion de
territoire afférente à ces lots en suivait la destinée. On
attendait vingt ans, quelquefois, pour acquérir la der-
nière, qui donnait enfin à l'acquisition tout son prix;
mais ce n'élait pas sans avantage : la politique renversant
les conditions ordinaires de l'offre et de la demande,
un quart de château, en 1254, valait 5000 livres; en
1273, pour 8000, on avait des localités nombreuses,
avec leurs habitants et leurs maisons*. Les peuples peu-
* Dans la seule année 1254 on voit le comte Guido, fils de Markwald de
Guido Guerra, comte palatin de Toscane, vendre le quart du cliùteau et
du district de Montemurlo et autres biens (6 avril 1254. Capitoli,W\\,
f* 165) ; le comte Guido de Romena, fils du comte Agliinolfo de Guidone
Guerra , céder le quart du chAleau et du district de Montevarchi pour
5000 livres de monnaie pisane(i%/., f^ 173. Suit l'adhésion de la femme
du vendeur). Pour le même prix , Guido de ModigUana , comte palatin ,
Tend un autre quart du même château au nom de son père, Tegrino de
Guido Guerra (51 mars 1254. ïhid., ^ 181. Suit Tacte de ratification,
f° 184). Trois quarts du château et du palais d'Empoli sont vendus de
même : un premier par Guido Guerra et Ruggiero (12 août 1254. Ibid.,
XXX, f* 132), un second par Guido de Romena (10 septembre 1254. Ihid.^
r* 136 v**), un troisième par Guido Novello, Gis du comte palatin Guidone
(6 mai 1255. Ibid., XXIX, f* 243). Pour le quatrième, c'est seulement en
1273 que Guido Silvatico, comte palatin en Toscane, consentait îi se des-
saisir de sa part d'Empoli, de Montemurlo, de Montevarchi, de Monte Rap-
poli, de la « terre » de Greto, composée des localités de Vinci, Cerreto,
408 CAMPAGNE CONTRE SIENNE (Ah. 1251)
vent seuls user de celle patience lucrative : le temps ne
leur est pas, ainsi qu'aux hommes, mesuré avec parci*
monie. Des agrandissements auxquels aspirait leur pa-
trie, les magistrats florentins, marchands avant tout,
faisaient une commerciale, une excellente opération.
La guerre même, une guerre incessante, ne les en
détournait pas. A peine avaient-ils goûté quelques jours
de repos. Si secrète que fût la ligue gibeline dont Fari-
nata des Uberli était le promoteur et l'âme, ils en avaient
eu bienlôt connaissance. Ils savaient que, le 24 juillet
1251, de menaçants accords venaient d'être conclus con-
tre leur patrie. Dès les premiers jours d'août, ils les
dénonçaient à Rome comme illicites, tandis que Sienne
soutenait par procureur qu'elle était dans son droit^ Que
le pape le crût ou qu'il n'osât intervenir. Sienne conti-
nuait de rétrécir le cercle où elle comptait enfermer
Florence. A la ligue avaient adhéré, le 23 juillet, les
Ubaldini du Mugello', et, le 50, les deux comtes Guidi,
Guido Novelloet son frère Simone'. Le 5, le 6, le 13 août,
des soldats, des armes, des objets d'équipement militaire
Collegonzoli, Musignano, Colle di Pietra, avec les habitants et leurs mai-
sons, pour 8000 livres de petits florins (18 octobre 1273. Ibid,<, ^ 157).
* 5 août 1251. Arch. de Sienne. Consiglio délia Campana^ p. 24.
* Caleffo Vecchioy p. 516 V, 317.
s Ibid., p. 318. Ce surnom de Novello, qui parait déjà pour la seconde
fois, était fréquemment employé pour désigner le plus jeune de deux hom-
mes du même nom. Le père de Guido >ovello s'appelait comme lui (Coines
Guido iNovellus, poleslas Florenlie fil. olim b. m. Gomitis Guidonis Novelti,
Dei graliu Tuscie palatini. — Doc. du 22 novembre 1260, publié par Ca-
mici, De' vicari régi delta Toscana, p. 88, doc. 7, et par Saint-Prieit,
Hist. de la conquête de Naplespar Charles d'Anjou, I, 372, Paris, 1847).
Dans un document de l'Arch. di Stato (Consulte, 1. 1, quaderno G, p. 103v*)
Charles II d'Anjou est appelé Karolus S'ovellus. On donnait aussi ce nom i
Guido de Polenta, chez qui mourut Dante (Voy. ^annucci, I, 339). Guido
Novello était des comtes Guidi de Casentino et Modigliana. Il avait été guelfe
tout d^abord (Voy. Yillani, YI, 79, 81).
(Ah. i25i) ET CONTRE LES GIBELINS. 409
étaient envoyés à la comtesse Giovanna de Romena, dont
le mari, après avoir reçu, à Montevarchi, trois cents
hommes de renfort, pour résister à Tennemi \ se voyait
appelé, avec Guido Novello et d'autres capitaines, à
grossir Tarmée gibeline, qui se formait à Montorio et
dans le val d'ÂrnoV En même temps, pour isoler les
Florentins au sein de la Toscane, permission était don-
née aux marchands de Figlinc et autres lieux de venir à
Sienne pour leur trafic, mais à condition de n'aller point
à Florence, non plus qu'à Montepulciano et à Montalcino,
invariables satellites de cet adversaire qu'il s'agissait
d'éclipser'.
Mais l'œil au guet et ne comptant plus que sur elle-
même, Florence était déjà en campagne. Dès le 10 sep-
tembre, elle envoyait trois sesti, c'csl-à-dire les milices
de trois de ses quartiers, vers le Val d'Arno, versArezzo,
où les guelfes tenaient les gibelins en échec sans pouvoir
ni les subjuguer ni les expulser. Qu'ils devinssent les
maîtres, et donnant la main d'un côté à Florence, de
l'autre à Montepulciano, à Orvieto, à Montalcino, ils
eussent noué autour de Sienne une ceinture de villes en-
nemies, pour l'étoufTer dans cette étreinte, comme elle
rêvait elle-même d'étouffer les Florentins. La comtesse
Giovanna déjoua ce calcul. Du haut de son observatoire
de Montevarchi, elle surprit la marche des milices floren-
tines et en avertit Sienne sans retard. Sans retard aussi
les milices siennoises occupaient Trebbio dans le Val
d'Arbia*, pour fermer la route, au risque d'un combat.
* 21 juin 1251. Consiglio délia Camp,, p. il.
« Ibid., p. 25, 26, 34, 35, 53.
* 7 septembre 1251. Comiglio délia Camp,, p. 58 v*.
^ Il n'y a pas moins de huit Trebbio (Trifium) en Toscane.
Celui dont il
410 CAMPAGNE DES FLORENTINS (As. ii51)
Plutôt que de l'accepter avec un corps de troupes levé i
la hâte, pour agir par surprise, le capitaine florentin, se
détournant d'Arezzo, tondit sur les terres des comtes de
Romena, de Guido Novello et d'autres chers ennemis.
Mais partout, devant lui ou sur ses derrières, il rencon-
trait les Siennois. lisse montraient en force à Val Gortese,
à Orgiale qui, dans le Val d'Ârbia, défendaient le passage
de laMalena ; on les voyait à Montalto, sur la frontière da
territoire florentin*. Ils demandaient des secours à Pise,
et ils en escomptaient la prochaine arrivée pour ajouter
à la confiance de leurs hommes d'armes, avant d'ajouter
à leurs forces*.
Des deux parts c'était toujours Ârezzo, dans sa condi-
tion mal définie ou trop bien équilibrée, qu'il s'agissait
de faire pencher vers les guelfes ou les gibelins. As-
surer ses communications avec elle, intercepter celles
de l'adversaire, tel était le but invariable de tant
d'efforts opposés. Cette guerre ne nous étant connue
que par les archives de Sienne, ce sont les actes de
Sienne qu'on y constate ; mais ils n'ont d'autre but que
de faire échec aux Florentins. En octobre 1251, on
trouve ses milices dans le Val Cortese' : c'était pour dé-
tourner Guido Guerra du Val d'Arno, où il enlevait les
châteaux siennois. Aux cent cavaliers d'Allemagne qu'elle
avait envoyés au secours de Monticello, si elle ajoute six
cents hommes d'armes, si elle met sur pied ses arbalé-
triers, le peuple de ses terzi^ les gens de la Bellardenga,
s'agit ici est aux limites du territoire de Sienne dans le pays de Gliianti.
(Voy. RopeUi, V, 58 i).
« Voy. Repdti, V, 625; III, 688; 253, 315.
"^ 17-18 septembre 1251. Consiglio délia Campana^ p. 43.
» 8 octobre 1251. Ibid., p. 55 r.
(Ah. 4251) DANS LE VAL D'ARNO SUPÉRIEUR. 411
territoire plus particulièrement menacé \ c'est que Mon-
ticello défendait la route d'Arezzo, non loin deMonitevar-
chi\ Si elle fait face à Monlepulciano, c'est que Monte-
puiciano secondait Florence par une démonstration contre
San Quirico'. Dans le palais communal d'Ârezzo, elle
resserrait les. liens de la ligue gibeline avec les délégués
des villes et d'autres « universités. » Tous s'engageaient
par serment à défendre Arezzo, à entretenir pour son
service deux cents cavaliers bien équipés, à traiter ses gi-
belins, s'ils étaient expulsés, a quod Dem avertat ^ ! >«
sur le même pied que ceux de Florence, à ne rien négli-
ger, enfin, pour les rendre seigneurs de leur patrie '.
Leurs milices, à cheval sur la route d'Arezzo versMonte-
vnrchi, privaient Montalcino, comme Monlepulciano, de
tout espoir de secours, et les réduisaient à la soumission *,
conquête si précaire et qui inspirait si peu de confiance,
que ces deux places, quoique ausssitôl agrégées à la ligue,
recevaient dispense d'envoyer leur contingent'.
Que la puissante Pise envoyât le sien, et Florence re-
* 31 octobre 1251. Contiglio délia Campana, p. 74. — La Bcllardenga
ou Berardenga est la [>ortiun du territoire sicnnois comprise entre les
sources du Bozzone el de TAmbra, entre le haut Gbianti et la Biena jus*
qu'aux Tavernes d'Arbia. l/Onibrone y prend sa source. C'est le théâtre des
plus grandes guerres entre Sienne et Florence. Le nom de Bernrdenga
vient, dit-on, de Berardo, fils de Vuinigi, petit-fils de Banieri, Frank venu
en Italie comme délégué de Tompereur Louis en 865 (Bepelti, I, 297).
* Repetli, III, 367.
^ 3noventbre 1251. Comiglio délia Campana^ p. 75 v*.
* 7 novembre 1251. Caleffo Vecchio, p. 521.
^ 1251. La date du mois manque, mais le document est placé, dans le
Caleffo Vecchio (p. 325 V), k la suite de celui du 7 novembre que nous
venons de citer. — Quant à la reddition de Montepulciano, le document
fait défaut, mais elle résulte de celm' auquel nous renvoyons à la note sui-
vante.
^ 10 novembre 1251. Consiglio délia Campana, p. 80.
^ 10 novembre 1251. Arch. di Stato, Capitoli, XXIX, f^ 122 v.
412 CAMPAGNE DES FUmEIHINS (Ai. \^\]
cevail peut-être ie coup de grâce. L'alliance de Gênes et
de Lucques Ten préserva. Un traité conclu à propos Gt re-
douter aux Pisans une double attaque, par terre et par
mer\ L'armce florentine put dès lors plus librement
continuer sa pénible campagne. Mais partout où elle pa-
raissait, des secours de Sienne Pavaient devancée \ en
même temps que l'ordre formel de se mettre en défense
et de se fortiûer*. Ainsi continua longtemps cette guerre
sans issue, toute d'escarmouches et de surprises, sans
autre effet que de tenir les belligérants en haleine et de
les aguerrir, en attendant le jour et l'heure où des cir-
constances imprévues détruiraient l'équilibre, où Texcès
de la présomption chez les uns, où le hasard du talent
chez les autres, feraient pencher la balance du côté des
habiles, au détriment des présomptueux'.
Si les Florentins restaient impuissants^ dans le Yal
d'Arno, c'est qu'ils n'y pouvaient, comme Sienne, con-
centrer toutes leurs forces : sur Tâpre et montagneux
sol du Mugello ils combattaient de non moins redoutables
ennemis. Depuis le septième siècle, les orgueilleux ïlbal-
* A Castello di Rondina, par exemple. — 28 novembre 1251. Cofuiglio
délia Campana, p. 90.
* Ordres donnés à Monlereggioni et Cerrclo (3 décembre 1251. Com-
(jlio délia Campana, p. 92 v"). — Montcregf^ioni, dans le Val dTlsa, esta
G milles de Sienne et autant de Colle (Repetli, III, 500). Quant h Cerreto,
il y a |)lusieurs localités de ce nom. dont une dans le Val d*Arbia, au pays
de Chianti ; n)ais celui dont il s'agit, le plus important et le plus ancien
de tous, est dans le diocèse de San Miniato, Val d'Arno inférieur (Repetti,
I, 602).
' Une fâcheuse lacune aux deux principaux registres des archives de
Sienne, qui passent brusquement de Tannée 1251 à Tannée 1254, ne per-
met pas de dire quelle fut Tissue de cette campagne, ni même si elle eut
une issue, car ils sont les seuls où il en soit fait mention. 11 est probable
qu'elle n'eut, pour le moment, rien de décisif, sans quoi les chroniqueurs
n'eussent pas manqué d'en parler.
(Ail. 1251) CONTRE LES UBALDINI DU MUGELLO. 413
dini y avaient pousse des racines profondes ^ Charle-
magne les faisait chevaliers, maîtres absolus de l'Apen-
nin, Alpes Vbaldinorumy comme on disait en ce temps-
là'. En 972, sous Otton II, ils étaient si puissants, qu*ils
pouvaient, dil-on, préserver la Toscane de toute attaque
venant de la Gaule Cisalpine'. En 1160, sous Frédéric
Barberousse, il figuraient au premier rang des nobles
dans le parti impérial. Mais élx)uffant dès lors dans Té-
troit horizon de leurs montagnes, ils cherchaient au loin
une existence plus à leur gré. L'un se faisait nommer
potestat à Borgo San Lorenzo \ et, plus niveleur que les
bourgeois, défendait d*élever des tours à plus de quinze
brasses (1238)*. Un autre recherchait les dignités
d'Église; cardinal matérialiste et gibelin, relégué aux en-
fers par le poète du parti % assez désintéressé, nonobstant,
pour refuser la tiare, et assez digne de la ceindre pour
que Alexandre IV lui dit ces belles paroles : « Je ne serai
pape que de nom, c'est toi qui le seras de fait'' , » ce fa-
' La preuTe en est dans une inscription retrouvée au chftteau de Pila in
Mugello, sur la croupe du Monte Senario (Voy. Delizie, etc., X, 153).
* Suivant un vieux diplôme, Charlemagne voyait dans les Ubaldini une
branche de l'antique fumille dont il était le représentant direct. 11 les appe-
lait descendants des anciens Sicambres, défenseurs de la sainte Église. (Di-
plôme de 801 . Voy. Delizie, t. X et XllI, d'après les archives de la famille,
ouvertes par Pietro Ubaldini.) Mais on peut concevoir des doutes sur Tau-
thenticité de ce diplôme. Il a échappé à Sickel. Charlemagne était un Frank
Ripuaire, il n*a jamais été considéré comme un Sicambre.
' Delizie, etc., X, 160-162. -— Saccetti, Historia Sepiimaniœ, an. 989,
ap. Ughelli, Ualia $acra, NI, 357.
* La plus considérable et la plus commerçante localité du Mugello, au
centre d'une plaine, à droite de la Sieve et à 15 milles de Florence, appar-
tenant primitivement aux évoques florentins (Repetti, 1, 143).
* C'est celui que Dante met dans son Purgatoire, avec les gloutons qui y
mâchent éternellement à vide. (PurgaL, XXIV, ?8.)
* Infem., X, 119.
^ IiAùria genealogica délie famiglie toscane^ descritta dal P, don Eur
genio Gamurrini^ abbaie Cassineic, ouvrage dédié à Louis XIY.
414 DÉFAITES DES GIfiELU«S (àa. \%{)
incux Otlaviano, ce fidèle ami de Frédéric II était à ce point
hors de pair, qu'on l'appelait tout court « le Cardinal^»
ou même « le Florentin. » Les Ubaldini envahissent tout
alors, évécbés, chapitres, bénéfices, sans déserter leur
formidable redoute du Mugello, si voisine de Florence et
si menaçante pour sa liberté ^
Comme ils y donnaient asile aux bannis gibe-
lins , comme ils recevaient des Romagnols d'impo^
tants secours, la campagne contre eux devait être rude.
Cependant les chroniqueurs en taisent et sans doute
en ignorent les péripéties. Us disent des Florentins ce
qu'on a dit de César, qu'ils vinrent, qu'ils virent et
qu'ils vainquirent. Vers la fin de 1251, un corps de
cavalerie, pour dégager Monte-Àccianico *, battit les
Ubaldini et les força à décamperai mais sans enlever
un seul de leurs châteaux. Il y eût faUu cette infanterie,
ces milices d'hommes laborieux qu'on laissait le plus
possible à leur fructueux travail, en hiver surtout,
dans ce rigoureux hiver de 1251, où la neige, si rare
et si redoutée en Italie , couvrait de toutes parts la
plaine comme les monts escarpés^. La cavalerie seule
faisait donc une démonstration contre le château de Mon-
* Voy. sur tous ces faits relatifs aux Ubaldini, Delizie, X, 162-217, et
Gamurrini, loc. cit»
* Sur une colline isolée dans le Val de Sieye, à moins de deux milles de
Scarperia. Le card. Ottaviano y fit élever dans le cours du treizième siècle
une rocca avec double enceinte de murs (Repetti, I, 55).
3 Villani, VI, 47. Slefani, 1. II, Rub. 96. Anunirato, 1251, 1. II. 1. 1,
p. 94. — M. Bonaïni (La parie guelfa, etc., Giom, degli arch. tosc.,
1858, juillet-sepl., II, 177) dit avant la fin de 1252. Il est en contradic-
tion avec lous les chroniqueurs et rend impossible à établir la chronologie
de ce qui suit.
* Per lo forte tempo, per grandissime nevi ch' erano alF ora. (Villani, VI,
48. Stefani.l. U. Rub. 97.)
(An. 1252) A MONTE-ACCIANICO ET MONTAIA. 415
laia\ qu'avaient soulevé, qu'occupaient les Ubaldini avec
les gibelins de Sienne et de Pise et quelques Allemands.
Mais propre à un coup de main, elle ne Tétait pas à un
siège. Entourée, battue dans une vigoureuse sortie, elle
prenait honteusement la fuite*. Heureux échec peut-être,
car il permeltait d'appeler aux armes les milices, et de les
mettre en campagne dès le mois de janvier 1252, au plus
fort des frimais, avec le contingent d'Orvieto et de Lucques,
sous la conduite du polestat brescian Filippo des Ugoni.
Aussitôt Pise et Sienne n'ont plus qu'une pensée : sou-
tenir les gibelins. Leurs milices occupent Monlaia, et à
deux milles environ Collibuono, une abbaye des soli-
taires de Vallombreuse, siluée au sommet des monts du
Chianti, non loin de la route de Montevarchi '. En s'élan-
çanl à l'improvisle de cette aire, elles se flattaient de
prendre à revers les Florentins. Elles ne prévoyaient pas
un soudain changement de tactique. Laissant, en effet,
une partie des siens à la garde des palissades et retran-
chements élevés devant Montaia, le potestat Filippo cou-
rut avec le reste vers Coltibuono, pour en déloger les
Pisans et les Siennois. Ceux-ci, le voyant gravir avec une
calme résolution les penles glacées où hommes et che-
vaux glii>saient sur la neige, furent pris de terreur et
cherchèrent leur salut dans la fuite. Inquiétés sur leurs
derrières, poursuivis au loin, ils laissaient Montaia à la
discrétion de l'ennemi. Ce château abattu et rasé, ses dé-
fenseurs emmenés à Florence*, les traîtres qui Pavaient
* Château du Val d'Arno supérieur, sur la route du Chianti. En 1350, il
appartenait à Guido Novello (Repetti, Ul, 277).
« ViUani. VI, 48.
5 Repelti, I, 788.
« ViUani, VI, 48. Steiani, 1. H, Rub. 97. Ammirato, 1252, 1. U, t I.
p. 95. — Malavolti, part. 1, 1. V, ^ 64.
416 siège: de TIZZANO. (Av. liSS)
livre aux Allemands furent tous scies entre deux planches,
par le milieu du corps ^
La tentation était grandede châtier aussi Pise cl Sienne,
pour leur apprendre à ne plus se mêler des afTuires d'aa-
trui. Mais politiques jusqu'en leurs colères, les Florentins
coururent au plus pressé. Le plus pressé, c'était de mettre
fm aux intolérables agressions de la voisine Pistoia.
Comme on la sentait résolue à persister dans son système
d'éviter les imprudentes sorties et d'abandonner plutôt
son territoire aux ravages de l'ennemi*, on assiégea le
château de Tizzano, sa sentinelle avancée , son principal
point d'appui '. Vosle entrait en campagne le i*' mai :
Une partie protégeait les opérations du siège, en occu-
pant et ravageant les alentours de Pistoia^. Pour tenir
tête à l'orage, Pistoia négociait. Le 19 juin, ses syndics
signaient a Pontedera un traité d'union perpétuelle contre
Florence. Pise et Sienne s'y interdisaient ainsi qu'elle,
soit en particulier, soit en commun **, tous rapports com-
merciaux avec l'odieuse rivale, et s'engageaient récipro-
quement à se fournir, dans leurs besoins, des cavaliers ou
l'argent nécessaire à les payer *. Sans retard, Pisans et
* « Salvo cbe c' traditori chc Taveano tradito e dato a quella masnida te-
descafurono segaii per mezzo tra due assi.t (Paolino, R. I. S., Suppl. U, Si.)
* « Non conseguirono più di quel che s'havesser fatto l'anno passato. •
(Ammirato, loc. cit., p. 95.)
' Paolino (II, 25) dit Tizzano tout court ; Yillani (Vf, 48) : c ch'era de*
Pratesi, » et Ammirato (p. 95) : c Castello de' Pratesi, non si sa se per haTcr
gli uomini di quel castello preso Tarme in faTore de' Pistolesi. » C'est Nun-
tori qui, annotant Villani, dit : • ch'era de* Pistolesi. » MalaTolti ((^ 64 r)
dit aussi : « in quel di Pistoia. » Ce château était situé dans le Yal d'Om-
brone pisloiese, à deux milles au nord de Carmignano. (Repetti, V, 527.)
* « Guastarono il contado di Pistoia infino aile porti.... Stando Teste
ferma a Pistoia. » (Stcfani, 1. II, R. 98.)
* • Gommuniter Tel divisim. t (Caleffo vecchio, p. 311-313.)
* Ibid.
(Aif. 1252) VICTOIRE DE PONTEDERA. 417
Siennois aUaquaicnt la milice de Lucques : il leur sem-
blait probable que, pour la défendre, les Florentins,
fidèles eux aussi à leurs engagements, s'éloigneraient de
Pistoia et de Tizzano. Vain espoir que déçul Thabile coup
d'œil du polestat. Persuadé que les Lucquois pouvaient
un temps soutenir le choc, il ne se pressait point. L'heure
venue, quand il les sut défaits à Montopoli \ il profila de
l'ignorance des événements qu'entretenait dans Tizzano
un étroit blocus, pour offrir aux assiégés des conditions
que l'approche de ses machines de guerre leur fit juger
avantageuses. Le 24 juin, ils se rendaient, abandonnant
tout à la discrétion du vainqueur '.
Le vainqueur ne leur demanda rien. Laissant'une forte
garnison dans Tizzano, il courait, avec le gros de son
armée, venger les Lucquois. Il rencontrait l'ennemi sur
l'autre rive de l'Arno, près de Ponledera, au pied même
de la colline de Montopoli , théâtre d'un trop facile
triomphe*. Après un long et acharné combat, les Pisans
et les Siennois, poursuivis l'épée dans les reins jusqu'à
Tabbciye de San Sovino, à trois milles de Pise, semaient
la route de leurs cadavres et donnaient aux Lucquois l'oc-
casion de représailles bien douces à leur cœur vindicatif.
Ces prisonniers qui, quelques heures auparavant, mar-
chaient les mains liées et poursuivis d'impitoyables rail-
leries, chargeaient maintenant des mêmes liens, acca-
blaient des mêmes insultes un adversaire sans pitié ^.
* Dans le yal d'Arno inférieur , sur une colline au sud-ouest de l'Arno ,
entre TEvola à Test, les torrents Chiecina et Gecinella à Toucst. Boccace ap-
pelle ce château « castello insigne. » (Repetti, III, 593.)
* fl Yeriti tamen assiduis quibusdam machinarum ictibus expugnaretur,
sese cum omnibus suis in Florentinorum manibus dedidere. • (Jannotli
Mannetli Hi$t. Pist, R. I. S., t. XIX, 1007. — Villani, VI, 49.)
5 Stefani, 1. II, R. 99.
* JannoUi Mannelti, loc. cit., p. 1008. Villani, VI, 49. Slefani, 1. II, R. 99.
DUT. DB FLORBRCB. — 1. 27
418 .NOUVELLE CÀMl'ÂGIffi {Km. 135))
Avec sa décision accoutumée, Filip|X) des Ugoni sot
profiter de sa victoire. Le retentissement qu'elle avait m
en rendait d'autres probables. Du val d'Era il conduisit
son armée dans le val d'Aroo supérieur. Grâce au oomie
Guido Noveilo, « qui était grand dans le pays^, » les gi-
belins chassés de Montaia avaient trouvé à Figline un antre
repaire, d'où ils infestaient la contrée. Fermes contre
mille efforts pour tenter l'assautou pourouvrir la brèche *,
ils cédèrent après un mois et demi de siège (juillet-août),
à la crainte de la trahison. Au milieu d'eux vivaient des
guelfes dont ils venaient d'usurper le pouvoir. On disait
que la riche famille des Franzesi complotait de livrer
Figline, leur patrie, par dépit de n'y plus voir qu'un nid
de gibelins'. Le potestat se montra coulant sur les con-
ditions. Heureux de réussir sans pertes d'hommes ni de
temps, il accorda la vie sauve aux assiégés; ils leur pro-
mit qu'ils seraient bien reçus à Florence. Les promesses
d'ailleurs lui coûtaient peu ; il avait dessein de ne les point
tenir. Aux guelfes ardents qui les lui reprochaient : —
« La commune ne promet rien, » répondait-il sentencieu-
sement. Chacun comprit à demi-mot et laissa faire ^. 11
> « €he era nel paese grande, t (Stefani, \. U, R. iOi.)
' « Quivi dirizzaroDo difici e diedoD?i aspre battaglie. » (Villani, VI, 5i.)
' Villani (Vf, 51) rapporte qu'on accusait les Franiesi de s'être laissé ga-
gner à prix d'argent. C'eût été de l'argent perdu, puisqu'ils étaient guelfes.—
M. Bonaïni (loc. cil., p. 178) conteste leurs pratiques, parce qne, dit-il, ik
n'eussent pas consenti au sac, à l'incendie, à la destruction de leurs de-
meures. Il tombe sous le sens qu'ils n'avaient pas fait de teUes stipulations.
Ne sait-on pas d'ailleurs que le sac eut lieu contrairement aux condusioiis
stipulées ? On ne voit pas une bonne raison pour nier les pratiques de guelfin
irrités de voir leur patrie devenue gibeline. Stefani (l. Il, R. iOl ) semble
pourtant douter du fait : « Pare che il Podestà facesse co' Fnniesi qnestoda
se. Se fu vero, rimanga nel suo luogo, perocchè le Gose vogliono essere
molto vcre prima si scrivano. »
^ « Uno mcsser Filippo da Brescia che era podestà disse : Lasciatemi fare
(Ah. 1253) DANS LE YAL D'ARNO. 4i9
défendit de maltraiter les personnes, mais autorisa le pil-
lage des biens» ordonna Tincendie des maisons et la des-
truction des murailles S fidèle ainsi à la politique floren-
tine, qui rasait les châteaux qu'elle ne pouvait conserver,
mais coupable d'avoir préféré un succès plus rapide à son
renom de lovauté.
Continuant aussitôt celte évolution demi -circulaire
qu'il faisait si hardiment autour de Sienne, il porta au
loin, vers Montalcino, son armée aguerrie, Gère de ses
victoires comme de son chef. Il voulait ravitailler cette
place, sans cesse exposée en son isolement aux attaques
des Siennois. Les trouvant campés devant les murailles,
il les attaque à Timproviste par derrière, tandis que, par
une prompte sortie, l'assiégé complète leur déroute.
Deux sanglantes leçons en si peu de jours, c'était assez
pour les ramener confus dans leur patrie. Montalcino ra-
vitaillé, le potestat put enfin ramener les Florentins à
Florence*. Il y fut reçu avec des transports d'allégresse.
Quel éclat n'avait-il pas jeté en quelques mois sur le nom,
sur le gouvernement des guelfes! Ainsi les guelfes
avaient remporté, en moins de trois années, plus de suc-
cès que les gibelins dans le temps bien plus long de leur
impérieuse et dure domination'. Le contentement géné-
ral assura la tranquillité publique, et la tranquillité ac-
crut la richesse comme le pouvoir de cet État en progrès.
« La vérité est, écrit VîUani, que les Florentins étaient,
en ce temps-là, unis pour le bon peuple et la loyauté. Us
che io 80 ch*io mi fo. U comune non promette nuUa. Fu contento ogni uomo
e cosi fece e promisse. » (Stefani, I. II, R. 101.)
* Villani, VI, 5i. Slefani, U U, R. 101. Ammirato, 1. U, t. I, p. 96.
< Vaiani, VI, 52. Simone delJa Tosa, p. 196. Malavolti, part. I, 1. V,
1* 64 V.
' Ammirato, 1252, 1. H, 1. 1, p. 97
420 SOUMISSION DE ilSTOIÂ. (Âa. iSoi]
allaient de leur personne à pied ou à cheval selon leur
fortune, de bon eœur et hardi, si bien que fort heureu-
sement en cette année ils apportèrent honneur et triom-
phe par la victoire à notre noble cité de Florence*. »
Un souvenir, cependant, troublait leur joie : ils se rap-
pelaient leur échec devant Pistoia. Pour le réparer, ils
ne réélurent point le glorieux potestat qui Tavait essuyé
et que discréditait peut-être son manque de foi devant
Figline. Paolo de Soriano, son successeur, trouva fort
avancés les préparatifs de l'expédition. A peine entré en
charge, il put prendre le commandement de l'armée,
dresser des tentes au pied des murailles ennemies, et,
tout en dévastant la campagne selon l'usage, les soumel-
trc à un étroit blocus. Les vivres manquaient, car on n'a-
vait point prévu cette soudaine attaque, et l'assaut eùt-il
échoué, la famine devait mettre tin à la résistance. Par
une opportune diversion, les Siennois tentaient bien de
faire lever le siège ; mais, sans communications avec le
dehors, les assiégés l'ignoraient : ils cédèrent donc aux
propositions de paix et d'alliance que se hâtait de faire
le polestat*.
Ce traité, conforme en sa teneur à tous ceux de ce
genre, stipulait une amitié perpétuelle entre les deux cités
voisines, ainsi qu'avec Lucques et Prato, conviées comme
Pistoia à entrer dans la ligue guelfe. Pistoia s'obligeait
à rappeler ses exilés, à restituer leurs biens, à traiter en
ennemis tous les ennemis de Florence, les Siennois excep-
tés\ Deux ans plus tard, en 1255, les guelfes maîtres de
* ViUani, VI, 52.
* J. Mannetti Uist. PUt., R. 1. S., l. XIX, 1008.
5 Arch. di Slalo, CapiioH, XXIX, f» 348 r*. — Stefani, 1. H, R. 404. -
J, Mannetti UUi, Pist.^ loc. cit.
(An. 1253) LES SŒNNOIS REPOUSSÉS. 421
Pisloia, mais alarmés des événements du sud, qui ren-
daient possible, sinon probable encore, une revanche
gibeline, livraient en quelque sorte leur patrie aux Flo-
rentins. Ayant déposé leur potestat, ils transféraient son
autorité avec le titre de capitaine général à leur évêque
Guidalostc*; ils approvisionnaient Pistoia; ils y construi-
saient près de la porte dite Romana ou Caldalica^ qui
s'ouvrait au midi, sur la route de Florence, une forteresse
dont ils confièrent la garde à leurs alliés les guelfes flo-
rentins*. Ceux-ci la détinrent tant que dura, comme dit
Villani, « le bon peuple vieux, » c'est-à-dire jusqu'au
désastre de Monlaperti, qui, en 1260, permit aux gibe-
lins de la démolir\
Il était temps de tourner les armes florentines contre
les agresseurs siennois. Dans leur empressement à secou-
rir Pistoia, ils s'étaient avancés jusqu'à Galluzzo, village
situé à deux milles de Florence vers le sud, et ils rava-
geaient le territoire impunément, mais sans atteindre
leur but*. Une brusque attaque contre Montalcino ne
* Ce nom a tout Tair d'un surnom , rendu assez vraisemblable par cette
fonction de capitaine général donn«ic h un évéque. Ughelli Tappelle c Gui-
dalastes Vergelesius nobilis Pistoricnsis. » Ëlu en 1252, il fut envoyé
en 1257, par le pape, vicaire général à Havenne, où il mourut en 1283,
après avoir donné à cette ville « saluberrimas leges. • (Voy. Italia $acra^
ni, 371.)
' Selon Mannetti (loc. cit,), la construction de cette forteresse était une
clause du traité. Mais oti ne la voit point dans le manuscrit des Capiioli, et
Âmmirato, Fioravanti, Salvi, la passent sons silence. Le fait de la construc-
tion et celui de la garde commise aux Florentins étant incontestables, il est
permis de croire avec Fioravanti (an. 1*256) que la responsabilité en
est aux guelfes de Pistoia. Voy. Ingbirami, VI, 398-399.
5 Villani, VI, 55. Paolino, 11, 20.
^ Les auteurs diitent qu'ils étaient conduits par le Bolonais Ugiero de Ba-
gnuolo, capitaine du peuple ; mais on voit dans les registres du Consiglio de
la Campana (t. VI, p. 31 v') que la création de cette magistrature fut déci-
dée seulement le 25 juin 1256.
423 POUTIQUË (Aïk WSj
réussissait pas mieux à détourner le potestat du siège de
Pistoia. Tout au plus le poussait-elle à nouer et conclure
ces négociations d'efTet non moins heureux qu'une no-
toire, et, libre de ce côté, à marcher contre Sienne sans
même passer par Florence. Divisant son armée en deux
corps, il s'établissait avec l'un sous les murs de la ville
ennemie, tandis que l'aulre allait au loin ravitailler
Moutalcino, s'emparer de Rapolano^ et de divers châ-
teaux*.
Cela fait, les deux tronçons de Vosle se rejoignirent,
et, aux premiers jours de décembre, firent à Florence
une entrée triomphale. Les Florentins étaient fiers, dit
Ammirato, d'avoir, cette année-là, conduit deux entre-
prises dont le but était, non de conquérir du territoire
ou d'autres avantages, mais de défendre des amis'. D
oublie ou ne voit pas leur intérêt manifeste à compter
sur l'alliance de Pistoia et de Montalcino, pour n'être
pas inquiets de leur voisinage quand ils entreraient en
campagne, et ne laisser à Sienne, sur ses derrières,
aucune sécurité.
Leur plan politique semble lettre close pour leurs
vieux historiens. Les détails ont caché l'ensemble ; mais
on le retrouve sans peine, si l'on y porte son attention.
Dans leur dessein d'agrandir leur territoire et de trans-
1 Rapolano, dans le val d'Ombrone sanese, juridiction d'Asoiano. U ap-
partenait aux Cacciaconti et Cacciaguerra, comtes de la Berardenga. (Repetli,
IV, 725.)
« Slefani. 1. H, R. 105. Simone délia Tosa, p. 197. Viliani, VI, 54, 56.
Selon Slefani, ce fut en décembre 1255. Si la soumission de Pistoia eut
lieu, comme on le dit, le 1*' février de la même année, on a quelque peine
à comprendre que rexpcdition contre Sienne ait duré si longtemps.
> « Solo per beneticio e utile degli amici, a Pistoia per rimettervi i
guelû, e a Montalcino per custodirlo dalle mani de' Sanesi. » (Ammirato,
1253, l. H, t. 1, p. 99.)
(Aîf. 1255) DES FLORENTINS. 423
former en un État la commune de Florence, ils procé-
daient prudemment, sans jamais se lasser ni désespérer.
Contre des villes en droit de se gouverner elles-mêmes,
ils attendaient, pour prendre les armes, de pouvoir allé-
guer quelque sérieux grief. Le plus souvent ils les ame-
naient à rechercher ou à subir leur amitié, qu'ils sa-
vaient, par leurs forces supérieures, transformer en
sujétion. Au besoin, ils se faisaient redresseurs de torts,
rôle profitable entre tous, dans un temps où toujoui's et
partout on trouvait des torts à redresser, où la gratitude
envers le protecteur se marquait par Tobéissance du pro-
tégé. Il n'était rien alors qui ne favorisât ces immixtions
de Florence. Sa position centrale multipliait ses rapports
avec les autres villes, et, en diminuant les distances,
permettait d'étendre sur elles ou contre elles son bras
puissant. La vacance de Tempire rendait licites toutes les
alliances, toutes les agressions. La mort imprévue de
Conrad, qui eût obtenu sans doute le titre de Frédéric
son père*, la rivalité de son fils Conradin et de son oncle
le bâtard. Manfred, le prix que mettait Manfred à se ré-
concilier avec le saint-siége', donnaient au parti guelfe
un nouvel essor. La mort même d'Innocent IV n'y appor-
tait qu'un ralentissement passager, car les successeurs
de ce rude pontife allaient continuer sa politique, « moins
digne de Pierre, dit le contemporain Matthieu Paris, que
de Constantin'. »
* « Lo rc Currado inori pcr un cristco chc gli fu fatto, e messoYi entro
vcleno, e dissesi che fu opéra di Manfredi suo nipote. t (Paolioo, R. I. S.,
Suppl. II, 23.)
' « Se obtulit idem princeps eumdem sanctissimum Petrum in regnum
recipere sine prspjudicio régis et suo, et tam ipsias régis quam suo in om-
nibus juri salvo. » (Nicolai de Jamsilla HUt. Siad.t R. I. S., t. VIII, 512.)
' f Et ita papa noster, qui polius Gonstantini quam Pétri vcstigia seque-
batur, mundo multaii serumnas suscitavit. » (Maltb. Paris, p. 5C2.)
424 l/ANNÉE DES VICTOIRES. (An. 1254)
Après le nécessaire et habituel repos de l'hiver, au
prinleraps de 1254, se rouvrirent les hostilités. Plus heu-
reuse encore que la précédente, cette année fut pour les
Florentins « l'année des victoires. » C'est ainsi qu'eux-
mêmes la nommèrent. Les incidents y sont, comme par
le passé, d'une singulière monotonie. Il s'agit toujours de
prendre des garanties contre Pistoia, en exigeant l'expul-
sion des gibelins'; de ravitailler Montalcino, importante
mission que le poleslat milanais Guiscardo de Pietra-
santa remplit habilement ; de molester Sienne, faute de
la pouvoir réduire, comme on avait fait tant d'autres
cités. Toute entreprise contre Sienne paraissait grave, à
cause des difficultés de l'attaque et des dangers qu'on y
courait. Mettre le sicge à six milles de ses murailles, devant
Montereggioni, sa principale défense, dévaster ainsi son
territoire en prenant Colle pour point d'appui, négocier
en même temps avec la garnison allemande la reddition
de la place assiégée, tel fut le plan du potestat. Il ne pou-
vait frapper plus juste. Si entreprenants que fussent les
Florentins, ils faisaient la guerre à coups d'argent, bien
mieux qu'à coups d'épée. Les Allemands, de leur côté,
n'exposaient leur vie que pour remplir leur bourse et
satisfaire leurs appétits. Ils étaient les premiers de cette
funeste race de mercenaires qui servit plus tard les ty-
ranneaux et ruina l'Italie. Pour cinquante mille livres, ils
allaient rendre Montereggioni, quand Sienne prit sage-
ment le parti de plier. Elle voyait le saint-siége maître de
Naples, les villes de Toscane, sauf Pise, assujetties aux
guelfes, les comtes gibelins eux-mêmes, Guglielmo Âl-
dobrandeschi, Pepo des Visconti de Campiglia, feignant
* Fiora?anti, ann. 1254. Inghirami, VI, 387-388.
254) TRAITÉ AVEC SIENNE. 425
»rd avec une faction délestée. Elle demanda la paix
ui voulait imposer Florence ^ Dès le 20 avril, Flo-
avait élu syndics, pour en préparer les bases*, Ugo
, procurateur, et Brunelto Latini, notaire'. Ce der-
fameux en ce temps-là pour son éloquence et son
?''j unissait aux connaissances du docte et du poëte
lanières, les vices mêmes du « mondain »*que Dante
e, malgré son admiration de disciple, des tourments
els de l'enfer.
négociation traîna en longueur. Les conditions léo-
5 des Florentins furent repoussées ; mais ils les adou-
t, tant ils tenaient à un arrangement". Le H juin,
e seuil de l'église de Stemmenano, qui dominait la
le de Querceto, au comté de Sienne \ fut conclue
llani, VI, 56. — Aminirato, I. U, t. I, p. 99. — Malavolti, part. I,
' 65 r' V*. — Ce dernier prétend même que Florence avait pris Tini-
des propositions de paix. Cela n'est guère probable. Cet auteur est
act sur cette affaire. Il prétend que la mort du pape fut un des m otif
nnois pour céder : or la paix est du 11 juin, et la mort d'Innocen
écembre.
aleffo vecchio, p. 350.
ilavolti, loc. cit.
ilani (Vlll, 10) l'appelle « mondano uomo. • Brunetto Latini (né àFlo-
en 1220) dit de lui-même :
Clic sai chc siam timuti
Un po' mondanelli.
soreito di Ser Bruîietto Latini, c. xxi. Rome, 1642, in-4'. Publié avec
les vers de Pétrarque et le Traité dei vertus morales de Robert de
ilem. bibl. nat., Y, 5913.) — Tiraboschi pense que ce mot est un
•n discrète au vice contre nature, dont Dante accuse son maître. On
tonné que Dante n'ait pas été plus indulgent. L*est-il davantage pour
ita des (Jberti, le héros de son parti ; pour Gavalcante, le père de son
pour Francesca de Rimini, quoiqu'il vécut à la cour de Ravenneî
mmirato, 1. Il, t. I, p. 112.
alavolti, loc. cit.
In podio Querceto et prope ecclesiam de Stemmenano, comitatus
. » (Caleffo veccltiOy p. 329.)
420 VILLES GIBELINES SOUMISES. (An. iS54)
« une paix solide, perpétuelle, irrévocable, pour tous
dommages, injures, incendies, homicides, captures et
autres offenses \ » invariable et irritant protocole de trai-
tés qui duraient ce que durent les feuilles, et que subissait
le faible, uniquement pour réparer ses forces ou attendre
des temps meilleurs'. Sienne renonçait à toutes <c ses rai-
sons » ou prétentions sur Montepulciano et Mootalcino,
à toute ligue, à tout engagement avec les exilés gibelins.
Elle remettait Rocca di Campiglia et Gastiglioncello del
Trinoro' aux Florentins pour être, l'une rendue à Pepo
Yisconti, l'autre donnée à qui ils voudraient. Elle laissait
des otages jusqu'à ce que Montepulciano et Montalcino
eussent été librement ravitaillés*. A ce prix, elle évitait
rhumiliation, qui lui était d'abord imposée, de changer
son gouvernement*.
Ce qui est remarquable dans ce traité, c'est surtout ce
qu'il ne dit point. Aucune stipulation n'y protégeait les
places gibelines contre les entreprises de Florence. Sienne
payait sa liberté intérieure de l'abandon de ses alliés. Ils
ne lui en surent pas mauvais gré, parce qu'ils l'y voyaient
forcée; mais ils frémissaient au spectacle des châteaux
qui faisaient leur force, tombant l'un après l'autre aux
^ • Firmam, perpetuam et irreTOcabilem pacem de omnibus iojuriis,
dampnis, incendiis, homicidiiâ, capturis ôt aliis ofTensionibus. » [Caleffo
vecchio, p. 329.)
* « 1 Sanesi maliziosamente fecero la pacc e Taccordo. ■ (Stefani, l. D,
R. 100.)
> Rocca di Campiglia, à 18 milles au sud de Montalcino ; CastiglioDceilo
del Trinoro dans le val d'Orcia (voy. Repetti).
^ Caleffo vecchio, p. SS9. Ce traité a été publié par Flaminio dal Borgo,
Diss. VI, p. 549.
* « Concordandosi che il governo délia città non si altérasse in parte
alcuna, contre a quel ché domandaron da principio. § (Malatolti, part. 1|
1. V, f 05 r- V.)
(A«. 1^54) ATTAQUE DE YOLTERRE. 427
mains des Florentins. Poggibonzi, de tous ]e plus im-
portant et le plus peuplé, puisqu'il pouvait se gouverner
en commune, donnait Texemple d'une soumission sans ré-
sistanceS Morlennana, qui appartenait aux Squarcialupi*,
ayant essayé de résister, fut prise, moitié par ruse, moitié
par force'. Une perpétuelle franchise d'impôt récom-
pensa les premiers qui en avaient escaladé les rem-
parts \
A peu de distance s'élevaient ceux de la gibeline Yol-
terre. Restes puissants ou imitation habile des murs
élrusquesi ils n'étaient qu'énormes quartiers de roche,
solides par leur masse, sans que nul ciment en bouchât
les interstices et les reliât entre eux. Pour atteindre au
sommet de la montagne qu'ils couronnaient, dominés
eux-mêmes par des tours altières, il fallait gravir, entre
deux précipices, une chaussée unique, au risque d'être
pris de flanc par une grêle de projectiles, pu de front par
d'impétueuses sorties qui ne laissaient aux assaillants, s'ils
pliaient, d'autre refuge que l'abime. Incapables d'héroï-
ques folies, les Florentins bornaient à un gimsto leur
attaque contre Vol terre*. Par le fer et le feu, ils détrui-
saient les récoltes sur ces riants coteaux où fleurissait
la vigne. Les habitants ne purent voir de sang-froid la
* fl L'ebbero per patti. » (Stefani, 1. II, R., 107.)
* Stelani (1. U, R. 107) dit : « Che Fayeano fatto rubellare gli Squar-,
cialupi. » — Hortennana, Mortennano ou Montennano était situé dans le
tal d'Eisa, diocèM de CoUe (Repetti, UI, 447.)
' f Per forza c per ingegno. t (Yillani, VI, 57. — Cf. Ammirato, 1254,
1. II, t. I, p. 99.)
* • Furono fatti franchi in perpetuo délie fattioni del comune di Fi-
renze. » (Villani, VI, 57. — Cf. Ammirato, loc. cit.)
^ « Toraando l'oste de* Fiorentini da Poggibonzi, fecero la via di Vol-
terrai ed uilimamente non isperando se no del guasto. » (Slefani, 1. Il,
R. 108.)
428 VOLTERRE SOUMISE (Ah. 4254)
ruine de leurs plus chères espérances. Vivant fort éloi-
gnés de l'ordinaire chemin des armées, ils n'avaient pas,
comme Sienne et Pistoia, Thabitude résignée de ces dévas-
tations barbares. Le 10 août, pour sauver l'accessoire, ils
conipromirent le principal. Sans chefs, sans plan déter-
miné, ils se ruèrent hors de leur ville, el, répandus sur
les hauteurs, accablèrent de leurs traits l'infanterie flo-
rentine, qui seule avait osé s'avancer sur les pentes ra-
pides. Comme ils la forçaient à se replier en désordre, la
cavalerie, pour éviter un désastre, s'y risqua à son tour.
Fraîche, elle surprit les Volterrans fatigués et confiants
dans la victoire. Elle les mit en déroute et les poursuivit
dans leur fuite, reprenant, avec son rôle naturel, ses
principaux avantages. Elle atteignit les fuyards aux
portes mêmes de la ville, et, avant qu'on les pût fermer,
elle y entra pêle-mêle avec eux.
Mais elle s'arrêta aussitôt. C'était la supériorité des
Florentins de rester circonspects dans l'entraînement du
succès. Ils attendirent des renforts pour occuper les points
stratégiques, couper les quartiers de leurs communica-
tions, déconcerter ainsi toute tentative de résistance. On
vit alors, s'il faut en croire les vieux auteurs, cette inva-
riable scène qu'ils décrivent si volontiers en racontant
la prise des villes : les femmes et les enfants réfugiés
dans la cathédrale, Tévêque s'avançant vers les vain-
queurs, revêtu de ses habits sacerdotaux, portant le
cruciflx dans ses mains, suivi de son clergé et d'une
foule échevelée qui criait, dans les larmes : a Seigneurs
Florentins, paix et miséricorde*! » La clémence fut facile,
« Villani, VI, 58. Ammirato, 1254, 1. U, t. I, p. 100. — Ce dernier
s'abandonne à tous les débordements dramatiques de sa rhétorique ; mais
(ÂH. 1254) PAR LES FLORENTINS. 429
car, les hommes ayant posé les armes, aucun danger
n'était à craindre. Il fut défendu de toucher aux biens
comme aux personnes. Seulement, les principaux gibe-
lins durent partir pour l'exil, et les autres fournir bon
nombre d'hommes pour soumettre aux guelfes les villes
qui en repoussaient encore la domination ^ Yolterre
étant trop éloignée pour qu'on la pût incorporer au ter-
ritoire de Florence, le 14 août, Guillino de Rangone, capi-
taine du peuple, et les anziani, décrétèrent que les vaincus
éliraient des citoyens de haute et basse condition, en
nombre égal, pour corriger le statut de leur patrie,
d'après les principes qui leur seraient indiqués. Ces prin-
cipes montraient assez qu'un maître dictait la loi. Le
potestat, imposé ou agréé par lui, devait connaître des
crimes commis de jour et de nuit dans Yolterre, con-
damner les coupables proportionnellement à leur condi-
tion et à celle de leurs familles', n'admettre aucun appel
contre ses sentences criminelles, convoquer et licencier
à sa volonté les conseils et les assemblées populaires.
Des otages furent envoyés à Florence et y restèrent deux
mois et six jours, jusqu'à ce que ces réformes fussent
accomplies'.
D'autres moyens encore furent employés pour prendre
pied dans la ville conquise. On entreprit d'y bâtir une
peut-être dans une certaine mesure cette scène se renouvelait-elle souvent
en pareille occasion.
< Les mêmes, Stefani, 1. Il, R. 109. — Cecina, p. 57.
* • Che il potestài qualunque vol ta gli fosse mancato délia dovuta obe-
dienza, potesse condannare a proporzione délia casa e délie persone. » (Ge-
cina, p. 53^54.)
' Gecina , p. 53-54. — Villani, Âmmirato, se bornent à une ligne insi-
gnifiante sur ces conditions imposées à Volterre ; mais Gecina mérite con-
fiance, car il cite ou indique ses sources manuscrites et originales.
430 PAU CONCLUE (As. iS^
tour, dont la garde devait être laissée aux FloreIltifl8^ Qb
y fit l'acquisition de nombreux immeubles. Les docu-
ments constatent jusqu'à sept achats de ce genre dans les
premiers mois de 1255% et il y en eut bien d'autres sans
doute, dont les titres sont perdus. Le trafic et la politique
y trouvaient également leur compte. Les marchands ao>
quéreurs avaient dès lors intérêt à la bonne administra-
tion de Yolterre, et donnaient qualité à leurs concitoyos
pour y intervenir, dans le dessein ou sous le prétexte de
les protéger. Avec des hommes d^armes dans la tour et on
potestat de leur choix, muni d'exorbitants pouvoirs, la
convocation des assemblées n'était plus qu^unc pure co-
médie, et la liberté des gibelins qu'une vaine illusion.
Après ce triomphe inespéré, dont le retentissement
égalait les avantages, Florence croyait pouvoir tout oser,
tout entreprendre. Pise la bravait encore, et en voyait,
d'ordinaire, expirer au pied de ses murailles toutes les
tentatives. Pourvu qu'elle se résignât à l'isolement conti-
nental, elle restait libre de fermer ses portes et son port
au trafic florentin, de tourner ses regards vers Constantl-
nople, Jérusalem et Tunis, de guerroyer avec Gènes, de
conquérir sur les côtes de Sardaigne et de Corse*. Mars
en revenant de Volterre, en passant au pied de la mon-
tagne où s'élevait San Miniato, l'armée victorieuse se
^ « E ordinarono di farvi entro una torre pcr Firenze in sul poggio, t
incominciaronla. » (Pnolino, R. I. S., Suppl., II, 23.) On ne Yoit nuUe pirt
si CCS travaux entrepris furent achevés,
« Arch. (H Slato, Capitoli, XXIX, f»' 266, 277, 501 r% 302 r*, 303 V.
XnV. P" 9 v% li r-.
' l'iso donnnit h ses sujets de Corse et de Sardaigne des inilitittioDi ana-
logues aux siennes, mais elle les gouvernait avec une sévérité soupçon-
neuse, leur défendait de se joindre à aucune armée, de se faire am'eAi ou
vassaux d'aucun seigneur de leur ile. (ircb. de Pise, Pergmnânet iûu jw*
blici, 10, 12 janvier 1256.)
(Af. 1354) AVEC PISE. 431
trouvait à moitié chemin de Pise. Ses chefs y savaient la
population déconcertée par leurs glorieux succès, soule-
vée contre les nobles et par conséquent moins éloignée
des guelfes ^ Le moment était donc favorable pour dé-
ployer à ses yeux des bannières qui semblaient porter
dans leurs plis la victoire. Apprenant en effet que les
Lucquois s'allaient joindre aux Florentins, ne pouvant
compter sur le concours d'une noblesse mécontente, se
voyant en présence de forces très-supérieures aux leurs,
les maîtres populaires de Pise prirent, sans trop hésiter,
l'impopulaire parti d'offrir à Tennemi les clefs de leur
ville et de lui demander la paix. L'ennemi, dit l'anna-
liste Tronci, « pour ne pas s'exposer à quelque sinistre,
adhéra à la volonté des Pisans ; mais comme il avait la
balle en main, il fit ses conditions'. » Il affranchit leurs
marchandises de tous droits de douane et leurs personnes
de tout impôt. Il obligea les Pisans à employer les poids
et mesures en usage à Florence pour les denrées , les
âoffes et les draps, à frapper des monnaies conformes aux
lOonnaies florentines, à ne rien faire ni directement ni
indirectement contre Florence et son territoire, à donner
Cinquante otages*, et à livrer, en garantie de leur foi, la
place de Piombino ou celle de Ripafratta.
Gomment les Florentins n'avaient-ils pas fixé leur choix
l'avance? Ripafratta était dans l'intérieur, trop loin
l*eux pour leur être utile* ; Piombino, port de mer, les
« Tronci, 1254, p. 199.
« Ibid. — Cf. Villani, VI, 59; Stefani, 1. U, Rub. 109.
* Stefimi, Tronci, loc, cil, Villani, Âmmirato, disent 150 otages ; mais
*^tinci maintient 50 sur l'autorité de saint Antonin. Celle de Stefani con-
»tne son chiffre, qui est plus traisemblable.
.^ Dans le rai de Serchio, à4 milles nord-ouest des bains de San-Giuliano,
ttr le dernier contrefort du monte Pisano , qui descend par une pente
krupCe Tcrs la rÎTe gauche du Serchio (Repetti, IV, 767).
432 PAIX AVEC SIENNE. (Ai. 1355]
eût dispenses de passer par Pise pour leur traGc, et d'y
payer un tribut. Mieux inspirés, les Pisans sentirent la
faulc et surent en profiter. Un d'eux* conseilla, dit-on,
aux magistrats de sa République, de feindre qu'ils tenaient
beaucoup à conserver Ripa fratta. Dès lors ceux de Florence
Texigèrenl et l'obtinrent, sauf à la livrer bientôt aux Luc-
quois, mieux situés pour la garder et la défendre'. Cette
surprenante bévue n'apparut que plus tard aux yeux
plus éclairés, au sens plus rassis des chroniqueurs\
Quant aux contemporains, ils ne virent que la gloire de
leurs bannières. Au mois de septembre, ils reçurent l'ar-
mée à Florence avec d'unanimes acclamations.
A tout prendre, elle les méritait. Ses victoires arra-
chaient partout aux gibelins leurs armes et leurs espé-
rances. Le 51 juillet 1255, dans l'église de San Donatoin
Poggio, Sienne renouvelait le traité qui la liait à Florence,
en des termes dont la chaleur factice dissimule mal le
manque de foi et peut-être de bonne foi. « Le pacte d'a-
mour continuel dure sans être jamais violé, était-il dit,
et de même que l'aigle renouvelle sincèrement l'ardeur
de ses affections, dont Tcclat fait toujours briller ses amis,
de même, au nom de Jésus-Christ, une alliance a été
conclue qui doit durer perpétuellement*. Les deux villes
* Les chroniqueurs florentins le nomment YemagaUo ; mais ce nom est
douteux. Tronci (p. 499) dit , en effet , que cette famille fut de celles qui
étaient alors restées en exil, au lieu de rentrer à Pise en faisant leur sou-
mission.
* Yillani, VI, 59. Paolino, p. 25. Simone délia Tosa, p. 197. Amroirato,
1254, 1. H, 1. 1, p. 101. Tronci, p. 200.
«
E a ci6 cbbono i Fiorentini maie prowedimento, che a?endo i Fioreu-
tini preso il porlo di Piombino, molto era lo/o grande utilità. » (Villani,
VI, 59.) — Tronci (p. 200) supprime cette histoire et admet que les Pisans
ne voulurent pas donner Piombino ; mais les Florentins, avouant une bévofl
des leurs, semblent mériter créance.
^ • Perhennis fedus amoris perpétue durât inlesum, et quasi aquila rc-
(An. i'255) PAIX AVEC AREZZO. 433
se élisaient la promesse réciproque de ne pas recevoir
ceux que l'autre aurait chassés pour cause de vol, de bri-
gandage sur les routes, de blessures ayant causé effusion
de sang, d'homicide, de tromperie, de Irahison, de sédi-
tion, de cons[)iraliori*. Ce traité, qui frappait les adver-
saires politiques des mêmes rigueurs que les plus vul-
gaires scélérats, avait pour sanction deux mille marcs
d'amende. Il ne préjudiciait à aucun de ceux qui liaient
Florence comme Sienne aux communes et aux seigneurs
du pays. Au nombre des syndics qui échangèrent les ser-
ments se trouvait Provenzano Salvani, un des plus illus-
tres Siennois, dont le nom reparaîtra dans celte histoire*.
Trois semaines phis lard, le 25 août, les guelfes d'A-
rezzo faisaient « société, union, compagnie, conjonction
avec le puissant et victorieux peuple florentin ' ». Ce
traité, renouvelé l'année suivante, a[)rès que Florence
eut rétabli la concorde entre les deux factions d'Arezzo*,
novîit sincère dilcctionis anlorein, per quem cornscare seinper conligit ami-
cos, et idco in nominc Jliesu Christi inita est solielas et pacta firmala sunt
perpctuo duratura. » (Caleffo vecchio^ p. 53i).)
* € l'ro furto, vel prodilione, vel hoinicidio, vel falsitiitc, vel feritis unde
Sîin^uis exirct, vel robharia strataruin seu sedilioiie vel conspiralione facta
contra coniuae Senarum vel pro aliquo maleficio enormi. » [Caleffo vecchio^
p. 335.)
' Son collègue était Bcrlinghieri de Giunta. Mcsser Oddone Altoviti et
MesstT Jaco[)o de Cerreto représentaient Florence. — Caleffo vecchio^
p. 355. A la ï).'igc 53G \* se trouve la ratification de ce traité. — Cf. Con-
siglio delta Campana, V, Vl. — Arch. di Stato, CapitoU, XXIX, f* 3lt) r*.
M. Cesarc Paoli a publié quelques pa^^sagesdo ce traité à Tappendice de son
excellent travail intitulé : La battaylia di 3Iontaperiiy Memoria slorica^
Sienne, 1869, in-8*, p. 75.
* Arch. di Stato, Capitoli, XXIX, f* 189 r". — c Sotietatem, unioneni
compagniani , coniumlioncni et postnram.... cum potenti et victorioso po-
pulo florentino. » (Ibid., f'* t254. Doc. du 21 mars 1250, renouvelant le
précédent.)
* Doc. des 9, 10, 11 mars 1256. Un doc. du 19 mentionne cette paix
comme c hodie presentialiter factam ». (Capitoli^ xxix, f** 252, 253.)
HIST. DE FLORENCE. — I. 28
454 PROTECTORAT DE FLORENCE (âh. 1^5)
fut juré par deux cents Arélins, sous peine de mille marcs
d'argent*. 11 y était stipulé, outre les clauses ordinaires,
commerciales et autres, que les deux peuples s'oppose-
raient loto posse suo à toute tentative de discorde ou de
troubles, et que, durant Irois années, à partir du 1*' jan-
vier suivant, Arezzo recevrait de Florence un potestat
florentin qu'elle paierait de ses deniers, mais obligerait
à jurer l'observation de ses statuts. Jusqu'au 1*^ janvier,
un capitaine gouvernerait, envoyé aussi par Florence '.
Arezzo, en effet, paraissait hors d*état de se gouverner
elle-même. Ses guelfes et ses gibelins en nombre presque
égal se faisaient équilibre, et, tour à tour maîtres du
pouvoir, ne pouvaient compter sur le lendemain. Dans
l'intervalle qui sépara ce traité de sa ratification^, une
aventure singulière justifiait presque et faisait désirer le
protectorat de Florence. Au secours d'Orvielo, sa fidèle
alliée, alors en guerre avec Viterbe et autres cités de son
voisinage, Florence avait envoyé le comte Guido Guerra
avec cinq cents cavaliers. Ce chef, issu d'une des plus
grandes familles gibelines, mais d'une branche qui s'était
donnée aux guelfes, mettait une habileté réelle au ser-
vice d'un tempérament fougueux. Dante, qui hait en lui
le transfuge, confesse pourtant qu'il « fit beaucoup par
le talent et Pépée*. » Comme il passait par Arezzo, il fut
requis par les guelfes d'en expulser leurs adversaires. Il
» Arch. di Stalo, Capitoli, XXIX, (^ 189 r\ Cf. ViUani, VI, 62, et Arnmi-
ralo, 1. II, t. I, p. 102.
• Capitoli, XXIX, f"" 180 i% 254 v". Les engagements contractés en 1255
sont renouvelés en 1256.
' M. Alf. Rcumont (Tav. cron.) dit en 1254, mais sa chronologie
n^est pas toujours sûre. Il est ici en contradiction avec les chroniqueurs
comme avec ce qu'on peut inférer des manuscrits. Voy. Stefani, assez exact
sur les dates (1. II, R. 110).
^ • Fece col senno assai e con la spada. » {Inf., XYl, 39.)
. 1255) A AREZZO. 455
fit avec ardeur ' : il avait, selon Paolino, des griefs per-
inels contre les Arétins '. La pensée ne lui vint pas qu'il
t mécontenter, en occupant l'importante forteresse
Vrezzo, le gouvernement de Florence. Ce succès, acheté
js d'une fois à beaux deniers comptants, il le lui assu-
it sans bourse délier. Mais il déchirait un traité récent
ameutait tous les gibelins de Toscane^. La prudence
mmandait donc de désavouer Faventureux capitaine,
mme il regimbait sous Toutrage et refusait d'évacuer
i positions prises, on Ty contraignit par un grand dé-
3iemenl de forces. Le 22 août. Sienne, avec empresse-
3nt, envoyait pour sa part au potestat florentin quatre
nls chevaux et bon nonîbre d'arbalétriers*. Les guelfes
Arezz ne pouvaient, cependant, renvoyer leur rude
ampion sans indemnité ou récompense : le trésor flo-
Qtin leur avança les sommes nécessaires, que jamais il
recouvra*
c Ëd cnlrando in Arezzo, i guelû richiesero chc cacciassero i ghibellini
rezzo. Ëgli il fece. » (Slefani, 1. U, U. 110.)
* « Prese la terra per certe cose che gli Aretini gli bayeano fatle. • (Pao-
), R. I. S. Suppl. n, p. 23.)
^ Ud motif politique put seul , nou& le pensons , déterminer Florence à
laYouer Guido Guerra. Si elle eût agi uniquement par loyauté , nous en
icontrerions d'autres exemples. Ici la loyauté était habile, puisque les gi-
ins , quoique égaux en force aux guelfes dans Arezzo , n*y dominaient
( et avaient subi Talliance des Florentins. Ammirato (1256, 1. II, t. I,
104) et Malavolti (part. 1, 1. Y, f*" 67 r*) ne s'y trompent point et voient
calcul dans cette prétendue magnanimité. Si^mondi (II, 325) rappelle à
sujet les Lacédémoniens déposant Phœbidas, mais gardant la Cadmée
il arait prise (yoy. Plutarque, Vie de Pélopidas^ éd. Didot, I, 334). Flo-
ice en eût fait autant si elle Tavait pu. Elle n'aurait pas même désavoué
ido Guerra.
* Consiglio délia Campana, t. V, p. 20 v°. — Malavolti, part. 1, 1. V,
57 r«.
* « Non si ribebbon mai. » (Villani , VI , 62.) Le chiffre varie, dans les
roniqueurs, de 5,000 à 42,0U0 florins. — « Cinque mila lire di piccioli per
mmcnda di quello che gli Aretini gli hatevano latto. t (Paolioo, p. 24.)
436 INSTITUTIONS RÉFORMÉES A SIENNE. (Ai. lS55t
Reslaila réconcilier dans Ârezzo les partis exaspérés
Le 9 mars 1256, sous les auspices de Florence, la paii
fut conclue entre eux S et peu de jours après ils renou-
velaient le traité qui à cette puissante commune unissait
leur j)atrie\ Le poteslal florenlin qu'ils élurent était ce
Tegghiaio d'Aldobrando des Adimari', en grand renom
parmi ses concitoyens, que Danle, pour un vice immonde,
nous montre dans son enfer, entre GuidoGuerra et Jaco-
po Rusticucci, foulant une arène embrasée sous une pluie
de feu\ c< Par Tunion de tant de forces, écrit Malavolli,
on voit quelle puissance avait alors en Toscane le parli
guelfe et par conséquent Florence, qui marchait à sa tête,
surtout après s'élre assurée, *au moyen de paix et de
ligues, des Pisans et des Siennois, qui tenaient seuls vi-
vant le nom du parli gibelin*. »
Alliée malgré elle aux guelfes et n'étant plus entourée
que de guelfes, Sienne mettait enûn ses institutions en
harmonie avec celles des Florentins. Le 25 juin 1256, elle
leur empruntait la magistrature du capitaine du peuple,
non toutefois sans la modifier avec cette intelligente pré-
cision qu'elle apportait en toutes ses réformes politiques.
En même temps qu'elle ramenait le potestal à ses primi-
tives fonctions de juge, elle faisait du capitaine tout
ensemble un commandant d'armée et le chef des vingt-
quatre*. Si elle ne fit pas de lui, comme Florence, un
* Arcb. diStalo, Capitoli, XXIX, (^ 252 V.
> Le 21 mars Arozzo noinuiait sos syndics et le 4 avril Florence les
siens. I>a ratification eut lieu le 26 avril (Ibid., f* 254 r^, 255 v»),
5 Dante (hif.y XVI, 41) l'appelle Teggliiajo Aldobrandi : c'est une preuve
de plus que la forme primitive des noms s'altërnit, et que celui du père
commcnçiit à devenir celui de la famille.
* Inf., XVI, 15-18, 46-48, 58-60. Voy. Stefani, 1. U, R. ilO.
3 Malavolti, part. I, 1. v, f» 60 \\
" CoTuiglio délia Campana, t. YI, p. 31 v*. — MalaTolli (part. 1, 1. v,
(An. 1256) PISE OBSTINÉMENT GIBELINE. 457
chef populaire, c'est que les nobles gibelins, par leur
prépondérance constante, étaient au peuple tout désir de
conflit. Assez sages d'ailleurs pour ne point s'opposer à
la marée montante, ils donnaient à la bourgeoisie, dans
le gouvernement, plus de place qu'elle n'en eût demandé.
Ils décidaient, le 6 septembre, que le conseil de la Cam"
pana se composerait par moitié de popolani^.
A Pise seulement les guelfes rencontraient encore
quelque résistance. Quoique liée par un traité, comme
les autres villes, Pise n'en remplissait point les obligations.
Klle était par ses galères en communication avec l'habile
Manfred, bâiard de Frédéric, intrépide champion des
droits héréditaires de la maison de Souabe. Elle tres-
saillait d'allégresse au spectacle de succès remportés,
dans l'Italie méridionale, avec des ressources insuffisantes
pour la grandeur de l'entreprise*. Elle recevait par mer
des secours que ne pouvaient espérer de sitôt les gibelins
de l'intérieur. Elle ne craignait qu'à moitié les Génois,
trop occupés ailleurs pour entretenir une.croisière sur la
cote occidentale de la péninsule. L'année précédente, elle
avait conclu avec Alphonse X, roi de Castille, empereur
élu par une faction de seigneurs allemands', un traité qui
f* 6i T*) rapporte cette réforme à Tannée 1254; mais les manuscrits font
foi. Elle est d^ailleurs bien plus naturelle après la paix avec Florence qu*au-
parafant.
* Consiglio délia CampanOy t. VI, p. 119 v'.
« Voy. Cherricr, III, 63; Sainl-Priest, 1. 111, t. I, p. 291 sq.
^ Le métropolitain de Trêves faisait proclamer Alphonse roi des Ro-
mains, le 1*' avril 1256. Les dissidents reconnaissaient ce titre à Richard
de Cornouailles, frère d'Henry III d'Angleterre. Alphonse avait sur son rival
Tavantagc de descendre de Frédéric Barherousse pjir les femmes. Son père
Ferdinand III, dit le Saint, avait épousé la plus jeune des filles du roi Phi-
lippe le Grand, oncle de Conrad IV. Il pouvait donc, si l'on écartait Conra-
din, à cause de son âge, être considéré comme représentant sinon direct,
au moins naturel des droits des llohenstaufen (Voy. Cherrier, III, 73).
458 GUERRE DE PISE (Ah. i^)
obligeait ce prince, non-seulement à lui accorder fran-
chise entière pour son négoce, mais encore à faire avec
elle une « vive guerre » contre les Lucquois, les Génois,
les Florentins ^ Que Manfred, en 1256, Tait slimuléeà
prendre les armes, Villani et Ammiralo l'affirment*, et
on pent les croire, car il avait intérêt à susciter dans le
nord des embarras au saint-siége; mais Pise, avant de
recevoir ces conseils, se préparait à la lutte. Pour prin-
cipal stimulant elle avait sa jalousie.
C'est aux Lucquois qu'elle s'attaqua tout d'abord. En
se hâtant, elle pouvait devancer tout secours. Ses forces
passèrentleSerchio et prirent pour pointd'appui le château
de Motrone, situé à la frontière commune, près de Pie-
trasanta et non loin de la mer'. Elles attendirent alors
qu'on essayât de les en déloger. Après l'avoir tenté vai-
nement, les Lucquois résolurent de n'agir que de concert
avec les Florentins. Engageant un nouveau combat, ils
simulèrent une débandade, provoquèrent l'ennemi à les
poursuivre et l'amenèrent ainsi sur un point où les
1 Quod si oportucrit, et pacem vel treguam cum honore et statu Corou-
nis Pisarum, cum Lucensibus, Florenlinis et Januensibus et eonim fautori-
bus et auctoribus et coniplicibus facerc non possent, facient vivam guerram
cum (lictis militibus et balistariis et tolo suo possc, et dictus dominus rex
fieri facere vivam guerram una cum comuni Pisarum predictis adversariis
(Arch. di Slato, Rifonnagioni, cl. Xï, disl. 5. Carlapecore, n* 22. Publié
par Saint-Priest, I, 354).
* Pcr caido e sodducimento del Re Manfredi (Villani, Vï, 65). Fu inco-
minciata da' Pisani, ne' quali pot^. ianlo Tauloritàdel Re Maiifredi,chenon
riguardando a' nuovi palti fermati co' Fiorentini... (Ammirato, 1. If, t. I»
p. 105). — Ammirato est une autorité différente de Villani, car il a eu
sous les yeux beaucoup de documents que Villani n*a pas connus.
' Ces deux cliâleaux, également situés sur des contre-forts de l'Apennin,
sont l'un dans le val de Sercliio, l'aulre entre le val de Castello et le val de
Seravezza, à 5 milles au sud de cette dernière ville et à 18 à Touest de
Pise(Repetti,ni, 622, IV, 216).
(An. 1256) CONTRE LUCQUES ET FLORENCE. 439
milices florentines, inopinément arrivées, le pouvaient
prendre de flanc. Les Pisans cherchèrent alors à regagner
leurs tranchées ; mais, coupés de leurs communications
«1 vec Pise, massacrés ou noyés dans le Serchio, ils n'échap-
pèrent qu'en petit nombre, laissant aux mains dn vain-
queur beaucoup de prisonniers.
Le difficile, c'était, comme toujours, de compléter ce
succès. Ni Motrone ni Pise ne faisaient mine de se rendre,
et Ton n'osait, on ne pouvait les atlaquer. Parviendrait-
on du moins, par les provocations habituelles, à engager
les vaincus dans de nouveaux combats? A San Jacopo du
val de Serchio, Lucquois et Florentins coupèrent un de
ces pins superbes que les villes toscanes s'enorgueil-
lissaient de voir, dans leur banlieue, projeter de vigou-
reux rameaux. Sur la partie du tronc qui restait fixée au
sol, ils frappèrent une monnaie d'or, semblable à leur
florin, sauf qu'aux pieds de saint Jean Ton figura un
trèfle, représentation symbolique de l'arbre abattu ^
Venger l'outrage était le vœu de tous les cœurs pisans ;
mais la froide raison commandait la patience. On venait
d'apprendre coup sur coup que les Génois s'étaient em-
parés de Lerici, dans le golfe de Luni*, qu'ils avaient
ilébarqué en Sardaigne, où le fort de Castro était tombé
en leur pouvoir, et que Manfred, aux prises avec ses
ennemis dans son royaume, n'en pouvait distraire, au
profit de Pise, la moindre partie de ses défenseurs. Pour
reprendre la guerre contre Gênes, il fallait donc conclure
la paix avec Florence. Le 5 septembre 1256, elle fut
•
* Villani (VI, 05). Cet auteur dit que Ton Toyait encore, de son temps,
cotte monnaie.
^ L'ancien Casb-um Erycis, au pied du mont Éryx, dans le golfe actuel-
lement dit de la Spczzia (Repctti, U, 684).
440 PAIX AVEC PISE. (Ah. 1256)
signée à d'onéreuses conditions. Pise dut céder aux Génois
L(MÛci, aux Lucquois Mnssa del Marchese^ Molrone et
d'aulros châteaux, aux Florentins la part du lion, Mon-
topoli, Praliglione. Moiite-Caslello, Palaia*, avec le con-
voité privilège du marché franc^.
Celte forteresse de Motrone que recevaient les Lucquois,
Florence restait libre de Toccuper ou de la détruire à son
gré. Elle résolut de la détruire. Il parut à ses anziani
que la conservation en sérail précaire autant que dispen-
dieuse. La décision, prise en conseil secret, devait être
soumise, le lendemain , au peuple en parlement. Si les
Pisans Feussent connue, ils en auraient ressenti une joie
profonde, car ils ne craignaient rien iani que la concur-
rence de Motrone, devenue florentine, à Porto-Pisano.
Mais dans leur ignorance ils avaient chargé un secrétaire
de gagner à prix d'argent les personnages publics au
dessein qu'ils ne leur pouvaient supposer. La corruption
s'attaqua d'abord à un des anziani dont on connaissait
la pauvreté, Aldobrandino OUobuoni, « f rsiuc popoltnw de
San Firenze*. » Sans apparenle indignation Aldobrandino
rei^ut Foffre de quatre mille florins d'or, mais il y vil
* Nommé aussi Massa ducale et Massa di Carrara, dans le val du Fri-
gido, à 6 milles II Touest de l'ielrasanta, d:ins une situation ravissante qu*a
célébrée Pétrarque (Repetti, lll, Mb).
* Pratiglione , dans le val d'Era , avait été donné aux Lucquois par
Henri VI, et pris j>ar les Pisans. — Montecastelli, dans le Val de Cecina,
sur une colline au pied de laquelle coulent la Cccina et le torrent Pavone,
profondément encaissé. — Palaia, dans le val d'Era, sur une colline escarpée
entre deux torrents, à 5 milles de Monlopoli et 10 milles de Pontedcra
(Ucpetti, III. 5î)3, 3i0; IV, 27).
5 Villani, VI, ()5. Paolino, p. 24. Stefani, 1. U, R. 111. — Grassi, p. 105.
Inghirami, VI, 4Ul.
* Grande citladino anliano^ possentc in popolo, franco popolano da San
Firenze (San Firenze est une église située près de la Itadia et du Bargello)...
Mon essendo troppo ricco d'averc (Villani, VI, 05).
(An. 125rO PATRIOTISME D'ALDOBRANDINO. 441
un indice certain de ce que commandait l'intérêt public.
Quoiqu'il eût volé la démolition, il s'excusa, dans le con-
seil de ses collègues, d'avoir du jour au lendemain changé
d'avis, et sans dire ses motifs, « par de belles et utiles
raisons, » il conseilla de conserver Molrone*. Sa motion ne
prévalut qu'avec peine, soit par pudeur de chanter la
palinodie, soit faute de s'entendre aux choses de la mer*.
A la fin pourtant les conseils la votèrent, et l'assemblée
du peuple la ratifia. Par les Pisans seuls on connut ce
modeste désintéressement. La renommée de ce bon ci-
toyen s'en accrut. Dans l'église de Santa Reparata lui fut
accordée, à sa mort, une sépulture de marbre, «plus élevée
que les autres, » et que devaient indignement violer,
quelques années plus tard, les gibelins victorieux'. Vil-
lani, narrateur de cette aventure, en accable le héros de
compromettants éloges : or na'dmire tant une probité si
nnturelle que dans un pays qui n'en donne pas souvent
l'exemple. Mais cet enthousiasme maladroit n'engage que
renlhousiaste. De ses paroles mêmes il résulte, au sur-
plus, que toute une vie de loyaux services et non un ser-
vice unique valut au cadavre d'Aldobrandino les su-
prêmes honneurs*. Sans croire avec Dante que ce temps
* Il di dinanzi era preso consiglio per lui e per li al tri antiani di disfarc
il Mutrone (Villani, VI, G5).
* Villani, VI, 65. Ainmirato, 1. 11, t. I, p. 108.
^ Villani, VI, 05. Sur la tombe on inscrivit ces deux vers, qui laissent
à désiixT pour la poésie comme pour la prosotlie et le sens :
Fons est supremns Aldobrandiniis amœnus
OUoboiii naliis ad bona cuiicla dalus.
(Note de Muratofi au texte de Villani.) — M. Trollope (I, 145) déclare ces
vers incompréhensibles. C'est un peu sa faute, puisque au lieu de ad bona
cuncia il écrit ou laisse imprimer a bona civita, mélange inexplicable de
latin et d'italien.
* Morio in tanta buona fama per le sue vertuosc opère fatte per lo co-
mune (Villani, Vl, 63).
U2 LES TYRANS LOMBARDS. (Aîi. iî56
fûl un âge d'or, on n'y saurait méconnaître un palriolisme
sincère. Florence n'était pas à vendre. Si elle faisait grand
cas de Targenl, elle savait, à l'occasion, le nié}»riser.
Illnslres par la gloire au dehors et par la paix au
dedans, comment ces guelfes marchaient-ils à une
catastrophe? C'est hois de la Toscane, où ils régnaient en
maîtres, cpi'il faut porter ses regards, pour trouver les
causes de leur secrele faihlesse. Du nord et du sud, pour
les gibelins vaincus, mais frémissants, soufflait le vent de
l'espérance. Kn Lombnrdie, plus de traditions, de suite
dans les idées, de puissance acquise, avait établi la noblesse
gibeline et son pouvoir sur de solides fondements. \jes
fonctions de polestat et de capitaine du peuple, données
aux grands, faisaient d'eux des «/gfnort, dont la tyrannie et
la cruauté inspiraient aux gibelins la confiance, en répan-
dant parmi les guelfes la terreur. Si les bannis florentins
en eussent souffert comme en souffraient les lombards,
ils auraient comme eux « béni dans tous les siècles des
siècles et au delà Dieu qui livrait au diable les îimesdea^s
insatiables homicides, de ces dragons vénéneux, de ces
lions rugissants par désir de la proie, de ces buveurs de
sang humain*. » Mais Eccelirio de Uomano, son frère Al-
béric, Oberto Pelavicino, Buoso de Doara et lant d'autres
tyrans n'étaieni pour eux que des alliés. Ils ne savaient pas
être sévères pour des atrocités qui Irouvaient leur pendant
et comme leur expinlion dans les naturelles représailles
d'une population effjénée, sur le cadavre, sur la famille
* Quasi Icônes rugienles nd prîrdain (Monachi Patavini C/rron.,R. I.S.,
t. Vin, 092). El (liabohis habuit animnm cjus... de ciijus morte sil nomen
Domini henediclum pcr omnia secula seculornin et iillra (yicolai Smeregi
Chron., R. J. S., t. VIII, 101). — Insatiabilis homicida, draco venenosus
(Chvon. Eslense, R. I. S., t. XV, 5iS). Seininalor discordiie, sitibundus.
{An, 1257) MANFRED RÉGKM A NAPLES. 443
même du maître morl\ Ce ne fut j)as le moindre crime
de cos scélérats titrés que d'avilir les hommes en les pro*
Yoqiiant c\ la férocité sans péril, après les avoir poussés par
la crainte à la servilité, h la délation' ; de rendre indif-
férenls au mal qu'on faisait autour d'eux ceuï qui répu-
gnaient à le faire eux-mêmes ; de sanctifier en quelque
sorte les plus horribles saturnales de la vengeance'. Mais
la soumission des sujets attestait la force des maîtres, et
cette force, les gibelins toscans n'en doutaient pas, devait
être partout au service de leur parti.
Dans le sud, la domination brillante de Manfred leur
donnait d'autres sujets d'espérance. Ce bâtard de Fré-
(léric II et d'une belle Italienne* n'avait aucun droit au
trône ; mais depuis longtemps il régnait, comme s'il y fût
monté. Objet constant des prédilections de son père, il
avait gouverné presque enfant le « Royaume, » en l'absence
potator humani sanguinis (Laurentii de Monacis, Ezerinus^ UI, R. I. S.,
l. VIII, liO).
* On peut voir sur ce sujet si trisleraent curieux, outre les auteurs cités
dans la note précédente, Ricobaldi ferrariensis Hist. imperaiomm, R. I. S.,
t. IX, 154 sq., Malvecii Chron. , R. I. S., t. XII, 935 sq., Chron. Vero^
nense, R. I. S., t. Vni, 638, elc.
* Voy. Chron, Veroncnse, R. I. S., t. VIIÎ, 658. Ricobaldi ferrariensis
Iliêl. imp.n R. I. S., t. iX, 154.
' Le légat du pape ne s'opposait point aux plus affreuses représailles, ne
l''s blâmait même pas. Les chroniqueurs qui rapportent les faits s'abstien-
nent de réflexions (Chron. Veron., R. I. S., t. VllI, 638), ou n'y ajoutent
qu'un mot à la charge du tyran mort (Ricoh, ferr., R. I. S., t. IX, 15i),
ou entonnent un chant de triomphe (Mon. patav., R. I. S., t. VIII» 712).
* Les c!ironii{ueurs toscans disent que sa mère était de la famille lom-
barde ou piéinontaise des Lancia ; mais il est démontre aujourd'hui qu'elle
s'appeLnit Bianca d'Anglano (Voy. Cius. do Cesare, Storia di Manfredi^
I. IV, n. 17. Naples, 1857). — Frédéric avait eu quatre bâtards. Le pre-
mier avait tenté de Tassassincr et s'était enfui auprès du roi d'Espagne. Le
second était lleinsius ou Knzio, fait captif par les Bolonais; le troisième,
Frédéric d'Antioche, le quatrième Manfred (Voy. Minoritœ florentini gesta
imperaiorum, ap. Bohmer, Fontes rer, Germ., IV, 652).
444 POLITIQUE DU SAINT-SIÈGE. (âr. 1257)
et au nom de Conrad, roi dos Romains*. Conrad mort aux
éclats de rire d'Innocent IV, qui avait déclaré s'en réjouir
pleinement*, il a\ail reçu la régencedu mnrgi'ave Berlliold
de Holiembourg, Allemand cuj)ide qui, sa fortune faite, ne
se souciait plus du pouvoir, esprit cullivé, mais rusé,
minnesœnger ou troubadour plutôt qu'homme de guerre',
et plus porté à chanter les exploits d'autrui qu'à en faire
lui-même. Colosse redoutable en apparence, Manfred avait
par son origine des pieds d'argile; les fautes politiques
du saint-siége l'avaient seules affermi sur son piédestal.
Devenue chère aux Italiens par le long séjour d'Inno-
cent IV à Lyon, comme par le despotisme des empereurs,
la papauté, de retour au patrimoine de saint Pierre,
n'avait à craindre beaucoup ni Manfred, malgré son im-
portun voisinage, ni Gonradin, légitime héritier de Con-
rad, qu'une prudente tutelle retenait pour longtemps au
fond de la lointaine Germanie. Il fallait donc éviter de re-
connaître les droits réels de l'un et encourager les pré-
tentions toujours contestables de l'autre. En les tenant
l'un par l'autre en échec, on eût assuré sans peine la su-
prématie du saint-siége. Innocent IV ne comprit et n'ac-
complit que la moitiéde sa tâche. A ceux qui imploraient
sa protection pour le jeune fils de Conrad * il répondait
sans détour qu'on serait a temps de voir, quand cet enfant
* Cherrier, II, 599, Sainl-Priest, I, 212.
* <Juo audito. papa de morte ejiis ccrtiGcatus, cum magno cordis jubilo,
oris risu, et vocis cxsuitalione ait : Gaudeo plane (Matth. Paris, p. 600).
5 Voy. un lied de lui, qui commence par ce vers :
Icli wache urul eines Rittcrslip...
dans Bechstcin , Deutsches Dichterbuch, Leipzig, p. 10, cité par Sainl-
Pricit, I, 215, note.
* Super petenda régi pupille sedis aposlolicae gratia (Ificolai de Jam-
silla Ilistoria :iicula, K. I. S., t. VIU, 507).
(An. 1257) POUTIQUE DE MANFRED. 445
aurait Page viril, si ses droits au trône étaient valables,
et s'il se montrait digne de les exercer ^ Mais envers
Manfred, le fougueux pontife manquait de sens comme
de mesure. Il n'aspirait plus qu'à dominer directement
dans ce royaume de Naples et de Sicile dont jusqu'alors
il se contentait de disposer. Avec un aveuglement in-
croyable, il repoussait les politiques avances de Man-
f red .
Ces avances dataient de loin. Du vivant même de Con-
rad, l'intelligent usurpateur en faisait d'indirectes. Pour
ne pas rompre avec son frère, c'est à lui qu'il adressait
les paroles à double entente dont il espérait que lesaint-
siége comprendrait le véritable sens. « L'empereur notre
père, écrivait-il, ce soleil de justice, cet astre de paix, ce
zélateur de la foi orthodoxe, ayant reconnu dans son tes-
tament Rome pour sa mère, a ordonné qu'on réparât in-
tégralement le tort involontaire qu'il a causé aux égli-
ses *. » Choqué d'assertions si peu véritables, ne pouvant
croire à la piété d'un fils de Frédéric II, Innocent l'avait
compris dans l'anathème dont il frappait toute la maison
de Souabe. Il le voyait semblable à son père par l'ambi-
tion politique comme par le charme personnel^, par sa
vie épicurienne, par son indifférence pour Dieu et les
* RespoDdit priBcise se habere veUe rcgni possessioDein alque domi-
nium, promittcus régi pupillo, cum ad puberlatem veniret, de jure, si
quod haberet in regno, grattain esse faciendam (Nie. de Jamsilia, loc,
cit.).
« Baluze, MiscelL, l. I. Saint-iViesl, I, 215.
' Bello huoino dcl corpo corne il padre, moKo ainato e gratioso (Vil-
laiii, iV, 46). Pulcherriinus corpore, prudenlissimus mente, strenuissimus
opère, pius in subveniendo adlictis, largus in dando euieritis, benignus et
afTabilis universis, ab omnibus amabalur (Minorilœ fiorentini gestaimpera-
lorum, ap. Bohmer, Fonte$ rer. germ,^ IV 653).
446 ACCORD PASSAGER (Ar. 1257)
sainis', comme par ses complaisances envers les Musul-
mans, qu'il flatlait en ne poiiant que des habits verts, de
la couleur chère à Mahomet ". Mais sous ces dehors un
esprit plus perspicace Teùl reconnu aussi propre aux né-
gociations qu'aux combats, plus porté aux transactions
qu'aux luttes sanglantes, mettant sa gloire à vaincre avec
prudence, non à s'exposer témérairement'. Sous le coup
même de l'excommunication, il avait noué avec le saint-
siége de secrètes [pratiques*, dans l'espoir ou d'être com-
pris à la fin, ou de voir à un pape vieux et maladii un
successeur moins irritable, plus disposé aux accommode-
ments. Innocent ne comprenant point et s'obstinant à
vivre, il avait posé les armes plutôt que de rompre, et
remis au père des fidèles, protecteur des orphelins, la
tutelle de son neveu et les rênes du gouvcrnement^ A ce
prix, le 27 septembre 1254, dix-neuf jours après avoir
été exclu de l'Église, il y rentrait, appelé « cher lîls »
par l'intraitable pontife, et obtenait de lui la principauté
de Tarente avec d'aulres comtés, en vertu, il est vrai,
des pouvoirs que le saint-siége tenait du bienheureux
Pierre, « à qui le royaume de Sicile appartenait pleine-
ment*. »
Des deux parts on ne pouvait qu'être sincère. Eu re-
* La sua vila era cpicurea, non crcdeudo quasi in Dio ne sanli (Yillaui;
VI, 40).
* Senipre si vesli di drappi verdi (Villani, VI, 46). — Et seinper veslie-
balur veslibus viridibus (Benvenulo d'Imola, Comment, ad Purg., Uï, 112,
ap. Muratori, Antiq, ilal., I).
* Majoris esse honoris et glori» rcputans ex prudentia rincere quam ex
audacia vinci (Sic. de Janisilla, li. I. S., t. VIII, 512).
* Voy. Saint-Priesl, 1. i>22, 220.
Nie. de Janisilla, ioc. cit.
Cum rcgno Sicil. ad aposl. sedem plene periiuet (27 sept. Regesl ,
1. XU, n** 205, r» 172, ap. Cherrier, DI, 7).
(An. 1257) ENTRE MANFRED ET LE SAlNT-SIÉGE. 447
connaissant la souveraineté nominale de l'Église, Manfred
s'assurait une autorité presque sans bornes sur ces États
méridionaux dont les barons lui accordaient la succession
éventuelle, si Conradin venait à mourir sans enfants ^
En ne conleslant plus cette autorité, Innocent IV se don-
nait comme un vicaire agréé de tous dans des pays où il
avait tenté en vain de commander directement*. Ce fut
un malheur et non leur faute si l'impardonnable zèle du
légat apostolique, Guglielmo des Fieschi, ralluma une
guerre qui ne profilait à personne % si le nouveau pape,
Alexandre IV, « sorte de chanoine épais et jovial, do-
miné par ses familiers*, » se laissa persuader de prendre
Conradin sous sa protection, de maintenir ses droits et
même de les auj^menler (28 janvier 1255)*.
Plus avisés jadis, lesguelfes toscans aggravèrent encore
celte incroyable bévue. Les paysans de Tosc<me et ceux
du patrimoine de saint Pierre étaient en nombre dans
cette armée de soixante mille combatlants dont menaçait
la Pouille le cardinal Otlaviano des Ubaldini. La pro-
messe des indulgences et aussi l'appât du butin leur avait
fait prendre la croix *. Pour les soutenir, ainsi que ce
* xNic. de Jamsilla, R. 1. S., t. VIII, 508-510. Cherrier, Ilf, 4-8.
^ M. de Chert ier qualifie de tortueuse la politique du pape ; il semble
croire, contre toute vraisemblance, qu'Innocent ne cherihait qu a perdre
Manfred (lU, 7, 8).
* Voy. Cherrier, lil, 12 sq.
* Saint-Pfiest, 1,292.
' Ejusque pueri jura non solum intégra et illu?sa servare, immo potius
3il.iugere (Uormayr, Wiener Jahrbuchf t. XL, p. 151). Voy. la note que
Cherrier (III, 50) ajoute à ce texte.
^ Cujus major et melior pars Thusci dicebantur, qui maxime obtentu
cardinalis ejUsdein signo Crucis assumpto con vénérant et stipendiis, etiam-
que nummis receptis, ut non propriis expendiis in Ecclesiae Romanse servi-
iiis militarenl (Sabœ Malaspinœ Rerum siculat^m Historia^ lib, 1, cap. 5,
H. I. S., t. VIII, 794).
448 NOUVELLE BUOUILLE. (An. 1257)
chef d'aptitudes militaires et de dévouement douteux, il
fallait, tombant de faute en faute, faire appel auxsccours
de l'Angleterre, et les mériter en donnant Finveslilare
(lu (c Royaume » au racliitique Edmond, (ils dllenrj III.
C'était payer cher trois cents lances complètes, envoyées
et soldées par ce prince pour trois mois ^
Mais, en lutte avec ses barons, Henry III d'Angleterre
n'avait pas les moyens de conquérir un trône. Il aurait eu
besoin plulôt qu'une main puissante raffermît le sien'.
Or son clergé même refusait de signer les lettres de
change que réclam.iit de lui le souverain pontife, dans
Tespoir de les faiie escompter par des marchands floren-
tins\ Manfred ramené malgré lui aux gibelins, redevenu
régent par la grâce de Louis de Bavière, au nom de leur
commun neveu, pouvait braver Texcommunicalion nou-
velle* dont le frappait un pontife jaloux de restituer la
régence à Berthold dellohenibourg '. En moins de quatre
ans il était parvenu à arracher des mains de deux papes
le sceptre héréditaire de la maison de Souabe et à domp-
ter chez lui les factions.
* Rymer, I, pari. I, 316-518 (éd. de Londres, 1816). — Lûnig, Cod.
dipl.y II, 918-927. Diimont, Corps diplomatique universel, t. I, pari, l,
p. 594. — Clierrier, UI, 55-54.
^ Bajulum ipsius regni nostri usque ad nostros pubères annos coinuiilti'
mus (Arch. des Frari, à Venise. Lib. pacl.^ ms., t. H, f* 61-62. Texte cilé
par Cherrier, III, 45) .
^ Elle fut prononcée le 12 avril 1257 dans la grande église de Vilerbe.
♦ Cherrier, III, 60.
^ Super solulionibus faciendis de quarn plurihus pecuniaruin suinniis,
tain mercatoribus Romanis quani Florentiniset Senensibus... iidem nuncii
de voinntale tua pecuniam collcclani per ipsos... provide sequestrarunt...
Seu jiiranirnlo quod venerabilis l'raler noster episcopus Hercîorden in tua
el filioruin tuorum animabus praestitisse dicilur, quod de décima hujus
modi nt mini satisfial nisi prius de ipsa eisdcm campsoribus pro quibus-
dam pecuniarum summis fuerit intègre satisfactum (Rymer, t. I, part. 1,
p. 345).
(An. 1357) USURPATION DE MANFRËD. 449
Ses convoitises, toutefois, le devaient encore rapprocher
de ces guelfes qui le poursuivaient de leurs atroces et
impolitiques calomnies. Las de gouverner au nom d'un
roi, il voulait être roi lui-même. Ses flatteurs l'y exhor-
taient. Le parti aristocratique des barons régnicoles ne
s'y opposait point. Aussi hostiles à la domination du pape
qu'à celle d'un enfant, trop divisés et trop jaloux pour
porter au trône un de leurs pairs, résolus à repousser
tout étranger, ils voyaient dans Manfred le fils d'unelta-
lienne, Italien lui-même par l'éducation et les mœurs
comme parla naissance, supérieure eux tous par le sang
impérial qui coulait dans ses veines ^ Tout à coup le bruit
erroné se répandit dans le royaume que Conradin était
mort". On crut facilement à celte nouvelle imprévue, on la
propagea avec complaisance, on dit partout que la cou-
ronne revenait à Manfred. Sans hésiter, Manfred la posa
sur sa tête; il parut céder au vœu public, quand il don-
nait satisfaction au plus ardent de ses désirs (10 ou
H août 1258).
Le bruit mensonger démenti, l'usurpateur fut accusé
de l'avoir répandu à dessein'. Nul, en effet, ne put ni le
déterminer à déposer le diadème, ni le lui arracher. Il
donnait ainsi au saint-siége et aux guelfes le plus grand
et le plus sûr des gages ; mais ni les guelfes ni le saint-
siége ne virent ce qui était plus clair que le jour, sa rup-
ture complète et définitive avec Conradin et l'Allemagne.
Il ne pouvait élever de prétentions à l'empire : jamais les
* c Ne esse imperatoris filiiim cognoscetis. • (Nie. de Jamsilla, R. I. S.,
Vm, 500.)
* c Venit rumor in regnum quod nepos ejus, rex Conradus.... in Ala-
mannia obiisset. » (Nie. de Jamsilla, R. I. S., t. ViU, 584.)
' « Manfredus fecit cauie et rex (sic) ingeniose di?iilgarizari per regnum
Cunradinum esse mortuum. » (Chron» de Rebuê in lUUia getUê^ p. 342.)
BUT. DE PLORUICB. — I. 29
450 IflUTlLES AVANCES (Ax. iS57)
seigneurs allemands n'eussent fait de cet inconnu, de ce
perfide, un roi des Romains. Pour se maintenir dans le
royaume, il avait tout intérêt à empêcher que Tempereur,
quoiqu'il fût, ne prit pied au sud des Alpes. Les guelfes,
ses aveugles ennemis, ne sauraient, pensait-il, fermer plus
longtemps les yeux à la lumière. Il renouvelait donc au-
près d'eux les plus significatives avances. Il s'évertuait à
déclarer que Conradin serait son héritier pour le royaume,
maintenant séparé de l'empire. Il laissait Poggibonzi, qui
s'était, sous l'influence de Sienne, déclarée gibeline, suc-
comber sous les armes de Florence, et solliciter en vain,
par ambassadeurs la corde au col, que ses murailles et
ses tours ne fussent pas renversées *. Il concluait un Iraité
avec Gênes et se faisait reconnaître roi par Venise*. Le
11 juin 1259, à Crémone, le m»*quis d'Esté, le comte
de San Bonifazio, les communes A<. Hantoue, de Padoue,
de Ferrare, stipulaient en leur nom comme au nom des
autres confédérés guelfes de Lombardie, de Romagne,
de Toscane, « qu'ils auraient désormais pour ami l'ex-
cellentissime seigneur Manfred, roi de Sicile, qu'ils le
soutiendraient et feraient tous leurs efforts pour le récon-
cilier avec le siège apostolique'. » Mais le siège apostoli-
que, qui maintenait à la tête de ses troupes un cardinal
athée, repoussa loin de la ligue guelfe l'habile ambitieux
qui lui faisait la partie si belle, le châtia de son sacre,
« Paolino, p. 24, et Andréa Dei (R. I. S., t. XV, 28), rapportent cet éféue-
ment à Tannée 1258, date que rend probable à nos yeux faUitude de Man-
fred. - Villani (VI, 64), Slefani (IF, ii2) disent i257. — Cf. Malafolli,
part. 4, 1. y, f 68 t*. — Cnnlini, leltr. V. -- Iiighirami. VI, 404.
« Le traité avec Gènes est du 22 mars 1*259 (Manoscritto délia regia can-
celleria di PalermOy ann. 1375, f* 283 V). — La reconnaissance de Ve-
nise est de la même année, avant le mois de juillet (Arch. des Frari, Liber
padorum, t. II, f 37-40). — Citations de Cherrier, UI, 78, 79.
' Campi, Cremona fedele, 1. III, p. 48-51, ap. Cherrier, 111, 80.
(An. 1257) DE MAIHFRbD AUX GUELFES. 451
comme de son usurpation, par l'anathème, bientôt étendu
aux prélats qui l'avaient consacré, le déclara adversaire
de Dieu et de la sainte Église \ déchu de ses possessions
et de ses honneurs; il interdit à l'avance les églises, les
lieux où séjournerait « l'ancien prince' de Tarente*. »
Dociles au saint-siége, même contre la raison et l'évi-
dence', les guelfes applaudirenl. Leur joie fut sans mé-
lange, quand l'archevêque d'Embrun, légat pontiGcal en
Lombardie, fut parvenu à fermer devant Manfred les bras
que lui ouvraient communes et seigneurs lombards*. Ils
envoyèrent le Florentin Guglielmo Rerardi en ambassade
auprès du frère d'Henry III, ce Richard de Cornouailles
que des princes allemands, dès 1257, avaient élu roi
des Romains à trois voix de majorité '. Une ambassade
alla relancer Conradinen Davière, pour l'armer, malgré
son jeune âge, contre le détenteur d'une couronne jus-
* < Quibus omnibus peractis tanquam regni violentus ereptor ab Ecclesia
judiiatus, tinquam hoslis Ecclesiae publicus analhematis mucrone percuti^
tur. > (Minoritœ florentini gesla imperatorum^ ap. Bôhmer, Fonte* rer.
germ.f IV, 654.)
* • Principi quondam Tarentino. » — C'est ainsi désormais que parlaient
de Manfred le pape, le clergé, les guelfejs. — Cf. Cherrier, III, 8?.
> c Nos et populus florentinus sibi Yoluit fœdere socielatis, et eum a nobis
fuit repulsum , contra nos conspiravit. » (Epist. Guelf. Conrado II. Bis. du
Vatican, n' 4957, f» 85 v% ap. Cherrier, lU, 72-74.) — Nous donnons ce
texte barbare tel que nous le trouvons dans M. de Cherrier, n'ayant pas eu
comme lui les moyens d'obtenir des communications aux archives du Vati-
can.
* Ann. eccl, 1259, § 5, t. XXII, p. 55.
* • Per Guillemum Berardi de Florentia sindicum et ambasiatorera nos*
tnim.... quicum ad curiam Domini régis Ricardi tune constitutam Guar-
uiacia pervenisset. • (Lib. mull. eput,, Pan guelfi êcribit Conrado se-
cundo contra Manfredum, Ms. du Vatican publié par Cherrier, III, 509,
Append.) Ce fait important n'est mentionné ni connu d'aucun chroniqueur.
n sera question au chapitre suivant, p. 475, d'une médecin nommé Berardi.
Rien n'autorise à croire que ce soit le même personnage. Voy., sur PélectioQ
de Richard, Cherrier, III, 72-74.
4f»i GIBKLC^S ALLIÉS A NANFRED .âx. 1S58
qu'alors contestée par l'Église au légitime héritier de la
maison de Souabe \ C'en était trop. Manfred fit sans doute
des réflexions amères sur la sottise humaine ; mais il ne
pouvait plus hésiter. II se donna sans retour aui gibe-
lins. La faction partout vaincue en Toscane trouvait en-
fin un chef qui brûlait ses vaisseaux, non moins propre
à conserver, à accroître son pouvoir, qu'il l'avait été à le
conquérir.
Relevant aussitôt la tète, les proscrits florentins furent
les premiers à lui envoyer en ambassade un des leurs, un
des Uberti*. Leurs amis qui vivaient dans Florence n'y
supportèrent plus un joug insupportable. Exclus des
charges publiques, surveillés avec une vigilante jalousie,
forcés à comprimer leurs plus naturels sentiments, ils
éclatent enfin. Ils ourdissent une conspiration pour res-
saisir le pouvoir, envoyer en exil les chefs de leurs enne-
mis, écraser le peuple qui les soutenait. Accusés aussitôt
de vouloir détruire la commune, le potestat Jacopo Ber-
nardi, de Lucques, les somme, aux derniers jours de
juillet 1258, de comparaître devant lui pour rendre
compte de leur conduite et se soumettre à son jugement.
Loin d'obéir, ils maltraitent les envoyés, ou, comme on
disait alors, la c< famille » du potestat. Ils chassent les
deux archers et mettent au cavalier la tête en sang*. A
cet excès d'audace, la cloche du palais public sonne le
tocsin ; la plèbe, c< énergique instrument pour conserver
* « Aliquem cooductorem conductu cujus securiiis in BaYariam fenire
posset, ubi dicebamini tune adesse. » (Ibid., p. 509.)
* Stefani, L II, R. 115. — Selon Stefani, Tambassadeur des gibelins de
Florence auprès de Manfred fut Giovanni des Uberti. Les autres ne le nom'
ment pas.
5 Yillani, VI, 65. Stefani, 1. II, R. il5.
(An. 1258) ET CHASSÉS DE FLORENCE. 455
la liberté, » dit Ammiralo *, se précipite vn foule vers les
demeures des Uberti, chefs du complot, lue un d'eux,
nommé Schiatuzzo, qui les défendait avec bon nombre
de serviteurs et de mamadieri ou soldats d'aventure*,
fait prisonniers Uberlo Caïni des Uberti et Mangia des
Infangati, puis les conduit à Or san Michèle, devant le
poteslat. Déférés sans délai à l'assemblée du peuple, ils y
confessent leur complot, ils ont la tête coupée, et leurs
palais sont rasés.
La fuite et Texil dérobèrent seuls les autres chefs des
gibelins à de trop certaines vengeances. A leur tcle partit
Manente ou Farinata des Uberti, grand esprit, grand ca-
ractère, propre aux armes, mais plus encore aux con-
seils'. Derrière lui, derrière ceux de sa tragique race
s'acheminèrent tristement les Fifanti, les Amidei, les
Lamberti, les Scolari, les Caponsacchi, les Migliorelli,
les Soldanieri, les Infangati, les Ubbriachi, lesTedaldini,
les Galigai. Dans les familles que déchirait la discorde,
* « La plèbe stnimento gagliardissimo a conservare la liberté. » (Ammi-
ralo,!. U, 1. 1, p. i09.)
* Le nom de nuunadieri vient de masnada, et mamada de manso, pe-
tite propriété qa habitaient utte ou plusieurs familles de condition plus ou
moins servile, et qui se composait d*une cabane avec un peu de terre
autour. Quand on cultivait habituellement, on n'était ni libre, ni esclave
tout à fait. Au prix d*un tribut, on jouissait des revenus, mais l'épargne
amassée appartenait au maître. Les serfs du manso, uomini di nuunada^
étaient affranchis par les petits propriétaires de fiefs incapables de se dé-
fendre par eux-mêmes, pour leur donner le désir de repousser les attaques.
Masnadiere s'entendit donc bientôt de tout homme qui combattait k pied.
Mcunada signifia troupes d'hommes armés : « Si conligerit eos exercitum
Tel masnadam facere. » (Bulle de Grégoire IX, an. 1251.) — « Omnes mi-
lites communis cum masnatis de equo. » (Chron. Parm,^ R. I. S., t. IX,
863.) Plus tard, la mauvaise conduite des masnadieri fut cause qu'on prit
ce nom en mauvaise part. (Ricotti, I, 59-61 .)
' Sismondi (II, 351) semble pourtant exagérer, quand il voit en Fari-
nata des Uberti c le plus grand homme d*État de son siècle. >
i:>i L'ABBÉ DE VALLOMBREUSE (Ah. iSo9,
chez les Guidi, les Abati, les Rnzzanti, les Giuochi, dans
d'autres encore d'un nom [)lus obscur, parce qu'elles
n'appartenaient pas à la noblesse, on vil s'éloigner tous
ceux qui s'étîiicnt fait connaître pour gibelins. Les sei-
gneurs campagnards eux-mêmes ne se crurent plus à
l'abri dans leurs cbAteaux. La plupart de ces fugitifs di-
rigèrent vers Sienne leur exode; ils y demandèrent un
asile qu'ils savaient inviolable. Leur départ ne désarma
point le peuple guelTe : dans sa colère, il suivit le funeste
exemple qu'en 1249 lui avaient donné les gibelins : se
ruant sur leurs tours et leurs palais, il les détruisit jus-
qu'aux fondements*.
Non satisfait encore, et ne pouvant atteindre les cou-
pables, il frappa les suspects; la robe ecclésiastique
même n'arrôla point sa fureur. L'abbé de Vallombreuse,
Tesauro Beccheria, était venu k Florence, sur l'ordre
d'Alexandre IV, pour y apaiser les factions*. Issu d'une
famille gibeline de Pavie, gibelin lui-même de cœur et
d'âme', il donnait aux guelfes de l'ombrage, il ne leur
< Yillani, VI, 65. Stefani, 1. Il, R. 113. Paolino, p. 24. Ammirato,
1258. 1. H, t. 1. p. i09. — En parlant de ces faits. M. Hillebrand (p. 54,
note 3) renroie à Dante qui, dit-il, « cite tous ceux qui araient trahi la con-
spiration. » Dante cite, il est vrai, Gianni del Soldanier et Tribaldello ; mais
le crime de Tun est d'avoir livré aux Bolonais Faenza dont il était potestat;
celui de Tautrc, qui était fnentin, d'avoir aidé Giiinni dans sa trahison. Il;
a bien encore Ganpjlone : M. Hillebrand aurait-il pris le traître Ganelon
dos romans de chevalerie pour un des conjurés gibelins de Florence ? Il est
bien visible pourtant que Dante accumule des traîtres de toute provenance,
entre autres Buosa de Doara.qui n'a rien à voir dans Diistoire de Florence,
et Bocca des Abati, qui ne trahit que pins tard à la bataille de Montapfrti
(voy. Dante, /n/"., XXXII, 22 sq., et les notes de l'édition Costa et Bianchi).
« Osset-v. fior., V, 136, 3- éd. — Villani (VI, fî5) dit seulement ces mots
qui manquent de clarté : « Non guardando a dignilà rh' havesse. » Ce nom
de Beccheria, pnr une légère transformation, est devenu le nom célèbre de
Beccaria.
' « Di nazione e d'animo ghibellino. » (Stefani, 1. II, R. ii5.)
(An. 1258) MIS A MORT PAR LES GUELFES. 455
inspirait que défiance. Accusé par eux d'abord d'être
partial, puis d'avoir trempé dans la conjuration, enfin de
préparer le retour des exilés, dans les trois premiers jours
de septembre il fut appréhendé au corps et jeté en prison.
Déjà le 4, la justice expéditive du temps Tavait mis à la
torture, et, par les tourments, lui avait extorqué l'aveu
d'un crime que peut-être il n'avait point commis*. Sans
égard à sa robe ni à sa mission, elle lui trancha la tête
sur la place de San Pulinari ou Saint-Âpollinaire, sous
les fenêtres du potestat, aux acclamations d'une multitude
imprévoyante commn ses chefs.
Le scandale fut immense; il retentit dans toute l'Eu-
rope. Contre les guelfes florentins s'élevèrent des accusa-
tions dont riiislorien de Manfred, SabasMalaspina, se fit
un peu plus tard l'écho. Ils étaient, disait-on, « pervertis
par une existence de plaisirs et de vices, incapables de
vivre en paix avec personne, soulevés par le vent de Tor-
gueil, rêvant d'étendre jusqu'à Rome les ailes de leur
pouvoir, avec l'aide d'alliés qui les secondaient par force
plus que par bonne volonté '. » Les représailles ne se
firent point attendre. A Pavie on incarcéra tous les rési-
dents, tous les voyageurs florentins*. Les portes de cette
ville furent pour longtemps fermées à leur trafic*. Le
* Yillani (VI, 65) semble croire à son innocence, à moins que la c scélé-
ratesse » de ceux qui lui arrachèrent sa confession ne consiste qu*à ravoir
arrachée à un prêtre, cir cliez ces deux auteurs le respect de Tecclésiastique
remporte sur la haine du gibelin ; mais Dante, qui est de son parti, le met
aux enfers parmi les traîtres (/n/*., XXXII, 119).
* « Et aliis complicibus suis de Thuscia quos in contumaciam suam non
minus coactos quam spontanées atlrahebant. » (Sabœ Maletpinœ Historia,
I. U.c. iT, R. I. S., t. V11I,802.)
^ ff A Pavia.... li riteneano con gran danno e molestia. • (Villani, VI, 65.)
^ Le 9 août 1285 seulement, le capilame du peuple proposait aux con-
seils de dépenser 2000 florins d*or pour faire la paix et la concorde arec les
456 INTERDIT JETÉ (An. 1958)
pape fulmina l'excommunication contre les auteurs el
complices de ce meurtre juridique el sacrilège; contre
leur pairie il lança l'interdit. I^ 22 octobre, monté sur
le campanile de Saint-Pierre-cîs-liens, en présence du
clergé et du peuple de Rome, Federigo Visconti, arche-
vêque de Pise, donna lecture du décret pontifical. Il y
était dit que les Florentins ne rentreraient pas en grâce,
s'ils ne comparaissaient devant le seigneur pape, avant
le 1"" novembre, en la personne de la moitié de leurs
anziani. Le potestat et les autres ofBciers de la com-
mune n'étaient autorisés que par spéciale faveur à se
faire représenter par des syndics*.
Une brouille de plus avec le saint-siégene troubla le
sommeil de personne à Florence. Mais dans le péril où
les progrès et l'inimitié de Manfred mettaient le parti
guelfe, il ne bravait pas sans témérité les foudres apo-
stoliques. C'était trop déjà d'avoir fait lomber la tête d'un
clerc ; n'en pas faire amende honorable parut le comble
de l'audace et de l'impiété. « Pour cette faute, écrit Vil-
lani, comme pour d'autres actes désordonnés et déshon-
nétes, les sages hommes disaient que Dieu, dans sa di-
vine justice, voulut châtier ce peuple aux champs de
Montaperti'.» Entre Siennois et Florentins, dans tous les
voisins et les amis de feu rabbé de Vallombreuse t qui fut tué ^ Florence, •
ainsi qu^avec la commune et les hommes de Pavie. Cette proposition fut ap-
prouvée (Arch. di Stato, Conêultet p. 121 v**). Les écrivains ecclésiastiques
ont mis Tesauro Beccheria ou Beccaria au nombre des martyrs (voy. Marti-
rologio di Pavia, ap. Osserv. fior.y V, 156).
' L'acte de Tinterdit, retrouvé par M. Bonaïni dans les archives de Tar-
chevéché de Pise , a été publié par lui dans les Ordinamenti pet fedeîi di
vallombrosa degli abbati Tesauro di Beccaria e Pievano, Voy. Annali
delV université Toscane, t. H, Pise, 1854.— Voy. aussi dans Y Arch. stor.,
Âppend. IX, 195-199, le travail de M. Guasti sur les lettres (d'authenticité
douteuse) de Pavie à Florence, publiées par Lami.
• Villani, VI, 65.
1^. 1S58) SUR FLORENCE. 457
cas, ne pouvait tarder longtemps une rencontre décisive.
De forces réputées égales, comment eussent-ils été d'hu-
meur à s'épuiser indéfiniment dans un état ruineux de
paix armée, à ignorer encore laquelle des deux cités li.
mitrophes et rivales devait commander, et laquelle
obéir? Mais les fautes comme les violences des guelfes
avaDcèrent l'heure de la catastrophe et en fournirent l'oc-
casion. C'est par l'erreur de leur orgueil que surgirent
les différends qui annulèrent le traité de paix conclu
avec Sienne et firent éclater la grande querelle dont nous
devons maintenant aborder le récit.
CHAPITRE IV
LA BATAILLE DE MONTAPERTI
-. 1258-1260 —
Fortification du quartier d'Oltramo (septembre 1258). — Sommations à Sienne
(2 octobre l'258). — Ambassade des Sieniiois à Hnnfrcd. — Réponse des Sieo-
nois aux Florentins. — Hostilités sourdes. — Soumission de Sienne k llanfred
(août 1259). — Giord.ino d'Anglano à Sienne (décembre 1259;. — Expédition
des Sicnnoisdans les Marcmmes (janvior 1260). — Ambassade des Florentins
au roi de Castilie. — Ilséclioucnt à ravitailler Montalcino. — Préparatir> d'ane
grande expédition (février-avril 12Ô0). — Constitution de l'armée. — Arme-
ment du territoire. — Enrôlement des mercenairs. — Pénalités. — Uéptrt
de l'armée (19 avril). — Dômonstralion vers Montemassi. — Marche sur
Sienne. — Combats devant Sienne (17, 18 mai). — Succès et retraite des Flo-
rentins. — Ils rentrent à Florence (juin). — Nouveaux préparatifs. — Ater-
moiements dos Florentins. — Stratagème de Farinata des Uberli. — Délibé-
rations à Florence. — Forces de l'armée guelfe.# — Départ de rarm''C (fin
août). — Forces de l'armée gibeline. — Ambassade des guelfes à Sienne {î
septembre). — Réponse des Siennois. — Ils se préparent à la bataille. — Rcg-
gente des Razzanti à Sienne. — L'armée gibeline sort de Sienne ^3 septembre).
— Position des nimécs. — Bataille de M(mtnperti (4 septembre). — Embus-
cade du comte d'Arras. — Trahison des Abnti. — Les guelfes massacrés. —
Fuite ou soumission des survivants. — Rentrée des vainqueurs à Sienne (5
septembre). — Résultats de la victoire. — Rachat des captifs. — Soumission des
châteaux. — Les guelfes évacuent Florence (13 septembre). — Ils se retirent
à Lucques. — Rentrée des gibelins à Florence (16 septembre). — Diète gibe-
line d'Empoli (fin septembre). — Farinata des Lberti sauve Florence. — Inter-
vention d'Alexandre IV en faveur des guelfes (novembre l'iOO-janvier 1261).—
Traité entre Sioniie et Florence (25 novembre 1260). — Chants de triomphe
de^ gibelins.
En ouvr«int ses portes aux gibelins qui fuyaient Flo-
rence, Sienne violait sans vergogne le trailé qui, depuis
1254, la liait à sa voisine. Déjà sur plusieurs infractions
analogues, mais partielles et sans éclat, Florence avait
I
i
(An. 1258) ATTAQUE PROJETÉE DES GIBELINS. 459
fermé les yeux ; cette fois, l'infraction était trop générale
cl trop critinle pour qu^elle la pût tolérer. Dans sa con-
fession, arrachée par la torture, le malheureux abbé de
Vallombreusc avait déclaré que les gibelins retirés à
Sienne s'y concertaient pour marcher sur leur patrie,
l'attaquer du côté d'OIlrarno, dévaster et détruire les
trois bourgs de ce quartier populeux, s'établir enfin dans
les grandes maisons, dans les fortes tours qu'ils y possé-
daient*.
Ce plan d'attaque était habile autant que vraisem-
blable. Récemment admise au rang de sestiere^ l'agglo-
mération de la rive gauche comptait déjà au nombre des
deux quartiers qui fournissaient le plus d'hommes
d'armes*, et que représentaient aux offices publics, non
pas seulement trois comme les autres, mais quatre de
leurs citoyens. Jamais pourtant on n'avait songé à l'en-
tourer de fortifications. Ses dernières maisons, les murs
de leurs jardins lui servaient de remparts, et reliaient
entre elles trois portes branlantes , vermoulues, qui
ouvraient sur la campagne , et qu'on fermait parfois la
nuit devant les maraudeurs '. Il semblait que la prise ou
* Slefani, 1. Il, R. 114, 116. Ces trois bourgs étaient ceux de Santa Fé-
licité, San Jacopo et Borgo Pidiglioso ou des pauvres, près de Téglise ac-
tuelle de Santa Lucia do* Nagnoli. C'est Tendroit où la famille des Bardi
devait élever bientôt ses somptueuses mai^ns (Voy. Villani, IV, 7).
« Selon VOsserv. fior (VU, 38, 3* éd.), Ollrarno ne fut un des sestieri
qu^à partir de 1292. Nous avons vu que bien avant 1258 il fournissait des
compagnies comme les autres quartiers, et nullement comme piviere ou
paroisse du conlado. En tout cas, le jour où il fut fortifié, il fit bien et dû-
ment partie de la ville, à laquelle les ponts le reliaient.
5 La p<jrte à Test, près de S. Lucia de' Magnoli, s'appelait Porta a Roma,
parce qu*on se rendait par là à Rome, en passant par Figline et Arezzo.
La porte San Jacopo était près du pont alla Trinilày sur remplacement du
palais Frescobaldi. La porta a piazza correspondait au borgo S. Félicita,
le pillage de eequailier fiauvre dût être san> dommage
sérieui et sans danger réel pour Tancienne Florence^
proté|;^à,' comme elle Tétait par son large fossé de VXmo
et toujours libre de couper ses {loots.
fjes desseins de Tennemi fuœnt un éclair de lumière.
Oltr-arno avait donc une valeur stratégique, puisqu'il ss
voulait établir. A tout prix on Feu devait empècber.
Cinq jours à peine après rim|iolitîf|ue supplice de Te-
sauro Beccheria, le 9 septembre, commença la construc-
tion de murailles vraiment protectrices. On y emplop
les pierres des maisons gibelines récemment démolies,
excellente occasion d'en déblaver le sol. Elles étaient en
si grand nombre qu'elles suffirent à cette vaste entreprise.
I>es hauteurs de San Giorgio, situées derrière la colline
que couvrent aujourd'hui les jardins de Boboli, furent
fortifiées dans le même temps, tout ensemble pour sur-
veiller les approches de l'ennemi et Tempécher de s'éta-
blir sur ce point culminant ^
Ces précautions prises, deux ambassadeurs partirent
pour Sienne, chargés d'y faire entendre les justes ré-
clamations des Florentins. l.e 20 octobre, en Téglise
de San Crisiofano, Albizzo Trinciavelli et Jacopo Ghe-
nirdi, docteurs h lois, adjurèrent les Siennois de ne pas
permettre que leur ville fût plus longtemps un récep-
tacle de gibelins exilés, el surtout de ne pas donnerd'en-
couragements à leurs projets".
Mais qu'importait à Sienne un traité déjà ancien, con-
clu quand elle ne pouvait compter surManfred! I^espro-
qui tournait le dos à la rivière (Villani, lY, 7. Cf. Borner, Walkt in flo-
rpnce, t. Mopogr.).
* Villani, VI, 65. Ammirato, l. II. 1. 1, p. 109. Bonaîni, loc. cit., p. 182.
« Arch. di Slato. CapHoli, XXIX, f» 318 r.
^Âji. 1258) AMBASSADE DES GIBHiLINS A MANFRËD. 461
grès de ce prince avaient suffi à soulever les gibelins
dans Florence même ; comment pour les Siennois , plus
libres de leurs mouvemenis, n'eussent-ils pas élé une
irrésistible excitation^? Ils entretenaient avec lui d'actifs
pourparlers. A ses avances, aux offres nombreuses que,
n'espérant plus rien du parti guelfe, il faisait à leur ré-
publique % Sienne répondait par l'envoi d'une ambas-^
sade, à laquelle prenaient part quelques gibelins de Flo-
rence, notamment Farinala des Uberti, au nom de leur
« université' ». Les uns et les autres demandaient as-
sistance ; mais les Siennois n'avaient pas mission, ni les
Florentins pouvoir, de rien promettre en échange. Or
Manfred ne se payait ni de mots ni de fumée. Le plus
courtoisement du monde, il ne donna aux solliciteurs
que de vagues espérances \ Ils eurent beau lui dire qu'un
échec des gibelins en Toscane pourrait troubler son
royaume*, il s'y sentait bien affermi, il n'avait que mé-
pris pour les lointains préparatifs du roi de Castille\ Il
* M. Paoli {La Battaglia di Montaperti, p. 9) voit dans les dispositions
des Siennois une preuve de leur ferme dévouement à l*empire. Manfred,
pourtant, n était pas le représentant des droits impériaux. On ne pouvait le
considérer comme tel que par intérêt. La vraie raison, c'est qu*il était en-
nemi des guelfes, depuis la faute commise par ceux-ci de ne point vouloir
8*aUier à lui. — Manfred avait été couronné le il août précédent, à Pa-
ïenne, comme roi de Sicile.
* Â far moite ofTerte a quella Repubblica (Malavolli, part. II, 1. 1, p. 1 v*).
' Les ambassadeurs de Sienne se nommaient Rinieri de Matteo et Aldo-
brandino de Palazzo. Villani (VI, 76) et Stefani (U, 424) ne donnent que
d'une manière vague la date de cette ambassade des gibelins de Florence
(m questi tempi). D'après les dates qui précèdent et suivent dans leur ré-
cil, OD serait tenté de croire que ce fut dans les premiers mois de 4260;
mais Bellarmati est formel : « Farinata, uomo sagace per muovere e dis-
porre il Healla impresa, era coi noslri oratori andato (p. 74). » M. Capponi
(I, 58) a le tort de ne parler que de l'ambassade des exilés.
* Con varie e incerte speranze (Bellarmati, p. 69).
'^ Anunirato, I. U, t. I, p. 112.
^ Mostrando che si trattava del suo interesse e che ogni sinistre che suc-
46'2 ACœRD DE MÂNFRED (An. 1258|
n'cûl dressé roreillc qu'à l'offre d'un secours effeclif
contre le sainl-siége, seul redoutable entre ses ennemisV
Or sa prudence se défiait des promesses d'exilés, aux-
quelleSy dit Ammiralo, répondent rarement les actes\et
sa finesse démêlait le secret motif des subterfuges sieo-
iiois. Aux Florentins, qui demandaient quinze cents ca-
valiers, il en offrait cent, offre dérisoire que leur dépit
eût repoussée, sans le conseil de l'avisé Farinala. « Ac-
ceptons, dit-il, mais tâchons qu'il envoie, en outre, un
capitaine, porteur de sa bannière : nous la conduirons
en tel lieu et l'exposerons à de tels outrages qu'il nous
donnera ensuite plus de cavaliers que nous n'en vou-
drons '. » Aux Siennois ce que Manfred demandait avant
tout, c'était le serment public de fidélité, qui les eût ir-
révocablement brouillés avec le pape , avec Conradin,
avec Alphonse, avec Richard. Ne pouvant l'obtenir, il
partit dédaigneux, et sans mol dire, de la ville où il avait
reçu l'ambassade, la condamnant, si elle voulait négo-
cier encore, à l'humiliation de suivre ses pas*.
Elle les suivit avec un empressement sans dignité.
cedesse a Ghibellini in Toscana potrebbe a lui recar turbazione o travaglio
ne' fatti del regno (Ammirato, loc. cit.).
*■ Slefani, qui ne comprend rien à la politique de Manfred, dit, au con-
traire, qu'il refusa les secours demandés^ parce que c egli avea molta briga
colla Chiesa. » (L. U, R. 120.)
' Generazione di huomini che rare volte corrisponde con la felicit)
dei fatti alla smisurata ampiezza délie promesse (Ammirato, 1. U, 1. 1<
I.I12).
' I quali andati più tempo seguendo Manfredi per lo soccorso, it quaie
non gli spacciava, e non rispondea per moite bisogne ch*haveada tare (Vil-
lani, VI, 75). Cet auteur ne pailo ici que des gibelins exilés; mais il ne
faut pas ou'blicr que, selon Bellarmati, leur ambassade était connexe à celle
des Siennois.
* Consiglio délia Campana, VUI, 7. — Paoli, loc. cit.y p. il. — Mal»^
tolti, part. II, 1. I, (^ 1 V'.
(iK. 1258) AVEC LES GIBELINS. 465
Elle offrit au roi d'en référer au gouvernement qui l'avait
envoyée. Elle demanda qu'avec un des deux délégués
siennois partissent pour Sienne deux ambassadeurs
royaux^ Après les avoir entendus, les magistrats de celle
commune, une assemblée secrète de sages et le conseil
public approuvèrent tour à tour la proposition de jurer
au seigneur Manfred obéissance et fidélité, sous cette ré-
serve que leur patrie ne serait obligée à rien contre
l'Eglise, ni contre les communes ou châtelains avec qui
elle avait des traités. Manfred ^ jt sourire à ces réserves
qu'il avait le pouvoir, comme le dessein, de rendre vaines
en compromettant ses alliés. 11 n'y fit donc aucune oppo-
sition. En retour du serment, il promit de respecter et
proléger les privilèges, les constitutions, les personnes
des Siennois, afin, disait l'acte officiel, que, « l'ayant
choisi comme tour de leur courage, ils vécussent tran-
quilles sous son heureuse domination, et, couverts par
le bouclier de sa puissance, n'eussent point à craindre
les insultes de leurs rivaux* ».
* Villani, VI, 75. Stefani, l. U, R. 120. Ammirato, l. U, t. I, p. iil. —
M. Paoli (p. 15) conteste, après les Siennois, ce récit des Florentins. Il est
pourtant bien vraisemblable, si, comme le dit Bellarmati, les deux ambas-
sades furent simultanées. L'offre dérisoire de Manfred était une manière
de se débarrasser des importuns. Ce qu'il accorda en 1259, dans des
conditions différentes, ne saurait être un argument pour établir qu^il le
▼oulait déjà donner en 1258, quand il n'a?ait pas encore amené les Sien-
nois à lui jurer fidélité.
* Ut sicut nos turrim suc fortitudinis elegerunt, sic sub felicis dorainii
nostri tempore tranquillapace quiescant, et suorum emulorum insultus mu^
niti potentie nostre clipeo non formident (Arch. de Sienne, Riformagioni,
mai 1259. Pergamene, n" 705, doc. publié par Malavolli, part. II, 1. 1,
P 3 r*, et par Saint-Priest, I, 560-301). Ce dernier publie aus8i (p. 561)
un diplôme du 17 mai 1259, par lequel Manfred reçoit les Siennois sous sa
protection. Avec le privilège, on trouve dans le Caleffo vecchiOf f* 350,
une lettre du roi en date du 19 mai, publiée par Saint-Priest (I, 369). Voj;
Paoli, p. 12.
464 UOSTILiTÉS INDIRECTES (Âv. 1359)
Ainsi assurés de n'être pas seuls dans la lutte, les Sien-
nois, néanmoins, ne s'y engagèrent pas sans prudence. H
leur plaisait de conserver, en selaissnntdéclart;r la guerre,
les apparences du droit. Aux réclamations des Florentins
ils répondirent alors qu'ils voulaient observer les capitu-
lations jurées, et que s'ils avaient donné asile à des gibe-
lins de Florence, c'était faute de savoir pour quel motif
ils quittaient leurs foyers. Qu'on démontrât que ce fût
pour des méfaits prévus au traité. Sienne ne manquerait
pas d'expulser des gens qui auraient surpris sa confiance
en cherchant asile dans son sein ^
C'était une échappatoire, et les Florentins n'en furent
pas dupes. Un sincère respect de leurs engagemenls
n'imposait-il pas aux Siennois le devoir de s'enquérir tout
d'abord du motif qui jetait hors de Florence tant de gibe-
lins à la fois? Mais rien n'était prêt pour une de ces ex-
péditions en règle qu'annonçaient un mois d'avance les
sons belliqueux de la Martinella. Forcés d'attendre, les
guelfes se tinrent du moins pour affranchis de toute obli-
gation et libres d'attaquer isolément, à l'occasion, les
alliés de Sienne, leurs naturels ennemis. C'est ainsi que
dans l'hiver de 1258 à 1259 l'évêque d'Arezzo perdit
Gressa', qui fut remise à Cortone ; les comtes Âlberti de
Mugello, Vernia et Mangona% qui furent données, comme
« MalavoUi, part. ï, 1. V, ^ 68 f. Tomraasi, part. ï, p. 292-294. Ces
deux auteurs, en boas Siennois, s'attachent à montrer, par les discours qu'ils
mettent dans la bouche des recteurs de leur patrie, qu*clle ne mérite }«$
le reproche de mauvaise foi et que la demande des Florentins D*était pas
fondée ; mais ils ne parviennent pas à nous le persuader. C^est là un des
cas de cette casubtique étemelle à laquelle les modernes ont donné un nom.
* Gressa, dans le Casentino, val d'Arno supérieur. Au pied de la cclHoe
oii elle s'élevait coule un petit cours d'eau, la Gressa, affluent de TArchiano
(Kepetti, 11, 507).
3 Vernia ou Vemio, dans le val de Biscnzio, diocèse de Pistoia, à 14 mil-
(An. 1259) ENTRE SIENNE ET FLORENCE. 465
fief florentin, à un jeune homme encore mineur, Ales-
sandro des Uberti. Un Uberli gratifié par des guelfes,
c'tUait un fait sans exemple ; mais cet infidèle héritier du
plus gnmd nom gibelin avait répudié toutes les traditions
do sa famille*, et il élail si ferme en sa foi nouvelle que,
bien des années plus tard, en 1275, il léguait par testa-
ment, si ses fils mouraient sans lignée, les deux terres
qu'il tenait de Florence à ce qu'on appela bientôt la mana
ffuelfUy c'est-à-dire aux biens communs de ce parti".
L'historien de Sienne mentionne quelques cavalcate^
(jael(|ues scorrerie ou incursions sur le territoire sien-
nois'; mais les intempéries de l'hiver, et, le printemps
venu, des nouvelles graves faisaient languir ces insigni-
fiantes hoslililés. Gênes, alliée des Florentins, venait de
voir sa flotte brûlée par les Vénitiens à Ptolémaïs, et, tout
enlière à la vengeance*, n'avait plus d'yeux que pour
rOrienl*. Venise, jusqu'alors favorable aux guelfes, se
rapprochait de Pise et de Manfred, pour ne pas perdre le
fruit de sa victoire sur les Génois*. Sans alliés au dehors
quand Fisc retrouvait le loisir de prendre part aux quê-
tes au nord de Pralo, et 24 à Touest de Florence. — Mangona, dans le val
de Sicve, sur Téperon de Montcpiano, qui sépare la vallée supérieure de
laSieve de celle du Bisenzio (Repetti, V, 697, III, 42).
* Villani, VI, 68. — Stefani, U, 119.
« Villani, VI, 69. — Slcfani, II, 119.
^ Malavolti, part. II, 1. 1, f* 1 v^ Les chroniqueurs florentins ne parlent
pas de ces petites expéditions, mais M. Paoli (p. 10) montre tiès-bien que
c*est à Malavolti qu'il faut ajouter foi.
* Annal, genuens., 1. M, R. I. S., t. VI, 525.
* Gènes faisait alliance avec Michel Paléologue pour reconquérir Constan-
tinople sur les Latins, c'esl-à-diro sur les Français (Ibid.y p. 528).
« Andreœ Danduli Chron., c. vu, § 8, 9. R. I. S., t. XU, 365. Telles sont
les causes de Tinertie des Florentins à ce inomenl. Léo veut les voir (I. VU,
c. I, t. II , p. 36), dans le désir d'épuiser les ressources pécuniaires
de Sienne ; mais Florence eût perdu à ce jeu autant que gagné, puisqu'elle
devait aussi se tenir sous les armes.
BIST. DE FLOREIICB. — 1. 30
466 PREMIERS SECOURS (Ah. 1259)
relies continentales, Florence temporisait. Elle se prépa-
rait à la lutte, mais ienlement, avec circonspection. Elle
mettait en ordre les compagnies du peuple, leur distribuait
les gonfalons, entamait des pratiques avec les guelfes
siennois^ mais Sienne en poursuivait de plus efficaces
avec Manfred. Jusqu'alors elle n'avait obtenu de lui que
de bonnes paroles. Les cent cavaliers promis à Farinata
des Uberti n'avaient pas même pris encore le chemin de
la Toscane. Par lettres*, par ambassadeurs, elle deman-
dait instamment au roi un capitaine et des gens d'armes ';
pour le bien disposer, elle l'exhortait à prendre la cou-
ronne impériale, et elle refusait d'accepter des présenls*.
Flatté dans son ambition, comme dans sa lésine,
Manfred remerciait en termes chaleureux de si commodts
alliés. Il déclarait (11 août 1259) aimer leur ville plus
que toute autre d'Italie. Il annonçait « le prochain dépari
d'un capitaine de sa cour et même de son sang, avec des
hommes d'armes en nombre suffisant pour changer en
voies planes les voies escarpées et gouverner la province
en paix*. » Cette fois l'effet suivit de près la promesse.
Arrivèrent successivement à Sienne un capitaine du
* Consiglio délia Campana, VUI, 90, ap. Paoli, iO.
* Ârch. de Sienne, Biccherna, XXIII, p. 18,22. Paiement de deux couT'
riers qui portent des lettres de la commune à Manfred. Août 1259, ap. Paoli,
p. 13.
' « Potestutein pro vestro regimine exhibi vobis pro fuluro anno a oostn
celsiludine huiiiiliter implorastis. » (Lettre de Manfred aux Siennois, 7 oc-
tobre 1259. Arch. de Sienne, Lettere al concistoro, filzal, ap. Paoli, p. 76.)
* Décision prise dans un conseil tenu, le 15 juillet 1259, sur la propo-
sition de Provenzano Salvani (voy. Paoli, p. 15, note 5).
' c Ad parles ipsas in brevi , de latere, immo de sanguine nostro, talem
capitaneuni et tantam copiam armatorum cum eo curabimus destinare, quod
in vias planas aspera commutabit, provinciaiu ipsam in pace reget. t (Arch.
de Sienne, LetLere al concistoro, iilza 1, publiée par Saint-Priest, 1, 371-
372, et un fragment par M. Paoli, p. 13.)
An. 1!259) DE MANFRED A SIENNE. 467
peuple, un potestal \ et, dans les derniers jours de
décembre', Giordano d'Anglano, comte de San Severino,
vaillant chevalier, cousin germain de son maître'. On
Tatlendait avec impatience. De nouvelles lettres du gou-
vernement siennois l'avaient relancé, en novembre,
jusqu'au fond de la Fouille*. Tout était prêt pour le
recevoir: les hommes, les chevaux, le pain, la paille, le
foin, les logements*, Targent même, car, le 22 décembre,
le conseil de la Oampana lui avait volé cinq cents livres
comptant, avec des honneurs que régleraient le capitaine
du peuple et le poleslat*. Au-devant de lui on envoya
jusqu'à Montecchiello, dans le val d'Orcia, six citoyens
avec deux trompettes dont les tuniques, faites aux frais de
la commune, en portaient les armes, unies à celles de ce
Messie si ardemment désiré'.
Grande fut la déception à le voir suivi d'une poignée
* Voy. Paoli, p. 15, note 5. Des lettres de Manfred, en date du 7 oc-
tobre 1259, annoncent Tenvoi du poteslat, Francesco de Troghisio (publiées
par M. Paoli, p. 76).
' Les chroniqueurs florentins disent en juin 4260. Mais Malavolti (part. U,
1. 1, f* 5) et Toinmasi (part. I, p. 501) s*accordent pour décembre 125U, et
les documents des archives, qu'a vus M. Paoli, contirmcnt leur assertion
(tov. Paoli, p. 14), ainsi qu'une lettre d'un marchand siennois, à la date
du 5 juillet 1260. Voy. Gargani, Délia lingua volgare nel secolo XIÏI* in
Siena, p. 25, Sienne, 18(i8.
' Son père, Bonifazio d'Ânglano , était frère de Bianca d'Ânglano , mère
de Manfred. Voy. Gius. de Gesare, Storia di Manfredi^ 1. IV, n*" 17. Les
chroniqueurs florentins, on l'a vu plus haut (p. 288), disent que la mère de
Manfred était de la famille piémonlaise des Lancia.
* Arch. de Sienne, Biccherna, XXill, p. 55 v", 39. ap. Paoli, p. 14.
' Dès les premiers jours de décembre, on faisait rechercher dans le con-
tado la paille et le foin « pro militibus venturis ad civitatcm Senenscm ; t
on faisait préparer des logements « militibus domini régis, et ad faciendum
fleri panem venalem pro militibus domini comitis Jordani. > [Bicckernaf
XXUI, p. 44 v% 45.)
^ Consiglio délia Campana, IX, 13.
' Bicchema, XXIV, p. 38 v.
408 MANFRED SEIGNEUR DE SIENNE. (An. ii60)
d'hommes à peine*. Sa promesse que « les autres vien-
draient bientôt* » n'était que médiocrement rassurante.
Aussi les deux ambassadeurs de Sienne, qrji étaient depuis
novembre à la cour de Manfred, y restèrent-ils jusqu'en
lévrier, le sollicilant de tenir sa parole. Lui, il n'en avait
nul souci. Son désir était de voir gibelins et Siennois
combattre seuls pour sa cause sous les ordres de Giordano,
et ni les uns ni les autres ne s'y pouvaient refuser. Ils
avaient intérêt à la suprême direction d'un chef expé-
rimenté dans l'art de la guère, ce service fût-il le seul
qu'ils reçussent du roi. Ils se livrèrent donc sans réserve,
sinon sans regret. Le 28 novembre 1259, Bolgaro de
Postierla s'intitulait encore « potestat de Sienne par la
grâce de Dieu ; » le 11 février 1260, Francesco de Tit)-
ghisio était « polestal de Sienne par la grâce de Dieu et
du seigneur roi de Sicile*. » Jetant aussitôt le masque,
Giordano cessait d'annoncer la prochaine venue de ses
Allemands, et demandait à ses hôtes que c< pour le service
commun de son maître et de Sienne » on lui donnât en
nombre suffîsjmt des hommes d'armes, « le plus tôt et le
plus secrètement qu'il serait possible * ».
* Maiavolli (part. 11, 1. I, f* 2 v*) dit bien qu'il amenait a 800 cavalieri
di nation tedesca e cou certo numéro di fanti ; » mais Tommasi (part. 1,
p. 501) dit « con pochi armati ; » or 800 cavaliers étaient pour le temps uo
chiffre considérable. L'assertion du Siennois Tommasi conGrme celle des
chroniqueurs florentins sur le petit nombre d'hommes d'armes promis à
Farinata.
* i llavendo ordinato che gli altri quanto più tosto lo seguitassero. >
(Tommasi, loc. cit.)
^ « Dei gralia polcstate senensi. — Dei et domini régis Sicilie gratia se-
nensi poleslate. >» (Docutnenli per la storia delV arte sanese^ raccolti ed
illuslraii dal Doit. Gaetano Milanesi, t. I, p. 140, 142. Sienne, 1854.)
* « Per serviziocomiine del suo Re c délia Repubblicaloro... con quella
maggior preslezza e più segretaïuente che si polesse. » (Malavolti, part. 11,
1. 1, f 5 V.)
(An. 1260) ARMEMENT DES SIENNOIS. 469
Ce qu'il voulait, c'était la guerre, quel que fût l'ennemi,
l/inaction lui pesait, et plus encore à son escorte tudes-
quo, qui n'en relirait d'autres profils que sa paie. La
guerre était aussi le vœu des Siennois, sinon encore contre
Florence, du moins contre la ville de Grosselo, conirc les
« terres » de Monteano et de Montemassi, trop voisines de
Sienne pour n'en pas haïr, et, dans l'occasion, secouer le
joug. Mais scrupuleux observateurs des formalités légales,
ils frappèrent de stupéfaction le représentant d'un mo-
narque absolu. Pour envoyer au dehors l'armée ou un
simple corps de cavalerie, il fallait que la proposition en
fût faite par le conseil de credenza, et que le conseil général
fût consulté trois fois en trois jours différents*. Si urgente
que lût une prompte entrée en campagne, les délibérations
eurent lieu les 7, 8 et 9 janvier 1260. Puis on mit en
mouvement les hommes du terzo de Camullia, c'est-à-dire
les milices d'un tiers de la ville, accrues de celles d'un
tiersdela banlieue*. D'ordinaire, la banlieue désignée était
celle qui confinait au terzo envoyé en expédition; cette
fois on viola la règle, pour ne pas dégarnir de ses défen-
seurs naturels la région la plus rapprochée du territoire
florentin'. L'éfûneuse question de la solde des Allemands
ne fut pas soulevée : cette solde, Manfred la devait payer
peut-être; ce fut Sienne qui la paya*. Les registres de ses
* Statutolly Dist. I, p. 20, ap. Paoli, p. 16, note 3.
* 8 janvier 1261. Consiglio délia Campana, IX, 21. Malavolti, part. U,
1. 1. f»* 3 r \\ A r*.
* Consiglio délia Campana^ IX, 23. Délibération du 12 janvier 1260. —
Ces lieux sont Val di Strove, La Badia a Isola, Monlereggione, Quercia-
grossn, Selvoli, Cerreto. — Cf. l*aoli, p. 17.
^ « E ogni tre mesi furon poi pagali, corne si giustifica per il libre di Don
Gui'dotto monaco di San Galgano, camarlingo di Biccherna.... dal principio
di gennaro delf anno 1254 iino tuUo giugno del 1200.... dove son moite
partite di denari prestati al conte Giordano al tempo del pagare il quartiere
a Tedeschi e gli altri suoi soldati. i (Malavolti, part. II, I. I, f* 3 r*.)
470 NÉGOCIATIONS (An. 12M)
archives sont pleins de délibérations ponrfournir l'argeut,
les vivres, les armes, les machines, pour remplacer, après
les trente jour^ de service légal, les hommes du terzo de
Camullia par ceux du terzo di città \ Tant d'efforts lurent
enfin récompensés par le succès. Le 5 février, Grosselo
prévint Tassaut en ouvrant ses portes, et le comte Gior-
dano, s'y fortifiant aussitôt, entreprit la tâche singulière
d'imposer aux vaincus un gouvernement de sa façon*.
Soumettre la Maremme était le prélude obligé de tout^
guerre contre Florence, car les habitants de ce pays em-
pesté en étaient les alliés naturels. Une attaque de leur part
sur les derrières de Sienne l'eût contrainte à diviser ses
forces, à peine suffisantes, pensait-on, pour affronter sa
redoutable ennemie. Or, les préparatifs belliqueux des
Florentins, leurs hardis propos sur Manfred, inspiraient
aux Siennois de vives inquiétudes. I/C 17 mars, de concert
avec Giordano, ilsenvoyaientau roi le plus habile et le plus
autorisé d'entre eux, Provenzano Salvani, avec prière de
pourvoir « bien et honorablement aux affaires de la
Toscane'. » C'était à leur tour de ronger leur frein avec
impatience. Le comte leur avait fait attendre un mois
plein la désignation d'un de ses conseillers qu'on jugeait
expédient d'adjoindre aux ambassadeurs, et Manfred n'était
pas plus empressé à répondre que le comte à supplier *.
Il fallait se hâter cependant : les Florentins avaient
^ Voy. le détail et les indications dans Paoli, p. i6, 17.
« Mnlavolti, part. II, 1. I, p. 5 v*.
^ « Beneethonorifice. » [Comiglio délia Campanûy IX, 46-93 f*. Déli-
bération du 26 janvier 1260. Voy. Paoli, p. 19.)
* Le projet de cette ambassade est du 26 janvier ; la décision déCnilite
du 26 février ; le départ de l'ambassade du 1 7 mars. (Consiglio délia Cani'
pana, IX, 46 V, 76, 79 r. — Biccherna, XXIV, 51 V. Malavolti, part. H,
1. 1, f» 6 ▼•, 7 V. Tommasi, ï, 584. Paoli, p. 18, 19.)
(Ah. 4260) DES DEUX PARTIS. 471
secoué la torpeur des premiers jours. En quéle d'alliés,
ils sollicitaient Alphonse X de Castille. Ce prince, qu'on
surnommait le Sage, c'est-à-dire le savant ou l'astrologue,
étail gibelin de naissance par son aïeul, Philippe de
Souabe, et de pratique par son accord avec Pise, comme
avec Eccclino de Romano. Toutefois, le saint-siége
comptait sur son bras pour attaquer et abattre l'illégi-
time détenteur de Naples et de la Sicile ^ BrunettoLatini,
le docte et renommé maître de Dante, chargé de cette
ambassade, avail-il pour mission de faire briller aux
yeux du Castillan celte couronne impériale que, depuis
trois ans, il disputait à Richard de Cornouailles , sans
autre droit que le sang de ses veines ? On serait tenté de
le croire, car il marquait aux guelfes les plus bienveil-
lantes dispositions'. Mais il vivait dans les nuages ou
dans les astres ; il dressait des tables astronomiques au
lieu de gouverner ses peuples. La lenteur espagnole
aidant, il prolongea si longtemps une négociation si
simple, que l'ambassadeur, à son retour,, trouva l'am-
bassade inutile, et, ne pouvant rentrer dans sa patrie,
dut se condamnera l'exil.
D'autre part, en janvier 1260, alors que le comte
* Villani, VI, 73. Brunetto Latini dit luirinèine :
Esso commune saggio
Hi fcce suo messaggio
AH'alto Re di Spagna,
Ch'era Re d'Alemagna...
El io presi campagna,
E andai in Ispagna,
E feci l'ambasciata
Ghc mi fu comandata.
(// Tesoretto di ser Brunetto Latini, p. 13. Ct. Bonaïni, loc. cit., p. 183.)
« Memorias de Alphonso el Sahio, cités par Fauriel, Hâi. liit. de la
France, XX, 280.
An PRÉPARATIFS MILITAIRES (An. 1^
Giordano était encore retenu devant Grosseto^ les Floren-
tins renouvelaient leur éternelle enireprise de ravitailler
Monlalcino. Pour y faire obstacle, il fallut dégarnir Tar-
mée de siège, envoyer des cavaliers à San Quirico, As-
ciano , Montecchiello, Corsignano , et barrer toutes les
routes au convoi de ravitaillement. Un « sage » sien-
nois, adjoint au capitaine, veillait à ce quMl «c n'arrivât
rien de dommageable à la commune de Sienne ^ » Ja-
mais jusqu'à ce jour les deux rivales ne s'étaient à ce
point observées, n'avaient mis à leurs préparatifs belli-
queux autant de prudence et de soins. Il existe aux ar-
chives florentines un précieux manuscrit où sont réu-
nies toutes les mesures prises pour assembler et orga-
niser l'armée, en vue de celte grande expédition *. C'est
la première fois que des documents positifs, se rapportant
en nombre à un même ordre de faits, y répandent comme
des flots de lumière. Entrer ici dans quelques détails, ce
sera tout ensemble mettre aujour la vie militaire des Flo-
rentins et les actes préparatoires de la lutte décisive qu'ils
allaient engager*.
* Coruiglio délia Campana, IX, 47 ▼•. Paoli, p. 17, 18.
' Ce manuscrit se compose de six registres : i* Noms des officiers de
Tarmée et des délibérations du potcstat et des capitaines (9 février-
26 août 1260), p. 1-39. — 2* Promesses faites par les Recteurs et les peu-
ples pour approvisionner de grains Montalcino (7 juillet-22 août), p. 40-75.
— 5* Engagements des marchands d'apporter des vivres à Tarmée et i Mon-
talcino (7-51 août), p. 76-117. — 4'* Cavallate pour le sestiere de S. Pan-
crazio (25 aoùt-1»' septembre), p. 118-125. — 5" Registre des pedoni ou
fantassins (26 aoùt-2 septembre), p. 126-147. — 6* Statuts de Parmée d(^
libérés par le potestat et le capitaine (11 mars-6 mai), p. 148-154. Le titre
est : Libro de la conducta et del campo del œmunedi Fiorenza, alquale
libro H fu tollo quando fummo sconfitti a Montcaperti. Ârch. di Stato,
class. xm, Dist. U, n"* 1. Ricotti (I, 134 sq.) a fait de ce précieux document
une excellente analyse.
' L'instructif ouvrage de Ricotti sur les mercenaires, quoiqu'il rap-
^AIl. 1260) DE L'EXPÉDITION FLORENTINE. 473
Le l*** janvier 1260, Jacopino Rangoni, de Modène,
avait pris possession de la charge de poteslat*. Élu pour
un an, on lui réserv;iit le commandement de l'expédition
projetée. C'était en son nom et par sa volonté que s'en-
voyaient les lettres, que s'expédiaient les ordres de ser-
vice, que se mettaient en marche les différents corps de
l'armée. Le 9 février suivant, douze capitaines de guerre
étaient nommés, deux par sestiere^ pour entrer en fonc-
tions le jour même. Ils appartenaient pour la plupart
aux grandes familles de Florence, aux Ridolfi, aux Ghe-
rardini, aux Ristori, auxCavalcanti, auxSpini, auxTor-
iiaquinci, aux Tosinghi, aux Falconieri '. Ils ne devaient
pas tous faire campagne : quelques-uns restaient en ville
pour y maintenir le bon ordre et y pourvoir aux muni-
tions de guerre, aux approvisionnements, aux levées nou-
velles, si le potestat réclamait des renforts. Mais ils
avaient tous mission, chacun dans son quartier, d'orga-
niser les compagnies et d'en désigner les chefs. Chaque
quartier fut tenu d'en fournir une d'arbalétriers, une de
cavalerie, une d'infanterie et une d'archers. Chaque com-
pagnie eut à sa tête un banderaio ou porte-bannière, un
ou deux conseillers, un ou deux distringitori^ chargés de
ramener dans les rangs quiconque s'en écarterait'*, un
porte à Tappendice plusieurs documents tirés du Libro di Montaperli, ne
saurait , pour nous , en tenir lieu , car il embrasse toutes les institu-
tions militaires des Italiens et no dislingue pas toujours les temps. \\
s'agit ici des Florentins et de la première grande bataille qu'ils aient
lifrée.
* Liste des Officiales foremes.
* Leurs noms ont été publiés par Ammiraloet par Ricotti, 1. 1, append.,
doc. C, copié dans le Lihro di Montaperti,
« Ad distringendum de rétro milites , ut vadant stricte ad schieras. »
(Uhro di Montap.)
474 LES CORPS SPÉCIAUX. (Aa. 1360)
bmideraio délie poste ^ pour préparer les logements, un
officier préposé aux arbalètes , un aux guasti\ un aux
marchés*.
Deux sestieri se réunissant pour former une compagnie
depavesari^ il suffisait de trois délégués à la garde des
pavois ou boucliers \ Quatre avaient Tordre de veiller
aux flèches, deux aux mules et aux bétes de somme \
deux au transport des roues, marteaux et enclumes. Deux
commandaient aux corps spéciaux d'ouvriers qui ma-
niaient la |)elle, la sape '^ la bêche, la scie, le pieu, le
rabot, et qu'on appelait mdgintriy ou nuiestri di pielra e
legnume^ maîtres de la pierre et du bois. Trois devaient
acheter du pain et l'envoyer au camp, trois l'y recevoir*,
quatre pourvoir en ville aux approvisionnements\ six
présider à la construction des machines de guerre dans
des localités peu éloignées de Sienne", deux enrôler les
archers, arbalétriers et lanciers qui accompagnaient la
cavalerie *, six faire élire les gonfaloniers dans le œritado
* « Qui portare debent banderias guastorum et coadjutores eorum. >
(/Wrf.,p. 59, 11 féyrier.)
* « Qui portare debenl banderias mercati. > (Ibid,)
' OItrarno, 60 ; San Pier Schemggio, 64 ; Porta di Duomo, 5t ; San
Pancrazio, 40 ; Borgo, 40 ; Porta San Piero, 50. (Ihid.y p. 64.)
* « Qui debent portare insignias salmerie. t (Ibid.)
> « Duo offitiales super magistris.... qui debent portare insignias palarum
et marrarum. » (Ibid.)
® • Super pane communis in exercitu. » (Ibid,, p. 3. 15 avril, et p. 69,
1*' avril.) Ils devaient avoir des serviteurs k Florence, • pro insachando et
gubemando pane, » à Tarmée, c pro recipiendo et vendendo. » (ïbid.^ p. 5,
15 avril,!, 5, 4.)
^ < Super foro victualium in civitate. > (Ibid., p. 64.)
> • Ad faciendum fieri hedifîcia in locis infrascriptis : Poggibonzi, Sm
Donato in poggio, Montevarchi. » (Ibid., p. 64.)
^ f Super eligendis et scribendis balistariis, arcatoribus, et hominibus
cum lanceis in civitate, qui vadant cum militibus quaodo equitant. » (Ibid.i
p. 67, 3 mars.)
(An. 1260) LES DIVERS OFFICIERS. 475
et exercer sur Tarmée une active surveillance Ml y avait
en ou Ire deux camerlingues ou officiers payeurs, et trois
chirurgiens, dont un médecin, pour soigner « les bles-
sures, les fièvres et autres maladies*. » Le médecin,
maestro Rogerio desUbbriachire cevait une paie de trois
livres par jour, les chirurgiens Berardi etGianni de qua-
rante sous seulement^ Chacun de ces officiers avait ses
solliciteurs, sescoadjuteurs, ses notaires*, ses messagers,
ses mulets, ses bêles de somme, dont le nombre était fixé
rigoureusement, sauf à le restreindre, quand, l'esprit d'é-
conomie ouvrant les yeux aux moins clairvoyants, on eut
reconnu que deux hommes ou deux mulets pouvaient
faire la besogne de quatre.
Dès le 10 février, le lendemain même du jour où
avaient été élus les capitaines, on instituait la garde
d'honneur à qui était confiée la défense du carroccio et de
la bannière communale. Le porte-bannière ne devait
marcher qu'escorté de cent lances*, le carroccio qu'ac-
compagné de quarante-huit cavaliers et cent cinquante-
un perfoni*, d'un notaire, de huit messagers, de huit
* « Super faciendo eligi vexilliferos in comitatu et super faciendo fieri
custodiam in exercito. » (Ibid.y p. 59.)
* « Magister Rogerius medicus filius D. Berii de Ubrîaco electus est dicto
die per duas partes capilaneorum exercitus supradicti in medicum ad eu-
randum et Tidendum infirmos qui febri vel alia aegritudine in exercitu gra-
varentur. Qui mag. Rogerius deputatus erateliam et electus in ciyitateFlo-
rentie medicus cum quibusdnm aliis ad curanduin illos qui in exercitu tuI-
nerarentur. » (Ibid,, p. 70, 8 avril. Yoy. aussi Ricotti, I, 136.)
' Lib, M<ndap,y p. 9, 10 mai.
^ « Solicitalores, coadjutores, notarii illorum. » (Und,^ p. 59.)
* lÀh. Mont,, p. 3, 15 avril. Lo doc. donne au porte-bannière le nom
inconnu de Cavatorte.
* La répartition fut faite assez inégalement entre les Sesti :
CATAUni. fARTÀMIin.
Oltrarno 10 30
s. P. Scheraggio 9 31
476 LtQUIPEMENT. (Am. 1360
maestri^doni quatre élus, de quatre paires de bœufs, avec
les bêles de somme nécessaires à transporter la grande
lente du carroccio, le pavillon [trabacco) des chefs, el
deux autres tentes de dimensions moindres pour les bou-
viers, les valels et les messagers ^ Les bouviers, au nom-
bre de quatre, avaient le droit de requérir les plusbeaui
bœufs où ils les trouveraient. Ils conduisaient ces ani-
moux, en quelque sorle sacrés. Ils en « tenaient les cor-
des, comme celles des chariots et du victorieux carroc-
cio*. »
Les chefs désignés, l'armée se formait pour ainsi dire
d'elle-même, sous leur direction. Tout élail prévu et
réglé d'avance. Chacun, sans aucun salaire, s'équipait à
ses frais, encourait une amende pour toute pièce de son
équipement absente ou en mauvais état'. Les cavaliers
ou 7nilites fournissaient en outre, selon leurs ressources,
un ou plusieurs chevaux. C'était ce qu'on appelait avoir
uneou plusieurs cara//a(^*. Être prêts, au premier signal,
CàVAI IBM. PA.5rTAMlII<.
Borgo 8 21
s. Pancrazio 7 20
PorU Diiomo 7 t*5
Por San Piero 7 24
D'après un ms. de la Riccardiana ,ii" 1878 (Spoglio degli ufficiali e sol-
daii deir esercilo fiorenlino), Cherrier (UI, 103) donne seulemenl le chiffre
des fantassins, qui est le même, et, à tort, il ne ra[)porte cette organisation
qu'à la seconde expédition de Tannée 1260.
* Lih. Mont,, p. 3, 14 avril.
* « lUis quatuor hoininibus qui dicuntur gnilli, qui ducunt et deputati
sunt ad ducendum et tenendum funes boTum victoriosi carrocii et carretta-
rum. » (Lib. Montap., p. 5. 25 avril.) Us recevaient 1 8 deniers par jour
et les maesiri du carroccio 16 (Ihid),
^ «( Et quicumquc conlra fecerit et ita non portavcrit et habucrit in exor-
citu dicta arma ut dictum est, puniatur et condempnetur de sella in solidos
20 florin, parvor., etc. » {Lib. Moniap,^ np. Ricotli, I, app., doc. G.) Celle
curieuse pièce énumère toutes les parties de Tannement.
Yoy. un article de M. Ces. Paoli sur les Cavallate dans VÂrch, stor.f
(AN. 1260) LES DISPENSES. 477
à partir sur leur destrier, ne le prêter, ne l'envoyer
jamais hors du territoire, était pour eux d'obligation si
étroite, que, même nommés ambassadeurs, recteurs ou
potestals, ils ne pouvaient sans une permission expresse
emmener l'animal favori. Malades ou infirmes, ils le de-
vaient remettre, après estimation, à un parentou à quel-
que autre personne apte aux armes par son âge, sa santé,
sa condition.
Tout citoyen de quinze à soixante-dix ans était appelé
sous les bannières, sauf ceux qui étaient l'objet d'une dis-
pense spéciale ou que retenait un autre service public.
Dans le nombre des citoyens, comme par le passé,
n'étaient pas compris les « pauvres », jugés indignes
d'entrer dans les milices, bons tout au plus à être valets
d'officiers des approvisionnements*. Les services publics
qui dispensaient du service mililaire, c'étaient la garde
de la ville, des forteresses, des prisonniers*. Les dispen-
ses, fort rares, n'étaient accordées qu'aux vieillards et
aux malades; encore devaient-ils être employés aux mou-
lins, où Ton faisait la farine pour le pain de l'armée'.
Y avait-il en un même lieu plusieurs meuniers, un seul,
le plus âgé, restait à ses meules. On accordait plus volon-
tiers des délais, mais de courte durée et pour des causes
majeures : deux tailleurs en obtenaient un de huit jours,
3* sér., 1. 1, part. Il, p. 60-61. — It ne faut pas confondre ce mot avec
celui de CamlccUe^ qui signiQe expédition à cheval.
* Les SuperMeê panis in civitale gardaient auprès d'eux quatre servi-
teurs pro insachando et gubemando pane, qui devront être pauvres, est-
il dit, et, pour ce motif, dispensés d'aller à l'armée (Lib, Montap,, p. 3
15 avril).
* i Exc^ptentur ab iis qui essent positi ad custodiam captivorum et civi-
tatis et castrorum et terrarum com. Flor. * (Ibid,, texte ap. Ricolti,
doc. C.)
^ « Pro aptaiidis molendinis. » (Ibid., p. 70.)
478 LES PÉNiUTÉS. (As. 1^60)
nfin d'exéculer et de livrer une commande militaire, des
coliverlures pour les chevaux*. Des yeux d'Argus veil-
laient à œ que nul n'échappât à Taccomplissement de
son devoir civique : un certain Guidingo, fils du juge
ser Durnetti, revenant 5 peine d'un long voyage aux pays
d'outre-mer, recevait l'injonction de se présenter au po-
lestat et de rejoindre l'armée*. Aux absents, à ceux-là
mêmes qui étaient autorisés à rester en ville, on imposait
une taxe pécuniaire'. On pouvait bien, pour trente sous,
s'exempter d'être arbalétrier, et pour quinze, d'être
archer, mais on devait alors servir parmi les pedoni\
Quiconque, aux premiers sons de la cloche communale,
ne rejoignait pas sa compagnie, était condamné, fantas-
sin, à vingt-cinq livres d'amende, cavalier, à cinquante,
gonfalonier, à deux cents, sans préjudice d'autres peines
et incapacités'. La ville qui accueillait ou ne dénonçait
pas un réfractaire fugitif était rendue responsable, la
maison qui l'avait reçu, rasée"; lui-même, il voyait son
nom voué à Tinfamie dans tous les conseils publics et à la
messe solennelle du premier dimanche de chaque mois".
* « Âd aptandum coverlas equorum cura multas, utdiiit, habeat ad coin'
plcndum. » (Ibid., p. 3, i4 avril.)
* « De ultramarinis partibus... Injunctum fuit sibi in dicta civitate Flor.
per ofQciales communis quod ad présentera exercitum venire curaret, et se
dicte potcstiitis conspcctui presentaret. » (IbUl.y p. 9, iO raai.)
5 Cane^trini, Delta milhia italiana. (Àrch. slor., \'* série, XV, 21.)
* Ricolti, 1, 157-17)8.
* Ibid.y ap. Ricolti, doc. C.
^ « Domus in qua repertus ossct miles, destruntur nisi soherit. » Corn.
Flor., 1. XXV (Ibid.), Celle singulière corapensation élail réduite à 10 1. pour
le pedone.
' « Qualibet die dominica prima mensis post excrcilura dicli taies non
facientcs exercitum , per ccclesias civitatis et coraitalus Florentic publiée,
dura missa canatur, debeant nominari, et ))ote^tas ipsos taies in consilio
quolibet mense semel debeat legi facere nominatim. » (Ibid,)
(An. 1260) LA LEVÉE SUR LE TERRITOIRE. 479
De fortes amendes frappaient le citoyen qui donnait un
faux nom, Tami qui répondait pour un autre, le notaire
qui usait de fraude dans les listes d'enrôlement. Nul ne
pouvait être excusé ou absous de ces fautes, comme de
tout manquement à ce genre de devoirs, que par le po-
testat, les anziani, le capitaine du peuple, les capitaines
de Uarmée, moyennant un acte légal*.
Arrêté le 11 mars 1260 « dans la chambre du potes-
lat, dans la maison des fils d'Abati' », ce règlement,
dont nous supprimons bien des détails, ne devait être
confirmé que le 5 avril suivant, dans un parlement public
tenu sous les voûtes de Santa Reparata, en présence du
c^ipilaine et des anziani^. Mais ce n'était là, en quelque
sorte, qu'une formalité : les magistrats, aulorisés par
l'usage à préjuger le vote, poursuivaient dans l'intervalle
leurs préparatifs. Avant même le 11 mars, l'ordre avait
été donné d'armer le territoire, d'y faire la levée. Dès le
25 février, les communes de Gangalandi, Pontormo,Mon-
tevarchi, étaient invitées à se pourvoir d'une bannière et
d'une tente*, à présenter chacune un capitaine à la dé-
signation delà commune. Le28, ces présentations étaient
faites : elles portaient toutes sur des citoyens de Florence.
Le même jour, l'assesseur du potostat et les capitaines de
l'armée procédaient à l'élection de ces officiers pour ces
* c iNec... possit.... aliquis eorura excusari vel absolvi, nisi haberet li-
centiam a polestate, capitanco et anlianis et capitaneis exercitus, ita quod
licentia data appareat pubiicum instrumeutuin scriptum manu legalis no-
ta rii. • (Ibid,)
* « In caminala dictse potestalis, in domo filiorum Âbatis. » {Ibid.)
' Ibid,
* ff Unum vexillum et unutn tentorium pro serviliis comunis in exercitu
mclius faciendis. » (Ibid., p. 66.) — Gangalandi, dans le val d'Arno, sous
Florence. C'est le lieu appelé maintenant Laslra a Signa. Pontormo, à moins
d^un mille à Test d'Empoli (Repetli, U, 396, IV, 541).
480 MESURES PRISES (ia. 1^60)
pn misses, et faisaient de même pour chacune des autres
successivement*.
Leurs obligations variaient selon leurs ressources, leur
population, et peut-être aussi leur zèle. Ce zèle élait géné-
ralement assez tiède, puisqu'une fois l'armée en marche,
il fallut nommer cinquante-deux olficiers « pour faire assi-
gner et présenter les habilants du comitat*. » Monlevarchi
devait envoyer cent hommes vaillants et bien armés; Mon-
tenmrlo deux cents, avec leurs marchands et leursdenrées*;
Montelungo, Sasso, Caposelve, la moitié de leurs habi-
tants *. Des Florentins se rendaient dans ces « terres », pour
désigner les gens tenus à prendre les armes, les sapeurs,
les guaslalori qui y formaient le gros du contingent, les
cavaliers en petit nombre dont les principaux habitants
étaient requis. A ceux qui restaient le soin de garderie
pajs, de pourvoir aux approvisionnements, de recueillir,
de remettre en état les boucliers. Des absents on fil,
comme à Florence, une liste à part', pour les frapper
d'une taxe spéciale '^. Des recteurs qui gouvernaient les
paroisses on exigea de formelles promesses, louchant les
mesures de grains qu'elles devaient fournir. Aux poles-
tats des pays par où devait passer l'armée on écrivit des
lettres d'avis, pour qu'ils préparassent tout ce qui lui
était nécessaire. On avança de l'argent aux voituriers
* Pour Cerlaldo et Passignano (Val di Pesa, juridiction de Poggibonzi),
l^éleclion avait lieu le 9 mars {Ibid.).
* « Ad fncieiidum assignari et presenlari comitatinos. » (Ibid., p. 8.)
' « Oiniies ctiam mercalores cum mercalo. • (Ibid., p. 5, 14 a?ril.)
* Ibid. 15 avril. Plusieurs localités en Toscane portent ces noms, et
elles ne se trouvent souvent ni sur les cartes ni diins les dictionnaires géo-
graphiques. U s'agit ici de localités du val d'Ârno supérieur. Il y avait ua
(iaposelve à trois milles de Montevarchi, une Badia del Sasso dans le Casen-
tino (Voy. Repetti, I, 461, V, 2(12).
^ Lib. Monlap,, ibid. Canestrini, Arch. slor.j \'* série, XV, 21. .
(An. 1260) DANS LK GONTADO. 4SI
chargés des transports*. On incorpora dans l'armée le
plus grand nombre possible d'habitants du Mugello,
jugés moins dangereux au milieu des guelfes, sur les
champs de bataille^ qu'ils n'étaient dans leurs montagnes .
Ceux qu'on n'en put arracher furent astreints à une ré-
sidence fixe durant toute la guerre. Aux plus sûrs fut
confiée la garde des lieux où l'autorité du vicaire était
mal reconnue *. Divers Florentins, propriétaires dans ces
contrées, obtinrent d'y rester pour défendre leurs biens,
et d'y accueillir au besoin des amis'. Ainsi, Bussa délia
Vigna, du quartier de sanPierSchcraggio, était autorisé,
la nuit, à garder dans sa villa six hommes exemptés du
service des cavallate\ à condition de se mettre, le jour,
à la disposition du vicaire. Les potestats des « terres »
voisines recevaient ordre de lui prêter main forte, s'il les
en requérait*.
Aux milices de la ville et du contado devaient se joindre
divers corps de mercenaires. Des « bons hommes, no-
taires légaux, » en enrôlaient partout , jusque dans laRo-
magne et la Lombardie*. Ils les groupaient par com-
pagnies de cinquante cavaliers, ayant chacune deux capi-
taines et un connétable^ élus par le potestat et les capi-
taines de l'armée. Les mercenaires servaient à leurs ris-
ques et périls \ Faisaient-ils des prisonniers, ils les pré-
* Yoy. dans Ricotti, t. I, app., le doc. A.
* Lib. Mont,, p. 70, 7 avril.
' « Que domus dicitur esse magna et apla ad defensionem et utilis in
contrata ad obslandum exinde inimicis et refugium etiam hominum et per-
sonarum. » (/frùi., p. 7i, 14 ayril.)
* i Qui equos non habent pro communi. t (Ibid,)
» Ibid.
® « Unus bonus homo et legalis notarius. » (Ibid,, p. 67.)
T Ricotti, 1, 157.
^ « Ad eorum risicum et fortunam in personis, equis, armis et rébus. >
Lib, MotU., p. 67.)
■I8T. DB PLORBHCB. — 1. 31
482 LES MERCENAIRES. (Ah. 1260)
sentaieol auxdits potestat et capitaine, chargés de les
recevoir en payant dix livres pour chacun aux frais de la
commune, ou de les refuser en laissant à qui les aurait
pris le droit de les vendre, de les échanger, de les dé-
livrer. Florence promettait des indemnités pour les che-
vaux morts, hle>sés ou estropiés à l'armée^ d'après Téva-
1 nation des maréchaux ^
Ces conditions, parussent-elles onéreuses, ne pouvaient
être discutées : on n'en faisait point de plus favorables
aux Florentins des cam//ate. L'important, c'était la solde.
L'opulente commune payait bien et régulièrement : elle
vit donc affluer les mercenaires*. Par un de ces contrats
on peut juger des autres. Le 31 mars, le potestat, le ca-
pitaine du peuple' et les anziani acceptaient l'offre du
Milanais Pictro de Bizacasse d'entrer avec cinquante ca-
valiers au service de Florence pour deux mois et même
plus, à la volonté des magistrats, moyennant un salaire
de huit livres de petits florins par cheval et un sauf-con-
duit pour lui et les siens, pourvu qu'il ne se trouvât
parmi eux aucun citoyen ou sujet de la commune banni
ou condamné pour homicide, faux, vol, incendie, tra-
hison ou rébellion *. Plus tard, quand l'armée fut en
marche , le territoire même de Sienne fournit des
mercenaires isolés qu'on payait intégralement, selon
leur importance sans doute, les uns sept livres dix
* Lib. Mont, y p. 68, 9 mars. H. Paoli a publié ce document dans son
arlicle'sur ïescavallate (Arch. stor.^ 5* sér., t, I, pari. II).
2 Ricolli, I, 157.
^ Il se nommait Filippo Visdomini, de Plaisance. Yoy. la liste des Of^
ciaîes foreuses,
^ ff Exceptis civibus et comitatinis florcntinis qui pro bomicidio Tel fal-
samento seu furto vel incendio aut (radimento vel rebelliooe exbanaiti vel
condempnati reperirentur. • (Lib. Mont, p. 69.)
(An. 1260) RÈGLEMENTS MILITAIRES. 485
SOUS par mois, les autres cinquante sous seulement ^
Pour maintenir la discipline parmi tant d'hommes
d'origine diverse et de zèle douteux ou déréglé, il fallait
des peines sévères et un soin vigilant à les appliquer.
Tout était prévu dans ce code de circonstance, devenu
bientôt un code définitif : Temporlement du gonfalonier
qui devançait sur le champ de bataille la bannière de
son sesto, comme celui de Thomme d'armes qui n'atten-
dait pas son gonfalonier; Irop d'empressement à plier
les tentes, quand celle de la commune n'était pas pliée
encore, comme trop de retard à les dresser, quand le
chef de l'armée en avait donné l'exemple ; l'acte de sor-
tir des rangs ou du camp sans la permission du potestal
ou des capitaines, et jusqu'à la moindre querelle privée.
La peine ordinaire était l'amende ; mais on y joignait,
pour les fautes graves, d'autres châtiments. Quiconque
s'écartait, par curiosité de quelque rumeur ou pour autre
cause, voyait ses armes et son cheval livrés aux flammes';
quiconque levait sa tente hors de propos la voyait brûlée,
sans préjudice d'autres punitions laissées à la décision
du potestat ' ; quiconque incendiait du foin ou de la
paille était condamné à dix livres d'amende et même
plus, une moitié au profit de la commune, l'autre au
profit du dénonciateur. Ne pouvait-on payer, on était
* Domeniki de Armaiolo et Tribaldo Ubertini de Rugoroagno, 7 lÎTres
iO sous; Teste, Tcbaldini de Poggio Santa Gecilia, 50 sous (Lib. Mont,,
p. 10, 43 mai).
' tf Yel cucurrerit ad aliqueai rumorem,.... comburantur ei arma et
equus , et si fuerit pedes , comburantur arma sua et insuper puniantur ad
arbitrium potestatis. • (îbid.^ texte ap. Ricotti, doc. C.)
^ « Si quis destenderit padiglionem sive trabacchain vel tendam aul aliud
bospitium in exercitu, antequam destendatur padigtione com. Flor. Combu-^
ratûr ei padiglione.... insuper puniatur ad arbitrium potestatis. t (Ibid,)
48 i U CLOCHE EM BRANLE. (Ah. 1S60)
frappé de verges, fustigé nu en présence de ^armée^ Il
n'était pas jusqu'à la négligence des marchands à con-
duire au camp des provisions, qui ne fût punie d'une
amende d'au moins cent sous de petits florins*, pénalité
presque superflue, l'intérêt privé répondant du respect
de la loi.
Cependant approchait le jour flxé et connu de l'en-
trée en campagne. Le 19 mors, la Martinella avait été
mise en branle sur l'église de Porta-Santa-Maria. C'était
donc le 19 avril que l'armée devait marcher en avant.
Le 1^% on chargeait Oddone Infrangipane d'Altomena,
habitant de Florence, « de garder, disposer, sonner ou
faire sonner la cloche victorieuse de la commune, qui
devait être porlée dans l'heureuse et glorieuse présente
armée'. » Il recevait le même salaire que Rinaldo Imbola-
farina, garde ordinaire de ladite cloche \ Le 8, tous les
Sienn'ois étaient bannis du territoire florentin, quelques-
uns même incarcérés'. Le 9, Colle, Castellano, SanDo-
* fl Si quis misent ignem in aliquo lovio seu frascato, aat palea tel
feno,.... teneatur poteslas ei tollere lib. X nomioe pêne et plus ad ipsius
polestatis arbitrium ; medietas cujus quantitatis sit accusantis , et alia me-
dietas sit comunis. Et si mictens ignem pauper esset, non soWendo Terbe-
retur cl fustigetur nudus per exercilum, et plus puniatur persoualiter arbi-
trio polestatis. » Lib. Mont., Ricotli, doc. G.
^ « Quod omnes et singuli mercatores exercitus undecumque sint Yenire
debcant ad portandum forum victualium abundanler ad exercitum : et qui
contra fecerit, teneatur solvere coni. Flor. solides 100 flor. parrorum et
plus al arbilrium polestatis. » (Ibid.). Cf. Canestrini, Arckivio êtorico,
i"sér., XV, 21.
' « Ad custodiendam, gubernandam, aplandam et pulsandam seu pulsari
facicndam campanam victoriosam comunis Florentle, que portari débet in fe-
licem et gloriosum presentem exercitum. > (Lib. Mont.y p. 69.)
* Ibid.
'^ « Exbanni vit comune et bomines civitatis senensis, et jam ceperant
Florcnlini capere de Senensibus. t (Contiglio délia Campana^ II, 64 ▼*.
Paoli, p. 20y n. 3.) — Guido di Pedooe, envoyé k Florence par le gouTer-
(An. 1260) SIGNAUX MILITAIRES. 485
nato in Poggio et Poggibonzi, où était polestat Sinibaldo
des Tornaquinci, recevaient l'ordre de se pourvoir lar-
gement de victuailles, attendu que la « glorieuse armëe
de Florence était sur le point de s'acheminer par le val
d'Eisa, pour défendre cette commune ef les communes
alliées, ainsi que pour attaquer Sienne et leurs autres
ennemis\ » Un citoyen partait en avant, avec ordre de
les observer et de donner avis de leurs mouvements, au
moyen de feux et de signaux concertés. Un fanal devait
indiquer que toute leur armée était au delà de la rivière
d'Eisa, deux fanaux par deux fois abaissés et relevés
qu'elle l'avait passée, mais seulement au nombre de deux
cents hommes; trois, soumis par trois fois à la même
manœuvre, que tout leur camp était transporté sur la
rive droite; mais en ce cas le délégué enverrait des mes-
sagers achevai pour donner de plus précises indications.
Durant le jour, la fumée remplaçait le feu, et l'on devait
maintenir le signal jusqu'à ce qu'il y eût été répondu '.
Enfin, symptôme d'un départ imminent, le potestat re-
cevait de pleins pouvoirs pour ordonner, défendre et pu-
nir depuis la sortie de l'armée jusqu'à son retour, sous
toutes réserves, d'ailleurs, delà liberté d'action du capi-
taine du peuple et des anziani^.
nement siennois pour explorer les démarches des Florentins, en rapportait
cette alarmante nou?elle (ibid),
* « Quia prout scitis motio nostri gloriosi cxercilus appropinquat, et
expeditquod habeantur ?ictualiapro tanta multitudine gcntium afQuentium...
et alia Tictualia omnia que videritis expedire ad vestram quidem et terre cus-
todiam et Senensium et ceterorum inimicorum nostri comunis offen-
sionem. • {Lib. Mont., page volante entre les p. 68 et 69. Ce doc. a été
publié parRicotti, 1, 549.)
* Lib, Mont, y p. 62, doc. publié par Ricotti, doc. B.
' • SaWo cliam semper quoil potestas possit punire omnem personain et
locum suoarbitrio et voluntate.... a die motionis cxercilus usque ad diem
486 DÉPART Dt) L*ARMÉE. (Ar. 4360)
Le 19 avril, toutes les cloches sonnant à pleines volées,
les trombes elles cymbales remplissant Tair de leurs ac-
cents guerriers, le potestot sortit processionnellement de
Florence, accompagné de six des anzianiy qui devaient
représenter au camp le gouvernement de la commune \
et suivi de trente mille hommes en tête desquels mar-
chaient le carroccio^i la Martinella. Il ne laissait dans la
ville, pour y faire bonne garde, que quelques compagnies
de pied*. Ayant levé les enseignes, plantées depuis huit
jours, selon l'usage, dans le sol, en avant de la porte par
où il devait s'éloigner, il prit la route du val d'Eisa'.
Déjà Sienne faisait campagne « pour le seigneur roi et
pour la commune Siennoise, pour le confort des nôtres,
disent les actes officiels, et pour la terreur des rebelles \»
Dirigeant un corps de troupes contre Montemassi, que
défendait pour Florence, dans la Maremme de Grosseto,
le comte Aldobrandino Rosso de Pitigliano', elle priait
Pise d'empêcher que les habitants de Scarlino, ide Massa,
de Piombino, ne portassent secours à ce château V Contre
reversioDis ^us in exercitu, yel occasione exercitus aut quod in aliquo impe-
diret exercitum. Salvo semper in praedictis omnibus et singulis arbitrio et
libertate domini capilanei et antianorum populi florentini. » (Ihid,^ doc. C.)
' Trois anziani seulement semblent avoir suivi l'armée jusqu'au bout,
comme on le voit dans un document du 27 avril, où il n'est parié que de
trois (Lih. Mont, y p. 1).
» Ibid,, p. 5, 23 avril. Paoli, p. 20, 21.
' Ganeslrini, Arch, stor,, 5* sér., XY, 22, Ricolti, I, 142. La date de ce
départ est donnée par un document où Ton fixe à 1 2 deniers par jour le
salaire des messagers et gardes du carroccio : < A die motionis exercitus
de civitatc Florentie que fuit die lune XVIIIJ mensis aprilis. • (Ub, Mont,,
p. 5.) Âmmirato, qui a connu bien des documents, avait déjà donné cette
date.
* « Pro domino rege et pro comune senense, pro conforte nostronim et
pro terrore rebellium. • (Cons. délia Camp., IX, 48 v*, 72. Paoli, p. 18.)
* Lib. Mont., p. 6 V. Paoli, p. 19.
° Biccherna, XXIV, p. 50. Paoli, p. 19.
Ui. 1 J60) MARCHE VERS MONTEMASSI. 487
fonteano elle envoyait les hommes de Grosselo, conduits
)ar quelques cavaliers allemands \ D^autres, avec des
ixilés gibelins, pour empêcher le ravitaillement de Mon-
epulciano, gardèrent le pays de Lucignana d'Ârezzo*.
)es lettres étaient expédiées à Rome, à Viterbe et en
Tautres lieux, contenant prière de ne passer aucun mar-
5hé avec les Florentins'.
Le mercredi 21 avril, Jacopino Rangoni, potestat de
i^lorencc, dressait à Colle, dans le val d^Elsa, la tente du
commandement. Les milices de chaque sestiere formè-
rent tout autour comme autant de camps à part, sous
leurs gonfalons respectifs. On ménageait assez d'espace
Bnlre elles pour que cavaliers, fantassins, chevaux, bêtes
de somme, train des équipages, pussent circuler libre-
ment. C'était la première étape vers Montemassi ; il s'a-
gissail de forcer l'ennemi à en lever le siège*. Les débuts
furent faciles. Ils semblaient présager une promenade
triomphale. Après deux jours de repos, l'armée reprenait
sa marche; elle campait, le 25 avril, devant Casole et Men-
zano, deux forteresses des bassins de l'Eisa et de la Cecina,
à trois milles Tune de l'autre, non loin de Colle et de Vol"
terre". Ni les exhortations des gibelins à tenir ferme, ni
la promesse d'indemnités pour les maux qu'elles endu-
< MalaYolti, part. H, 1. I, p. 7. Paoli, p. 19.
« Consiglio délia Campana, IX, 64 v*, 97 V. 17 mars, 18 avril. —
Paoli, p. 19, 20.
5 Biccherna, XXIV, 55 V. Paoli, p. 20.
^ fl Inlendunt yenire in contrata de Colle, silicet tota militia et balestariis,
et deinde ire ad exercitum apud Montemassi.... Florentini cum militia o(a
et cum arcatoribus et balistariis vadunt et ire debent bac nocte vel cras in
nocte a Montemassi ; et quod potestas est apud Podium bonizi, et quod ipsi
debent mitlere carrocium in castrum de Colle , et inde moverc ad eundum
ad Montt'massi, et populus similiter stabunt in Colle, t Consiglio délia
Campana, IX, 112 v% 74, ap. Paoli, p. 21, n. 3.)
• Lib. Monlap.y p. 11.
488 SOUMISSION DU PATS. (Ah. 1260|
reraient *, ne leur persuadèrent de se sacriBer pour Sienne,
qui les laissait sans secours '. I^ 27, un syndic de Casole
apportait au camp la soumission de ses concitoyens. Le
6 mai, un syndic de Menzano se présentait devant le
« parlement » convoqué par le potestat. Là, devant lui
el devant les anzianiy il jurait sur l'Évangile, au nom des
habitants de sa commune, qu'ils seraient ennemis de
Sienne et de ses fauteurs, amis de Florence et dociles à
ses ordres, enfin qu'ils ne recevraient que d'elle un po-
testat. Comme garantie ils engageaient leur avoir, et,
en cas d'infraction au traité, s'obligeaient à payer mille
marcs d'argent ou plus, à la volonté des Florentins '.
Laissant dix hommes à la garde de Casole, dont la sin-
cérité dans la soumission lui inspirait toute confîance\
Jacopino Rangoni ordonnait au vicaire de la voisine Semi-
fonte de lui amener les gens d'armes de son vicariat,
sauf deux cents, qui resteraient pour la garde des terres
les plus rapprochées de la frontière ennemie*. Aux in-
stances de Sinibaldo Tornaquinci, potestat de Poggibonzi,
il accordait au contraire que cette place importante ne
serait dégarnie d'aucun de ses défenseurs*. Des nécessi-
tés diverses dictaient ces mesures opposées, qu'il prenait
dans la plénitude de son pouvoir, non toutefois sans avoir
demandé l'avis des anziani et des capitaines de l'armée.
Son projet était de dégager Montemassi par une démons-
tration contre Sienne, qui forcerait les Siennois à revenir
^ Consiglio délia Campana^ IX, v* 124, ap. Paoli, p. 22.
« Ibid.^W, 74, 116, 118 v. 20, 21, 22 avril 1260.
5 Lib. Montap,, p. 7 V. Paoli, p. 22. Yillani, VI, 76. Slefani, II, 121.
^ lis devaient recevoir 20 sous par jour durant rexpédition et 40 après
(lAb.MorU.,^. 1. 27 avril).
» i^id., p. 11, 25 avril.
^ • Ad eorum termm aptandam. t (Ibid,^ p. 5, 25 avril.^
(An. 1260) MARCHE SUR SIENNE. 489
vers leur patrie. Guido Novcllo, Farinata des Ubertî, ne
s^en doutaient point, car ils avaient offert et fait accep-
ter pour la continuation du siège le concours de leurs
exilés'. Mais le comte Giordano, avec son coupd'œil
d'homme de guerre, refusait d'y envoyer, en dégarnis-
sant Grosseto, un certain nombre de ses cavaliers ', quoi-
qu'on eût voté dix mille livres pour leur paie '. Il se te-
nait comme en réserve , pour mieux faire obstacle au
dessein qu'il devinait.
Ce dessein fut bientôt manifeste. L'armée florentine se
détournait brusquement de la route jusqu'alors suivie,
pour diriger vers Sienne la tente de la commune \ Il est
probable que les circonstances ou des réflexions tardives
déterminèrent seules ce changement de front. Marcher
d'abord sur les Maremmes, si l'on voulait attaquer SiennCi
c'était se condamner à un détour considérable par Ver-
niano, la Badia a Isola, Stemmenano et Querciagrossa *\
c'était par conséquent démasquer le but aux yeux des
Viennois et leur donner le temps de se mettre en défense.
I.e 7 mai, à Verniano, Tordre de marche était réglé par
les capitaines. Au premier rang s'avançaient les archers,
les arbalétriers de Florence et du contado. Au second,
« Consiglio délia Campana, ÏX, 112 v, 74 V, 115. Paoli, p. 22.
> Ibid,, p. 122, 123, 23 et 24 avril 1260.
' /Wd, p. 117 V.
^ Pour indiquer )a directioa que devait suivre Tarmée, on disait que la
tente de la commune • tentorium comuois Florentie • était transportée ici
euUi {lAb. Muni. y p. 6, 3 mai).
* Le Libro di Montaperti donne en détail cet itinéraire. Le 5 mai, Tar-
inée part de la villa di San Regolo, près de Menzano ; elle est le 6 à Yer-
nioBO ; le 8 à la Badia a Isob, près de Montereggioni, où elle reste
jusqu'au 12 ; le même jour à Stemmenano ; le 16 à la villa di San Stcfano,
cotre Querciagrossa et Sienne ; le 17 sur les hauteurs de San Martine et de
la Badia di Yico. — Ainsi, dit M. Paoli (p. 24), MalayoUi dit à tort que
Parmée perdit plusieurs jours devant la porte de Camullia.
490 ORDRE DE MARCHE. (An. 1260)
la cavalerie des trois $e$ti d'Oltrarno, du Borgo et de San
Pancrazîo , suivie de celle de Prato. Au troisième, le
peuple de ces trois nesti^ c'est-à-dire Tinfanterie. Au qua-
trième, la cavalerie et au cinquième l'infanterie des trois
autres $estiy qu'accompagnaient les Lucquois ^ Au sixième
la cavalerie et au septième le peuple des c< amis » ou al-
liés'. Les routes étaient soigneusement gardées, pour
que ceux qui venaient au camp, « surtout avec des den-
rées et marchandises', » y pussent arriver, service bien
nécessaire à mesure qu'on s'avançait davantage en pays
ennemi, car les habitants y osaient attaquer les isolés et
les traînards. Ce n'était plus qu'à ses risques et périls
qu'on retournait vers Florence, tantôt pour y ramener
des blessés, tantôt pour y prendre quelque objet néces-
saire au service public ; encore fallait-il fournir des cer-
tificats de chirurgien, et promettre de rentrer au camp
dans un délai de deux jours, de trois jours au plus*. De-
vant le danger croissant ne décroissaient point la disci-
pline et ses salutaires rigueurs.
En apprenant le changement de front des Florentins,
les Siennois s'étaient hâtés de rappeler toutes leurs forces,
les milices qui assiégeaient Montemassi, les cavaliers du
territoire qu'ils jugeaient nécessaires aux sorties, le comte
' Yoj., sur les Lucquois, Andréa Dei, R. 1. S., t. XV, 30.
' Lib, Mont,, page volante entre les p. 19 ci 20. Doc. publié par Ricolti,
t. I, doc. E.
^ « Precipue cuin mcrento. • Ranieri di Squarcialupi était préposé ï ce
service (44 mai. Lib, Mont., p. il).
* Baccio de Quarto, pour accompagner h Florence son frère blessé, denit
apporter un certificat du chirurgien Berardo , et promettre de revenir daos
les trois jours. — Un sellier qui allait chercher de la bourre s^engageait à
ôtrc de retour le surlendemain, c Causa reduci faciendi borram ad exerci-
tum pro vallis aptandis. » (9, 10 mai. Lib, Mont., p. 8, 9.
(An. 1260) COMBAT DEVANT SIENNE. 491
Giordano, <x qui fut reçu comme un dicu^ ». Les sujets
autorisés à ne pas rentrer dans la ville avaient reçu ordre
de causer du dommage à Tennemi par des roberics et
autres agressions *. Le 17 mai, comme les tenles guelfes
apparaissaient dressées à quelque distance, les gibelins
entreprirent d'y porter le désordre et de contraindre le
potestat à lever son camp. Mais, répoussés avec vigueur,
ils ne purent Tempêcher de s'avancer, dès le lendemain,
jusque sous les murailles de Sienne, près du monastère
de Santa Petronilla et de la porte de Camullia. Un plus
grand effort devenant nécessaire, de cette porte on vit s'é-
lancer, avec un certain nombre de j^ee^omsiennois, quel-
ques compagnies d'Allemands, conduites par le maréchal
du comte Giordano. Pour animer au combat ces merce-
naires, Farinata des Ubcrli, connaissant leur goût pour
le vin*, les en avait gorgés sans mesure*. Avec plus d'ar-
' c Rec6 singolare allegrezza a quella città e a ghibellini da* quali fu ri-
ceTuto a guisa d^un loro iddio. » (Àmmirato, I. II, t. I, p. ii4.) Selon cet
auteur, il n^arriva qu'après les combats des 17 et 18 mai, ce qui expliquerait
Taccueil qui lui fut fait ; mais M. Paoli (p. 24) dit, d'après les documents
sieoDois, qu^il avait eu le temps de rentrer dans Sienne auparavant.
* Bicchema, XXIV, 57 V. Coru. délia Camp., IX, 109. l'aoii, p. 24.
' Voy. plus haut, 1. 1, c. m, p. 146.
^ Ce fait, rapporté par les Florentins (Villani, VI, 75, Stefani, II, R.
121), est contesté, mais il nous semble incontestable, sauf le dessein ma-
chiavélique qu'on prête à Farinata d'avoir voulu rendre les Allemands im-
propres au combat pour provoquer leur défaite et le ressentiment de Man-
fred. Sans doute, comme le dit Bellarmati (p. 73), Manfred n'eût pas en-
voyé de renforts s'il avait connu cette ruse; mais fût-elle véritable, Farinata
en aurait alors gardé pour lui le secret. Par cette simple réflexion, tombe
Targument de Bellarmati ; quant au fait lui-même, quoi de plus naturel que
de riches gibelins donnassent k boire à des gens qui allaient se faire tuer
pour eux? Ce n'est pas leur faute, si ces gens burent trop. M. Paoli (p. 26)
dit qu'il ne résulte d'aucun document que les gibelins fussent les maîtres
3i Sienne. Il a raison ; mais on n'a pas besoin d'être le maître pour donner
à boire à des soldats. Quel motif de supposer que les magistrats y fissent
opposition ? De quel intérêt peut-il être de nier ici que Farinata ait pu faire
492 VICTOIRE INDÉCISE. (Ai. 1960
deur pour engager la lultequedesoliditepouria soutenir,
ils se ruèrent sur les Florentins. Ceux-ci, surprisau pre-
mier choc, plièrent cl s'enfuirent. Vainqueurs la veille,
ils n'attendaient pas sitôt une nouvelle agression. Us
croyaient voir, acharnées à leur poursuite, toute la ca-
valerie, toutes les milices des Siennois. Hais, revenus
bientôt de leur méprise et de leur panique, ils firent
volte-face et soutinrent le combat. Les Allemands, surpris
à leur tour, mal solides sur leurs chevaux, s'obstinaient,
dans les vapeurs de l'ivresse, à ne point battre en re-
traite. Ils furent très-maltraités. La bannière de Manfred
tomba aux mains des vainqueurs, qui la traînèrent dans
la boue en signe de mépris \ C'était ce qu'avait prévu et
cherché le profond Farinata.
Sans importance comme sans gloire , cet engagement
coûtait cher aux deux partis*. Les Florentins s'en attri-
buaient tout l'honneur, et c'est à eux pourtant qu'il fit
ce que firent quelques mois plus tard les chefs mêmes de Tirmée, qui»
de TaTeu des chroniqueurs siennois, gorgèrent les Allemands au moment
d'engager la bataille de Montaperti ?
' Le fait est avoué par Bellarmati : « Furono finalmente tutti tagliati a
pezzi e le insegne régie dai Fiorentini in vilipendio stracciate per Xem e
sottosopra yolte. » (p- 73.) — Ce qui est excessif et invraisemblable, c'est
que ce fût un dessein concerté d'avance pour c Êiire danser le roi Manfircd, i
comme dit Stefani (1. n,R. 121).
' Bellarmati (p. 73) avoue 200 morts parmi les Siennois, sans compter
les Allemands. Ù se console eu disant que les pertes des Florentins furent
beaucoup plus considérables : t Dalla parte dei Senesi, oltr'a* Tedeschi fo-
rono 200 morti ; de' Fiorentini, benchè restassero superiori, molto maggior
numéro raorto. i Cette reconnaissance de la défaite ches un Siennois meti
néant l'assertion contraire de Idalavolti et de Tommasi, bien plus éloignés
que lui des temps dont il s'agit. — Amniirato confond ces deui engage-
ments en un seul qu'il place au 17 mai. M. Paoli (p. 24) a très-bien montré
par les dates des documents qu'il y faut voir deux actions séparées, l'une
le 17, l'autre le 18, deux escarmouches, en un mot, au lieu d'un grand
combat.
(Ail. 1360) RETRAITE DES FLORENTINS. 493
perdre courage. Tandis qu'à Sienne le conseil de la Cam-
pana décidait à Tunanimilé que les blessés allemands
seraient soignés aux frais de la commune, indemnisés
pour leurs armes et leurs chevaux, gratifiésde cinq cents
livres*, les chefs florentins s'apercevaient un peu tard
qu'ils étaient comme en l'air sur ces collines de Yico et
de San Martino où rien ne les protégeait contre un enne-
mi audacieux* Dans le premier moment de leur téméraire
confiance, ils s'y étaient crus si bien en sûreté, qu'ils dé-
signaient six officiers pour tracer des routes à travers le
camp*, et promettaient pour tout cavalier pris dix livres
de récompense, pour tout fantassin cent sous, s'il était
de Sienne, trois livres, s'il était du contado^. L'illusion
perdue, ils sautèrent brusquement aux extrêmes, ne
pensant plus qu'à retourner en arrière. Sur un tertre, en
face de la ville, ils avaient élevé une tour pour y placer
leurs cloches de combat. Ils retirèrent les cloches, rem-
plirent la tour de terre, et en murèrent la porte, après
avoir, au sommet, planté un olivier*. Plus près, ils eussent
je(é l'âne par-dessus les remparts ; mais l'arbre de paix
sur un édifice de guerre, c'était encore une insulte dont
* On ne saurait donc ajouter foi aux vantcries ni des chroniqueurs florentins
qui prétendirent plus tard qu'aucun Allemand n'était rentré dans Sienne,
m des chroniqueurs siennois, qui voient les preuves d*un triomphe dans ces
ioios et ces récompenses, où il ne faut voir que des consolations pour le
passé et des encouragements pour Tavenir.
* « Ad faciendum fieri et ampliari vias pcr campum cum uno ex familia
polestatis. » (Lib. Mont., p. 11 v% 17 mai.)
' Ibid,, p. 12. Même récompense était accordée pour les prisonniers faits
dans Tescarmouche du 17.
^ Stefani, 1. U, R. 121. — Ricotti (I, 45) dit qu*un siècle plus tard ver-
doyaient encore sur cette tour les pâles feuilles de cet olivier. On a peine à
admettre qu'après la retraite des Florentins, ou tout au moins après la vic-
toire de Montaperli , les Siennois n'aient pas arraché l'arbre et démoli la
toar qui leur rappelaient un souvenir blessant.
494 NOUVEAUX PRÉPAI.ATIFS. (Ai. 1260)
il fallait, faute de mieux, savoir se contcuter. Le 20 mai,
ils étaient de retour à la villa San Stefano, près de Quer-
ciagrossa, et le2i, à San Donato in Poggio^ Us tenaieDl
l'expédition pour terminée. lueurs alliés d'Orvieto re-
tournaient chez eux non sans mettre à sac le château de
Montelatrone*, et eux-mêmes, prenant leur temps, ils
faisaient à Florence, dans les premiers jours de juin, une
entrée triomphale'. Ils triomphaient de pou de chose;
mais leur orgueil dissimulait sa blessure et faisait parade I
de Tolivier planté, de quelques prisonniers chargés de
chaînes, de la bannière royale traînée à terre et foulée
aux pieds\ Les politiques sentaient bien pourtant que la
campagne était manquée, que Sienne, après un mois
d'émotions et de retnrd, redevenait libre d'assiéger Mon-
tcmassi, et que pour un résultat plus sérieux il faudrait
de plus grands efforts.
Cette fois encore, l'active Sienne prit les devants. Elle
avait des ambassadeurs auprès de Manfred, elle lui en
dépécha d'autres qu'accompagnait un Allemand, chargé
par les gibelins d'offrir vingt mille florins à ce prince et
de lui représenter l'outrage fait à sa bannière*. Us par-
» Lib, Mont,, p. 12 r. Paoli, p. 27.
* M. Paoli (p. 28) voit dans ce fait, qu'attestent les documents des ar-
chives de Sienne, une nouvelle preuve de rerreur de Malavolti affinnaiit
que les Florentins et leurs alliés se retirèrent en déroute. Montelatroue, val
d'Orcia, diocèse de Hontalcino, pays de Grosseto, à deux milles d^Arcidosso
(Repetti, III, 407).
' Stefani (II, 121) dit en juin ; mais ce ne peut-être que dans les pre-
miers jours. Il n'en aurait pas fallu dix pour revenir de San Donato ^ Flo-
rence. Le potestat dut donc camper dans cette localité, sans doute [lour épier
Toccasion de quelque heureux coup de main. Les renforts de Manfred étant
arrivés à Sienne avant le 29 mai, il est à croire que tel fut le motif qui im-
posa le retour. Dès le 2 juin, on voit en effet les viennois prendre leurs me-
sures pour entrer en campagne.
^Stefani, II, R. 121.
Aldobrandi, La sconfitta di Motitapertij ap. Mucellan, San., 5, 7
è
(Ah. 1260) HOSTILITÉS DES SlENiNOIS. 495
laicnt à peine pour le sud que Prorenzano Salvani ren-
trait à Sienne, amenant de sérieux renforts. Manfred lui
avait donné un corps de cavaliers sarrasins, grecs, napo-
litains, allemands, tous désignés sous le nom d'Alle-
mands*. Avec huit cents lances étrangères* on pouvait
reprendre l'offensive. Après les avoir soigneusement sé-
parées des Italiens^, on envoya des secours à Montelatrone;
on s'empara de Staggia, de Poggibonzi, de Montemassi ;
on dévasta la territoire de Colle, de Montalcino, deMonte-
pulciano^. Pour échappera la ruine, Montepulciano offre
de prêter à Sienne le serment de fidélité, mais elle ne
cherche, soupçonnent les Siennois, qu'à gagner du temps,
et il lui faut se rendre à discrétion \ De nouveaux ambassa-
Stefani, 1. 11, R. 122. Selon Vilbni (Yl, 77) les vingt mille florins auraient
été apportés par les ambassadeurs siennois et prêtés par la maison de ban-
que des Salimbeni ; mais il confond évidemment avec un emprunt fait à
cette maison et dont il sera question plus bas. — Quant à rAllemand, Stc-
fani veut que ce fût un de ceux qu'on avait emmenés à Florence et depuis
rendus à la liberté par voie d'échange. G*est une trace de la version floren-
tine selon laquelle tous les Allemands avaient été tués ou faits prisonniers.
' ff Non modicam Saracenorum, Grecorum, Germanorum, et regnico-
larum militum quantilatem. » (Ms. du Vatican, n** 4957, f^ 85 v*. Libei-
mullamm epistolarum, cité par Cherrier, 111, 509, append., n' 4.) —
« De' quali la maggior parte erano Tedeschi. » (Villani, VI, 77. Ammi-
rato, 1. 11, t. 1, p. 113.) M. de Cherrier (111, 54) dit avec raison qu'on don-
nait le nom générique de Tedeschi à des corps de mercenaires lrès-mclé«.
* Villani, VI, 77, 78. Une chronique récemment, publiée, mais pleine
d'inexactitudes, dit 2000 (Chronicon de rébus in ïtâlia gestis, p. 249).
' Le 29 mai, on avait assigné aux étrangers les deux terzi de San
Martine et de Camullia, aux Italiens le terzo di città (Consigîio délia Cam-
pana, IX, 134),
* D'après la place que M. Paoli (p. 31) donne à plusieurs de ces faits de
guerre, ils seraient antérieurs à l'arrivée des renforts. Rien n'est moins
probable , au lendemain d'un échec , alors que l'armée ennemie n*était pas
encore rentrée dans Florence.
* 15 juin 1260. Consigîio délia Campana, p. 155. — Voy. la lettre
écrite le 5 juillet 1260 k Giacomo Gacciaconti, marchand en France, par ses
associés de Sienne, et publiée par Fanfani (Appendice aile lelture di fami-*
496 TEMPORISATION (Av. ii60)
deurs s'acheminent vers la cour de Manfred ; de nouvelles
levées sont faites dans la ville et le œntado \ Un coFdon
de troupes s'établit en observation à la frontière floren-
tine, à Montereggioni, à Montagutolo, h Valdistrove*. De
fréquentes rencontres metlenl aux prises les corps qui
battent la campagne, toujours au désivantage des Floren-
tins. « Ils avaient si grand' peur, disent des lettres authen-
tiques de marchands siennois, que, le plus souvent, ils
n'attendaient pas l'ennemi et se laissaient chasser de col-
line en colline jusqu'à quatre milles de Florence*. » Exa-
gération, vanterie patriotique, que le parchemin portait
dans ses plis aux régions les plus éloignées, pour glori-
fier Sienne aux yeux des étrangers. En fait, les magnais
guelfes, qui , en temps de guerre surtout, claient les
oracles delà politique florentine, reculaient par calcul
plutôt que par peur. Pleins de mépris pour les milices
marchandes, ayant présente à l'esprit la a mauvaise
figure* » qu'elles avaient faite naguère nu combat de
Santa Petronilla, ils redoutaient pour elles la supériorité
reconnue des cavaliers allemands. Convaincus que ces
mercenaires, payés pour trois mois à peine*, repren-
glia, 1857) et par Gargani (Délia lingua volgare inSiena^ p. 44). Nous aous
servons de celle dernière édilion. — Plusieurs documents de juin 1260
parlent des préparatifs des Siennois contre Montcpulcinno et Montalcioo
(Cons. délia Camp., p. 141, 150, 154).
< Consiglio délia Campana, IX, 139, 154 v% 157. Paoli, p. 31, 32.
* Strove, Valdislrove dans le val d'Eisa, château à trois milles de Monte-
reggioni. — Montagutolo del Bosco ou de Valdistrove, même pays (Repetti,
V, 482; m, 268).
' < Xno si gran paura di noi e de' noslri cha?aieri, ch'elino si schompis-
ciano tutti e non aspetano in neuna parte là \e eglmo siano.... chadando
d'in pogio in pogio, corne gativi, e andaro ardendo e abrusciando in sino a
presse a Firenze a quatre miglia. » (Lettre à Cacciaconti, loc. cil., p. 46.)
« fl Mala ifista. » Yiilaui, VI, 78.
5 Villani, VI, 77.
(Ah. 1360) DES FLORENTINS. 497
draient, ce temps expiré, le chemin de la Fouille, ils
voulaient jusque là traîner en longueur. Ils y trouvaient
d'ailleurs l'avantage d'attendre que Brunetto Latini re-
vint de Castillc et leur apportât l'alliance espérée du puis-
sant Alphonse X\ Rien ne les put détourner de leur tac-
tique, pas même le blocus de Montalcino, serrée pourtant
de si près que les dix-huit buonuomini préposés avec le
comte Giordano aux choses de la guerre', avaient reçu
mission de détruire cette place dans les trois jours'. Ces
fins politiques ne savaient pas, mais ils devinaient que
les gibelins réfugiés à Sienne étaient pressés d'en finir.
Ne pas faire ce que souhaite l'ennemi leur paraissait non
sans raison la ligne à suivre ; mais peut-être n'en voyaient
ils pas assez les inconvénients, qui étaient de laisser croire
Florence inférieure à sa rivale, et de décourager comme
de fatiguer, en le gardant trop longtemps sous les armes,
un peuple désireux de se remettre au travail. On n'ôte
jamais impunément aux hommes la confiance, quand on
médite de les conduire au combat.
Quoi qu'il en soit, la résolution des grands guelfes était
prise, et l'événement se chargea de la justifier. Pour
pousserFlorence à l'action, FarinatadesUberti, Gherardo
Ciccia dos Lamberti et autres exilés florentins étaient con-
venus avec Provenzaiio Salvani d'un insidieux stratagème.
Sans commander dans sa ville natale, Provenzano y exer-
çait une prépondérance que justifiaient ses talents comme
ses services. En soutenant l'autorité des vingt-quatre, il
' On a TU plus haut que BruneUo Laliai ne devait revenir qu'après l'issue
de la lutte (Yillani, VI, 74. — Âmmirato, 1. Il, t. 1» p. 123).
' Ces huoni uomini élus le 22 juin, à raison do six par terzo, devaient res-
ter en charge jusqu'au 51 juillet (Coruiglio délia Campana^ IX, 154 v*,
157. Paoii, p. 32).
^ Ihid , p. 141 ¥*. Paoli, p. 33.
HIST. DE FLOMSIICE. — 1. 32
498 FEINTES OUVERTURES (ks. 1266)
grandissait habilement la sienne. Ses propositions, pres-
que toujours, étaient adoptées dans les conseils ^ De son
aveu, deux frères mineurs partirent pour Florence, char-
gés de dire aux anziani que la seigneurie de MesserPro-
vcnzano paraissait inlolérabic aux Siennois comme aux
exilés, et que, pour en secouer le joug, ils livreraient vo-
lontiers Sienne aux Florentins, si les Florentins leur re-
mettaient dix mille florins d'or et poussaient en avant
une forte armée, sous prétexte de ravitailler Montalcino.
Quand on verrai^, sur les bords de l'Ârbia flotter leurs
bannières, on leur ouvrirait la porte Santo Viene*, par
où Ton va de Sienne vers Àrezzo, en traversant ce cours
d*eau*.
Ayant présenté aux anziani leurs lettres scellées, les
deux franciscains déclarèrent que la chose était de consé-
quence et qu'ils ne pouvaient s'en ouvrir qu*à un petit
nombre, dans le plus grand secret. Deux de ces magis-
trats furent désignés pour les entendre : Tun se nommait
Gianni Galcagni de Yacchereccia \ issu sans doute de la
famille qui avait fourni jadis un inquisiteur contre les
patarins ; Tautre, de nom inconnu, était appelé Lo Spe-
dito^ Texpéditif*. Dans la sombre nef de Santa Reparata
* Dante l^appelle Sire et croit de sa part à une usurpation dont il le punit
en renvoyant au Purgatoire (XI, 1 2 1 ). U était si peu un despote, qu'il s'en al-
lait un peu plus tard simple polestat à Montepulciano (voy. Malavolti, part. Il,
1. I, f* 14 Y*). Ammirato a dit le mot juste : • Cittadino di tanta autorità in
Siena, che quasi per lui tutte le cose pubbliche si goyemaTano. i (L. II, 1. 1,
p. 114.) M. de Cherrier (III, 103) Tappelle capitaine du peuple. U oublie
ou no sait pas que cette charge , à Sienne comme h Florence , n'était don-
née qu'à des étrangers.
* Aujourd'hui Porta Pispini.
3 Villani, YI, 77. Stefani, 1. H, R. 125.
* C'est-à-dire du quartier de Yacchereccia, dans le Seêto de San Pier
Scheraggio.
* Yillani, YI, 78. Ammirato, 1. II, 1. 1, p. 120.
An. 1260) DES SIENNOIS AUX FLORENTINS. 499
eut lieu Tentrevue. Les serments échangés devant Tau-
tel et sur les saints évangiles, on ouvrit, on lui les lettres,
que confirmèrent, que développèrent de vive voix les mi-
neurs. Avec « plus de bonne volonté que de bon sens* »,
les deux anziani tombèrent dans le piège, et leurs col-
iques après eux. De leur bourse ou de celle de leurs
amis, ils tirèrent en peu d'heures les dix mille florins
exigés', puis, convoquant le conseil des grands et du
peuple, ils soumirent à ses délibérations, sans rien divul-
guer du secret, le dessein de ravitailler Montalcino, non
par surprise, comme on faisait souvent, mais a osle^ c^est-
à^ire avec une grande armée, en expédition régulière. Stu-
péfaits de cette motion, les magnats guelfes crurent devoir
la combattre. Ne savaient-ils pas la guerre mieux que les
popolaniy eux qui s'étaient mesurés avec les Allemands'?
En leur nom porta la parole ce a sage et vaillant » Teg*
ghiaio des Âdimari* que Florence peu auparavant don-
nait pour potestat aux Ârétins. La commune, dit-il, pou-
vait laisser à ses alliés d'Orvieto le soin du ravitaillement.
Si Ton savait attendre, les mercenaires de Sienne retour-
neraient avant peu vers leur roi, qui les envoyait, mais
ne les payait point. — Vous avez peur, interrompit gros*
sièrement Lo Spedito; regardez dans votre haut de
chausses'. — Vienne la bataille, répliqua vivement
l'orateur, vous n'oserez jamais me suivre où j'irai me
placer. — Cece Gherardini se leva à son tour pour com-
* I quali traportava piii volonlà che ferniezza (Villani, YI, 78).
« ViUani, VI, 78. StefaniJI, 123.
3 Sapeano più di guerra cir i popolani (Yillani, VI, 78).
« Savio e prode (Yillani, YI, 78).
• Che si cercasse le brache, se avesse paura (Yillani, YI, 78). — Stefan i
(U, 123) développe le raot et par là l'explique : « Messcre, chi vi cercasse
le brachey si Tedrebbono piene di paura ; cercatevele, cbe già sono piene. •
500 NOUVEAUX ARMEMENTS (Ài. liGO)
battre la proposition des anziani. Mais impatients d'en
finir et de lui imposer silence, les anziani usèrent de la
loi qui entourait les discussions de mille freins ^ Cece
offrilde payer les cent livres dont était puni quiconque par-
lait malgré les magistrats, pourvu qu'à ce prix, ils lui per-
missent quelques mots. L'amende doublée pour toute
réponse, il se déclare prêt à en verser le montant, à
compter sur le champ quatre cents livres, et tout ce
qu'on voudrait, pourvu qu'on lui laissât la parole. Me-
nacé enfm d'avoir la tête coupée : — J'ai de quoi la
payer, dit-il, mais je la garde*. — Tristement il se ras-
sit alors et laissa les chefs aveuglés de la commune arra-
cher à l'assemblée un vote d'acquiescement à leur témé-
raire dessein'.
L'entreprise, au demeurant, était populaire. Ces mar-
chands que les nobles accusaient de tiédeur vinrent
spontanément sous les enseignes de leurs compagnies.
Il n'y eut pas une famille dont un ou deux membres au
moins ne servissent à pied ou à cheval*. Pour grossir les
rangs de l'armée, on y admit, on força d'y entrer les
* Item quod nullus présumât contulere Tel arengare super aliquo quod
non sit principaliter propositura per D. Potestatem Tel aliquem aliom loco
sui. El qui contra fecerit, in soldos 60 florenorum panrorum tice quolibet
puniatur, et plus et minus ad ?oluntatem D. Potestati?. Et quidquid dictuin
Tel consuUum contra propositum nec valeat nec teneal (15 janvier iS84).
(Ordinamenti del poûêtày distesi in 56 articoli, ProwUiom^ t. I, n* 1,
p. 12.)
* Ond" egli disse che bene avea di che pagarla, ma Toleala serbare e dod
pagare (Stefani, II, 123).
' Les mêmes. — Malavolti (part. H, p. 14-15) réfute avec grand soin ce
récit des chroniqueurs florentins. Ses arguments, au premier abord,
paraissent spécieux; mais ils ont été râuits à néant par M. Paoli
(p. 56-39).
^ E di Firenze vi fu di ogni casa uno (Stefani, H, 123). — E non rimase
in Firenze casa ne famiglia che non ?i andasse alcuna persona a piede o a
cavallo almeno uno per casa e di taie due. (YiUani, V], 78.)
(Ah. 1290) DES FLORENTINS. 501
gibelins résidani encore à Florence, sans soupçonner
qu'ils pussent, au moment critique, faire défection.
Avoir un grand nombre d'hommes sous les armes sem-
blait à des magistrats populaires un gage assuré de vic-
toire. Ils portèrent à mille le nombre des arbalétriers.
II demandèrent à chaque popolo ou subdivision des sesti
de la ville et des paroisses du contado\ le quart de son
contingent, les plus jeunes et les plus exercés de ses ci-
toyens, pour le corps des archers*. Aux huit cents che-
vaux des cavallate urbaines ils en adjoignirent cinq cents
engagés au dehors. Toutes les communes guelfes qui
avaient taglia ou ligue avec Florence' envoyèrent scrupu-
leusement ce qu'elles devaient de cavaliers et de fantassins :
Lucques. • 1800 h. S. Gemignano ILOO
Pistoia. . 1600 Val d'Eisa 3600
Pralo. . . 1500 Arezzo 2000
Volterre. • 2000 Orvielo 2000
Colligiano. 1400 Comte Aldobrandino de Pitigliano. 1000
S. Miniato. 1400 Pepo Visconti de Campiglia. . • . 600
Lom hardie 4600 *.
Ces chiffres, que donne un chroniqueur siennois, Niccolô
Ventura, sont confirmés par les documenls comme par
* Les chiffres suivants permettront de comprendre ce qu'était un po-
polo : Oltramo avait un coniado de 144 popoliy gouvernés par 114 rettori;
le Borgo, un contado de 22 pivieri ou paroisses et de 222 popoli (Lib.
Montap., p. 23-30, 31-40). Ces divisions sont presque infinitésimales.
Chaifue piviere a un gonfalouier, chaque popolo des rettori et ma$$ari. Le
piviere de Fiesole qui compte 193 hommes, a 14 popoli ; le pivier d*Âcouc,
25 h. et 3 popoli ; ainsi des autres. (Ub. Montap,, p. 72-79.)
* Lib. Moniap,, p. 80. Paoli, p. 39.
^ La taglia c'était la part de dépense et de contingent que devait fournir
chaque allié. Mais ce nom s*étendait à la ligue elle-même et en devenait
sjnonjme. Le chef de la taglia était ordinairement le polestat de la com-
mune la plus forte ou la plus renommée. ÏSe& conventions écrites et jurées
filaient la limite, la durée, la saison, le but, le nombre des hommes à
cheval et k pied, enfin le mode de payement (Voy. Ricotti, I, 130).
^ La SconfiUa di Montaperti, ap. Mi$celL San., p. 34. — M. Paoli
502 MARCHE DE L'ARMÉE (Ar. 1260
les autres auteurs dignes de foi. Â ces vingt-cinq mille
hommes, tant à pied qu'à cheval, si l'on ajoute les Flo-
rentins, on arrive au chiffre de trente mille hommes,
presque conforme à celui de Yillani, qui est de trente
mille pedoni et de trois mille cavaliers*.
C'était là, pour le temps, une armée considérable, et
même « magnifique, » comme écrivaient les contempo-
rains'. Mais elle avait ses secrètes causes de faiblesse.
Elle était composée en partie du contingent de villes qui,
comme Arezzo et Pistoia, n'avaient été englobées qu'à
leur corps défendant parmi les guelfes. Des gibelins for-
cés à combattre dans leurs rangs n'y pouvaient faire
qu'une médiocre figure, recourir peut-être à la fuite ou
à la trahison'. Dans la dernière quinzaine d'août, le po-
(p. 40) relève judicieusement Terreur de Yenlura, qui fait de ces 35 mille
hommes autant de cavaliers. A part ce détail, Ventura mérite confiance, ar
ayant, comme Siennois, intérêt k grossir le chiffre des ennemis, pour re-
lever la gloire de sa patrie, il le donne un peu moindre que Yillani loi-
méme. Saba ¥ala8pina (l. Il, c. 4, R. I. S., t. VIII, 802) confirme Ventun
(qui arniatoi^um triginta millia continebat). Villani passe sous silence le
contingent d'Arezzo, mais il est prouvé par une chronique inédite de la h»
mille Assi, communiquée à M. Paoli (p. 40, n. 1), et par Leonardo Bnroi
(Hist. flor., 1. II, ann. 1260). Seulement cette chronique parle de 5O00
Arétins, et Bruni dit que ce contingent formait la plus grande partie do
peuple d'Arezzo. Les chiffres de Ventura ont été sans doute un peu arrangés
pour arriver à un compte rond ; mais il ne faut pas demander aux écrivains
de ce temps une précision absolue. Les historiens de Sienne ne méritent
pas la même confiance. Malavolti (part. II, 1. I, f* 17 r*) donne 48 mille
hommes aux guelfes, dont 8 mille cavaliers. D'autres témoignages vont
usqu'à 56 mille hommes (Paoli, p. 40, n. 5).
* Villani, VI, 79. — Cf. Dal Borgo, t. I, part. I, p. 556. Canestrini,
Arch, $tor,, XV, 24. RicoUi, I, 134-149. — Selon Stefani (U, 125) U y
avait 3000 h. à cheval, y compris les 800 àes cavallate florentines, et en-
viron 35 mille pedoni,
> Ivimus cum magnifiée exercitu nostro (Lettre des guelfes de Florence
h Conradin. Liber multarum epistolarunif ms. du Vatican, Cherrier, III,
510, append.).
' On trouve dans Villani (VI, 79) la fable inadmissible de deux autres
moines (altri frati) envoyés de Sienne à Florence pour provoquer les grands
(Av. 1260) DANS LE VAL DE PESA. 503
testât* se mil en marche vers Montalcino*. La Martinella
ne sonnait point, car la guerre élait commencée; si Ton
avait suspendu défait les hostililcs, il n'était intervenu
aucune suspension d'armes. Â la garde de Florence res-
taient trois compagnies d'arbalétriers, trois d'archers,
trois de sapeurs, c'est-à-dire une de chacun de ces corps
pour chaque groupe de deux sesti*. L'escorte du carroccio
était la même que dans la campagne précédente; mais
douze nouveaux capitaines, élus le 1^ juin pour le reste de
Tannée, remplaçaient les précédents \ et Jacopo des
Pazzi, c( homme de grande valeur », portait le gonfaloa
de la cavalerie.
L'ayant arraché du sol à la porte romaine, avec ses
autres bannières, Jacopino Rangoni prit sa route non
comme précédemment par le Val d'Eisa, mais par le Val
de Pesa ; c'était la plus courte pour gagner, au sud-est de
Sienne, les bords de l'Arbia, où il devait attendre que la
porte Santo-Viene lui fût ouverte par les prétendus con-
jurés. En tête marchait le « victorieux » carroccio, en-
touré de la cavalerie pesante et suivi de la cavalerie
légère ; puis la Martinella avec l'infanterie, les pavesarij
gibelins k la trahison. Rien n*est moins rare dans les auteurs de ce temps
que le double emploi du même fait. Ici, ils veulent évidemment expliquer
par avance la trahison de Bocca des Aperti.
* Les auteurs ne le nomment pas, ce qui prouve que c*était encore Ja-
copino Rangoni. A peine est-il besoin de mentionner la version des Sien-
nois qui donnent pour chef aux guelfes un certain Uberto Ghibellini (Ven-
tura, p. 69). Il n'y avait pas de famille de ce nom à Florence (Voy. Paoli»
* Cum ivimus cum magnifico exercitu nostro ad muniendum nol)ile cas-
tmm Montealcinum... (Lettre des guelfes à Conradin, hc. cit., np. Cher-
rier, m, 510).
> Décision prise le 15 juillet (Lib, Montap., p. 81).
^ Le livre de Montaperti (p. 80) donne leurs noms, sauf le cinquième. On
les trouve reproduits dans Ammirato. Voy. Paoli, p. 41.
504 LES FLORENTINS A MONSELVOU. (Ax. 4260)
les archers, la salmeriaj ou équipages et bagages, les
saccomani ou valets ^ Le 25 août, Tarmée était à San
Donato in Poggio, le 29 à Ricavo, le 31 à Monsanese, le
2 septembre à Pieve Ascîata*, petite paroisse du Val
d'Arbia, à six milles au nord de Sienne, sur la route
d'Arezzo'. Nui pourtant n'accomplissait les promesses des
deux franciscains. Las d'attendre, le potestat envoya des
ambassadeurs aux vingt-quatre qui gouvernaient Sienne,
pour leur intimer de se soumettre. En vue d'appuyer
cette intimation hautaine ,. il continua d'avancer vers
la ville ennemie, et ût dresser les tentes à Monselvoli,
localité boisée du Val de Biena, entre ce cours d'eau et la
Malena qui se jette dans l'Arbia près du château de
Montaperti^.
Les Siennois n'étaient point pris au dépourvu. De vingt-
cinq mille hommes seulement, mais plus homogène que
celle des guelfes, leur armée ne contenait que des gibelins
de bonne volonté '^. Dans le danger public, toutes les divi-
* Canestrini (Arch. stor,, XY, 22). Cet ordre adopté alors, fîit suifi dé-
sormais, sauf de légères modifications, toutes les fois qu'une armée floren-
tine entrait en campagne.
* Nocte die jotîs precedentis, ij septembris et die veneris reniente...
apud plebem de Assiata (Lib. Mont,, p. 105 v*).
' Ventura, p. 54. Paoii, p. 43.
^ Malavolti, part. II, 1. 1, f^l5 r"*. — Marangone (R. I. S., suppl. 1, 535).
— Paoli, p. 41.
* On n'est pas, à beaucoup près, aussi certain des chiffres pour l*amiée
siennoise que pour Tarmée florentine. Malavolti (p. 17 r*) dit 14,500 h.
Mais comment Ventura, si exact pour les guelfes, le serait-il moins pour
les gibelins? Or, il donne à Sienne (p. 58) 19 mille pedoni, 800 Âllemanà
à choTal, 200 cavaliers de la commune, 200 nobles de Sienne, en tout
20,200 combattants. Mais on ne voit dans ce nombre ni les gibelins floren-
tins, assez nombreux pour que Muratori (R. I. S., t. XV, 33) reprenne
Andréa Dei d*avoir dit dédaigneusement € qualche fuoruscito, • ni les
gibelins fugitiOs d*Arezzo (Voy. Paoli, p. 40), ni les 3000 soldats d'élite
que Pise avait envoyés, comme le dit Marangone (p. 525) et comme le
U. 1260) AMBASSADE DES FLORENTINS A SIENNE. 505
ions de parti s'étaient patriotiquement effacées : au pou-
voir on avait appelé les plus ardents à la défense et à la
[loire de Sienne, les plus capables de la servir ^ Les Alle-
riands de Manfred et le comte Giordano, les exilés de
•"lorence et le comte Guido Novello, ceux d'Arezzo et leur
ivêque Guglielmino des Uberti * étaient de sûrs auxiliaires,
iienne avait espéré, parait-il, des contingents qui ne vin-
ent point' et qu'elle dut remplacer, dans ses châteaux,
lar quinze cents cavaliers de ses cavallate^; mais dans de
olides murailles elle trouvait, pour une guerre défen-
ive, un supplément de forces qui la mettait au moins de
mr avec l'ennemi.
Le jeudi 2 septembre, en l'église de San Crislofano,
)à se réunissait d'ordinaire le Gonseil général du peuple,
urent reçus les ambassadeurs florentins. D'un Ion arro-
gant, sans môme saluer, dit-on*, ilssignifièrent les volontés
le la ligue guelfe. Les murs de Sienne devaient être abat-
us sur plusieurs points, afin de livrer passage à Tarmée
»rouve Dal Borgo (Diss. 6), ni les 1300 de Cortoiie (Paoli, p. 43, n. 4).
- H parait clair que les Siennois, sauf le sincère Ventura, ont diminué à
essein la force de Sienne, pour rehausser d*uutant le succès. La coniradic-
ion est choquante chez Malâvolti. Il admet 3500 Allemands, 3000 étran-
ers stipendiés, dont les gibelins de Florence, qui faisaient la guerre
surs frais, 3000 h. du contado et seulement 5000 Siennois; tout le reste
our lui n*existe pas.
< Neir essercito de' Sanesi combattevano non meno i guelG per la sa-
ite e gloria délia patria che si facessono i ghibellini, cosi perché unita-
lente Funa parte e Taltra partecipava dcl governo délia città, come perché
l timoré del nemico estemo teneva uniti gli animi de' cittadini (Malâvolti,
jc.ciL, f» 17 V).
* Chronique inédite de la famille Assi. Paoli, p. 40.
' Non hehbono aiuto di gente come speravano. (Malâvolti, loc, cit,)
♦ Paoli, Le cavallaie fiorentine (Arch. stor,^ 3* série, 1. 1, part. 2, p. 59).
■ Senza nessuna riverenza o suluto (Ventura, p. 34-37). M. Paoli
p. 43) ne croit pas à ce détail. Il est pourtant bien vraisemblable, et peint
iofatuation de gens qui se croyaient assurés de la victoire.
506 DÉLIBÉRATIONS (Ah. 1366)
guelfe; le capitaine guelfe instituerait une seigneurie
dans chacun des terzi de la ville, et pourrait élever une
forteresse dans l'enceinle même, à Camporeggi *. Sienne
cesserait de molesler Montalcino et livrerait les exilés gi-
belins, faute de quoi elle serait traitée avec la plus
grande cruauté*. Pour la première fois, Florence avouait
son dessein de soumettre sa rivale. Pleine de confiance
dans sa belle armée et dans le concours de ses alliés, elle
ne craignait guère Manfred si éloigné, que représentait
en Toscane une poignée d'hommes, et elle tenait pour fa-
cile une guerre inaugurée par deux succès insignifiants,
sinon douteux, que son imagination et le temps transfor-
maient de plus en plus en deux grandes victoires.
Les vingt-quatre promirent froidement de délibérer et
congédièrent l'ambassade. Le même jour, ils communi-
quèrent au Conseil ces insolentes sommations. Quelques
citoyens, dans leur excessive prudence, proposaient de
céder et d'abattre un pan de muraille, pour éviter de plus
grands malheurs. Sur l'avis de Provenzano Salvani, on
sursit à toute délibération, et l'on fit prier le comte
Giordano de se rendre dans l'assemblée. Il y vint suivi
de ses seize connétables *, de son sénéchal et de son in-
terprète, car pas un de ces Allemands, paraît-il, n'enten-
dait l'italien. A peine entrés dans l'église, ils se décou-
vrent, s'inclinent, écoutent la communication qui leur
est faite, et, après s'être consultés, déclarent avec de
' Lieu ainsi nommé parce que Henri VI y avait campé en 1194. Voy. la
trad. des Miscellanea sanese, parle duc de Dino, p. \Âi.
^ E in quanto non vi paia , aspeltate lo esercito con grandissime
criidellà (Aldobrandi, ap. Mûcell. San. y p. 4). Cf. Malavolli, part. H,
. I, p. 15.
^ Officiers qui portaient la bannière de 50 hommes. Il y on devait donc
avoir 16 pour 800 hommes.
(An. 1260) DKS SIENNOIS. 507
vives démonstrations qu'ils défendront énergiquemcnl la
ville. En récompense, le conseil leur alloua aussitôt un
mois de double paye. Cotait une dépense de cent mille
florins environ*. Les vingt-quatre ne les ayant point, un
riche marchand les leur prêta. Il se nommait Salimbene
Salimbeni et descendait d*un des croisés de Pierre l'er-
mite*. Courant à sa demeure, il en rapporta ses florins
sur un chariot recouvert d'écarlale, orné de branches de
laurier, et offrit une somme double, si la commune l'en
requérait'. Chargé de montrer aux ambassadeurs ces
richesses et de leur répondre, il leur dit publiquement
que Sienne avait dessein de fortifier ses murailles, non
de les abattre, et que son armée irait au camp des
guelfes, voir s'ils avaient la force dont ils se vantaient*.
Le comte Giordano ayant ensuite, sur le seuil de l'é-
glise, distribué les florins à ses soudards, on les vit, dans
leur allégresse, se livrer à des danses effrénées, chanter
des refrains dans leur langue, dont les rudes sons bles-
saient agréablement, ce joiir-là, les oreilles italiennes, se
répandre ensuite dans la ville et y acheter tout le cuir
qui s'y trouvait, pour harnacher leurs chevaux et s'équi-
per eux-mêmes. Afin de satisfaire à leurs demandes,
ébénistes, tailleurs, tous les métiers compétents se mirent
à l'œuvre, sans relâche comme sans retard*.
' Cronaca senese del secolo XIV, ap. Paoli, append., p. 83. Ventura
(p. 35, 36) dit H8 mille florins.
* Note du duc deDino, p. 143.
Chc non si mirasse a* denari, clie quando quegti saranno logri, ne pres-
tarebbe altreltanto (Cron. sen., ap. Paoli, p. 84).
^ E noi yi rispondianio che noi aviamo animo d'aci esciar le mura, c
non diminuirle... E attendete a buona guardia, che noi vi veremo a tro-
Tare al campo con armata mano, e provaremo se snrt'.lc fanto forti quanto
vifale(/Wrf.).
» Ventura, p. 35-41 .
508 PRIÈRES DES SIENNOIS. (An. 1^60)
Le peuple, cependant, encombrait la place des Tolo-
mei et io^rues adjacentes. Il appelait de tous ses vœui
des mesures énergiques, une forte concentration des
pouvoirs. Les vingt-quatre en conférèrent d'illimités à
un citoyen estimé, Buonaguida Lucari. Ils lui recon-
naissaient jusqu'au droit de vendre ou d'engager Sienne
et son territoire. Le premier acte du dictateur fut de con-
sacrer Sienne à la Vierge Marie. En chemise, la cordeau
col, la tête et les pieds nus, il s'achemina vers la cathé-
drale, suivi de citoyens dans le même appareil, dont la
foule grossissait à tout instant. A haute voix il suppliait
la glorieuse Reine du ciel de délivrer la commune des
lions qui la voulaient dévorer, et la multitude répondait
en implorant miséricorde. Arrivé dans l'église, dont les
cloches sonnaient à toutes volées et où Tévêque, au chant
des psaumes et des litanies, invoquait de son côté la pro-
tection divine, il se prosterna devant lui et en reçut le
baiser de paix, que toute l'assistance, à leur exemple,
se donna sur la bouche. L'évè{ue recommanda le pardon
des injures et prescrivit une procession solennelle. Au
moment même il y fut procédé. En tête on porta un cru-
cifix sculpté, aujourd'hui encore ornement de la cathé-
drale, où il rappelle ces jours de patriotique émotion ^
Venait ensuite le clergé, précédant, portant, entourant
un dais sous lequel la Madone était exposée à la vénéra-
tion publique. Par derrière, pieds nus, l'évêque, les cha-
noines, le syndic, ayant toujours la cordeau col, le peuple,
les femmes, récitant des oraisons. L'imposant cortège se
rendit à San Cristofano, siège en quelque sorte du gou-
* Il est au-dessus du premier autel à main gauche, après la chapelle de
San Giovanni (Note du duc de Dino, p. 144, n. 10).
(Ah. 1260) LEURS PRÉPARATIFS DE GUERRE. 509
yernement, puis il revint à la cathédrale, où les confes-
sionnaux furent assiégés toute la nuit\
Ce temps du repos, qu'une population pieuse donnait
à la pénitence et à la prière, le syndic et les vingt-quatre
le consacraient à délibérer sur les mesures urgentes. Le
lendemain, au lever du soleil, elles étaient promulguées.
Le peuple, appelé aux armes, les prit avec empressement,
et avec lui les ecclésiastiques eux-mêmes *. Le potestat
Francesco Troghisio recevait la dignité de capitaine gé-
néral *. C'était Tusage, et Ton s'y conformait, non toute-
fois sans que le nouveau capitaine et les autres magistrats
se déclarassent prêts à suivre les conseils du comte Gior-
dano *, nécessaire marque de déférence envers le repré-
sentant du prince que Sienne reconnaissait pour suze-
rain. Au potestat, d'ailleurs, pour une cause inconnue,
succéda presque aussitôt, comme capitaine général, le
comte Aldobrandino de Santa Fiore. RufTredo d'Isola,
capitaine du peuple, était préposé à la garde des portes
et des murailles. Les délégués aux choses de la guerre
devaient rester en permanence dans la ville, pour y com-
primer, s'ils levaient la tête, les partisans de la paix*.
Sur ces entrefaites pénétrait, dit-on, dans Sienne un
popotano florentin, envoyé par les gibelins de l'armée
guelfe. Gibelin lui-même, en souvenir de ses nobles
ancêtres, et comme pour se relever de sa décadence,
Reggente des Razzanti * avait mission d'avertir les exilés
' Ventura, p. 41-45.
« /tMf.,p. 47-50.
» Malavolti, part. U,l. I, f 16 v.
^ Del quale si riferiva ancora il podestà e il magistrato (Malavolti, part. H,
1.1, M6r-).
* Malavolti, ibid.
® U appartenait à une famille dont une partie était guelfe, comme nous
510 REGGEfJTE DES RAZZAMTI A SIENNE. (âm. \m)
et les Siennois du danger qui les menaçait. Ses amis et
lui, ne voyant que la puissante armée dont ils faisaient
partie, ne se figuraient pas que Sienne lui pût opposer
une longue résistance. Mais Farinata des Uberti et Guar-
daccia des Lamberti en jugeaient autrement. Après avoir
ouï rémissaire, ils le gagnèrent à leurs vues et obtinrent
qu'en public il dirait Topposé de ce qu'il venait de dire
en secret. Reggente donc, ayant placé sur sa tête une
couronne d'olivier « qui signifiait victoire *, » parcourut
à cheval la place des Tolomei où les citoyens étaient
assemblés, et les principales rues où il espérait rencontrer
des Allemands. Ses paroles en partie véridiques, en partie
mensongères, diminuaient de moitié TefTectif de l'armée
guelfe', la représentaient manquant de bons chefs comme
de concorde, montraient les gibelins incorporés prêts à
faire défection dès que paraîtraient les Siennois, présa-
geaient à ceux-ci une sûre victoire, s'ils attaquaient fran-
chement'. De tels propos trouvaient créance. « Il n'y
avait pas un homme, pas une femme, pas un enfant qui
ne s'écriât, plein de hardiesse : « Nos ennemis sont vain-
cus; maintenant vont succomber les séculaires oppresseurs
de la Toscane *. »
Pavons vu au chapitre précédent (p. 454) et sans doute à la branche guelfe,
puisqu*il était, en 1258, resté à Florence; mais il était dès lors un guelfe
tiède, ou il avait, depuis, changé d^opinion.
* Con una ghirlanda di ulivo che aveva in cnpo, che significava la vitto-
ria(Slcfani, 11,123).
* Che i Fiorentini erano la nietà meno ch* e' non erano (Ibid,).
^ Villani, VI, 79. Slefani, II, d25. Ni les Siennois ni même M. Paoli ne
soufflent mot de ce curieux incident. Il n'a pourtant rien que de vraisem-
blable. Seulement les Florentins le placent avant la fière réponse faite aui
ambassadeurs, et nous pensons qu'il est bien plus naturel après, quand tout
doute a disparu sur la résolution des Siennois.
^ NuUus vir erat, mulicr, sivc puer qui non senis clamaret audacter :
(An. 1260) SORTIE DE L'ARMÉE SIENiNOISE. 511
Le vendredi matin 3 septembre, tandis que les femmes
recommençaient processions et prières, l'armée siennoise
sortit de la ville \ Au premier rang s'avançait le gonfalon
communal, suivi du carrocdOy d'où flottait une bannière
blanche. C'était la couleur du roi Manfred et tout ensemble
du terzo de Camullia. On aurait dit, suivant un chroni-
queur, le manteau de la Vierge Marie*. Après avoir
traversé le Bozzone, gros ruisseau qui, coulant à l'est de
la ville, va se jeter dans l'Arbia, les Siennois s'établirent
sur la colline de Monte Ropoli, entre ces deux cours
d'eau. Sous leurs yeux et à leurs pieds ils avaient la ver-
doyante vallée que coupent l'Arbia, la Malena, la Biena;
en face, au sud-est, la colline de Monselvoli, presque
parallèle à Monte Ropoli, et qu'occupait l'armée guelfe.
Entre les deux camps, ils voyaient le Piano délie Cortine
cette partie de la vallée qu'enferment d'un cote la Biena,
de l'autre la Malena, et au milieu le Poggiarone, petite
élévation de terrain * qui couvrait l'armée florentine, déjà
protégée par les trois rivières, sans l'empêcher de voir
l'ennemi venir de loin. Celaient pour les guelfes de
bonnes positions défensives; mais leur rôle étant l'offen-
sive, comment négligeaient-ils d'occuper le Poggiarone
et même Monte Ropoli? Alors, en effet, les Siennois, s'ils
persistaient dans leur dessein d'attaquer, auraient dû
prendre ces deux collines en quelque sorte d'assaut, et
leur seule ressource, après un échec, eût été de rentrer
Nimc inimici nostri vicli sunt; nunc casuri siint qui tanto lempore Tusciam
vexaTenint (Minaritœ florenlini gesta imp., ap. Bohmer, IV, 655).
• Ventura, p. 50.
• Aldobrandi, p. 10, il.
' Ce nom signifie grande hauteur, mais il né répond guère aux propor-^
lions de cette coiline. surtout si on la compare aux deux autres qu'elle
sépare.
512 STRATAGÈME DES SIENNOIS. (Ai. ii60)
en ville et de s'y réduire à la condition d'assiégés \
Profitant de la faute commise, le comte Giordano se
luita d'occuper la partie de la vallée qui sépare Monte Ro-
poli du Poggiarone. Puis, afin de tromper les ennemis
sur le chiffre de ses forces, il usa d'un stratagème sin-
gulier. Tandis que sur les hauteurs de Monte Ropoli un
rideau d'hommes d'armes masquait les mouvements des
autres, ceux du terzo de San Martino, après s'être montrés
revêtus de sopravesti ou cottes rouges, redescendirent en
arrière à la rencontre de ceux du terzo di citlà^ revê-
tirent comme eux des sopravesti vertes et reparurent avec
eux sur la colline, pour se montrer aux Florentins. Même
manège quand arrivèrent les milices du troisième terzo :
on vit apparaître un grand nombre d'hommes revêtus de
sopravesti blanches et noires. Le contingent de Camullia
en paraissait doublé*.
* Yoy. Carpellini, Rapporta délia commissione ùtituila dalla todetà
senese di storia patria municipale per la ricerca di tutto die in Siena
si riferisce a Darde Alighierij dans le BulleUino de la société, t. I, p. ^•
Paoli, p. 49.
* Les textes ne sont pas d'accord sur la couleur de ces dernières, noires
suivant les uns (Chron. citée par Paoli, p. 85), blanches suivant les autres
(Ventura, p. 50-52). M. Paoli, pour les mettre d'accord, dit blanches
et noires. On peut conclure, en effet, de cette contradiction même, qu'il de-
vait y en avoir des deux couleurs. Mais il révoque en doute le ëiit lui-
même (p. 51), pour cette raison qu'on ne saurait admettre qu'il y eûtà
Sienne tant de sopravesti de rechange. Comme tous les chroniqueurs sien-
nois en témoignent, on peut penser qu'il y avait un excédant, puisque, se-
lon Malavolti (f** 17 r*). Sienne n'obtint pas tous les renforts qu'elle atten-
dait. En disant que ce ne furent pas tous les hommes d'armes des deux de^
niers terzi qui jouèrent cette comédie, mais un certain nombre, on doit être
dans la vérité. Seulement M. Paoli croit que le changement de sopravesti
dut s'opérer en avant, à l'ombre du Poggiarone. Cela est inadmissible. Les
hommes du premier terzo ullaiit à la rencontre de ceux du second, ne ikhh
vaient que refaire le chemin déjà fait. C'est donc à l'ombre de la colline de
Monte Ropoh, et non du Poggiarone, que dut se faire l'échange. Ce n'est pas
de notre part une hypothèse. Ventura dit en effet que le terxo de S. Mar-
(Ah. 1260) TERREUR DES FLOREiNTlNS. 513
Ces marches et ces contre-marches, ces milices si nom-
breuses en apparence, ces couleurs voyantes qui les signa*
'laient aux regards, portèrent un trouble étrange dans
Tesprit des guelfes alliés. Ils n'avaient pas cru à une
résistance sérieuse, même derrière les murailles de Sienne,
et ils voyaient les Siennois venir hardiment à leur ren-
contre. Ils ne pouvaient deviner l'adroite manœuvre qui
faisait, comme dans une pompe de théâtre, déGler devant
eux, sous des costumes divers, deux fois les mêmes enne-
mis. La superstition s*en mêlant, le rouge devenait un
présage de sang; le vert, de mort; le blanc et le noir, de
captivité. Une vision nocturne ou une consultation du
diable, qu'il tenait, dit-on, enfermé dans une Gole, apprit
au potestat Rangoni, nécromancien renommé, que la
mort pour lui était à craindre dans le cas seulement où il
se trouverait entre le bien et le mal \ Comme il campait
entre la Biena et la Malena, il tint sa mort pour certaine,
fâcheuse disposition pour marcher au combat et y conduire
les autres. La nuit suivante, un phénomène naturel porta
au comble ces terreurs superstitieuses : une sorte de
brouillard blanc ayant enveloppé le camp siennois ainsi
que la ville, des deux parts on y vit le manteau de la
Madone, signe évident de sa protection pour le peuple
fmo descendit à la rencontre du terzo di citlà qui ne s^ayançait qu'en se-
conde ligne. Ce ne pouTait donc être en ayant. Le stratagème, d^ailleurs,
n'était sûr qu*à cette condition. Eiécuté entre les deux collines, et, non à
rombre de la plus éloignée des guelfes, il eût suffi, pour Téyenter, qu'un
guelfe hardi gravit le Poggiarone. Cela pouvait être fait sans trop de dan-
ger, dans un temps où il n*j avait pas d'armes à feu.
^ fl El capitano de' Fiorentini si era negromante e aveva il diavolo rin-
chiuso in una lampolla, e si '1 constrense, e dimandô se doveva niorire di
quella bataglia. E '1 dimone li rispose che lui no morebe, se non fusse tra'l
bene e '1 maie. E in questo modo parlé el dimonio e loccd per farlo capi-
tare maie. » (Chron, Sen.^ ap. Paoli, Âpp., p. 85.)
HIST. DB PLORtRCB. — 1. 33
514 ORDRE DE RàTAULE (àh. ii60)
pieux qui Tavait invoquée \ ce Nous ne reviendrons chez
nous que battus, disaient tristement les Florentins '. i
Plier les tentes, battre en retraite, était leur vœu secret,
avoué peut-être par quelques-uns ; mais soit que les chefs
s'y refusassent, soit que les positions qu'on avait laissé
prendre à Tennemi ne le permissent plus, la bataille
devenait inévitable, et guelfes comme gibelins devaient
s*y préparer*.
Sur une première ligne, le potestat Rangoni disposa en
demi-cercle, au centre, les feditori^ corps d'élite, aui
ailes les parejart, armés du pavois, et les balestrieri, ou
arbalétriers. Derrière lesfeditori il massa les pedonij c'est-
à-dire les hommes de pied, qui, malgré un dédain per-
sistant pour l'infanterie, formaient le gros de l'armée.
En troisième ligne les bagages, la scUmeriay protégée
par d'autres pedoni^ qui formaient comme une première
réserve. Au quatrième rang, la réserve véritable, com-
posée aussi de fantassins. Quant à la cavalerie, elle en-
tourait le carroccio^ placé en avant du demi-cerde. La
cavalerie pesante avait mission de le défendre, la cava-
lerie légère d'engager le combat, et de se replier ensuite
autour de ce palladium communal ^.
De leur côté, les Siennois se déployèrent en trois
corps de bataille. Le premier se composait de deux
1 • In eorum exercitu pluriini clamantes împrecabantus bec sibî : Non-
quam redeamus ad propria nisi per manum Senensium debellati. » (Mino-
ritœ florentini gesta tmp., ap. Bôhmer, IV, 655.)
« Ventura, p. 55, 56.
' VUlani, qui aroue la déception des Florentins, ajoute que nonobitant
• lasciarono i Fiorentini e Taltra loro amistade di fare loro schiere e atten*
dere la battaglia. » (VI, 78.)
4 Canestrini, Délia milhia italiana, Arch. ttor,, XV, 22. Cet ordre de
bataille, que Ton coustale alors pour la première fois, est celui qui fut soiri
ui batailles ultérieures.
(Ah. 1260) DES DEUX ARMÉES. 515
cents cavaliers allemands et de deux cents fantassins
d'élite^, sous les ordres du comte d'Arras, sénéchal
du comte Giordano*. Le second, de six cents cava-
liers allemands et six cents fantassins, que conduisait
Giordano lui-même, avec l'étendard du roi Manfred et le
contingent des villes alliées. Le troisième, de deux cents
cavaliers allemands, commandés par Henri d'Aslimberg,
de deux cents autres cavaliers, probablement les gibc«
lins de Florence, de deux cents nobles siennois, for-
mant la garde d'Aldobrandino de Santa Fiore, général
en chef de la commune de Sienne', enfin du carroccio^
suivi du peuple des terzi^ avec ses gonfaloniers. Le qua-
trième corps, composé de deux cents cavaliers et de
fantassins siennois, fermait la marche. Il était conduit
par Niccolô de Bigozzo, sénéchal de la commune*.
Le plan adopté par le capitaine était de s'avancer ou-
vertement sur Monselvoli, afin de rejeter tous les guelfes
« f D'una fiorila brigata. >» (Ventura, p. 57.)
s En 1202 et 1217, il v avait un Nevelon d'Airas, maréchal de France
(Yoy. Bnissel, Vusage des fiefs, 1, 487, cité par Anselme, Histoire généa-
logique de la maison royale de France, VI, 620. Paris, 1750, f*).
' Yoy. Aquarone, Dante in Siena, p. 22, qui cite, sur la présence des gi-
belins dans ce corps, Tautorité de Tommasi et celle de Razzi, biographe de
Farinata. — Paoli, p. 53, n. 2. — Le titj'e de capitaine général avait été
donné au potestat Francesco Trogliisio. Les chroniqueurs n'expliquent ni
comment ni pour quel motif il fut remplacé dans son commandement.
^ Ventura, p. 57. Sur la composition du 3* et du 4* corps, le teite est
obscur. Je crois le suivre de plus près que M. Paoli, qui des deux n'en
fait qu'un. Il me parait inadmissible qu'il n'y eût pas d'arrière-garde ou de
réserve. Quant au nombre, il n'y a, entre son compte et le mien, qu'une
différence de 200 cavaliers. Il n'en voit que 400 autour d'Aldobrandino, je
crois en voir 600. Mais peut-être les 200 derniers, qui sont donnés comme
formant la garde d'Àldobrandino, et dont on n'indique pas la provenance,
font-ils double emploi avec les gibelins de Florence. En ce cas, ce seraient
les 200 nobles siennois qui formeraient la garde du général de la commune.
U est remarquable en effet que Ventura ne parle ni de ces gibelins ni des
alliés, d'où ron peut conclure qu'ils ne formaient pas un corps à part.
516 BATAILLE DE MONTAPERTL (Ab. 1^0)
dans le Piano délie Cortine^ où ils se Irouveraient alors
entre deux hauteurs couronnées de Siennois, et réduits
par conséquent à combattre dans les plus mauvaises con-
ditions, à traverser la Malena et la Biena pour opérer leur
retraite. Mais une attaque de front pouvant échouer, pour
la soutenir, le comte d'Arras avait reçu l'ordre de s'a-
cheminer sans bruit, avec son corps d'armée, le long de
la Biena, de tourner Monselvoli, de se placer en embus-
cade à la gauche des Florentins, et de les attaquer par
le flanc, à l'improviste, quand il les verrait engagés ^
Commencé assez tard dans la nuit, ce mouvement ne
pouvait être terminé que le lendemain dans la matinée.
Le samedi 4 septembre*, le comte Giordano attendit donc,
avant de donner le signal du combat, d'avoir appris que
le comte d'Ârras occupait ses positions et de voir le soleil
levant ne plus darder sur les Siennois ses étincelants
rayons'^. Cependant, il parcourait avec les autres chefs
* Selon Malavolti (part. II, 1. I, f^ 17 r*), Arras avait avec lui 400 cava-
liers allemands, plus 800 fantassins siennois, conduits par Niccolè de Bigouo.
Il prétend que ces deux chefs auraient été occuper au delà de TArbia, ï un
mille plus loin environ que la route d*Asciano, des collines dépouillées d'ar-
bres et même de buissons. Mais comment croire qu'une embuscade se
mette en vue sur une hauteur découverte, et se condamne, au moment de
Faction, à l'opération plus ou moins longue et difficile de traverser une ri-
vière?
* Villani (VI, 78) dit que le 4 septembre était un mardi, et M. deCher-
rier, un mercredi. Les Pâques tombant, cette année-là, le 4 avril (Voy. les
tables chronologiques de VArt de vérifier le* dates), le 4 septembre tom-
bait bien un samedi. Ainsi disent \e Livre de Montaperti, qui donne très-mi-
nutieusement dates et jours pour cette période, et les chroniqueurs sien-
nois, dont l'exactitude, constatée sur ce point comme sur plusieurs autres,
inspire une légitime confiance sur le plus grand nombre de leurs assertions.
^ M. Paoli (p. 54) dit d'après Ventura (p. 65) que le mouvement com-
mença fl di primissima matlina •, et qu'on n'exécuta pas Tordre donné de
traîner en longueur. Mais il ne faut pas tenir compte de ce mot de Ventura.
D'une part, on devait laisser à Arras le temps d'accomplir son mouvement
(Ah. 1260) L'ARMKK SIKNNOISE EN AVANT. 51 7
les longues files de cavaliers et de fantassins ; il leur pro-
diguait les exhortations chaleureuses, il faisait servir aux
Allemands c< le pain le plus beau, d'excellentes viandes
rôties et autres, une grande quantité de confetti^ de vins
parfaits et renommés*. » A ces soudards pris de vin* il
recommandait expressément de ne pas s'embarrasser de
prisonniers, de tuer quiconque demanderait quartier, et
surtout de ne pas descendre de cheval pour recueillir du
butin.
Le soleil était déjà haut sur l'horizon, quand le gros
de l'armée reçut ordre de s'ébranler. Des hauteui*s de
Monte Ropoli elle descendit dans le Piano délie Cortine,
passa l'Arbia et commença de gravir le Poggiarone, jus-
qu'alors inoccupé. Comprenant trop lard leur faute, les
guelfes tentèrent de la réparer et d'atteindre par l'autre
versant' le sommet de cette colline, pour s'y assurer
l'avantage du terrain'. Mais la confiance faisait de plus
en plus défaut à leurs âmes ébranlées. La vue des Alle-
mands dissipait la complaisante illusion de victoires rem-
portées sur eux en mai précédent, et ramenait les esprits
au sentiment de la réalité, qui était que ces rudes hom-
mes du Nord avaient pensé par deux fois alors, et à eux
tournant, commencé dans les dernières heures de la nuil. D'autre part , on
ne pouvait attaquer, tant qu'on avait le soleil dans les yeux. Il n'est pas né-
cessaire d'admettre qu'on n'engagea le combat que lorsque les Florentins
Turent à leur tour gênés par les rayons du soleil , car la ha taille , en ce cas ,
n'eût commencé que l'après-midi.
* « Di huonissime yivande arrostite di diverse carni e grande quantilà di
confetti e di perfetti e solenni vini e bene vanteggiati e grande abhondanza
di pane pur del più hello. • (Ventura, p. 65.)
* Ventura les montre, cette fois encore, s'abandonnant, sous l'influence
de l'iTresse, aux chants et aux danses de leur pays.
' ff Eglino (les Siennois) sono nel piano, e cominciano a satire il poggio,
e cosi fanno la gente dei Fiorentini ; ciascuno salisce dal suo lato solo per
pigliare il vantaggio del terreno. » (Ventura, p. 65.)
5i8 LE COMBAT ENGAGÉ PAR LES SIENNOIS. (Ai. 1S60)
seuls, mettre les Florentins en déroute*. En vain le po-
testât essaya-t-il d'envelopper par un mouvement tour-
nant l'aile gauche des ennemis au moyen de son aile
droite. Deviné par Giordano, il se voyait devancé sur le
Poggiarone, que les Allemands abordaient par le pied,
pour ainsi dire en droite ligne, tandis que les Florentins
avaient à suivre sur les collines une courbe d'un dia-
mètre assez étendu*.
Profitant aussitôt de son avantage, le comte engageait
vivement l'attaque au centre. Il commit le soin et céda
l'honneur des premiers coups au jeune Gauthier d'Âstim-
berg, neveu du seigneur de ce nom, qui commandait les
Allemands dans le corps d'Àldobrandino. Monté sur un
cheval qui bondissait comme un lévrier, bien qu'il por-
tât « deux armures, l'une en mailles d'acier, l'autre en
cuir brut, toutes les deux recouvertes de soie vermeille,
brodée de dragons verts rayés d'or*, » ce chevalier fit
joyeusement le signe de la croix et fondit sur le contin-
gent lucquois, qu'il avait en face de lui. Presque aussitôt
il fut rejoint par Giordano, si vaillant de sa personne,
que les Siennois le comparaient à Hector le Troyen *, puis
par Aldobrandino de Santa Fiore, par les autres capi-
taines, par le peuple des terzi^ qui criaient tous d'une
commune voix : A la mortel a la morte^l
La mêlée alors devint générale. .L'infanterie guelfe
tenait bravement tête, sauf les gibelins qu'elle comptait
dans ses rangs et qui déjà commençaient à lâcher pied'.
* Villani, VI, 78. Ammiralo, I. tt, t. I, p. 120.
* Voy. Malavolti, part. II, l. I, fM7v.
5 Ventura, p. 67.
* Villani, VI, 79.
« Ventura, p. 67.
6 Slefani, II, 123.
(Ah. 1360) RETRAITE DES FLORENTINS. 519
Leur exemple pouvant devenir contagieux, Jacopo Ran-
goni lança un corps de cavalerie et des réserves de pedoni
pour les soutenir. Mais sans espoir désormais de cou-
ronner le Poggiarone, il en dut redescendre précipitam-
ment la pente, pour reprendre position à Monselvoli, y
ramener les milices éparses au Piano délie Cortine où
elles risquaient d'être coupées, et organiser la défense
dans son camp non fortifié. Combien il dut regretter
alors d'avoir négligé ce soin si nécessaire ! Il y suppléa
de son mieux par la valeur et fit longtemps bonne conte-^
nance. Même, sur un point, le comte de Pitigliano rem-
portait l'avantagea Le Siennois Niccolô de Bigozzo, jetant
ses milices en avant, ne parvenait pas à décider la vic-
toire*. Des deux parts on pliait, on avançait tour à tour;
mais le carnage ne faisait abandonner ni aux Siennois
l'attaque, ni aux Florentins leurs positions.
Tout à coup, à l'heure des vêpres, le comte d'Arras,
démasquant son embuscade, fondit sur Taile gauche des
Florentins. Ceux-ci, surpris à l'improviste, impuissants à
faire face de deux côtés à la fois, hors d'état de tenir plus
longtemps sur les hauteurs de Monselvoli, commencèrent
alors une retraite dont la trahison des gibelins allait
faire une déroute. Jetant les enseignes guelfes à croix
rouge, ces alliés naturels de l'ennemi tirèrent de dessous
leurs cottes d'armes et déployèrent au vent les enseignes
gibelines à croix blanche. Les Abati, les Délia Pressa
assaillirent par derrière leurs compagnons de combat*.
' Aldobrandini, p. 21.
« Ventura, p. 68.
' • Proditores'qui nobiscum et internos erant, objectissignisrubeecracis,
que nostri gerebant , detexerunt albarum hostilia crucium signa que sibi
fecerant in occulto, et erectis Manfridi vexillis, m nos irruerunt a tergo. »
(Pars guelfi scribit Gonrado secundo, op. Cberrier, m, 510., App.)
520 TRAHISON DES ÂBATI. (Ar. 1260
Un des traîtres, Bocca des Abati, coupa la main à Jacopo
des Pazzi, qui portait le gonfaloo de la cavalerie. Les ca-
valiers, ne voyant plus flotter dans Tair cette bannière,
leur signe de ralliement, ne doutèrent plus de la défaite.
Ils s'enfuirent dans toutes les directions, semant sur leur
route le désordre, la confusion, l'épouvante. Ainsi devint
irrémédiable un désastre qui, peut-être, n'était pas en-
core sans remède ^ Tout gibelin qu'il est, le cœur de
Dante se soulève d'indignation au souvenir de celte tra-
hison scélérate. Sa main vengeresse plonge au lac glacé
où grelottent les traîtres ce pervers, si honteux de son
crime, qu'à ceux qui l'interrogent, il n'ose dire son nom*.
Dans cette débandade des guelfes, les alliés de Florence
manquèrent de courage plus que ses citoyens, et ses
nobles plus quesesj9opo/am'. Tandis que les cavaliers
échappaient à la mort par la vitesse de leurs chevaux,
rinfanterie, âme désormais de cette ville marchande,
disputait encore pied à pied le terrain. Dans un cercle
d'instant en instant plus resserré, chacun combattait en
soldat et tout ensemble en capitaine ; chacun prêchait
d'exemple en même temps que de parole. LoSpedito ten*
tait de racheter, par une bravoure héroïque, la fatale
* Yillani, YI, 78. Ce fait, passé sous silence par les Siennois, est con-
firmé par Dante (Inf., XXXn. 77-108). M. Rabanis (Clément Vet Philippe
U Bel, p. 86, note, Paris, 1858) le nie,surrautontédeMalavolti; mais Ma-
lavolti n'est pas une autorité, au moins à cet égard. YiUani Test tout autant,
n n*a que le tort de Toir une cause dans ce qui n'est qu'un incident. —
M. Paoli (p. 55) place cet incident en cet endroit, mais non sans quelque
doute. « E fu forse aUora, » dit-il. — Rien de plus probable, car il fallait
que les Florentins fussent bien en désordre et bien près de leur perte, pour
qu'un des leurs osât un coup pareil, sans craindre de le payer de sa tête.
« Dante. Inf., XXXII, 77-108.
' Ptoléroée de Lucques prétend, ce qui est peu Traisemblable, que les Luc-
quois essayèrent de reformer l'armée : t Lucenses cum YoUent exercitum
instaurare. » (Annale$, R. I. S., t. XY, 1285.)
(Ah. iS60) DERNIERS COMBATS. 5S1
erreur de son esprit*. Ces bourgeois, ces artisans résis-
taient, écrit le Siennois Aldobrandini, « comme le pé-
cheur endurci dans le mal, qui voit sa ruine et ne veut
pas l'éviler*. » Le comte Giordano, Tévéque d'Arezzo
étaient partout, rappelant autour d'eux qu'il ne fallait
pas faire quartier'. «Semblables à des lions ou à des
dragons féroces, » les Siennois tuaient « ces chiens de
Florentins comme des bétes au marché*. » Ceux qui res-
taient debout encore, chassés du coteau de Monselvoli,
rejetés dans la vallée de la Biena jusqu'au pied du Pog-
giarone qu'occupait le vainqueur *, en longèrent les pen-
tes, et à l'endroit où, vers le milieu, elles s'abaissent,
tentèrent de pénétrer dans la vallée de la Malena, en face
du mamelon isolé que surmontait le château de Monla-
perti. Peut-être cherchaient-ils à couper les Siennois qui
occupaient celte vallée de ceux qu'ils voyaient sur leurs
têtes à Monselvoli ' ; mais le succès n'était possible qu'à
la condition de reprendre le Poggiarone. Si la tentative
en fut faite, elle échoua complètement. Se serrant alors
autour de leur carroccioj dont la prise devait être la
« Ammirato qui rapporte ce fait (1. U, t. I, p. 120), ne le donne que
comme une tradition : c vogliono, che...., si crede ; » ce qui ne Tempêche
pas de faire le discours de cet avziano.
* « Corne '1 peccatore che è indura to nella mala vita, e che s'av^ede
délia sua ruina e non la fugge. » (Aldobrandini, ap. Paoli, p. 57, n. 2.)
' fl Mec erat locus refugii, quia undique erant hostibus vallati. Unde epi-
acopos Aretinus pcrfugis multuni nocuit, capiendo et occidendo. » (Ann,
Ptolemœi LucensiSy loc. cit.) Selon Villani, il n*y eut parmi les morts que
36 caTaliers di nome. Léo (I. VII, c. i, t. U, p. 37) rend ce chiffre bien
étonnant en supprimant les mots soulignés qui Texpliquent.
* Ventura, p. 71.
* M. Paoli (p. 56) ne dit pas que les Siennois occupassent le Poggiarone;
mais s'ils ne l'avaienl occupé, les Florentins 8*en fussent emparés pour les
couper ; ils Toussent tenté du moins, ce qu*on ne voit nulle part.
* C'est du moins le dessein que leur attribue M. Carpellini (voy. Paoli,
p. 56).
52S SOUMISSION DES VAINCUS. (Ai. 1)60)
marque et le gage de la victoire^, les marchands floren-
tins livrèrent vaillamment un suprême combat. Giovanni
Tomaquinci, vieillard presque septuagénaire, qui avait
en ce jour la garde du char communal, se fit tuer avec son
fils et trois autres personnes de sa famille*. Avec eux pé-
rirent deux fils d'Olivieri des Gerchi ; deux autres furent
faits prisonniers*. A la suite d'un si impitoyable et si uni-
versel massacre, a la Malona se grossit à ce point de sang,
ose écrire Ventura, et son cours devint si rapide, qu'elle
eût sufG pour faire marcher quatre grands moulins \ »
Dante, moins excessif, parle pourtant des ondes de i'Ar-
bia colorées de rouge *, et le chroniqueur Harangone,
pour renchérir, ne sait que dire de la terre ce que le
poète dit de Teau '.
Le carroccio et la Martinella perdus, les misérables
restes de Tinfanterie florentine, les Lucquois et les Orvié-
tans, moins maltraités parce qu'ils s'étaient tenus à
l'écart de la mêlée, n'avaient plus qu'à prendre conseil
du désespoir. Ils se réfugièrent sur le petit mamelon de
' c £1*300 già rotte le genti fiorentine e discacciate , quando ancorain*
torno al carro si face^a gran guerra... Visto che la guerra s'era lidotbsolo
al carro, con ogni loro impeto si yoltorono (les Siennois) 9 queslo. • (Haraih
gone,R. I. S., SuppL, I, 526.)
* C'est Ammirato qui a introduit dans Thistoire ce fait â rbonneur
du vieux chevalier, c Tniovo per memoria di varie scritture, • dit-il (1. Il,
t. I,p. 121).
^ Ricordo di Binduccio de' Cerchi, publié par Manni (Sigilli, t I) et
par Lami (Deliciœ eruditonim).
* « Crebbc la Molina si di saiigue che sarebbe bastala a macinare quatiro
grossi mulini. » (Ventura, p. 71.)
^ Lo strazio e il grande scempio
Che face TArbia colorata in rosao.
{Inf.J, 85.)
^ « Era tanlo il snngue che si sparse in quel luogo , che la terra lutta
cra divenuta rossa. » (Marangone, R. I. S., Suppl., I, 527.)
(ÂH. 1360) LES MORTS ET LES PRISONNIERS. 523
Montaperti, les plus intrépides pour s'y retrancher et y
défendre chèrement leur vie, les autres pour la prolonger
encore quelques instants et implorer une dernière fois la
clémence du vainqueur. Ceux-là ne pouvaient atteindre
leur but, entourés comme ils l'étaient de toutes parts et
manquant de vivres* ; ceux-ci atteignirent le leur, car
sur le conseil, dit-on, de Farinata des Uberti ', les capi-
taines siennois et le comte Giordano, las de carnage et
certainsdu triomphe, décidèrent que désormais quiconque
se rendrait aurait la vie sauve. On vit alors des vaincus,
pour mieux marquer leur soumission et mériter leur
grâce', se lier eux-mêmes les mains ou s'y aider les
uns les autres. A l'arrogance de la veille, juste retour
des choses de la guerre, succédait l'abjection.
Telle fut cette bataille, une des plus sanglantes du
siècle, et, suivant Ptolémée de Lucques, la plus terrible
qu'on eût vue en Toscane depuis les temps du Christ*.
On l'appelle parfois bataille de TArbia, plus souvent de
Montaperti ; elle devrait s'appeler bataille du Poggiarone
ou de Monselvoli, car de la possession de ces deux points
dépendaitla victoire. Quatre mille guelfes avaient échappé
à la mort par la fuite ; dix mille jonchaient le sol ; quinze
mille étaient prisonniers \ Pour les garder, il ne fallut
* I Deficientibus Tictualibus et urgente hostium muUiludine, majorem
passi sunt jacturam. » (Ann. Piol. Luc., R. L S., t. XV, 1283.)
* Assertion d'un mémoire inédit d'Antonio Abali, Bibl. de Sienne, MU-
celL Benvoglienti, Cod. c. vi, 2. Citation de M. Paoli, p. 58.
' Ventura, p. 73. Aldobrandini, p. 13.
^ « In Thuscia citra teropora Salvatoris non fuit major clades. » (Ann, Piol,
Luc,, R. I. S., t. XV, 1283.)
* Obituarium ms. de Téglise de Sienne. — • E fume morti più di
10 m. » (Andréa Dei, R. I. S., t. XV, 35.) — Ventura, qui donne aussi ce
chiffre, ajoute malheureusement que 18 mille chevaux furent tués. Or, il n'y
en avait que 3000, et la plupart, on Ta vu, échappèrent au massacre par la
524 LES MORTS ET LES PRISONNIERS. (Ai. 1260)
pas moins, des documenls positifs l'attestent, de quatre
cent soixante-treize gibelins bien armés*. Les Florentins
pour leur part laissaient trois mille des leurs sur le
champ de carnage \ quinze cents aux mains de rennemi\
11 n'y avait pas une famille, dans cette ville infortunée,
qui n'eût perdu un ou plusieurs des siens ^. a Alors, écrit
tristement Yillani, fut brisé, écrasé le peuple vieux de
Florence*. »
Les pertes desSiennois, quoique mal connues *, étaient
très-inférieures, sans nul doute, à celles des vaincus,
dont un si petit nombre avaient cherché dans la mort de
fuite. Un témoin oculaire parle de 20 mille ânes ; ses évaluations sont fort dif-
férentes, mais il avoue ne parler qu'au jugé : t Fuit numenis ocdsonmi, si-
eut existimnrepotui, qui astabam. 1200 virorum, sed et milium fuitnume-
rus captivorum ex quibus ultra octo iiiilia famé et inedia in carcerihus pe-
rierunt. In hoc conflictu sunt capta 20 milia asinorum, victualia simul et
bladum portantium. » (Minoriiœ florentini geêta tmp., ap. Bôhmer, IV, 655.)
Cf. Sismondi (II, 358), qui dit avoir consulté quatorze chroniques ou his-
toires, et s'arrête au chiffre de 10 mille morts, ajoutant que le nombre des
prisonniers fut plus considérable.
' Livres de la Biccherna, — Cf. les notes ajoutées par BenToglieoti au
texte d'Andréa Dei, qui parle de 11 mille, etSaba Malespina (Hist.^ 1. II.
c. IV, R. I. S., t. Vin, 802), qui dit 15 mille. Un autre, 1020 {Rayneru de
Grands pisani poetna De prœliis Ttuciœ. R. I. S., t. XV, 314).
* Villani, VI, 79. Stefani, II, 123. — « Super tria millia hominum csesa
in ea pugna refenintur. » (Sozomène, Hist. Pistor., R. I. S., Suppl., L
156.)
' Villani, loc. cit C'est sans doute une faute d'impression qui fait dire ï
Stefani (II, 123) 150. M. Vannucci (p 126) estime que 1500 c'est trop peo;
mais il f:iut distinguer entre les Florentins et leurs alliés. Narangone
(p. 52?), Sozomène (p. 136), ne parlent que de 4000 prisonniers, la plupart
Florentins.
^ « E non lu casa in Firenze che e non vi fu morto uno e più. • (Nano-
gone, R. I. S., Suppl., I, 528.) 11 est vrai que Marangone donne 20 mille
morts aux Florentins ; mais la fausseté de la seconde assertion n'infirme pas
la première.
'^ « AUora fîi rolto ed avallato il popolo Tecchio di Firenze. t (YiUanii
VI, 79.)
® Malavolti (part. H, 1. I, f* 20) ne porte les pertes des SieiiDOÎs qu^
600 morts et 400 blessés. C'est trop peu sans aucun doute.
(ÂM. iSeO) SOUVENIR PERSISTANT DE LA BATAILLE. 525
leurs ennemis le salut et la vengeance. Mais tant de
cadavres couvraient le sol et, avec Tincurie du temps
à les ensevelir , ils répandirent une (elle puanteur, que
durant de longues années, dit Ventura, ces frais vallons,
ces riants coteaux, n'eurent plus d'autres habitants que
les bétes sauvages ^ La tradition de ce grand massacre
y est encore vivante. Les paysans y montrent « la terre
rouge où il ne pousse pas un brin d'herbe » ; sur le té-
moignage de leurs pères, transmis de génération en gé-
nération, ils croient qu'après minuit, au clair de lalune,
on voit errer quelquefois dans ces champs sinistres des
chiennes blanches dont les hurlements ressemblent à des
lamentations*.
La bataille finie, les vainqueurs rentrèrent dans leur
camp pour y passer la nuit : il était trop tard pour re-
tourner à Sienne. Le lendemain dimanche, à l'aube, se
firent les apprêts d'une entrée triomphale. La ville con-
naissait déjà l'éclatant succès de ses armes'. Tout ce
qu'elle contenait encore de citoyens accourut à la ren-
* Ventura, p. 75.
* c Vi cercai la tradizione, e un conladino interrogato roi diccva : Vedete
questa terra rossa ? Il non cresce mai un filo d'erba, e contrasse quel colore
quando tempo, tempo indietro, vi fù una battaglia grande, con grande spargi-
mento di sangue. Ho sentito raccontare da mio padre, e mio padre dal mio
nonno, cbe'talvolta,dopo mezza notte, al lume délia luna si veggono correre
in su e in giù délie cagne blanche , le quali di tratto in traite emcttono dei
iatrati simili a lamenti. » (Gius. Porri, note à ses Miscellanea Sanesi.)
' Les chroniqueurs siennois prétendent que sur la tour des Marescotti
(aujourd'hui Saracini), les vingt-quatre avaient placé un tambour, Cerreto
Ceccolini, qui, au son de son instrument, appelait les vieillards et les femmes
à genoux au pied de la tour, dès qu'il avait à leur communiquer quelqu'une
des péripéties de la bataille (Ventura, p. 72). Le malheur est que Tcloigne-
ment et les accidents du terrain ne permettaient point de voir, même de la
plus haute tour, le cliamp de bataille. — Quant à la nouvelle de la victoire,
elle dut parvenir à Sienne le soir même du samedi, car la distance peut être
franchie en une heure et demie de marche, et moins à cheval.
526 RENTRÉE TRIOMPllALE DES SIENNOIS. (An. 1260)
contre du glorieux cortège. Au premier rang s'avançait
un des deux ambassadeurs florentins dont les sommations
insolentes avaient outragé les Siennois, celui-là seul qui
survivait à la défaite. Les mains liées derrière le dos, il
était juché sur un âne, le visage tourné vers la queue,
d'où pendait et traînait dans la poussière le grand éten-
dard de Florence. Les enfanis accablaient d'insultes ce
malheureux et lui lançaient des pierres. Venaient ensuite,
précédés de quelque trompettes, le comte Giordano et le
comte d'Arras, qu'accompagnaient quatre cents cavaliers
allemands, couronnés d'olivier et chantant dans leur
langue « de très-belles chansons », dit Ventura, qui ne les
comprenait pas. Puis les deux carrocci^ celui de Florence
à rebours et dépouillé de ses agrès, celui de Sienne
traîné par deux « forts palefrois », et surmonté de l'éten-
dard blanc de Camullia ou du roi Manfred. Marchaient
par derrière les prisonniers avec leurs tentes et bagages,
avec les vivres et approvisonnements dont ils comptaient
ravitailler Montalcino. Chargés de dépouilles et les mains
liées, ils cheminaient trente ou quarante sous la conduite
d'un seul*. Une héroïne de la veille, la vivandière Usi-
glia, en conduisait pour sa part trente-six qui s'étaient
rendus à elle vers la lin du combat '. Son ânesse portait
la Martinella*. On voyait enfin s'avancer le capitaine gé-
* c Ed era taie che ne menava 50 e 40 prigioni, e queUi li menayano
carichi délie loro spoglie, ed eratio menati legali alla città a una fune. »
yMarangone, R. I. S., Suppl., I, 527.)
^ Le fait, allesté par les chroniqueurs siennois, ne paraîtra pas trop invrai-
semblable, si Ton se rappelle Tempressement des guelfes à se rendre pour
échapper à la mort.
' Les chroniqueurs siennois prétendent que celte ânesse était celle-là
même qu'avaient lancée dans Sienne, en mai précédent, les Florentins préis
à s'éloigner. Le malheur est que Villani (VI, 76), qui parle de roliTier planté
sur la tour et de la tour murée, ne parle point d'âne, ce qu*il n'eût pis
. i360) ACTIONS DE GRACES DES VAINQUEURS. 527
rai Aldobrandino de Santa Fiore avec les compagnies
5 terzij sous les ordres de leurs gonfaloniers, ainsi que
gros de la cavalerie tant siennoise qu'allemande, sous
IX de Niccolô deBigozzo et d'Henri d'Astimberg. Lecor-
:e se rendit d'abord à la cathédrale pour les actions de
Ices; ensuite à San Cristofano, pour remettre aux ma-
;trats les bagages, tentes, étendards de la commune,
même temps que le butin fait sur les ennemis.
Le lendemain, les processions recommencèrent. Durant
is jours, on promena par la ville les reliques des saints;
lis personne, celte fois, n'avait plus les pieds nus ni
corde au col *. En l'honneur de la Vierge sainte et
curable on frappa une nouvelle monnaie d'argent, et
'ancienne inscription Sena vetus^ on ajouta ces mots :
vitcis Virgiyiis*. Tout habitant de Sienne âgé déplus de
ze ans fut tenu, chaque année, pour la fête de l'As-
nption, d'offrir à la cathédrale une livre de cire
xyrata. On astreignit les villes, châteaux et villages du
ritoire à la même obligation, et les ambassadeurs des
nmunes voisines en prirent eux-mêmes l'habitude, par
litique autant que par courtoisie'. Diverses églises
'ent construites, dont une consacrée à saint Georges,
tron des chevaliers allemands*. Enfln, une fête an-
elle fut instituée, et, le 4 septembre. Sienne la célébra
aqnë de faire 5'il en eût été lancé un. De fait , on ne le pourait que
wpLon faisait le siège d'une ville, et que les machines de guerre appro •
ient des remparts ; or, nous l'avons vu, tel n'était point le cas.
Ventura, p. 73-82.
' On en peut voir le dessin dans Porri, Cenni sulla zecca seneêe, ap.
icell. Sen,, p. 115-114. — Cf. Promis, Memoria mile monete senesi,
50. Turin, 1868.
' MalavolU, part. U, 1. I, f» 21.
In grazia dei cavalieri tedeschi (Tonunasi, 1, 532).
528 RACHAT DES PRISONNIERS. (Ax. 1360)
régulièrement jusqu'au temps de Charles d'Aujou ^
Ces marques d'allégresse, ces témoignages de la re-
connaissance publique, ne faisaient point tort à dessoios
plus urgents. On procédait au partage du butin, opération
laborieuse qui dura du 4 au 16 septembre*. On décidait,
comme au printemps, de soigner les blessés aux frais de
la commune'. On accordait aux chevaliers et aux Alle-
mands des récompenses en argent et en objets précieux ^
La question la plus grave fut celle des prisonniers. L'usage
permettait de les égorger^ et les voix les plus autorisées,
celles d'Aldobrandino de Santa Fiore, du comte Giordano,
de Provenzano Salvani, en donnaient le barbare conseil.
Un citoyen nommé Bandinelli, tiède patriote, mais d'une
âme profondément humaine, celui-là même qui, pour
éviter mort d'homme, voulait naguère qu'on ouvrit
Sienne aux Florentins, représenta dans l'assemblée qu'il
valait mieux exiger une rançon, car on manquait d'argent
pour la solde des mercenaires, et malgré Aldobrandino,
qui ripostait qu'on avait le butin, malgré Salimbene qui
offrait de nouveau d'ouvrir ses caisses, il Gt triompher
son avis*. La rançon fut proportionnée à Timporlance
des captifs ou à la haine qu'ils inspiraient. Ceux d'Orvieto
payèrent trois mille cinq cents florins d'or; ceux de
* Malavolli, loc, dt.
* Ammiralo, 1. II, 1. 1, p. 123.
'- Malavolli, part. H, 1. I, D» 20.
* Tommasi, I, 351 .
'* C'est ce que faisait encore en 1415 Henry Y d^Ângleterre, après la ba-
taille d'Azincourl. Vov. Lefèvre de Saint-Remi, Mémoires, eh. 62, éd. du
Panthéon liUéraire, et Monstrelel. 1. 1, ch. 104, même éd. Lefèvre de
Saint-Remi est très-explicite et très-précis à ce sujet. iEneas Sylvius Pic-
colomini, dans une de ses lettres, que cite Malavolti (loc. cU,)y rapporte
aussi le fait.
® Ventura, p. 83-88.
(ÂM. 1960) LA FONTAINE DES BOUCS. 529
Liicques et d'Arezzo, cinq mille; Pepo de Campiglia, six
mille; le comte de Pitigliano, dix mille \ Un des Cerchi
tout armé fut mis dans le plateau d'une balance et dut
payer son poids de monnaie siennoise*. D'autres ne fu-
rent pas admis à se racheter ou ne purent fournir la
somme exigée ; ils languirent, ils moururent même dans
les prisons'. La politique n'eut pas moins de part que
la cruauté à ces rigueurs : en retenant une partie des
Lucquois, on voulait réduire leur patrie à s'allier aux
gibelins*. C'est le 15 septembre que les Florentins à
leur tour payèrent la rançon de leurs compatriotes'. Ils
y durent, pour chacun, ajouter un jeune bouc, dont le
sang, aussitôt répandu et mêlé à la chaux vive, servait à
élever ou à relever, en commémoration, la « fontaine des
boucs » , à l'embranchement des routes de Quercia-
grossa et de Monte Reggioni, où avait lieu le rachat*.
Le prix de ces animaux s'en était accru à ce point qu'ils
coûtaient presque aussi cher que la liberté d'un captif.
C'était indirectement porter au double une rançon déjà
énorme, procédé caractéristique d'un peuple de mar-
chands.
1 Ventura, p, 88, 89.
< 'Ricordo di Binduccio de' Cerchi, ap. Manni, Sigilli, I, 106 et Paoli,
p. 65.
s Voy. les preuves daiis Paoli, p. 65, n. 5, d'après BeoToglienti» ranoo-
tateur de Dei, et dirers documents manuscrits.
« Paoli, p. 65, n. 6.
* Ventura (p. 88-89) prétend qu'il partit de Sienne, ce jour-là, 2400
prisonniers.
« Ventura, p. 82-89. M. de Cherrier (III, 105-106) dit que il fonte de'
becdiif qui existe encore aujourd'hui, date de 1225. Peut-être celte fon-
taine fut-elle réparée après la bataille. Le même auteur suppose que This-
toire du bouc pouvait venir du nom de besci, sots, que les Florentins don-
naient aux Siennois, mot qu'il fait venir du bas latin bescuSt dont on aurait
fait becco, bouc. Hais betcus n'est pas au glossaire de Ducange.
BUT. DE PLOKBIICI. — I. 54
530 SOUMISSION DES VILLES VOISINES. (Ah. 1S60)
De toutes parts, cependant, arrivaient, chargés de féli-
citations ou d'excuses, les ambassadeurs des villes alliées
ou sujettes de Florence. Tandis que Vol terre et Pistoia
détruisaient les forteresses élevées dans leurs murs par
les guelfes ' ; que Cortone, Chiusi, Chianciano, Sarteano,
Poggibonzi , rouvraient leurs portes à leurs gibelins exilés*,
le 8 septembre quatre cents habitants de Montalcino ve-
naient à Sienne, et là, sur la place du Campo, devant le
victorieux carrocdo^ en présence du peuple convoqué,
selon l'usage, au son de la trompette, ils demandèrent
pardon à « leur pieuse et puissante mère » de s'être
écartés de la pure ûdélité, d'avoir donné lieu en Toscane
à la guerre, à la destruction de tant de terres et de châ-
teaux, à la ruine de tant de riches, à la mort de tant
d'hommes. Us promirent d'être soumis à perpétuité à la
commune de Sienne, et, si elle l'exigeait, d'abandonner
leur patrie, lui laissant toute faculté d'y démanteler les
murailles, les forteresses, les édifices'. Mais l'impitoyable
* Paolino, II, 26. — Cecina, p. 57.
* Gori, Sloria di Chiuii, R. I. S., Suppl. I, 924. — Cantini, Lettm
êopra alcune terre e castella di Toscana. LcU. 5. Inghirami, VI, 4S7.
Cortone, pour déclarer ses sentiments gibelins, avait un distique barbare :
Chi è guelfe e fassi di Gortona
Se ne mente per la gola.
(Storia di Cortona, p. 26, ap. Inghirami, YI, 426).
' Qui et antecessores eorum tanquam erronei temere discesserant a fi-
dei puritate potentissime ac piissime matris eonim cifitaiis Seneosis...
in eorum perfidia perdurando, guerre et dissensionis totius Tuscie caput et
principium se fecerunt, quorum instigationibus et exercitiis non nulle terre
castraque Tuscie sunt deslructa et plurimorum anime et corpora periemnt,
nec non quam plures dirites ad inopiam devenerunt ; volontés nunc ad si-
num démentie prefate matris eorum redire, corrigendo Dei nutu errores
eorum, congregati Senis, in campo fori, ante conspectum victoriosi carro-
cii... inpublica cantione ipsius civitatis ibidem coadunata, ut moris est, ad
.sonum tube, querendo etiam ac petendo misericordiam de commissis (8 sep-
tembre 1260. CcUeffo vecchio, p. 571.)
Ai. i960) PRISE DE MONTEPULGUNO. 531
Provenzano fit décider qu'on n'aurait point d^gard à ces
humbles prières. Le 22 septembre, partait une expédition.
Le 30, Montalcino était détruit, et ses habitants con-
damnés à vivre dans l'air empesté de Montaperti,
jusqu'à ce qu'on leur eût pardonné. On les y hissa deux
jours, puis on leur permit de rentrer chez eux, de rebâtir
leurs demeures, à condition d'être désormais des fils
soumis. Ils jurèrent, mais la rancune dans le cœur et
le parjure sur les lèvres. Pouvaient-ils pardonner le pillage
venant après la soumission, et l'incendie propagé de sang-
froid, « afin, dit la chronique, de ne rien laisser qui fût
debout * ? »
Plus clairvoyant et plus énergique, Montepulciano
tenait ses portes obstinément fermées à ces triomphants
gibelins. Mais aux derniers jours de novembre revinrent
de la cour de Manfred les ambassadeurs siennois, appor-
tant, avec la nomination du comte Giordano comme
potcstat de leur ville pour 1261 , l'acte de donation de la
place rebelle*, a ce qui fut réputé une grande faveur*. »
Faveur subordonnée, toutefois, à la longue opération d'un
siège, dont Manfred laissait la charge aux intéressés. La
saison u étant point favorable, le siège ne commença qu'en
mai 1261, et ne prit fin qu'en juillet. Alors tomba la
Taillante cité avec tous les bourgs qui en dépendaient \
* Ventura, p. 129-154. Le 25 juin 1262, le conseil de la Campana dé*
cîdait de compléter le plus tôt possible la masnada de caraliers qui de->
nient entourer Montalcino (Consiglio délia Campana, IX, 160).
* Le privilège original, daté du 20 noTenibre 1260 et auquel pend le
sceau de cire rouge, est conservé parmi les Pergamene des Riformagioni à
Sienne. Malavolti Ta publié (part. H, 1. I, f* 25), ainsi que Lûnig. Codex
diplom, liai., 1. 111, p. 1501.
' Fu riputato non picciol fayore. (Malavolti, loc, ci(.)
* La soumission de Montepulciano est du 5 juillet 1261 (Caleffo vecchio^
p. 375).
55^ œNSTERMATIOiN A FLORENCE. (An. 1260)
Sienne y fit aussitôt construire une forteresse dont les
deux ailes, faisant saillie au dehors, permettaient de
pénétrer à l'intérieur, en cas de rébellion nouvelle, sans
avoir à livrer Tassant. Tandis que, de gré ou de force,
beaucoup d'habitants s'acheminaient vers Texil, Sienue
recevait en triomphe leur vainqueur Donusdeo Trombelli,
et envoyait pour gouverner les autres Provenzano Salvani,
en qualité de potestat \
Seules, Arezzo et Lucques devaient tenir bon encore
quelque temps*; mais elles étaient trop distantes Tune de
l'autre et trop excentriques pour porter même une ombre
dans le brillant tableau de la victoire. La soumission des
Florentins, la domination rétablie des gibelins à Florence
éclipsaient tout le reste. Aussitôt après la défaite, les misé-
rables débris de la « magnitique armée » étaient venus y
abriter leur honte, leur découragement, leur désespoir.
La contagion en avait promptement gagné la populalioo
consternée. Rien ne restait plus de ce que Dante appelle
« la rage florentine jusqu'alors superbe, » et Ptolémée de
LucqueSy « son hostilité fastueuse contrôles voisins'. »
« Voy. Pacte dans le Caleffo vecchio, 5 juillet 1261, p. 375. M. Pioli
(p. 67) donne plus de détails que NalavoUi (part. l\y 1. I, f 26 r*). L'ac-
ceptation d'une charge secondaire prouve bien que si Provenzano était dur
et féroce, comme nous Favens tu, il n'avait pas le dessein que lui prête
Dante, de mettre Sienne tout entière dans ses mains :
Ed è qui perché fu presuntuoso
A rccar Siena tutU aile sue mani.
(Purg.Xl 122.)
^ Malavolti, loc, cit, Paoli, p. 71.
' Fu dislrutla
La rabbia fiorcntina che superba
Fu a quel tempu û coin' ora è putla.
{Purg. XI, 112).
Sic qus praevalens pars adversa nostros vertit in fugam, Deo permittente,
qui animis fastuose suis fmitimis Florentini erantinfesti (Ann. Plol. Ltu.,
H. 1. s., t. XV, 283).
4260) GUELFES SOUMIS AUX GIBELINS. 533
une de ces brusques réactions que subit la nature
naine fortement ébranlée, à l'enivrement d un règne
dix ans et qui semblait éternel, succéda l'énervante
sée qu'il ne se pouvait prolonger un jour de plus,
mpts à s'abandonner dans les revers comme à s'exalter
le succès, les Florentins n'eurent confiance ni dans
r nombre, ni dans leurs hautes tours, ni dans leurs
es murailles, ni dans leurs fossés remplis d'eau^ Â la
inte desTudesques brutaux et des gibelins rebelles qui
ançaient avides de s'enrichir ou altérés de vengeance*,
tant déjà tout sur leur passage', menaçant de tout
rger*, s'ajoutait celle des défections, des trahisons, que
dait trop vraisemblables, si Florence soutenait un
;e, celles de la néfaste bataille. Déjà dans les rues les
is des vainqueurs témoignaient une joie insultante. La
be, plus favorable aux guelfes, mais peu soucieuse du
n public, et qui tournait au vent du succès, semblait
te à le saluer de ses aveugles acclamations'. Lesindif-
ints,les neutres, aimaient mieux accueillir les gibelins
! de les irriter contre leur patrie*. Parmi les guelfes
-mêmes, la concorde ne régnait plus. Les popolanij
)rudents auteurs de la guerre, encouraient de la part
La città era molto forle di mura e torri e fossi pieni d^acqua eda poterla
I tenere e difendere (Yiliani, YI, 80).
Ibid.
Andréa Dei, R. I. S., t. XV, 33.
Ex quo adeo crevit audacia furiosa malorum, quod nos in propria civi-
reversos proposuerant nequiler trucidare (Lettre des guelfes florentins
aradin, ap. Cherrier, III, 510, App.).
iS'on coniidando molto dell* infima plèbe, la quale non curando molto
* interessi de' grandi, vilmente suole andar dietro alla fortuna di clii
9 (Ammirato, 1. Il, 1. 1, p. 122).
Ne Tolendo esser cagione délia rovina délia patria (Amniirato, loc.
534 ËMIGRATION DES PRINGIPÂUI GUELFES. (Âi. \m
des nobles d'amers et véhéments reproches. Dans le
désarroi de ces discordes et de ces défiances, les plas
énergiques, les plus compromis résolurent de s'éloigner.
Villani, Brunelto Latini les en reprennent comme d'une
marque de faiblesse : a Dieu, disent-ils, ôie à ceux qu'il
veut perdre tout bon sens, toute pénétration ^ » Mais de
quel profit pouvait être la résistance pour ces grands
guelfes, chevaliers sans être chevaleresques, qui suppu-
taient les bénéfices ou les pertes dans leurs entreprises
militaires, comme les marchands dans leur trafic? Sortir
de leur ville natale était pour eux le plus sûr moyen, en
sauvant leurs jours, d'y rentrer avant peu par la guerre et
d'y rétablir leur domination.
Le i 5 septembre*, partirent en nombre ceux que mena-
çait la vengeance des gibelins. Ce n'étaient plus seule-
ment de vieilles et nobles familles guelfes ; les popolani
apprenaient à leur tour le chemin de l'exil. Leur mal-
heur attestait leurs progrès. Entre autres familles nou-
velles, on vit s'éloigner les Soderini, les Machiavelli, les
Ammirati, les Magalotti, les Altoviti\ Prato, Pistoia,
Per mala provedenza
E per forza di guerra
(Brunelto Latini, Teêoretto, p. 13).
E a cui Dio vuole maie, gli toglie il senno e Taccorgimento (ViUani, VI,
80). — Stefani (U, 134) dit que les guelfes auraient pu tenir parce qu'ils
étaient unis et que la haine des popolani pour les gibelins était immense;
mais il ne justifie pas ses assertions, la première surtout.
« Paoli, p. 68. Paolino (II. 25) dit le 9; Malavolti (part. II, 1. 2, t' 23 f)
le 23; mais chez celui-ci, ce n'est probablement qu'une erreur typogra-
phique, car pour les événements postérieurs il donne une date antérieure.
Quant à Paolino, ses dates sont souvent inexactes.
' Voici les noms d'après Stefani (II, 124) et Villani (VI, 80) :
Porta di Duomo : Tosinghi, Arrigucci, Agli, Sizi, Marignolli.
S. Brancazio : Tornaquinci, Vecchietti, Pigli, Minerbetti, Beccanngi,
Bordoni.
Borgo S. Apostolo : Scali, Spini, Gianfigliazzi, Giandonati, Boslichi. (Vil-
(An. 1S60) ORGANISATION DES ÉMIGRÉS. 535
Vollerre, San Gemignano, fournirent aussi à Texil des re-
crues. Quelques-uns partirent pour les pays étrangers,
Bfunetto Latini notamment, qui, revenant de son am*
bassade, dut rebrousser chemin et aller en France en-
seigner la rhétorique *. D'autres mirent entre eux et leurs
ennemis Tépaisseur de l'Apennin : ils se réfugièrent à
Bologne. La plupart donnèrent à Lucques une préférence
militante. Lucques leur fit un accueil fraternel et leur
assigna pour résidence le quartier de San Frediano. Ils
y organisèrent aussitôt leur gouvernement, comme dans
leur patrie. Pour assister le comte Guido Guerra, leur
chef militaire, ils élurent un potestat, un syndic, d'au-
tres magistrats encore*. On rapporte que, dans cette
petite république d'exil et de quartier, Tegghiaio des
laDi ajoute les Buondelmonti que Stefani met dans Oltrarno.) Parmi les po-
polani : AltoTÎti, Giampoli, Baldovinetti, Bonaiuti (Villani supprime systé-
matiquement ces derniers).
Oltrarno : Rossi, Niccoli (Villani dit Nerli), partie des Mannelli, Bardi,
Mozzi, Frescobaldi, Buondelmonti.
Popoîani : Ganigiani, Magli, Machiavelli, Belfradelli, Aglioni, Orciolini,
Soderini, Ammirati (Villani supprime les Aglioni et ajoute les Agolanti, Ri-
nucci, Barbadori, Battimamme).
S. Pier Scheraggio : Gherardini, Lucardesi, Gavalcanti, Bagnesi, Pulci,
Guidalotti, Foraboschi, Manieri, Da Quona, Sacchetti. Parmi les popoîani :
Magalotti, Mancini, Bucelli (Villani ajoute aux nobles les Malespini et Gom-
piobbesi, aux popoîani les Délia Vitella).
For San Piero : Adimari, Pazzi, Yisdomini, Donati, Mazzocchi, Uccel-
lini, Boccatori (ou Boccatonde dans Villani).
' U furent chacié hors de la vile ; et lor choses en furent mises à feu et
à flamme et à destruction ; et avec els en fut chacié maistres Brunez Latins
(lÀ Livres dou Trésor, p. 102, Doc. inéd. sur Vhxsi. de France^ 1863).
Il devait plus tard rentrer à Florence pour y exercer de grandes charges et
y dégrossir ses compatriotes daus la politique. Gent ans après on le
mettait au rang des plus grands auteurs : • Lis Omer, Virgile, Tile-Live,
Orose, Troge Pompée , Justin, Flore, Stace, Lucan, Jules Celse, Brunet
Latin. .. (Alain Ghartier, L'espérance ou consolation des trois vertus, p. 362,
1617).
* Liber multarum epistolarum, ap. Cherrier, ill, 110, App.
536 LES SIENNOIS A FLORENCE. (Ah. 12C0)
Adimari ayant rencontré Lo Spedito, dont il avait encore
sur le cœnr la grossière injure, tira de ses poches cinq
cents florins d'or et lui dit : <c Tu vois ce que j'ai dans
mon haut de chausses. Cet argent, je le dépenserai pour
le parti guelfe dont tu as causé la perte. — Eh ! pour-
quoi m'avez- vous cru? » répliqua le popolano confus et
repentant*. Son repentir, comme sa bravoure, le rendait
digne d'indulgence. Ce n'était plus du passé qu'il s'agis-
sait, mais de l'avenir. Ils ne pensaient tous qu'à com-
mencer en exilés cette lutte qu'ils n'avaient pas osé sou-
tenir en citoyens.
Sienne, tout d'abord ne put croire à leur départ, à
l'abandon d'une ville qui pouvait faire encore bonne dé-
fense. Quand la nouvelle en fut confirmée, les gibelins,
joyeux autant que surpris, ne pensèrent plus qu'au retour.
Le jeudi 16 septembre', ils arrivaient sous les murs de
Florence. Guido Novello leur capitaine, le comte Gior-
dano, vicaire général du roi, les conduisaient. Giordano
avait le commandement suprême, dû à son titre' et à la
menaçante escorte de ses Allemands. Ils trouvèrent les
1 Alz6 il lembo e misse mano a* caviglioni délie bracbe, e disse : Guarda
corne io ho conce le brache, e spenderôgli in onorare la parte guelfa e la
cilla, e sono de' miei e lu gli spendesti in disfarla (Slefani, U, 128). Cf.
Villani (VI, 82) qui dit que Lo Spedito répondit : « Voi perché mi crede-
▼ate? » Selon Stefani, la rencontre entre les deux Florentins n'eut lieu
qu'en septembre 1262, après Tentreprise des guelfes sur Signa dont il sera
question plus loin ; mais il est peu croyable qu'habitant le même quartier
d'une si petite ville, ils fussent restés si longtemps sans se Toir. A moins
pourtant que Tun des deux ne fût arrivé à Lucques qu'à ce moment-là, ce
qui n'est pas impossible, puisqu'il y avait des guelfes ailleurs.
* Villani (VI, 80) dit le dimanche 16; mais le 1** était, comme on Ta
vu, un mercredi, et le 4 un samedi. — Sur la date, il y a des variantes
dans les auteurs modernes (Sismondi, II, 560, Cherrier, lÛ, 107); mais on
ne saurait s'y arrêter. L'exact Ammirato dit le 16, comme Villani.
' Che come vicario regio era capo di quelle genti (Malavolli, part. U, 1. %
f 25 V').
(Ah. 1360) SUPPUCATIONS DES CITOYENS. 537
portes ouvertes. Quelques familles guelfes étaient restées
dans leur pairie : les Délia Bella, les Cangiberti, les Gui-
dalotti di Balla, lesMazzocchi, les Uccellini avaient voulu
partager le sort de leurs concitoyens*; mais d'un com-
mun accord ils voulaient ôter tout prétexte aux fureurs
de la victoire dans une ville prise d'assaut. Allemands et
gibelins entrèrent en bon ordre , bannières déployées,
dans le lugubre silence des rues désertes. Ils redoutaient
cette population ennemie qui se cachait au fond de ses
demeures ou des églises, par crainte des mauvais traite-
ments qu'autorisaient les usages de la guerre. Ils n'avan-
çaient donc que lentement, avec des précautions inGnies,
en occupant tour à tour les points stratégiques, avec un
l'espect des choses qui semblait promettre le respect des
personnes. Par là ils les rassurèrent. Quelques-uns des
plus hardis osèrent s'aventurer vers le palais du peuple',
où l'on disait que le comte Giordano était descendu.
L'ayant rencontré sur leur chemin, ils se jetèrent à ses
pieds, les genoux dans la poussière et en versant d'abon-
dantes larmes. Au nom de tous, le plus âgé implora sa
clémence, le supplia de ne pas ruiner une cité dont il
étaitle maître, et confessa que, pour les fautes commises,
les précédents magistrats méritaient un terrible châti-
ment, a Mais, ajouta-t-il, ilssesontenfuis. Ceux qu'a tra-
his leur ambition ne sont-ils pas dignes de miséricorde,
quand ils se remettent à la volonté du vainqueur' ? » Lan-
• ViUani. VI, 80. Ammiralo. I. II, t. I, p. 125.
* En ce temps-là il faut entendre le palais non encore achevé qui était en
face de la Badia, et devait porter le nom de Bargello.
' Malavolti, part. II, 1. 2, f' 23 r\ — ViUani ne parle pas de cette
scène. Fn lieu et place il rapporte les propos tenus à Rome par deux car-
dinaux sur le prochain a?enir de Florence. L'un, Ubaldini, Tami de Fré-
538 MESURES POUR ASSURER (Âi. \m\
gage dépourvu de sincérité autant que de noblesse. Des
guelfes désavouaient leurs chefs après les avoir soutenus
et même poussés en avant. La défaite ne savait pasencore
avoir sa dignité.
Le comte Giordano promit sans difGculté l'indulgence.
Sa prudente circonspection lui en imposait le dessein. Il
était sûr d'être obéi, même en défendant aux Allemands
le pillage et aux gibelins la vengeance. Le seul écart qu'il
ne put empêcher, peut-être parce qu'il ne l'avait point
prévu, ce fut la profanation d'une tombe vénérée. Les
restes d'Aldobrandino Ottobuoni furent retirés de celle
où ils reposaient depuis trois ans, traînés par toute la ville,
jetés ignominieusement dans les fossés. Les gibelins flé-
trissaient sa mémoire parce qu'il était guelfe d'origine,
et quoiqu'il eût servi sa patrieen patriote, sans acception
de parti*.
Humain pour les vaincus, le comte Giordano voulut
asseoir solidement et subordonner à son maître le pou-
voir des vainqueurs. Il exigea d'eux et de tous les habi-
tants le serment de fidélité. Il aboli toutes les lois pu-
bliées depuis dix ans pour augmenter le pouvoir du
peuple. Il nomma Guido Novello potestatpour vingt-sept
mois, c'est-à-dire jusqu'au 1" janvier suivant, puis pour
deux ans entiers à partir de ce jour-là *. Mais il ne tardait
déric II. se réjouit de la défaite des guelfes ; Tautre, Bianco t grande i»-
trolago e negromante, » prédit leur revanche (ViUani, VI, 81).
* Quel che più di ciascuu' altra cosa increbbe al popolo e che superè
ogni legge d'humanità fu..., etc. (Ammirato, 1. U, t. 1, p. 123). Yoy. plus
haut, 1. 111, ch. I, p. 4i0, Tacte de désintéressement d'Aldobrandino
Oltobuoni.
* Il y a à ce sujet quelque discordance entre les auteurs. Paolino (H, 26)
dit même avec une apparence de précision qu'il fut nommé pour 15 mois
et 20 jours, c'est-à-dire pour la fin de Tannée courante et un an à la suite;
mais Simone délia Tosa dit expressément : i E' Ghibellini in quel di fer-
(Ah. 1360) LA DOMINATION GIBELINE. 539
point à quitter Florence pour assurer en Toscane la do-
mination des gibelins, et avec Guido Novello, installé à
sa place au palais communal, reparut la politique de dé-
fiance méticuleuse, de vindicative et violente compression.
Toujours en alarmes d'un peuple dont le morne silence
dissimulait mal les ressentiments, il se hâta de faire
tracer une rue qui conduisait du palais aux murs de la
ville, et, à cet endroit, une porte qui lui permît de
s'échapper librement en cas d*émeute, ou de faire entrer
ses fidèles du Casentino , pour défendre sa personne
comme son gouvernement*. Déjà défendu par quelques
compagnies de cavaliers et de fantassins siennois, par une
partie des Allemands que Giordano lui avait laissés, et
dont la solde était payée par le trésor public', il paya
encore la sécurité qu'ils lui donnaient, en n'exigeant plus
d'eux la discipline sévère des premiers jours. Il revint lui-
même aux injustes rigueurs si chères aux partis. Les
guelfes furent sommés de rentrer sans délai, sous peine
de perdre leurs biens et la vie. Comme ils ne crurent
pas qu'obéir fût un moyen sûr d'échapper à la mort, on
confisqua toutes leurs propriétés au profit de la commune,
on détruisit en grand nombre leurs tours et leurs pa-
lais'.
Ces rigueurs, au surplus, n'étaient pas sans excuse. Il
n'y faut pns voir seulement des représailles, que l'usage
marono G. NotcHo potestà di Firenze insino a calen di gcnnaio, e da calen
digennaio a due anni (p. 199). » Or, sur ce chiffre de deux ans, il est d'ac-
cord avec Yillani.
* La nie fut appelée Via del Païagio, et la porte Porta Ghibellina, Au-
jourd'hui la rue qui va du Bargello aux murailles de Florence s'appelle Via
Ghibellina. Quant à la porta Ghibellina, elle était entre l'Ârno et la porte
actuelle de Santa Croce.
« Yillani, VI, 80. Malavolti, part. II, 1. 2, f» 24 r*.
» Yillani, YI, 80.
540 DIÈTE D'EMPOLI. (Ax. 1260)
du temps rendait presque légitimes. A ce moment, Arezzo
résistait encore, Pisloia n'avnit pas fait sa soumission,
Lucques donnait asile aux guelfes, Florence vivait dans
une atmosphère orageuse : on pouvait craindre que, du
jour au lendemain, elle ne rappelât les exilés. C'est
pourquoi, sans retard, dès les derniers jours de septem-
bre, le comte Giordano convoquait à Empoli une diète
gibeline*. A son appel répondirent tous les barons de la
Toscane, toutes les villes qui y adhéraient au parti, tous
les exilés de celles qui tenaient encore pour les guelfes.
Des négociations furent ouvertes et conduites avec cette
lenteur qu'on y apportait presque toujours en ce temps-
là. Giordano n'y présida point. Rappelé par son maître,
il n'était plus occupé que de son départ*. En vain, pour
le retenir, les gibelins allèrent-ils jusqu'aux pieds de
Manfred*. Nécessaire dans le «royaume, » le comte dut,
quoique nommé poteslat de Sienne pour 1261, quitter
1 Le fait est révoqué en doute par Malavolti (p. U, l. % ^' 25, 27). Mais
il est affirmé par Villani (VI, 81) et par Dante (Inf., X, 89-93). M. Paoli
croit qu'on peut le tenir pour vrai : !• parce qu'il est vraisemblable;
2"* parce que les documents parlent, en 1261, d'une ligue gibeline provo-
quée par Giordano (p. 08, 69). Cette ligue conclue, comme nous le ver-
rons, le 28 mai 1261, devait, selon Tusage, avoir été précédée de longues
pratiques. En outre, quant à la date où commencèrent ces pratiques, il est
clair que si Ton y proposa la destruction de Florence, ce ne put être qu'au
lendemain même de la victoire, alors qu'elle semblait encore mal assurée.
Al. Reumont met au même jour, 13 septembre, la retraite des guelfes à
Lucques, Tentrée des gibelins à Florence, et l'assemblée d'Ëmpoli, ce qui
est absolument inadmissible.
» ViUani, YI, 82. Slefani, U, 126. Ammirato, 1. II, 1. 1, p. 124.
' Ma perché il Re havea risposto che bavea egli bisogno di servirsi délia
persona del conte, e quelli era perciô costretto tomarsene nel regno. (Am-
mirato, loc. cit.) Malavolti, (p. U, 1. 2, f 27) prétend que Giordano ne
partit qu'en 4262 ; mais les textes qu'il allègue prouvent bien une concen-
tration de pouvoirs à cette date, ils ne prouvent pas que ces pouvoirs ne
fussent pas exercés par délégation, depuis le moment où Giordano avait dû
penser à son départ.
(Ah. 1260) FÂRINATA DES UBERTI. 5ii
la Toscane comme il avait quitté Florence, et déléguer
ses pouvoirs sur Sienne à Francesco Semplice, et sur
Florence à Guido Novello*.
A la diète, la première proposition fut de détruire celte
redoutable ville, nid obstiné de guelfes, où les gibelins
ne pouvaient dormir en repos, et de la réduire à Tétat de
simple bourgade*. Approuvée par Tassistance jalouse, la
motion plut même à beaucoup de seigneurs florentins,
qui y voyaient la certitude de conserver leurs châteaux
et leurs juridictions'. Un seul se leva pour protester.
C'était cet énergique et rusé Farinata des Uberti, qui,
après avoir si adroitement préparé la bataille, disparait
dans le récit de la bataille même, comme dans celui du
triomphe, soit parce que les chroniqueurs florentins ou-
blient sa rébellion en souvenir de son patriotisme tardif,
soit parce que les chroniqueurs siennois dissimulent la
gloire d'un « étranger» avec cette vanité propre à leur
patrie, et plus grande encore, selon Dante, que celle des
Français*.
Farinata se leva donc pour prononcer un discours. 11
le voulut, suivant Tusage, commencer par un texte,
comme on fait les sermons. Mais, en épicurien épris de
^ MalavoUi, loc. cit. Ces deux personnages sont appelés l*un et l'autre,
probablement par confusion, yicaires généraux.
« Villani, VI, 82. Ammirato, l. U, 1. 1, p. 124.
' Molti degli stessi Fiorentini, i quali haveano lenule c caslella nel con-
tado di Firenze, e dubitavano che stando in piè la Republica lungo tempo,
un di harebbe tollo loro quelle giurisdizioni. (Ammirato, loc. cil.)
^ Or fu giammai
Gente si yana corne la sanese?
Certo non la francescn sid'assai.
(/«/■. XXIX, 129.)
Le silence des chroniqueurs sur le rôle de Farinata dans la butaille, ne peut
guère s'expliquer par d'autres motifs, car Machiavel déclare que Farinata
était < eccellente nella guerre, t (Isi ^fior.y II, 19.)
bAi DISCOURS DE FÂRIMATA. (Ah. ii60)
l'indépendance religieuse, il ne choisit pas un texte sa-
cré. Il préféra deux grossiers proverbes florentins : « L'âne
hache les raves comme il sait, et la chèvre va clopin-
clopant jusqu'à ce qu'elle rencontre le loup*. » Seule-
ment il les brouilla dans un transport d'indignalion :
« Comme Tâne sait, dit-il, la chèvre boite; il hache les
raves, si le loup ne lui vient à la rencontre*. » Sous les
auspices de ce non-sens, son discours ne fut qu'un amas
de protestations incohérentes dans leur énergie, sans au-
cun rapport avec la belle harangue de goût antique que
Leonardo Bruni et Ammirato mettent dans la bouche de
l'impélueux gibelin. Lesensdu moinsétait clair : «Gomme
l'âne, comme la chèvre, vous ne savez pas sortir de votre
routine, dût-elle vous conduire à votre perle. Quant a
moi, je n'ai tant souffert que pour vivre dans ma patrie.
J<*. la défendrai donc, et je mourrai, s'il le faut, Tépée à
la main*. » Gela dit, il sorlit du conseil, furieux, secouant
la tête d'un air de défi, prêt à appeler ses amis au se-
cours de Florence. Gomme ses amis étaient nombreux,
comme il avait sur eux et sur tous une grande autorité,
on coupa court à la discussion sur ce sujet et l'on forma
d'autres desseins*. Grâce à lui, Florence était sauvée.
Pour avoir ainsi réparé le mal dont en partie il était
cause, il a laissé le renom d'un grand citoyen, sans obte-
* Corne asino sape, cosi minuzza rape; e vassi capra zoppa, se luponon
-a inloppa (ViUani, VI, 82). Sisraondi (U, 361) et M. de Cherrier (HI, 108)
rapportent ces deux proverbes très-inexactement.
« Villani, VI, 82. Machiavel, Isl., II, 19.
s Villani, loc. cit. Ammirato, p. 125. — Les ennemis de Florence ont
souvent regretté que cette ville ait été alors épargnée. M. TroUope (1, 156)
rapporte qu'en 1847, un libraire, un publicisto siennois exprimait en-
core ce sentiment, c Era meglio spianarla, t disait-il dans une confer-
sation.
Ah. 1360) . FARINATA JUGÉ PAR DANTE. 545
nir pourtant l'honneur d'une statue. Dante lui a élevé un
monument plus durable que l'airain, mais où il fait, avec
autant de justice que de justesse, la part du bien et du
mal. C'est aux enfers qu'il place le héros gibelin, héré-
tique, incrédule et impie S dans une plaine qui de tous
côtés vomit des flammes, où des sépulcres s'élèvent de
place en place, horribles chaudières qu'un feu ardent
rougit et d'où s'exhalent des soupirs profonds, des cris
lamentables*. Le patriote même, dans Farinata, n'est pas
pour le \yoèle justicier, exempt de tout reproche. 11 le
montre rappelant que seul il défendit Florence à visage
découvert*, mais le rappelant sans orgueil, et même avec
quelque honte, car à Empoli comme sur les bords de
l'Arbia, c'est à rentrer et à vivre dans la maison de ses
pères que tendaient ses égoïstes efforts. Ce qui le tour-
mente aux cercles de l'enfer, c'est moins ce lit de feu où
il cherche en vain le repos, que de voir les Uberti, ses
descendants, exceptés de toutes les amnisties, n'ayant pas
appris l'art du retour*. S'il appelle « lois impies » celles
qui les maintiennent en exil, c'est qu'elles les y main-
tiennent seuls. < Je n'étais pas seul à la bataille, dit-il
* Qui son gli ereBÎarche
Go' lor seguaci d*ogni sctU.
(înfAX, 227.)
• /n/-., IX, 110-123.
Ma fu' io sol, cola, dovc soffcrto
Fu per ciascuno di tor via Fiurensa
Golui che la difcse a yïso nperto.
(!nf. 1,9\.)
^ Ma i vostri non apprêter ben queir arte.. (Inf, X, 5 1 . )
E se conlinuando al primo detto
Egli han quel!' arle» dis^c, maie appre>a,
Ciô mi tormenta più che que$to letto. [Inf. X, 70-78.)
Dimmi perché quel popolo è si empio
Incootro a' miei in ciascuna sua leggc ? (Inf, X, 83.)
544 LES GUELFES SOUTENUS PAR LE PAPE. (Ah. 136(1)
tristement ; si les autres étaient bannis comme moi, ce
ne serait pas sans raison \ > Juste retour sur lui-même
que lui prête une grande âme, mais que jamais peut-être
ne lit ce fougueux chef de parti.
LesSiennois, cependant, dès le lendemain de la bataille,
avaient dépêché des ambassadeurs auprès d'Alexandre IV,
pour protester de leur dévouement au saint-siége, après
comme avant une victoire « qui était celle du bon droit^ »
Mais sourd à leurs protestations, uniquement touché du
désastre des guelfes, le pontife les réconfortait de son
mieux, leur promettant Tappui de l'Église '. Le 18 no-
vembre 1260, il fulminait de nouveau l'excommunication
contre Manfred et ses adhérents, contre Sienne et toutes
les communes de Toscane, de Lombardie, de la Marche,
du «Jardin de saint Pierre*, » qui lui donnaient secours
ou conseils, qui obéissaient à ses ordres, qui marchaient
sous ses bannières ou entretenaient correspondance avec
* Foi ch'ebbe sospirando il capo scosso,
A ciô non fu' io sol, disse, ne certo
Senza cagion sarei con gli allrimosso.
(/n/-. X,88.)
M. Fiorentini traduit : « Ce n'est pas sans droit que je m^étais joint aux
autres. » (P. 55 de sa trad. de la Div. Corn,, Paris, 1858.) Mais cet écriTain
frivole est coutumier des contre- sens (il fait dire à Dante que Florence
vainquit Sienne h Monta|ierti, p. 162), et des erreurs de tout genre (il fait
naître l'abbé de Va nombreuse à Padoue, noie 4 au ch. xxxii de VEnfer).
— On conserve dans un corridor attenant à Téglise de Santa Croce un
grand crucifix peint à la manière grecque par Margaritone, et donné par
Tarliste à Farinala, après la bataille (Gberrier, UI, 108, n. 2). Ce crucifix
est dans un parfait état de conservation. — Yoy. sur Farinata un traTjil
de M. De Sanctis (Nuova Antologia, t. XI, mai 1869). A peine est-il be-
soin de signaler la méprise de ^I. de Saint-I'riest (I, 554) qui dans ht vers
de Dante ne voit pa^ la critique discrètement mêlée à Téloge.
« Malavolli, part. Il, I. i, f» 21 ; 1. II, P» 22, 25.
' Liber multarum epistolarum, ap. Cherrier, UI, 110
* Ducalus et Orti Sancti Pétri [Ibid., p. 510).
(Ah. 1361) UGUE D'EMPOLI. 545
lui. Défense y était faite d'ouvrir les églises et de célébrer
les offices, d'administrer les sacrements, sauf l'eucha-
ristie aux mourants et le baptême aux nouveau-nés ^ Deux
mois plus tard, le 23 janvier 1261, Alexandre IV recom-
mandait aux Pisans réconciliés avec lui de ne pas céder
aux suggestions ennemies et aux tentations du voisinage,
en attaquant les Lucquois et leurs hôtes, les guelfes flo-
rentins, sous peine d'être châtiés avec non moins de ri-
gueur que d'une attaque contre l'Église même*. Menaces
vaines d'ailleurs ! D'âme gibeline et d'esprit pratique,
comment Pise ne se fût-elle pas rapprochée de Manfred
victorieux? Le 28 mai 1261 , avec Sienne, Florence, Prato,
Pistoia, Colle, Poggibonzi, San Gemignano et San Mi-
niato, elle adhérait à la ligue dont la conclusion mettait
fin aux longues négociations d'Empoli'.
Longtemps auparavant, le 22 novembre 1260, quatre
jours à peine après celui où le pape, en excommuniant
les vainqueurs, se prononçait pour les vaincus, les gibe-
lins de Florence, mis en demeure de remplir leurs en-
gagements secrets envers Sienne, avaient chargé Loltc-
ringo Pegolotti, leur syndic, de conclure avec elle un
traité de paix et d^amitié. Le 25 novembre, à Gastel Fio-
* liber muîtarum epistolarum, ibid,
* Doc. des Riformagioni de Sienne, à cette date. Paoli, p. 69, n. 2.
M. de Cberrier (UI, 110, n. 4), met au 31 mai 1262 la conclusion de cette
ligue, et il conclut de cette erreur que le pape obtint quelcpie effet de
ses menaces aux Pisans, tandis que c'est le contraire qui est la Tétité.
> MalaTolti (p. U, 1. 2, f* 24 r*) dit que ce fut le 20, mais M. Paoli
montre par les documents quUl indique que ce fut le 22. De cette date sont
les instructions du syndic, qui devinrent les termes mêmes du traité. (Doc.
publié par Saint-Priest, I, 372, d*après Camici, De' vkari régit délia
Totcanùy p. 88, doc. 7.) Parmi ceux qui souscrivent cet acte, se trouve
Guido Bonatti, qualifié c Astrologo comunis Florentie, t citoyen de Forli. U
était aussi astrologue de Guido NoveUo (Voy. Ou* fiar., I, 135, 5* éd.)*
BUT. M FLORIKGB. — I* 35
546 TRAITE DE PAIX (An. 1261)
rentino, en présence du comte Giordano\ les deux villes
nouaient alliance a pour Thonneur du roi Manfred et du
parti gibelin », s'engageaient à respecter l'état, les biens,
les droits l'une de Tautre, laissaient les guelfes réfugiés
à Lucques ou captifs à Sienne sous le coup des confisca-
tions \ Dans le délai de quatre mois, tout Florentin de dix-
huit à soixante-dix ans devait jurer ladite paix, et, après
dix années, renouveler son serment. Florence abandonnait
toutes ses prétentions sur Montepulciano, Montalcino,
Gastiglion del Trinoro, Rocca di Gampiglia, Menzano,
Gasole,Poggibonzi,Staggia,et autres terres appartenante
divers seigneurs'. Elle faisait plus : elle confessait par
la bouche de son syndic qu'elle avait pris ces châteaux et
d'autres encore, de vive force ou par intimidation, et
contre toute justice, attendu que, de droit naturel, ils ap-
partenaient aux Siennois\ Get humiliant aveu ne figurait
point dans les instructions du syndic florentin : il fut
sans doute une condition de la dernière heure. Les gi-
belins de Florence ne s'en purent défendre. Ils payèrent
* c Acte sunt hec apud Castrum Florentinum in comitatu Florentie, in
presentia D. Gom. Jordani regii in Tuscia Yicarii generalis. > (Doc. du
3 janvier 1261. Perg., n* 713. Sienne, Arch. dipl. délie Riformagioni,
publié par Saint-Priest, I, 364. — Cet auteur donne à tort la date de 1260.
Il aurait dû au moins avertir que c*est celle du vieux style, mais il s*en
est lui-même si peu douté, qu'il met ce document avant un autre du 22 no-
vembre 1260. — Les deux syndics de Sienne se nomment Jacopo Pagliaresi
et Buonaguida Boccacci.
* Salvo quod de bis non teneatur comune Scn. captivis qui sunt in civi-
tatc Sen. de civitate Flor. vel districlu (Acte d'alliance entre Sienne et Flo-
rence. Janvier 1261. Perg., n" 713, ap. Saint-Priest, I, 363, App.).
' Cum ad dictum comune senense omnia et singula supradicta pertine-
bant et pertinuerunt (Caleffo vecchio, p. 367).
* Pergamene délie Riformagioni di Siena, et Caleffo vecchio, p. 367-
369. Deux documents dont Tun a été publié dans les Delizie degli erudiii
Toscani, IX, 13, 24. — Voy. dans Saint-Priest (I, 362, 365, Append.), les
instructions données au syndic florentin.
(ÂH. 1361) ENTRE SIENNE ET FLORENCE. 547
sans marchander la rançon de leur pouvoir. Contraints
à déshonorer un passé auquel ils avaient eu tant de part,
ils rendirent moins amer l'affront politique en donnant
satisfaction aux intérêts commerciaux. Ils triomphèrent
de ce préjugé de leur temps, qu'un peuple perd tout ce
que gagne son voisin. Excepté pour le blé, le vin et la
viande, Florence et Sienne s'exemptèrent réciproquement
de tributs comme de péages; elles s'accordèrent Tune à
l'autre la libre circulation des personnes et des mar-
chandises ^ Leurs syndics se donnèrent le baiser de paix.
Ils jurèrent sur les saints Évangiles l'observation de ces
pactes, et les ratifications en furent échangées à Flo-.
rence, le 11 janvier 1261*.
Florence soumise, Florence gibeline, qui donc pou-
vait résister en Toscane, qui donc être guelfe impu-
nément? C'est à peine si quelques démonstrations se-
raient nécessaires encore pour exterminer la faction vain-
cue. Ses restes, cantonnés aux extrémités de la province,
ne faisaient pas même une ombre au brillant tableau.
Le retentissement de cet imprévu et complet triomphe
fut immense. L'écho s'en prolongea dans toute l'Italie et
* Quoil comunc... non tollat... aliquod pedagium, vel guidam, seu vec-
tigal. Item quod aliqua dictarum civitatum non faciat aliquod decrelum de
aliquibus mercimoniis seu mercanliis, et specialiter de Inna, et pannis, et
cojamine, et lignamine et ferro, et accerio, et oleo alteri civitati... et quod
homincs dictarum civitntum possint libère ire et redire cum dictis merci-
moniis, et cum salmis lane et boidronum et pannonim, exceptis blada, vino
et caniibus. (Acte d'alliance, loc. cU,y ap. Saint-Priest, I, 364, Âpp. et Car
leffo vecchiOj p. 368 v».)
* Cela résulte d'un payement fait à un notaire siennois et à son collègue
c pro eorum salario ambasciate, quando iverunt Florentium, pro comple-
mento et confirmatione pacis. • [Bicchernay ap. Paoli, p. 71, n. 2.) La
nomination de ces syndics avait eu lieu à Sienne, le 3 janvier (Saint-
Priest, I, 362) ; on voit dans les Delizie (IX, 29) IVlection du syndic
florentin.
548 LB8 POÈTES GIBELINS (Ai. ISM)
jusqu'à l'étranger. Les troubadours le célébrèrent eo
termes insultants :
« Si arrogants que fussent autrefois les Florentins, les Toilà
aujourd*hui avenants et courtois; les voilà devenus gracieux
dans leurs paroles , affables dans leurs réponses. Grâces en
soient rendues au roi Manfred qui les a fait éduquer et châtier
si bien que maints d entre eux sont restés nus sur le champ de
bataille. Ah I Florentins, vous avez péri pour votre orgueil, œu-
vre d'orgueil et d'araignée*.
« 0 roi Manfred I vous voilà désormais si puissant que je tiens
pour insensé celui qui oserait vous chercher querelle. Il n*a
fallu qu'un de vos barons pour exterminer les Florentins et les
faire crier de douleur. Non, vous ne rencontrerez plus, à l'ave-
nir, en montagne ni en plaine, personne qui vous résiste, et tant
pis pour les soldats du Gapitole, s'ils sortent en campagne
contre vous*. »
A cette glorification du vainqueur, répondaient timi-
dement les plaintes des vaincus. Un Toscan gémissait
sur la chute d'une cité fille ainée de Rome*. Le bel-esprit
du siècle de Léon X qui a écrit les poésies qu'on attribue
* Qaor qa*oni irobes Florentis orgulhos,
En lor trob om cortes et avinens,
De gen parlar e de plazen rcspos. . .
Ai t Florentis, mortz elx per vostr* crgaelh,
Qu'erguelbs non es sinon obra d'aranba.
* Oi I re Hatfre, vos es tan poderos
Qu*ieu tenc per fol selh qu'ab vos pren eonteos,
Qu'ieu vey que sol un dels vostres baros
A'is Florcnlis destniiU e'I fai dulens...
Raynouard, Choix de poésies originales des Troubadours, IV, 186. Pans,
1819, in-8«. Traduction de Fauriel, Dante, etc., I, 267. Celte pièce a été
attribuée au célèbre troubadour de Toulouse, Pierre Vidal, mais ï tort,
Fauriel faisant remarquer qu'en i2G0 il était déjà mort depuis cin-
quante ans.
L'alta ÙOT sempre granata,
E l'onorato antico uso romano.
(D'Ancona, loc. cU,, Nuova Antologia, jaoT. 1867, p. 18.)
(Am. iS6i) CÉLÈBRENT MONTAPERTI. 549
à Fra Guiltone d'Àrezzo S s'inspire des passions guelfes
pour montrer, à Montaperti, le droit méconnu et Tinjus-
lice glorifiée, le lion de Florence ongles et dents arra-
chés, ses défenseurs morts ou captifs, les ingrats Uberti,
les Âmidei renonçant à la « bonne liberté » dont ib
jouissaient entre égaux dans leur patrie, pour transfor-
mer en maître leur plus grand ennemi. Il les invite à
voir chez les Allemands les épées qui les ont frappés au
visage, qui ont tué les pères et les fils. Il se réjouit que,
pour s'être donné tant de mal, ces étrangers extorquent
l'argent des Florentins*. Tels étaient les sentiments des
vaincus. Plus d'une fois, et dans une langue plus gros-
sière, ils les durent exprimer de vive voix ou par écrit.
La postérité, les contemporains eux-mêmes en auraient
dû, ce semble, mieux comprendre un si grave événe-
ment.
Ce qui frappe les contemporains, c'est le sang versé à
flots, les cadavres couvrant et empestant la riante vallée
de Montaperti, l'efTond rement inattendu d'une puissance
redoutée de tous et que Sienne jusqu'alors n'osait guère
affronter. Seule la postérité a fait effort pour remonter
aux causes; encore s'est-elle arrêtée en chemin. Sans
doute le hasard, toujours présent aux choses humaines,
eut sa part dans celles-ci : c'est le hasard qui mit acciden-
f
C'est Ugo F08C0I0 (Prose letterarie, t. IV, p. 169, éd. Lemonnier) qui
a signalé la main du faussaire. M. Giudici (Storia délia lett. ital,, 1, 107)
dit que, postérieurs h ceux de Pétrarque, ces sonnets' ont pu être attribués i
Trissino. M. Ganlù, (Uist. des Italiens, trad. fr., I, 525) dit au surplus
qu'on ne sait pas en quel temps vivait Fra Guittone. On peut lire cette Can«
zone dans Gargani, Délia lingua volgare, etc., p. 80.
* Yoy. une partie de ces vers dans le travail de M. D'Âncona, déjà cité,
p. 19 sq. Cet auteur a le tort de les piendre pour authentiques, quoique
la langue n'en puisse appartenir à cette période des premiers bégaiements
de Fidiome italien.
vi4 «iica^ K u cim Al. \m)
■jclluv^oLi b cjtoetê dkx ks ans, rincapadié chez les
aiTTis : nu s t?* •rhe'^ f'-r*ntîn> furent moins au-dessous
d^ kor tirh** qn'oo r"af«le de le croire el de le dire.
Lîarç pnrpar.ûfe t .ïnoîzrent, nous TavoDS vu, d'une
vi;riaiicr rxtrême e^ d'un s< în nÛDutieax. Leur esprit,
prél:t^ comme ks lots ftjr^:n(:oes<, semblait avoir tout
pr.'vQ. Sur le chimp de bauille même, s^ils Grent des
fautes d. stratégie, ik conçurent vers la fin, pour se
dé2a:rery on pian dont le seul tort fat d^étre trop tardif.
Ouant à li vaillioce, les marchands florentins ne le
ofdèrent nullement a leors valnqœars. Légèrement
armés de Téca, du hoaume, de la dague, avec un faible
plastron poor défendre b poitrine et les jambes, ils ne
po'iTaient, a vrai dire, tenir facilement tète à des cava-
liers bardÀ de fer, qui les renversaient de leurs longues
lances et que de courtes dagues n'atteignaient pas^ Mais
Florence avait les cavaliers de ses catallate^ ses guelfes
nobles et ses popolam riches, qu'elle obligeait de servir à
cheval ou qui en revendiquaient Tarislocratique privi-
lège; elle avait enfin ses mercenaires, tout comme
Sienne, en nombre égal et peut-être supérieur.
Autres sont donc les causes de ce grand désastre.
Ixi principale, c'est que les deux partis en présence se
faisant jusqu'alors à peu près équilibre , ceux qui
avaient perdu Tavanlage le r^agnaient bientôt par
leur active foi dans la revanche, tandis que leurs ad-
versaires compromettaient un triomphe précaire en le
croyant définitif, aveuglement qui produit Tincurie et
qui est le propre des victorieux. Réunissaient - ils une
armée , ils devaient y incorporer des gens d'un zèle équi-
' M. P. VUlah dans R Politecnico, juUlet 1867, p. 13.
(An. 1261) DU PARTI GUELFE. 55i
Toque, d'une fidélilé douteuse, ou les laisser dans la ville,
s'exposer par conséquent à la défection sur leurs derrières
ou sur le champ de bataille. Trop souvent on explique
par la trahison les grands faits de l'histoire; mais ici elle
était naturelle, et il fallait la prévoir. Y faire obstacle,
tel était le .problème. Les chefs florentins échouèrent à
le résoudre. L'idée leur dut venir d'exiler les suspects;
mais le remède eût été pire que le mal : c'était envoyer des
recrues à Farinata des Uberti. De ces trois inconvénients,
ils se résignèrent au moindre. Ce fut leur malheur et
non leur faute si Bocca des Âbati donna le signal d'une
perfide volte-face, qu'annonçait déjà la mission de Reg-
gente des Razzanti, si la trahison des gibelins provoqua
la défaillance des guelfes, si les mercenaires lombards à
la solde de Florence furent dans la mêlée fort au-dessous
des mercenaires allemands.
Ainsi s'explique, sans recourir au fatalisme historique,
une défaite si imprévue après de continuels succès. Elle
était dans l'ordre logique et naturel des choses; mais la
revanche y était également. Les vaincus apprenaient par
leur défaite qu'on pouvait, endix années, renverser un gou-
vernement bien établi, soutenu par une population com-
pacte, redoutable au dehors par la gloire de ses armes, au
dedans par ses rigueurs envers les suspects. Il y suffisait
de quelques familles, de bons mercenaires bien payés,
d'une solide alliance. Que ne pourraient les guelfes ban-
nis en si grand nombre, avec l'appui de Lucques, d'A-
rezzo, d'OrvietoS de Bologne, avec leurs intelligences
* Les chroniqueurs ne mentionnent pas Orvieto ; mais outre qu'elle était
toujours favorable aux guelfes, on voit qu'en particulier le 1 G octobre 1264
Guido Novello concluait avec les Siennois un accord pour une expédition
contre cette ville (Caleffo vecchio, p. 455 v*).
55S LES GUELFES NW DfiûDURAGfiS. (Ai. 1261)
secrètes dans leur patrie, avec la complicité instinctive
d'un peuple remuant, toujours de cœur et d'âme avec
eux ! Au désarroi des premiers jours devait donc suc-
céder bientôt une période d'organisation et de lutte,
semblable à celle qui venait de finir, sauf que les rôles y
seraient renversés.
rai DU TOME PRBinSR.
APPENDICE
AU PREMIER VOLDME
L. I, CH. m, T. I, p. 432
Quand nous avons imprimé la note 2 de la page 132 de ce
volume, nous ne pouvions indiquer celui de VArchivio storico
Ualiano où devait paraître le savant travail de M. Passerini ,
intitulé Una numaca del duodecimo secolo^ quoiqu'il eût bien
voulu nous communiquer par avance la preuve qu'on y devait
trouver de la destruction de Fiesole, contestée pour Tannée 1 1 25,
comme elle l'avait été pour l'année 1010. Ce travail a enfin paru
comme introduction à un curieux document (5* série, t. XXVI,
ann. 1876). Si nous l'avions connu plus tôt dans toute sa teneur,
nous aurions évité de reproduire (au liv. I, ch. ii, p. 71), l'er-
reur de Villani sur l'origine des comtes Guidi, sur le nom et le
mariage du premier d'entre eux. Déjà dans ses notices sur les
grandes familles italiennes, par lesquelles il continue avec infi-
niment plus de science et de soin l'ouvrage de Litta, M. Passerini
avait montré que les Guidi habitaient en Italie et y étaient même
puissants bien avant qu'Otton le Grand débouchât des Alpes dans
la péninsule, et que leur plus ancien ascendant connu s'appe-
lait Tegrimo et non Guido. Aujourd'hui, dans le travail dont il
s*agit ici, il signale les contradictions du prétendu Halespini
(dont il ne semble pas révoquer en doute l'authenticité), et celles
554 APPENDICE.
de Giovanni Villani sur le mariage du baron allemand Guido aiec
Gualdrada, comme sur la donation du Casentino à ce seigneur,
tantôt par Otton I" (Villani, lY, i), tantôt par Otton lY (Yiliani.
V, 57), à deux siècles et demi de distance.
En revanche, le travail de H. Passerini nous est arrivé assez
tôt pour que nous pussions corriger à la page 23i, avant le
tirage, la date de la première mention qu*on rencontre de la
magistrature du potestat. Elle remontée Tannée 1146, s*il faut
en croire la chronique récemment publiée du juge Sanzanome
(au t. YI des Documenti di Storia pcUria, et sous ce titre Gesta
Florentinorum, par 0. Hartwig, Quellen und Forschungcn 2ur
aeltesten Geschichte der Stadt Florenz^ I. Th. Harbourg, El-
wert, 1875. Cette double publication ne nous est malheureuse-
ment pas parvenue en temps utile pour que nous en pussions
profiter). Nous devions tenir compte de cette indication nou-
velle, mais nous ne le pouvons faire sans quelques résenes.
Bien postérieurement à la date de 1146, un bon juge, Cantini,
quand il rencontre le moi potestas, le prend encore dans le sens
générique de magistrat, et refuse d*y voir la magistrature spéciale
du potestat. 11 pourrait bien en être de ce mot, comme de ceui
de rector et de consul qui, comme nous Tavons vu (p. 208, texte
et note 1, et p. 229), s*employaient d'une manière vague pour
désigner les fonctions les plus diverses, les magistrats les plus
différents.
L. U, CH. II, T. I, P, 3H. 314
LES FAMILLES FLORENTINES D'APRÈS UN MANUSCRIT ITALIEN DE U
BIBLIOTHÈQUE NATIONALE A PARIS, N* 748,
!• Familles antérieures à V armée 1300 (p. 139 sq),
Abati, Acoppi, Adiraari, Agli, Aglioni, Agolanti, Albenghi,
Alberti, Aldobrandi, Alepri, AlHeri, Altoviti, Amidei, Amieri,
Ardinghi, Arrigucci.
Baccheregli, Baldovinetti, Barbadori, Bardi, Baresi Baron-
APPENDICE. 555
ccgli, Barucci, Battimamme, Beccanugi, Bolfredelli, Belliii-
cioni, Benizzi, Benvenuti, Berlinelli, Berli-Ravigiiaiii, Hisdo-
mini, Boccatotide, Bogolcsi , Bonizi , Bordoni , Bostichi ,
Brunclleschi, Brunellini, Buccgli, Bundclnionti, Buonaguisi (ces
derniers ne figurent sur la liste des temps primitifs que d'après
le prétendu Halespini, qui les y a frauduleusement introduits.
— Ajoutons qu'à la lettre B manque tout au moins la famille
des Baroni, que nous avons vue figurer dans Thérésie des Pata-
rins, au treizième siècle).
Calcagni, Calfucci, Cangiberti, Canigiani, Capiardi, Capon-
sacchi, Carci, Cattani de Barberino, Cattani de Castiglione,
Catellini, Cavalcanti, Cavicciuli, Cerchi, Chiaramontesi, Ciam-
poli, Cipriani, Giuffagni, Gompiobbesi, Comtes Alberti, Comtes
de Capraja, de Certaldo, de Figline, de Gangalandi, Guidi, de
Mangona, de Hontecarelli, de Montemurlo, de Ponlormo, Cor-
bizzi, Cosi (on ne voit pas trop pourquoi Tècrivain a mis les
comtes à la lettre C. Gela semble indiquer que le mot comte
était regardé comme partie intégrante de leur nom).
Da Castiglionchio, Da Castiglione, Da Cercina, Da Coltina, Da
Filichaia, Da Montespertoli, Da Petrojo, Da Quona, Da Bicasoli,
Da San Donato, Da Vogognano, Del Beccuto, Del Bel Culaccio,
Del Chiaro, Del Forese, Dell* Archa, Délia Bella, Délia Pera,
Della Posa, Délia Pressa, Délia Trippa, Délia Vitella, Délia Zan-
nella, DelloAsino, Donati, Donzelli da Poneto.
Elisei, Ërri.
Falconieri, Ferrantini, Fiianti, Fighineldi, Figiovanni, Fili-
petri, Filippi , Filitieri , Firidolfi , Foraboschi , Franzesi , Fres-
cobaldi.
Galigai, Galli, Galluzzi, Gherardini, Giandonati, Gianfigliazzi,
Girolami, Giuffagni, Giugni, Giuocbi, Greci, Gregi, Guadagnoli,
Gualterotti, Gugialferri, Guicci, Guidalotti del Migliaccio,
Guidi.
Importuni, Infangati.
Lamberti, Lambertucci, Latini,Lisci, Lucardesi.
Hacci, Hachiavelli, Magalotti, Magli, Halduzi, Malespini, Hal-
fetti, Halpigli, Hancini, Hanfredi, Hangiatori, Hanieri, Han-
nelli, Marignolli,]Mazinghi, Mazochi, Hinerbetti, Migliorelli,
Mompi, Honaldi, Hozzi.
Nerli.
556 APPENDICE.
Obriachi, Orciolini, Ormanni.
Palermini, Pazzi de Florence, Pazzi du Val d*Arao, Pegolotti,
Pesci, Pelriboni, Pigli, Pulci.
Ravignani, Razzanti, Rinucci, Romaldelli, Rossi. (Manquent
les Ridoin.)
Sacchetti, Scali, Schelmi, Scolari, Seregi, Sizli, Soderini,
Soldanieri, Spini, Squarcialupi, Stoldi.
Tebaldi, Tebalducci, Tedaldi, Tedalducci, Tinniozi, Tizioni,
Tornaquinci, Toschi, Tosinghi.
Ubaldini, Uberti, Ucceglini, Ughi.
Yecchietti, Yisdomini (déjà mis sous la forme de Bisdomini),
Yitellini. Di lutte queste case, dit Tauteur, è fatta menzione
dagli scrittori dal 800 al 4500. — Hais on voit que cette liste
n*a pas une grande autorité. Nous y avons constaté omissions et
doubles emplois. On pourrait en trouver d'autres : par exemple
les Tebaldi et Tedaldi, Tebalducci et Tedalducci pourraient
bien n'être quune même famille, avec des différences d'ortho-
graphe. On ne voit point toutes ces variantes, et en revanche on
en trouve une autre, les Tedaldini, la seule qui figure aux listes
de Villani.
2* Familles qui avaient propriétés et seigneuries au dehors (p. 148).
Firidolfi. . |
Fighinelli. ) dans le Mugello et le Val d'Arno supérieur.
Ferrantini. )
Pazzi, Val d'Ârno supérieur.
Buondelmonti, Val de Grève.
Lamberti, Calenzano.
Ormanni, Plaine de Cascia.
Ravignani, Hugello et Val de Sieve.
Gain. . . j
Capiardi. ( r- ,.
Ah t" l "^^^S**^^ ®^ environs.
Guidi . . )
Galigai, Val de Marina.
Giugni et Buonaguisi, Pratolino et San Gresci.
Agolanti, Vaglia.
Val de Rubbiana.
APPENDICE. 557
Gaponsacchi .
Arrigucci . . } Environs de Fiesole.
Corbizi . . .
Lisci. . . .
Malespini .
Infangati . Val de Pesa.
Giandonati. )
Ceux de la Sannella de Yogognano, Montaione.
Ceux de TArcha, Monte Morello.
Pigliostichi, Gregi, Filippi, délia Pressa. \
Alberighi, Ubriachi, Greci, Bisdomini, To- / Val d'Arno
singhi, Da Quona, Volognano, Nerli, Ganga- j supérieur,
landi, Pulci, Franzesi, Ricasoli /
Ubaldini, Mugello.
Squarcialupi, Donati, Tedaldini, lr„„^,,-.,^ * » i-
^ *,, f. 'r. j- ) Gasenlino et autres lieux.
comtes Alberti, comtes Guidi . . .
5* Familles qui ont des tours à Florence (p. 152).
Uberti, Ormanni : San Pier Scheraggio.
Malespini. Infangati, Gu- j g^^ ^^^^^j^ ^^ Sanla Cecilia.
gialfern, Tebalducci • . . |
Galli, Capiardi, Girolami, Guidi, ) Vacchereccia et Por
Amidei, Tinozi, Scolari \ S. Maria.
Palerminiy Scali, Filippi : Les Thermes et Borgo S. Apostolo.
Greci : Borgo de* Greci.
Buondelmonti, Bagnesi,Guidalotti, | g^^ Romeo
ceux de la Fera, ceux de Qnona • • . j
Donati, Tedaldini, Giuochi Ra- j
vignani, Bisdomini, Alberighi, > Por San Piero.
Corbizzi, Adimari, Pazzi )
Razzanti, Giunhi, Maleffetti, Délia Bella : San Martino.
Tosinghi , Ubaldini , Toschi , Arrigucci , \
Elisei, Gaponsacchi, Nerli, Gipriani, f Autour du Mercato
Vecchietti , Gattani de Gastiglione, ( Vecchio.
Amieri, Barucci, Tomaquinci /
558 APPENDICE.
Cosi, Pigli, Monaldi, ) ^^^ ^^^^^
Soldanieri, Foresi. . . )
Giandoiiali.Bostichi,yilellozi, 1 Autour du Mercato Nuovo.
Dell Arca, DcUa Sannclla. • • • )
Chiaraniontesi, Romaldegli, \
Compiobbesi, Abati, Galigai, > Autour d*Or San Michèle.
Buonaguisi )
Alepri, Sacchetti, Guicci : San Pulinari.
Schelmi : L'Anguillaia.
Figiovanni, Firidolfi, I p^ ^j jj
Fighincldi, Fcrranlini. )
Agli, San Michèle Bretteldi.
Lieux où se trouTaienl les maisons des principales familles, d'après les indica-
tions de lord Vernon L'htfemo di Ikinle Alighieri^ Londres, 1862, in- f»),
et quelques autres prises dans les documents inédits et dans divers auteurs
(Del Migliorc, Follini, etc.).
Abali, Or San Michèle.
Acciajuoli , Lungarno , entre rArno et les Thermes, entre les
maisons des Altoviti el celle des Buondelmonti.
Adimari, entre le Mercato Vecchio et San Giovanni.
Agli, dans la rue de ce nom, qui va de la via del Beccuto à la
via del Refenero, près de S. M. Maggiore.
Aglioni, borgo San Lorenzo.
Agolanli, au Mercato Vecchio, en face de San Tommaso.
Alanianni, à la descente du Ponte Vecchio, dans la rue qui
conduit à San Miniato.
Alberlinelli, près la porte de ce nom, qui était au bout de la
via dello Sperone, laquelle, ainsi que la via deU'Oriuolo, s'appe-
lait alors via degli Alberlinelli.
Albizzi, au corso degli Aibizzi.
Allovili, près de Sant'Apostolo.
Aniidei, Por Santa Maria, au bout du Ponte Vecchio.
Antellesi , achetèrent les maisons des Cerchi et celles des
Uberti.
Ardinglii, sesto di Borgo, près San Stefeno.
APPENDICE. 559
Baldovinetfi et Guidi, Por S. Maria jusqu'à la via délie Terme,
en face de S. Maria sopra porta ou S. Biagio (église qui était si-
tuée derrière Thôtel acluel du Nord, entre la via délie Terme et
la via Porta Bossa).
Bardi, à S. Lucia de* Magnoli jusqu'aux maisons des Cani«;iani
et des Mannelli. Leur loggia est à côté de S. Maria d'Oltrarno.
Baroncelii, via di Vacchereccia jusqu'auprès du Palazzo Vec-
chio.
Barucci, derrière le palais du potestat.
Becculo, venus de Pérouse en 1284. — Dans la rue qui porte
leur nom, près de S. Maria Maggiore.
Becchi, prés de S. Pier Scheraggio.
Délia Bella, prés de San Martino, en face de S. Uargherita.
Del Bene, Borgo Sant'Âpostolo.
Benucci, Porta Rossa, puis Borgo Sant'Apostoli.
Bostichi, Porta Rossa.
Brunelleschi, piazza de' Brunelleschi ou dei Marroni.
Buonaguisi, de San Martine à Or San Michèle.
Buondelinonti et Scolari, borgo Sant'Apostolo, près de Por
S. Maria.
Caponsacchi, Mercato Vecchio.
Cavalcanti, Mercato Nuovo.
Cavallereschi, de San Martino à Or San Michèle.
Cerchi, rue des Gerchi, derrière San Procolo.
Cerretani, de Févêché à S. Maria Maggiore.
Compagni, leurs maisons incorporées au palais Corsini.
Compiobbesi, Or San Michèle.
Corbizzi, prés de Sant'Apostolo, à côté des Altoviti.
Dati, piazza S. Spirito, au midi.
Davanzati, Porta Rossa.
Donati, Porta San Piero et via San Martino. Leurs principales
maisons au Corso , presque en face des Portinari et des Ricci.
Deux de leurs tours se voient encore, une en face de la via dello
Studio et Isuatre à côté de la voûte par où Ton va à l'église de
S. Margherita.
Elisei, au coin du Mercato Vecchio.
Falconieri, derrière S. Reparata, par où Ton va à la piazza
délie Pallottole.
Ferrantini (descendants des Figiovanni), à San Martine.
560 APPENDICE.
Fifantit Hercato Nuovo, près la piazza S. Pulinari.
Foraboschi, près des Pulci, vers la piazza del Grano.
Foresi, Porta Rossa.
Frescobaldi , couvent des pères des missions , près de S. Spi-
rito.
Galli, Hercato Nuovo, près la place S. Pulinari.
GhiTardini , à côté des Girolami , en face de S. Slefano et de
Por S. Maria, au coin de borgo S. Apostolo.
Gbiberti, entre S. Reparata, S. Martine et Por San Piero.
Giandonati, au coin du Mercato Nuovo et de Porta Rossa.
Gianfigliazzi, autour de S. Trinita.
Girolami, via Por S. Maria, à rentrée du borgo S. Apostolo.
Giuochi, près de S. Margherita et de la maison de Dante.
Greci , borgo de' Greci tout entier (cette famille était déjà
éteinte au temps de Yillani).
Gualterotti, Importuni, borgo S. Apostolo et Lungamo.
Infangati, entre S. Cecilia et le Hercato Nuovo.
Lambertescbi, dans la mt qui porte leur nom.
Hacci, vers Calimala et le Hercato Vecchio.
Hagalotti, piazza S. Firenze.
Magli, borgo San Jacopo, en face de S. Félicita.
Magnoli, Lungamo, dans la rue qui mène du Pont Rubaconte
Ponte Vecchio.
Malespini, via Vacchereccia, entre S. Cecilia et San Pier Sche-
raggio (emplacement de la loggia des Lanzi).
Halpigli, avec les Guadagnoli, les Romaldelli et les Chiara-
montesi, leurs consorti, entre Calimala et Or San Michèle.
Hancini, piazza S. Firenze.
Manetti, près S. Spirito.
Manfredi, au coin du Hercato Vecchio.
Hangiatroie, entre S. Cecilia et le Hercato Nuovo.
- Hanieri, borgo San Lorenzo.
Mannelli, au coin du Ponte Vecchio, en allant à la via des
Rardi.
Marignolli, borgo san Lorenzo.
Mascheroni, San Pancrazio.
Medici , à Tangle du Hercato Vecchio , puis , au quatorzième
siècle, près de San Lorenzo.
Honaldi, Porta Rossa.
APPENDICE. &6i
Hontesi, entre Calimala et Or San Michèle.
Hozzi, sur la place de leur nom, au bout du Pont Rubaconte.
Nerli, borgo S. Jacopo, au pied du Ponte Vecchio, Oltrarno.
Pazzi, Por S. Piero. Leurs tours ont été englobées dans le pa-
lais Strozzi .
Pegolotti, S. Félicita.
Petribuoni, entre S. Trinita et TArno.
Portinari, près des Donati, leurs maisons faisant face à Saula
i\eparata.
Pressa (délia), près de S. Pier Scberaggio.
Pulci, près des Gherardini, au borgo S. Apostolo.
Quona, à la porta a Quona ou dei Buoi, près des murs et
d une loggia des Alberti, au bout de la rue Cornacciaja ; une
branche de l'Amo passait alors par là, d*où le nom d'»o/a
(TAmo. Près de cette porte se tenait le marché aux bœufs.
Ridolfi di Piazza, piazza S. Felice.
Ridolfi dal Ponte, près du Ponte Vecchio et de S. Maria
Sopr'Amo.
Rossi, à la descente du Ponte Vecchio, Oltrarno, en £ace des
Mannelli.
Sacchetti, Mercato Nuovo, près la Piazza San Pulinari.
Salviati, San Simone, le long de la rue del Hercantino di
S. Piero , du côté des Stinche ou Quaratesi. — Aigourd'hui pa-
lazzo Borghese, via del Palagio. — Par la porte de S. Simone,
on allait à S. Croce.
Scali, en face de S. Trinita, en entrant dans la via délie Terme
et le borgo S. Apostolo. Ce palais appartint ensuite aux Buondel-
monti.
Sizi, à San Tommaso du Mercato Vecchio.
Soderini , Oltrarno , piazzetta Soderini , au bout du pont alla
Carraja.
Soldanieri et Rinaldeschi, consorti, à S. Trinita.
Spini, Lungarno, à S. Trinita.
Tebaldi, près S. Pier Scberaggio.
Tedaldini, entre les Donati et les Portinari.
Tosinghi, au Mercato Vecchio.
Ubaldini, au dessous des Agolanti, en allant à San Giovanni et
à l'évôché.
Uberti, Vacchereccia, San Pier Scberaggio.
mST. 01 PLORIHCB. — I. 3B
56S APPENDICE.
Ughi, S. Maria degli Ughi, Porta Rossa.
VecchietU et Sassetti , via de' Ferravecchi , en allant à San Mi-
niato.
Villani, via del Palagio. Leurs maisons sont comprises dans le
palais Borghese.
Visdomini, Por San Piero, corso degli Adimari.
L. lu, eu. 1, T. 1. P. 405, 404
DES MONNAIES A FLORENCE
On comptait, à Florence, par livres et florins; mais les évalua-
tions présentent de grandes difficultés. Originairement, la livre
était un nombre de pièces de monnaie suffisant pour faire une
livre de poids. Mais comme Targent et l'or, si difTérents de prix,
étaient également pesés, la livre devint bientôt une valeur arbi-
traire. On la décomposa bien en 20 sous (le solidus romain), et
le sou en 12 deniers; mais la fixité qui parut alors s'établir,
n'en resta pas moins purement apparente : dès les temps lango-
bards, les 20 sous faisaient à peine les deux tiers d'une livre de
poids. Rien de moins £Ûr, par conséquent, que les évaluations
en livres, sous et deniers (Voy. Cibrario, Dell' economia poli-
tica^ etc., 456-460). On est donc confondu quand on voit un
auteur moderne écrire sans sourciller les lignes suivantes :
« La lira toscane vaut 96 centimes à peu près. Pour avoir la
valeur équivalente à ces 96 centimes, au moyen âge, il faut mul-
tiplier ce chiffre par 10 ou 15. Ainsi 1 lira équivalait au moins à
9 fr. 60 et au plus à 14 fr. (Ad. Trollope, 1, 35). »
Les évéques, les moindres barons, les villes libres, en obte-
tenant ou s'arrogeant le privilège royal de battre momiaie,
augmentèrent la confusion, d'abord par la variété de leurs
espèces, puis par les mutations qu'ils y apportèrent, mettant
moins de métal, et maintenant toutefois la valeur nominale.
Aussi, quand on veut dire qu'une monnaie est bonne, eflective,
on emploie ces mots : Librœ bonorum denariorum^ solidi bomh
APPENDICE. 563
rum denariorum expendibilium. On en indiquait aussi la prove-
nance, quand les pièces dont il s'agissait avaient été frappées
dans une zecca en renom, Pisc, Bologne, Ravenne, etc., de môme
que, chez nous, on disait livre parisis et livre tournois. Ainsi
es agosteri (augustales) et les bizantini de Pise, qui imitaient
des types étrangers.
Avec le temps, la rareté des métaux était devenue si grande,
que la livre, au lieu d'être composée de 240 pièces d'argent
appelées deniers, ne contint plus que 20 de ces pièces, quoi-
qu'il n'en fallût que 12 pour faire un sou. On désignait ce genre
délivre par ces mots : Libra parvorum, lira dipiccioli (Peruzzi,
Stor. delcomm. fior.f p. 105, 104).
Ajoutez à ces inconvénients que l'usage romain de la monnaie
de cuivre s'étant perdu, on ne faisait plus les appoints qu'avec
des pièces d'argent trop minces, trop petites, trop faciles à s'user
et à se perdre (Cibrario, loc. cit.). La première fois qu'il est fait
mention d'une monnaie de cuivre, c'est en 1815 (Bibl. nat. de
Paris, mss. italiens, n^ 743, p. 166).
Nous avons dit au chap. ^' du livre 111, p. 405, note 2, que les
plus anciennes monnaies connues à Florence étaient l'une du
temps de Chai*lemagne, l'autre de 1 1 50 environ. Primitivement les
Florentins battirent une monnaie d'argent de 12 deniei*s, por-
tant le nom de florin, qui rappelle celui de leur ville. En 1252,
après la défaite des Siennois à Montalcino, on imagina, la ri-
chesse publique s'accroissant, de battre un florin d'or qui valut
deux florins d'argent, et qu'on appela aussi livre de 20 sous. La
confusion en fut augmentée, sans causer cependai.t beaucoup
d'embarras à ce peuple de marchands, rendu habile, par une
pratique quotidiemie, aux calculs les plus compliqués. Avec
une grande probité commerciale, ils battirent le florin d'or plus
pur qu'aucune autre monnaie, dans ses 24 carats, du poids d'une
drachme ou 3 deniers ou 72 grains, et semblable, à un grain près,
au ducat d*or, ausequin de Venise (Pagnini, I, 114). Il en ré-
sulta que le florin d'or de Florence devint la vraie mesure de
la valeur des choses et servit pour les comptes (Peruzzi, p. 107).
Composé comme la livre, connue le florin d'argent, de 20 sous
et de 240 deniers, on l'appela successivement fvorino d'oro^
fiorinodisuygellOjfiartnodiyalea.fiorino /ar^ (Pagnini, 1, 116).
On employa aussi les mots de ducat et d'écu, scudo, scudi^ jus-
564 APPENDICE.
tifiés par l'équivalence (voy. Sacchetti, nov. 150, t. 11, p. 308).
Celle de ces dénominations qui oblint le plus de vogue dans la
suite des temps, ce fut celle de fiorino di suggello^ parce que ce
dernier mot rappelait la probité de la fabrication, Tépreuve,
l'essai que faisait solennellement des monnaies nouvelles un
magistrat spécial, avant de les enfermer dans des bourses scel-
lées. Pour éviter les fraudes, on poussait le scrupule jusqu'à
faire examiner par des officiers vérificateurs les bourses où Ks
particuliers enfermaient leurs florins. Si Ton y en trouvait de
mauvais aloi (ret), on les détruisait (si tagliavano) et on punis-
sait. Une rubrique du statut est intitulée conmie suit : Quod
consules inquirant cotitra fcUsatores sigilli floreniaurei. Dans un
livre de créanciers et de débiteurs, de 1348 à 1356, on lit ces
mots : Fiorini 2 che pagammo per fiorini 4 doro che ci furono
tagliatiquando sirevedde il suggello per locomune. Et ailleurs :
Lire 5 e soldi 2 piccoli che ne contarono di danno fior. 44 doro clic
ci furono tagliati da nostri mggeUi quando si rivedde il saggio
(Pagnini, I, 121). Si grande était la réputation de la monnaie
florentine, que des princes demandaient la faveur de battre mon-
naie à Florence, et cette faveur leur était très-difflcilement ac-
cordée (Targioni-Tozzetti, Discorso alla società coUrtnharia sul fior.
disuggello, p. 132, ap. Pagnini, 1, 115). On a vu plus haut (p. 405)
que la beauté de la monnaie florentine fut pour le roi mu-
sulman de Tunis la preuve que les Florentins, qu*il ne connais-
sait point, n'étaient pas un peuple méprisable, comme le préten-
daient les Pisans.
Malheureusement, la clarté ne s'était pas introduite dans les
monnaies avec la probité. On continua d'employer le florin
d'argent pour le petit commerce, tandis que le grand commerce
employait le florin d'or (Peruzzi, p. 101 ). 11 n'eût pas été possible
de supprimer le florin d'argent, car, vers le milieu du treizième
siècle , la masse d'argent en circulation était douze fois plus
grande que celle de l'or (Pagnini, I, 117). La nécessite des ap-
points, l'impossibilité de distinguer toujoui*s le grand commerce
du petit, furent cause d'une certaine promiscuité de ces deux
monnaies. Il était donc nécessaire d'en bien établir le rapport.
On le fit mal ; on augmenta encore la confusion ; on facilita la
fraude par les subdivisions qu'on imagina du florin d'or. Ou eut
le popolinOf semblable par sa forme au florin, mais qui ne valait
APPENDICK. 505
que deux sous. On le dorait, et Ton trompait ainsi le vendeur
(Boccace, Decam. Giorn. VII, nov. 3. Voy. t. III, p. 7, notes de
Téd. de Milan en 4 vol.).
Le florin d*or valait 30 sous en 1291, et semblait devoir aug-
menter de prix. Les arts majeurs, dans une de leurs réunions,
le fixèrent à 29 sous (Paolino di Pieri, R. 1. S. Suppl. II, 33).
La rubrique 101 du statut de Tart des changeui^, confirmée
dans le statut de la commune (1. V, tratt. 2), porte que le florin
d'or a mercanzia devra toujours valoir 29 sous du florin d'ar-
gent, jamais plus (Peruzzi, p. 107. Voy. un doc. du 10 no-
vembre 1295, Arch. dipl, Perg. délie Rif.; il y est parlé d'une
somme de 325 livres à florins d'argent, faisant le payement à
florins d'or évalués 29 sous). Les florins de 30 sous ne furent
pourtant pas démonétisés, en sorte que ceux de 29 sous, pour en
être distingués, furent appelés petits, piccioli ou piccolL Ce fut
un tort, car cette désignation avait été déjà appliquée au florin
d'argent lors de la création du florin d'or.
La différence des deux florins d'or, celui de 30 sous et celui
de 29, donna lieu à des spéculations en conséquence desquelles
on stipula que tout trafic devait être fait en petits florins (Ed or-
dinaro non fare mercatOy se nonaquella moneta, Paolino, IL 33).
On rencontre pourtant une Provision qui ne laisse pas d'être em-
barrassante. Le 13 mars 1296, on propose que le florin d'or />ic-
colo ou de 29 sous, n'ait pas de valeur fixe. 12 votants approuvent
contre 7, qui proposaient de lui assigner une valeur de 40 sous
ProvvixionU VI, 118 v<>). S'agirait-il ici d'un sou nouveau, d'un
sou arbitraire dont la valeur ne nous est pas connue? Quoi qu'il
en soit, dès le 26 octobre 1295, défense avait été faite de payer
désormais au nom de la commune en florins autres que les pic-
cioli, à peine de nullité. Les mercenaires ne sont pas exceptés de
cette règle; il n'y a d'exception que pour les créanciers de la
commune, évidemment pour ne pas compromettre le crédit
public (adopté dans le conseil des Cent, par 77 contre 8,
dans les conseils du capitaine et du potestat par assis et levé
Provvisionij IV, 89, 94. Consulte, I, 19 v®. Peruzzi dit (p. 351)
que cette prescription, introduite dans le statut, s'y trouve au
1. IV,p.9).
Cependant on continuait d'employer le mot livre, si peu com-.
mode, si peu expressif qu'il fût. On trouve même dans une Pro-
566 APPENDICE.
vision cette déclaration expresse que 6000 livres de petits florins
valent 5000 florins d'or ( Triummilium flor. aur. seu lihrarum stex
niilium flor. parvorvm, 3 avril 1296. Provv. V, 64 v»). Pour
ajouter encore à ces causes d'embarras, le 4 octobre 1296, on
ordonne de frapper une monnaie d'argent qu'on appellera florin
et qui aura une valeur de deux sous du petit florin en or, le po-
polino sans doute, dont il vient d'être question. Elle devra èti*e au
titre (/eja) de 1 1 onces 1 5 deniers d'excellent ai*gent,conmie le titre
de Venise, et être frappée à l'image de saint Jean-Baptiste et du
lis. Quiconque portera une livre d'argent à monnayer, recevra,
en pièces de monnaie, 15 sous 11 deniers de ladite livre {Prow.
VI, 116 y^). Ce n'est pas sans doute de cette monnaie d'argent
que parle Pagnini, quand il dit que « la drachme ou 36 deniers
d'argent fln dans le florin équivalaient à une once et demie ou
12 drachmes ou 36 deniers d'argent fin contenus aux autres
monnaies, et qu'un florin d'or valait alors 20 florins d'argent,
proportion qui est restée la même jusqu'au dix -huitième
siècle, où elle décupla (Pagnini, I, 117). » Hais nous ne sau-
rions dire au juste sur quelles bases reposent ces évalua-
tions.
Malgré tant d'obscurités, on voudrait arriver à une estimation
comparative, sans laquelle il n'y a pas moyen d'apprécier les
dépenses florentines. U Histoire de San GemignanOy par le cha-
noine Pecori, contient de curieux tableaux (p. 655 et suiv.) sur
le salaire des officiers publics, le chiffre des amendes et des
taxes, le prix de divdrs objets dans cette petite ville ; mais c'est
la livre pisane qui y était en usage. Pecori et Ant. Zobi (Memorie
storico-artisticlie délia SS. Annunziata^ 1857), l'évaluent à 8 livres
6 sous 8 deniers du florin actuel, soit 7 francs. Gibrario
(p. 488-89) a comparé la monnaie de Florence aux anciennes
monnaies d'autres pays. En 1506, le petit denier tournois vaut
13 sous du florin de Florence, et en 1310, 14 sous. Le denier
parisis vaut 10 sous 6 deniers du môme, et le denier parisisfcon,
14 sous. En 1527, le denier parisis vaut 17 sous 4 deniers. Le
môme auteur dit (p. 487) que le florin d'or de Florence valait
en métal 12 1. 36, 55 de notre monnaie, et que sa valeur en fro-
ment serait de 24 1. 04, 82. Cette évaluation par le prix compa-
ratif des grains est la plus sûre, aussi faut-il s'en tenir pour la
valeur du florin au chiffre de 1 1 fr. 70, fixé par M. Passerini dans
APPENDICE. 567
une expertise dont nous avons parlé à la page 404, note 2, et
qui diffère peu du chiffre de Cibrario.
Sur ces matières, outre les ouvrages cités dans cette note et
à la page 404, Passerini, Orsini, Yettori, voy. Borghini, Ddla
monetafiorentina; Muratori, Antiq. ital. Diss. 27, t. II, col. 685,
Garnier, Histoire de la monnaie; Leber, Appréciation de la for-
tune privée au moyen âge.
TABLE DES MATIÈRES
LIVRE PREMIER
CHAPITRE PREMIER
Géographie physique de la Toscane. — Ses limites. — Facilité d'y pénétrer. —
Sa configuration intérieure. — Montagnes. — Vallées. — Cours d'eau. —
L'Arno. — Autres fleuves. — Lacs. — Les Maremmes. — Productions du
sol. — Climat. — Les Ëlrosques. — Leur ressemblance avec les Toscans mo-
dernes. — Leur origine. — nhasena. — Lydiens. — Mélange des deux races.
— Prédominance de l'élément oriental. — La religion. — La politique. —
Les mœurs et les arts. — Influence des Grecs sur les Étrusques. — La fédi>ra-
tion. — Prise de Yeies. — Les Tilles. — Fiesole et ses marchés. — Florence
bourgade étrusque. — Décadence des Étrusques. — Conquête romaine. — Co-
lonies romaines. — Florence colonie des Triumvirs. — Sa situation topogra-
phique. — Les Florentins au Sénat, sous Tibère. — Fêtes à Florence en l'hon-
neur des Césars. — Le christianisme ft Florence . — Le martyr Minias et ses
compagnons. — Persistance du culte et des superstitions étrusques. . . i
CHAPITRE II
Les barbares dans le monde romain. — La Toscane au temps des invasions. —
Siège de Florence par Radagaise (406). — Destruction de son armée. — Hon-
neurs rendus i sainte Repanta. — La Toscane sous les Ostrogoths. — Totila
i Florence (542). — Justin assiégé dans Florence. — Karsès maître de la
Toscane. — Domination des Langobards (569). — Condition de Florence. —
Domination des Franks (774). — Rapports de Charlemagne avec Florence. —
Nouvelle période d'invasions (876-880). — Première renaissance des Tilles
570 TABLE DES MATIÈRES.
— La cour de Toscane (890). — Domination des Germnins (9M). — Us m
germains à Florence. — Allemands établis à Florence. — Boniface III, mar-
grave do Toscane (1027). — Florence sous Béatrix et Blathilde. — Les pipes
ù Florence. — Dispositions morales de cette ville. — Son dévouement & ses
évéques. — Troubles religieux à Florence (10t)3). — L'évéque MexiabirU
•iccusc de siuionic. — Massacre des moines de San Salvi. — Pierre Damien,
légal à Florence. — Concile de Rome. — Décision du concile. — Émotion des
Florentins. — Ils réclament l'épreuve du feu (1068). — Pietro Igneo entre
dans le feu. — LeRre des Florentins au pape. — Déposition de l'cvéque. 47
CHAPITRE III
rOMHAIWKV DB ÏÏJk C«WH1J1IB DB PliOBBlMS
La ^comtesse Mathilde. — Sa donation au saini-ciége. — DéTeloppement des
communes par la donation et la guerre des investitures. — Siège de Florence
par Henri IV (1081). — Affaiblissement de Mathilde. — Les Florentins à la
première croisade (1090). — Leur rentrée triomphale. — Cérémonie oommé-
morative. — Progrès de Florence par la croisade et par les embarras de Ma-
thilde. — Guerres de voisinage contre les seigneurs et les chftteaux. — Traité
avec Pogna (1101). — Prise et destruction de Monte Orlandi (1107) . — Henri V
à Florence (1109). — Le territoire de Pise gardé par les Florentins (1113). —
Règlement provisoire de la querelle des investitures. — Mort de Mathilde ()5
juillet 1115). — Nouveau progrès des communes. — Prise et destruction de
Monte Cascioli (1119), de Fiesole (1123). ^ Garmignano enlevé aax Flo-
rentins (1126). — Prise et destruction de Montebuono (1136), de Monte
Croce (1146). — Guerres de voisinage contre les villes. — Contre Sienne
(1081-1148). — Frédéric Barberousse en Iulie (1156). — Alliance entre
Pise et Florence (1171). — Diète de San Genesio (1172). — Hostilités du
vicaire Christian contre Florence et Pise. — Impuissance de Barberousse con-
tre les Toscans (1175). — Plaintes des seigneurs contre Florence (1185).—
Confiscation du territoire florentin. — Mort de Barberousse (1190). — Haine
des Toscans contre Henri VI. — Interrègne. — Ligue toscane (1198). — Mécon-
tentement d'Innocent III. — Reprise de la guerre contre Sienne (1177). —
Prise de Montegrossoli (1182). — Siège et prise de Semifonte (1198-1202). —
Paix avec Sienne (1202). — Soumission des seigneurs de Capraja et de Monte-
Murlo (1204). — Nouvelles hostilités contre Sienne (1206). — Médiation du
saint-siége (1210). — Progrès de Florence. — Otton ÏV, empereur (1208).—
Le patriarche d'Aquilée en Toscane (1209). — Amende infligée aux Florentins.
— Médiation d'Innocent III. — Politique florentine envers les seigneurs. —
Ils sont introduits dans Florence 97
CHAPITRE IV
Les Italiens d'après Otton de Freising. — Origines des institutions de Florence.
— Perpétuité des institutions municipales de Tempire romain. — Les »ckola
ou associations. — Associations â Florence pour l'industrie et le trafic. — Art
TABLE DES MATIÈRES. 571
(\o la laine. — Prépanilion des draps étranjrprs, ou art de calimala. — Art
tic In soie.. — Ob«Uclcs au trafic. — Art des changeurs. — Les Florentins
iianquiers du Saint-Siège. — An des médecins. — Art des peaussiers. — Art
des juges et des notaires. — Les consuls chefs des arts. — Ils deviennent ma-
gistrats municipaux. — Ils sont élus parmi les nobles. — Importance des
nob'es. — Leur rôle militaire. — Leur rôle à l'intérieur. — Leurs tours. —
Le menu peuple. — Le/îrimo et secundo popolo, — Le service militaire. —
Vicissitudes de la cavalerie et de l'inlanterie. — Les guoêli et les sièges. —
Organisation militaire des quartiers. — Le potestat. — Son origine. — Son
institution progressive. — Ses attributions. — Universalité de la révolution
communale. — Constitution primitive de Sienne. — Constitution donnée au
vnl d'Ambra par le comte Guido Guerra 185
LIVRE II
CHAPITRE PREMIER
DU C^MBiBNCBMBllT DBfl DISCOBl
JUSQU'A LA PAIX AVBG SIBNNB
Incendies et discordes civiles (1177). — Accord entre les Uberli et le peup e
^118)). — Querelle des Buondelmonti el des Amidei ^1215). — Luttes civiles
(1215-1248). ~ Les principales familles. •— Guerre contre Pise (1220-1222).
Prépondérance des Florentins en Toscane. — Guerre contre Piftoia (1226). —
La Martinella et le Carroccio. — Médiation du cardinal GiufTredo. — Guerre
contre Sienne (1228). — Frédéric II en Palestine. — Son retour. — Nouvelle
campagne contre Sienne (1229-1230). — Les Florentins pénètrent dans Sienne.
— Ils en sont chassés. — Prise de Nontepulciano par les Siennois (1232). —
Diète de Ravenne (1232). — Condamnation des Florentins. — Modification
dans tes institutions florentines : les Anziani (1232-1234). — Recensement
du contado, — Florence héritière du comte Uberto de Naremme. — Réforme
du gouvernement à Sienne (1233). — Attaque contre Sienne (1254). —
Traité entre les deux villes (3U juin 1235) 245
CHAPITRE II
DB LA PAIX AVBC fllBIWB JUSQU'A E.A BM»BT DB PSéD^aUC II
Travaux intérieurs sous le potestat Rubaconte (1257-1238). — Pacification de
Pistoia. — Les Florentins devant Brescia, dans Tarmée impériale. — Florence
sous l'interdit. — Frédéric en Toscane (1259). — Guelfes et Gibelins k Flo-
rence. — Origine de ces dénominations. — Mort de Grégoire IX (1241). —
Innocent IV. — Déposition de Frédéric (1245). — Son nouveau séjour en Tos-
cane. — Le prince d'Antioche, son vicaire à Florence. — Soulèvement des
Gibelins (1247). — Défaite et éloignoment des Guelfes (janvier 1248). — Fu-
572 TABLE DES MATIÈRES.
néraillcs de Rustico MarignoUi. — Démolitions accomplies pnr les Gibelin«. -
La tour du Guardamorto. — Campagnes extérieares des Gibelins contn? le^
Gnelfei. — Leur défaite i Ganghereta. — Leur TÎcioire i Gapraja. — Trahison
du cordonnier. — Cruauté de Frédéric envers les captifs. — Impaimoce
croissante de Frédéric en Toscane (1249). — NooTelle campagne des Gibe-
lins. — Ils sont surpris i Figline. — Dureté de leur gouvernement. — Sou-
lèrement des Guelfes (4250). — Les Gibelins cèdent sans combat. — Réfoime
des institutions par les Guelfes. — Réorganisation des milices. — Le capitaine
du peuple. — îlaintien du potestat. — Attributions de ces deux magistnU.
— Leurs conseils. ~ Mort de Frédéric II (15 décembre 1250). — Ses consé-
quences. ^ Rappel des exilés guelfes. — Supplice du cordonnier. — Pr^
pondérance des Guelfes en Toscane ^
CIUPITRE III
Origine et progrès de l'indépendance religieuse. -— Le catharisme en lulie
(1035). — Les paUrins i Florence (1117) et dans HUlie centrale (1125). -
Les ap6tres florentins. — Doctrines des dualistes absolus et mitigés. — Les
faux frères. — Jugement des orthodoxes sur les patarins. — La secte d'Épi-
cure à Florence. — Premières persécutions contre Thérésie dans ritalie cen-
trale. — Filippo Patemon éyéque des patarins (1212). — Persécutions pos-
thumes. — Emprisonnement, abjuration et fîiite de Patemon. — Persécution
dirigée par Tévéque Ardingo des Forasbochi. — Les femmes protectrices des
patarins. — Tolérance des magistrats. — Frédéric II protecteur de l'hérésie.
— Fra Ruggiero des Calcagni inquisiteur i Florence (1240). — Condamnés
délivrés par les Baroni. — Fra Pietro de Vérone prédicateur à Florence con-
tre l'hérésie. — Succès de sa prédication. — Les chevaliers de Sainte-Marie.
Baroni cité au Saint-Office (12 août 1245). ~ L'inquisiteur cité au tribunal du
potestat. — Sermons contre le potestat. — Les orthodoxes attaqués dans les
églises (24 août 1245). — Condamnation des Baroni. — Combat du /kkuoa
San Siêto et de la pUoe des Rossi. — Défaite» terreur et abjuration des pata-
rins. — Mort de Fra Pietro de Vérone. — Honneurs rendus à sa mémoire. —
Les Franciscains inquisiteurs à Florence. — Anéantissement de l'hérésie par
les confiscations. ~ Stratagèmes des héritiers. — Indulgence des magistrats.
— Plaintes do Saint-Office. — Transformation de l'esprit d'indépendance re-
ligieuse à Florence. — L'incrédulité parmi les gibelins.. 338
TABLE DES MATIÈRES 573
LIVRE ill
CHAPITRE PREMIER
BMIBK «OUVSmifBWBlVT DBS OUELTSa
loirigues des gibelins avec Pisloia. — Traité enlre eux (22 juia 1251). — Leur
défaite à Monte-Robolino. — Chers gibelins exiles de Florence. — Inimilié
déclarée des deux factions. — Prospérité de Florence. — S .'S mœurs primiti-
ves. — Le florin d'or. — Les constructions. — Achats de châteaux. — Négo-
ciation auprès du saint-siége [août 1251). — Campagne contre Sienne et les
gibelins (septembre-décembre 1251). — Campagne contre les Ubaldini du
Uu<;cllo — Défaite des gibelins à Monte-Accianico et à Nontaia (décembre
1251-janvier 12.')2). — Siéfje de Tizzano. — Allmnce entre Sienne, Pise et
Pisloia [12 juin 1252). — DéHaite des Lucquois à Montopoli. — Reddition de
Tizzano (24 juin 1252). — Dél'ailc des Pisans et des Siennois à Ponledera. —
Campagne dans le val d'Arno. — Reddition de Figline. — Les Siennois forcés
à lever le siège de Montalcino. — Campagne contre Pistoin. — Soumission de
cette ville [1253). — Attaques de^ Siennois repoussées. — Politique florentine.
— L'année des victoires (1254). — Traité avec Sienne (11 juin 1254). —Sou-
mission des villes gibelines. — Prise deVolterre (10 août 1254]. — Domina-
tion des Florentins sur Volterre. — Traité avec Pise, avec Arezso et Sienne
(août 1254-juillet 1255). — Gibelins d'Arezzo chasses par Guido Guerra. —
Désaveu des Florentins (août 1255). — Institulioni de Sienne, rapprochées de
celles de Florence. — Campagne contre Pise (1250). — Prise de Motronc. —
Traité avec Pise (5 septembre 1256). — Vertu d'Ald-jbrandino Ottobuoui. —
Dangers des guelfes. — Les tyrans de Lombardie. — Le roi Manfred. — Faute
politique des guelfes et du saint-siége. — Conjuration des Uberti à Florence
(juillet 1258). — Expulsion des chefs gibelins. — Supplice de l'abbé de Yallom-
breusc (4 septembre 1258). — Interdit jeté fur Florence 395
CHAPITRE II
Fortification du qunrlier d'Oltrarno (septembre 1258). — Sommations à Sienne
(2 octobre 1258). — Ambassade des Siennois à Manfred. — Réponse des Sien-
nois aux Florentins. — Hostilités sourdes. — Soumission de Sienne à Manfred
(août 1259). — Giordano d'Anglano à Sienne [décembre 1259). — Expédition
des Siennois dans les Maremmes (janvier 1260). — Ambassade des Florentins
au roi de Castille. — Ils échouent à ravitailler MonUlcino. — Préparatifs d'une
grande expédition (février-avril 1260). — Constitution de l'armée. — Arme-
ment du territoire. — Enrôlement des mercenaires. — Pénalité». — Départ
de l'armée (19 avril). — Démonstrations vers Montemtssi. — Marche sur
574 TABLE DES MATIÈRES.
Sienne. — Combats devant Sienne [17, 18 mai). — Succès et retraite des Flo-
rentins. — Ils rentrent à Florence juin^ — NouTeanx préparatifs. — Ater-
moiements des Florentins. — Strataf(ème de Farinata des Uberti. — Délibé-
rations à Florence. — Forces de l'armée guelfe. — Départ de l'armée (bo
noût). — Forces de Tarmée p^ibeline. — Ambassade des guelfes i Sienne î
st'ptembre). — Réponse de» Siennois. — Ils se préparent à la bataille. — Ke*^-
génie des Razunti i Sienne. — L'armée gibeline sort de Sienne '^3 septembre .
— Positions des armées. — Bataille diï Monlaperti ^4 septembre). — Embus-
cade du comte d'Arras. — Trahison des Abali. — Les guelfes massacrés. —
Fuite ou soumission des survivants. — Rentrée des vainqueure à Sienne 5
septembre). — Résultats de la victoire. — Rachat des captifs. — Soumission des
châteaux. — Les guelfes évacuent Florence (13 septembre). — Us se retirent
à Luoques. ^~ Rentrée des gibelins k Florence (IG septembre). — Diète gibe-
line d'Empoli (fin septembre). — Farinata des L'berti sauve Florence. — Inter-
vention d'Alexandre IV en faveur des guelfes (novembre 1260-janvier 1261,.
Traité entre Sienne et Florence (25 novembre 1260). — Chants de trioniplie
desgibdiiis 45«
PARIS — TYPOGRAPHIE LAHURK
Rue de Flcurus, 9
INDEX ALPHABÉTIQUE
DES NOMS ET DES CHOSES PRINCIPALES
Les noms d*auteurs ou d'ourraget mentionnés pour la première Tois sont en Uull^ei. Ocus
rliifTres au même nom d'auteur indiquent deux ourrages diflérents de cet auteur.
Abali, 211, 257, :m,
311,335, 154, 479,
519, 520, 523.
Abdon, 50.
Abel, 7i.
Absents, 478, 480.
Acciajuoli, 258.
Accoucheuses, 204.
Achat de châteaux, 105,
173, 178, 265, 400,
407.
Achertj, 540.
Acide borique, 7.
Aojualunga, 81.
.Vcrisius, 42, 43.
Acta nanctorumf 41.
.Actions, 387.
Adalbert II, 07, 82.
Adclina, 360.
AJimari, 256, 257, 509,
314, 310, 430, 535,
530.
Administration de Mathil-
de, 109.
Adriatique, 3, 17.
Adrien IV, 144.
jEneas Sylvius, 528.
Affd, 230.
AfTranchis, 218.
.Africiis, 11.
AgathiaSf 57.
Agincourt, 25.
Agli , 309 , 311 , 314 ,
534.
Aglioni, 535.
Agobard, 90.
Agolanti, 311, 535.
Agricoia, 50.
Agriculture, 191.
Agylia, 28.
Ail, 299.
Aix-la-Chapcllc, 177.
Alains, 49, 50.
Alarik, 49, 53.
Albancnses, 347.
Albano, 0, 90.
AU ano, patarin, 374.
Albéric de Romano, 442.
Albert de Beham, 305.
Albert le Grand, 90.
Alberti, 141, 157, 105,
211,292,397,464.
HI8T. DE FLORBKCB. — I.
Alber(o(comte;,i45,151,
160, 107.
Albigeois, 358, 350.
Aibizzi, 211.
Albizzo, 302.
Alcuin, 64.
Aldegherio de Senazza,
386.
Aldobrandeschi, 424.
Aldobrandini, 287.
Aldobrandino Gacciacon-
ti, 320.
Aldobrandino Cavalcanti,
300.
Aldobrandino (comte) ,
147.
Aldobrandino de Palazzo,
461.
Aldobrandino Ottobuoni,
440, 441.
Alexanderabbas, 224.
Alexandre II, 76, 77, 79,
87, 89, 91, 98, 343.
Alexandre III, 145.
Alexandre IV, 386. 413,
447, 454, 544, 545.
Allart,^.
37
578
Allemand», 57, 08, 70,
iU, 146. 154, 318,
319, 401, 424, 408,
469 , 491 - 493 , 495,
505, 507, 510, 517,
518, 526, 528, 533,
536-538, 549.
Allonc, 62.
Alodieri, 283.
Alpes, 16, 59.
Alpes Ubaidinonim, 413.
Alphon8edeûistille,243.
Alphonse!, 437, 461,
462,471, 497.
Alsium, 35, 57.
Allomena, 484.
Altorf, 300.
AltoTiti, 433, 534, 535.
Amaduzzi, 19.
Ainalank, 44.
Amain, 82.
Atnari, 81.
Amato, 362.
Ambra, 6, 240,241,275,
411.
Ambroise, 50.
Aniédce III, 242.
Amidei, 211, 249, 252,
253, 255, 311, 397,
406, 453, 549.
Amieri, 309, 311.
Ammien MarceWn, 54.
Ammirati, 534, 535.
Ammiralo, 2.
Anaclet, 141.
Anaslase bibl,, 62.
Ancbaria, 43.
Anchioni, 329.
Ancona (cT). 299.
ADc6ne, 147, 188, 209.
Andréa Jacobi, 228, 275,
281.
Andréas Januensis, 84.
Andréas Parmensis , 84.
Andréa, patarin, 362.
Ane, 285, 493, 526, 542.
Atigelucci, 35.
An^^lano, 443, 467.
Angleterre, 180, 192,
195, 200, 403.
AfmalesdePaliih, 101.
AnnaUê mediolanenseê.
INDbX ALPHABÉTIUUE.
94.
Annale* placentmi gi-
bcll., 297.
Annaliita saxOt 141.
Annonaire, 54, 57, 58.
Annuniiata, 37.
Anquelil Duperron, 22.
Amelme, 515.
Anselme Badagio, 79.
Anselme de Lucques, 98,
105.
Ansidonia, 3.
Ansprandus, 204.
Antéchrist, 341,366.
Antoine, 36.
Antonio d'Asti, 301.
Anziani (de Pise], 124,
238.
Anziani (de Florence],
282, 326, 328, 529,
331, 332, 385, 402,
456,479, 482, 485,
486, 488, 498-500.
Apennin, 2.
Apothicaires, 204.
Appicn, 18.
Aquatvne, 515.
Aquilée, 175.
Arabes, 81. 365, 405.
Arbalétriers, 226, 327,
473, 478, 489, 503.
Arbia, 409, 410, 498,
503, 504, 511, 517,
522, 523.
Archers, 327, 473, 489,
503,504.
Arcidosso, 495.
Ardengheschi, 178.
Ardinghi, 311,314.
Ardingo, 361, 363.
Arelino, voy. Dnini.
Arezzo, 6, 14, 29, 34,
35, 57, 77,105, 116,
122, 138, 145,164,
170, 171, 264, 270,
275, 320, 358, 409-
411, 433-436, 459,
4&4, 498, 499, 501,
502, 505, 529, 532,
540, 551.
Argent, 202.
Arianismc, 543.
Ariiiians, 188.
Arislote, 230.
Annaiolo, 485.
Armée, 473, 489, 4J0-
502, 514, 515-5:)0.
Amaldode Brescia, 145,
144.
Arnicnsis, 40.
Aruina, 30.
Amo, 5, 160, 460.
Amobct 23.
Arnold, 61 .
Arnold Lubec, 175.
Amolfo di I^po, 406.
Arnon, 20.
Amulf, 66.
Arras, 515, 516, 519,
526.
Arretium, voy. Arezzo.
Arrigucci, 311, 314,
534.
Arringhi, 252.
Arnintius, 39.
Art étrusque, 24.
Artisans, 214, 218, tH.
Arts et métiers, 191, 207
Arvernes, 101,
Asciana, 163, 178, 472,
516.
Asie, 15, 16, 17.
Asinander, 343.
Aspirations, 15.
Assemblées, 207, 210.
Assesseurs, 234.
Assi, 505.
Assise, 160.
Asso, 169.
Assyriens, 17.
Astarolh, 365.
Asti, 203.
Astimberg, 515, 527.
Astrologues, 306, 365,
471, 545.
Athènes, 27, 196.
Attila, 53, 55.
Attique, 24, 26.
Atto, 132.
AubuitsaUf 13.
Audolf 13.
Auguste. 26, 56, 50.
Aulu-Gellc, 24.
Aurclien, 44.
11.
272.
i, 114.
ente, 300.
. 65, 216.
de Novarc, 500.
irt, 528.
ni, 71.
de Quarlo, 490.
69, 70, 331, 406,
I Isola, 409, 489.
4, voy. Salmeria.
1,365.
», 535.
7.
(Del) ou Bagnesi,
, 311, 312, 314,
enses, 347.
o, 167,421.
, 277.
U8, 59.
, 61.
rinetti, 535.
xi, 405.
es, 123, 193, 197.
raio, 473, 474.
ncUi, 528.
?!res, 134, 200,223,
, 327, 330, 331,
, 400, 492, 494,
, 519, 526.
tes, 203.
liers, voy. Chut-
rs.
lone, 110.
dori, 535.
res, 48.
rie, 193.
rini, 168.
rousse, voy, Frédc-
M, 10.
, 255, 311, 314,
».
iUo,259,331, 400,
l
INDEX ALPHABÉTIQUE.
Daroni, 359, 374-378,
385.
Barricades, voj^. Serragli.
Barrucci, 311.
Bartolini, 16.
Bartolommeo de Sienne,
387.
Baltimamme, 535.
Bavière, 175.
Baxmann, 95.
Béatrix, 72, 73, 75, 76,
79, 80, 83, 98, 106.
Beccanugi, 534.
Beccheria, 454, 456, 459,
400,544.
Becchelti, 87.
Bechslein, 444.
Beham, 305.
Bekker, 50.
BelfradeUi, 535.
Bélisaire, 50.
Bella (Délia), 314, 537.
Bellagi, 137.
Bellardenga, voy. Bcrar-
denga.
Bellarmatif 130.
Belle donne, 380.
Bellincione, 71, 241.
Belzébuth, 505.
Bencivenni, 387.
Benencasa, 288.
Benjamin deTudèle, 210.
Bentivoglio, 258.
Benvenuto<rimola,Z9\,
Benvoglienli, 523.
Bettzo, 101, 343.
Berardenga, 410, 411,
422
Berardi, 451, 475, 400.
Berardo, 411.
Ber engar il Carmen, \ 87 .
Bcrenger, 07, 82.
Bergamc, 42.
Berger, 13.
Berlinghieri, 433.
Bernard de Fuix, 208.
Bernard de Nemours,
208.
Bcrnardi (Jacopo), 452.
Beruardo, 79.
BemardusMorlaCf 352.
Bcrniuo, 02.
579
BernoUl, 73.
BerteU, 100.
Berthold, 75.
Berthold de Uohem-
bourg, 444, 448.
Befham, 21.
Bethmann-Hollweg, 62.
BeltineW, 106.
Beulé, 18.
Béziers, 371.
Bianca voy. Lancia.
Bibbiena, 6.
BibiancUo, 116, 122.
Bibliotheca pairum,
340.
Biche, 284.
Blena, 411, 504, 511,
516. 521.
Bientina, 7.
Bigallo, 316, 370, 373,
386.
Bigozzo, 515, 519, 5i7.
Bisdomini, voy, Visdo-
mini.
Bisenzio, 6.
Bizacasse, 482.
Bleda, 56.
Boaticum, 118.
Boboli, 217, 460.
Bocca des Abali, 454,
Boccace, 203.
Boccaccio (Giov. di), 273.
Boccatoriou Boccatonde,
535.
Bœufs, 268.
Bôhmer, 78, 175.
Bologne, 2, 150, 154,
167, 174, 197, 237,
282, 294, 320, 321,
323,454,535,551.
Bolsena, 7, 29.
Bonj, 372, 374.
Bonaïni, 238, 314, 450.
Bonaiuli, 535.
Bonatli, 545.
Bondello, 110.
Bongara, 191.
BoniraccIII, 71-73, 330,
340.
Bouiface YIII, 244.
BoninsQogne, 387.
su.
uhàl.m
Bordoni, 534.
Borghini, 31.
Borgo (Dili, 157.
Bolp) (quirtier), S33.
BorgD S. AptMtole, 258.
Borgo S. LorCDio, 413.
BoTgognone, 171, 172.
396.
Bouci. 530.
Boulingen, 300.
Jbwfurf, 03.
Boarit«ou, 314, 319.
Boutigns, 01.
BoiioM, 411,511.
Brabuit. 103, 403.
BriMÙno, SB.
Bnste, 3ia.
Drcnkmann, 8^.
Brcw».4i,83,177,ï03,
21)3, Ï06, 308, 354.
Breviariumpiian um.Sl
Briey, 115.
Broccki, 41.
Bromîaeua, 30.
Droui, 30.
Brugulèrei, 13.
Bninellcicfai, 357, 300,
511, 307.
Brumrlli, 50.
Drunello, 3G1, 37 H.
Bnincllo, rtn/. Utinî.
Bruni. 37, 104.
Bnaiet, 515.
Bucelli, 535.
Bucclk, 13G.
Bulgarie, 343.
Buondelmonti, 135, 353-
357, 203, 303, 309-
311,3(4,319, 5'i5.
BuoDi uoinini.188,313,
228, 407.
Buoïode Doin, 443, 454.
Burchard, 200.
Burgoiidva, 40.
Bunielli, 478.
BuM delU Vigai, 481.
]Hm\ ALPHABÉTIQUE.
CicciicoDti, 178, 330.
368, 433, 405, 4^6.
CKcliguidi, 137, 340,
432.
Gtdilobiu, SO.
Cadniée, 435.
Cidolingi, 120.
ûere, 38.
Càttpo. 107.
Câffi-ri. 297.
CilDJ, 453.
dire, 973.
Cilc«gni, 353, S07-3eg,
371-373, 375, 382.
Ciloagu i de Yicche retxii ,
4DS.
Ctlcbi», 38.
Caleffo tecehio, 140.
CalinuU, 104, 195.
C>luiaU,257.
CamildoU, 84, 543.
277.
Camici. 105.
Campioi, 407, 403.
Conptnie, 31.
Cmn^i, 450.
CimpiKlJt,424,S01,S20.
Cimpo, 530.
Camporr^i, 506.
Cimullii. 409, 470, 480,
491,405,513,5»!.
CinccllicK, 305.
Canetlritti, 478.
CngiWti, 537.
Caiiigiani, 535.
Canne
30.
Cunossa, 103, 103, 107,
116.
Camvai. 33.
Canlo, 350.
Caaiini. 40, 530.
Coii/ù, 61 .
Cioniu, 303.
lUiiieci-latro, tS8.
Capri, 01 .
Cippne, 30.
Ci |H laine du peuple, £>*>.
338,332,470,482,4!J.
Clptlainea de l'armcF.
470,
,371.
Caponnccbi, 311, £>!,
!33, 357, 300, 'M,
307,453.
Cnponli, 337.
CapotEltole, 375, 480.
Cappadoce, 10.
Cappiardi, 311.
Caitpoiti, 58, 01.
Capraja, 171, 173,314,
318, 318, 335.
Cordioaul, 304.
Carducci, 14.
Carmigoano, 134, 140,
300, 375.
Carolingirna , S5, 60,
303,331.
Car,>elllm, 519.
Carr^a (pont), 38.
Carrare, H.
CaiToccio, 366-360, 374,
375, 401, 475, 470,
486. 503, 511, 514.
515, 531, Sïî, 530,
530.
Caries, 7.
C*>ci>, 314, 368.
Cairtla, 3G.
Caeellmo, 84, 128.
Cawnlino. 408, 53!t.
Casole, 487, 488, 546.
C>»>ia(Tia), 41.
Caniodore, 35.
Cailel dclla pieie, 320.
Cattel GorcnliDO, \K,
545.
Ctstello, iO, ii7, 119,
298.
Castellode'Pralesi,41G.
Castello del Bosco, 2(>5.
CastcnodiRondina,'il2.
Castiglionoello dcl Trioo-
ro, 426, 546.
GasligUone, 270, 304.
Castro, 145, 582, 459.
Gastrum noTum, 55.
Catasto, 329.
Cathares, 342, 345, 540.
CatUina, 35, 38.
Caton, 13, 29.
Caltani, 120, 129, 150,
131.
CalUni de Castiglionc,
309.
Catulle, 32.
Cavalcanti, 211, 250,
311, 314, 359, 366,
392, 425, 473, 555.
CaTalcaU, 222, 477.
Cavalerie, 225, 476.
Ca?allate,476,477,48l,
482 , 501 , 502 , 505,
550.
Cavatorte, 475.
Cavitelli, 269.
Cavour (via], 38.
Geccolini, 525.
Gece Gbenrdini, 499.
Cecina, 7, 29, 487.
Célestin lY, 304.
Cellarius, 36.
Celsus, 50.
Cencio, 107.
Cenni, 115.
Cennini, 244.
Cenêorinus, 22.
Cent [conseil des], 212.
Centumcellsc, 28, 57.
Ccrchi, 256, 311, 514,
522, 529.
Cerreto, 37, 407, 412,
469.
CerUldo, 165, 166, m.
Cervelri, 28.
César, 36, 414.
César iTUeislerbdch,
343.
Cesare [de], 445.
INDEX ALPHABÉTIQUE.
Césaréo, 52.
Chaldûens, 106.
Champagne, 405.
Change, 2u2, 205.
Changeurs, 198, 199,
201-205, 569.
Chansons, 299.
Charlemagne, 65-05, 67,
90,102. 152, 190, 2Ji,
221,405,415.
Charles VllI, 65, 64.
Charles II d'Anjou, 408.
Charles le Chauve, 65.
Charpentiers, 190, 220.
Charlier, 555.
Cherrier, 126.
Chiana, 5, 6, 165, 274,
275.
Chianciano, 530.
Chianti, 163, l&i, 240i
410, 411, 415.
Chiaro, 359.
Chien, 261 , 263, 501,
523.
Chiermontesi, 311, 514.
Chinois, 24.
Chirurgiens, 204, 475.
Chiusi, 7, 19, 29, 62,
145, 275, 278, 279,
508, 550.
Christian, 145, 147-140.
Chron. AsUnsia, 186.
Chron. Drixian., 502.
Chron. de rébus, 297.
Chron, EsUnse, 296.
Chron. fossœ iiovfzr, 156.
Chron. mon. patav.,
334.
Chron. novalicieusis
fragm., 267.
Cliron. Parmense, 269.
Chron. Patew/ium, 209.
Chron. Pisanuni, 81.
Chron. Placentinum,
518.
Chron. Sagorninum,%l.
Chron. Slavorum, 175.
Chron. Veronense^ZlS.
Ciampoli, 555.
Cianelli, 59.
Ci^rario, 189,492.
Ciccin Lambcrti, 497.
581
Ctcéron, 21, 23,24,54,
35.
Cierge, 164.
Cilnius, 34.
Ciminienne (fort^t) , 29.
Cipriani,311, 359, 360.
Città di Castello, 287.
Civitavecchia, 28.
Civitella, 374.
Ciairefontaine, 37.
Clanis, 39.
Claudien, 44.
Clavel, 143.
Clavesignati, 27 i.
Qément III, 155.
Clément IV, 264.
Clercs, 175.
Climat, 11.
Cloche, 266, 267, 332.
Clusium, 27, 29.
Code théodosien, 54.
Golle,37, 164, 484,487,
545.
Colle di pietra, 408.
CoUegonzoli, 408.
Collenuovo, 135.
Coin, 217.
Colligiano, 501.
Colonies, 3i, 36.
Colonnes, 125.
Collibuono, 415.
Colwnelle, 20.
Cônic, 385.
Commune, 530.
Compagni (Dino), 255.
Compagnies, 292, 527.
Compiobbesi, 311, 514,
535.
Comtes, 62, 221, 2il,
212.
Comune, 220.
Conciles, 504, 505, 342,
382.
Concorezenses, 347.
Conde, 123.
Coneslabile, 19.
Confetti, 517.
Connétables, 506.
Conrad, (ils d'Henri IV,
114,115.
Conradll, leSali(|ue, 71,
77.
582
Conrid llî, iSf». 137,
142, :m.
Cnnrn(iIV.272,42r»,4."7,
44 i, 445.
Conrad a Lichtenau,
142, 511.
Conradi lex, 73.
Conimlin. 423,437, 414,
447,449-451,462.
Conseils, 212, 227, 233,
238, 240, 330, 332,
333.
Consolamentum , 349 ,
363, 391.
Gonsortcrie, 190.
Constance, 143.
Constantin, 44, 423.
Constnntinoplc, 1 96, 204,
430.
Constructions, 290.
Consuls de Pise, 106.
Consuls des villes, 147,
448, 483.
Consuls des arts, 207.
Consuls politiques, 208>
242, 244, 228, 232-
234,238,240,247.
Gontadino, 207.
Contado, 64, 438, 454,
475,274, 283, 327,
474, 484, 489, 493,
496,504.
Conli, 298.
Contrade, 488.
Coppi, 292.
Cordonniers, 206, 319,
335.
Corinlhe, 24, 496.
Corio, 279.
Cornaro, 3, 5.
Cornélius, 42.
Cometo, 28.
Coniia, 7.
Corsalone, 6.
Corse, 3, 430.
Corsignano, 472.
Corso degli Adimari, 257.
Cortone, 29, 464, 530.
Cosa, 28. 35.
Costa et Blanchit 498.
Cours d'eau, 4.
Credenza, 469.
INDEX ALPHABÉTIQUE.
Crema, 4:»0. 212.
Creniora, 27.
Crémone, 83, 210, 230,
259, 450.
Creuzer, 21.
Croce al Trcbbio, 380.
Croisade, 110, 123,137,
453,293,447.
Cronica di Pisa, 263.
Cruautés, 307.
Cumes, 27, 89.
Curbio, 305.
Cycloptknqcs (oonstr. ',
20.
Cyprien, 56.
Damasc, 49.
Damient 73.
Damien, 85, 87-89, 340.
Damiette, 454.
Dandulichron.t 188.
Dante, 9, 45, 42.5,481,
498, 499, 243, 219,
254, 256, 257, 265,
354, 392, 410, 425,
434, 436, 441, 45 V,
455, 520, 522, 532,
541 , 543.
Dauphiné, 316.
Décius, 42, 52.
Délation, 367.
Delécluze, 56.
Delizie, 60.
Démarate, 24.
Dèmes, 26.
Démocratie, 323.
Denipsler, 21 .
Denier, 403.
Dentfs d'Halicarnasse,
43.
Desiderio, 91.
Desiderius, 80.
Desjardins, 419.
Jieutéronome, 198.
Dicomano, 56.
Digues, voy. Pescaie.
Dino, voy. Compagni.
Dino(ducde), 320.
Diodore, 18.
Diotisalvi, 258, 344.
Discipline militaire, 483,
490.
Discordes civilr»8, 247-
249, 251-253.
Dispenses, 477.
Disputes théologiqnes,
Ô54.
Distrinptori, 473.
Doat, 349.
Dochez, 3.
Doctrines, 347.
Documenti di storia pn-
tria, 554.
Dodécapolie, 26.
Domenici, 388.
Dominicains, 293, 207,
555, 360, 385.
Domitien, 41 .
Donali, 253, 255, 257,
309, 310, 314, 314,
535.
Donation de Malhilde
402,413,115,427.
Donation de Pépin, 426.
Doni, 468, 255.
Donizo, 68.
Doria, 307.
Doriscus, 20.
Dozy, 423.
Drabiscus, 20.
Draps, 493, 494.
Droit romain, 228.
Dualisme, 347, 349.
Ducange, 497.
Duchesne, 65.
Ducs langobards, 61.
Dumont, 20.
Durandi, 46.
Dttruv, 2.
Eberbard de Kaiserslan-
tem, 280.
Ebrardus, 353.
Ëccelinode Romano, 442,
474.
Ëcbcvins, 208.
Eckard, 566.
Écluses, voy. Pescaie.
Edmoml d'Anglttem ,
448.
Eginhard, 1M. 300.
tsipu, fi, 43, SU4.
BIhe, :>.
Ëli«, 390.
£l.>n. 4,
ËUibi
,43,
El», n. <U. 106, 485-
487,501.
Enit, £50.
Embrun, 4M.
Emiliinî, tog. Gimlici.
Emilie, 71.
Empire romiin, 48.
Empoli, 09, 104. 10.\
171. 407, 510. 543.
Eii>ci|;iiei, voy. Dinnij-
Ëptccs, 304.
Ë|Heure,Ê|Hciirism«.344,
553, 354,341.511.
ËpreuTe, vog. Fca, Or-
dalieii-
Èqnea, fii.
En, 6, !0.
Eric de Suède, 3^(3.
Erra, 90.
Ër;<, 430.
E<chyl«. îi.
EiclaTig«, 64.
L'pagne, (03, 383.
" e, 295.
INDEX ALPHABËTI011G.
EmtiUhe, 38.
ËTiiigiles, 280.
Ë>é<|uo, 08,09, 75,70,
80, 82, 237, 238,
Eralt, G.
Eitald. 10.
Eiirchal, 58,183,301.
Eicommunicalion, 304,
390, 304.
Eiiia.SeO, 4O0, 441,
407. 505, 500, 535.
!, 14.
Eilim
Élie,
Élienne de Bgianix ,
38,
Ëli«nna IT, 78.
f.iniTK. 1».
ËtruaquM, 13. 14, 18,
31,33,301.
Euchcir, 34.
EuR>-i>e Ur, 143.
EtiRraiiimnii, 34,
Euripidf. 11.
Ferrare, 71, 177, 208.
P>l>i>i
1,43.
1, 134. 140, 305.
Fienu, 154, 371, 451,
Fiidili, 383.
Falcandi, 154.
Falconieri, 473.
FaLTiei, 39.
Filisquo, 15. 30.
FilMrona, 5,
Fimillos, 255-257, 309,
311, 307, 453, 454,
473. 5.J4, 554-558.
S, 405.
FaHfani, 10
Faiio, 209.
.101.
392, 408, 425, 4i3.
401, 463, 460, 489,
401, 492, 407. 523,
541, 543, SU, 5:) I.
Finieae, 358.
F>»nclU, 398.
FnuTiel, 38, 335.
FivenlL.. 37.
Fniïlla, 307.
Fiito des tlberii, 9, 50.
Féd£nlion, 20.
Fcdilori, 514.
Felii, 43.
K», 345, 354. 3li3,
112.
Feu, 00, 04.
Feui, 485.
Fici, 202.
Fichr. 90.
Fiacrti», 57.
Fiescbi, 304, 447.
Fic»lc, 14, 30,^,38.
43,5I,5I,50,M,M.
05,80, 100, 13»-133,
101, 957.
FihnU, 211, Î52. 261,
303, 311, 455.
Figline, 364, 322, 418,
420, 450.
Filioài. 82.
FiiippoCgoni,415, 418,
410.
Fioravatdi, 204.
Fiorentini , mém. de
Hith., 71.
FioreiUini , li*d. de
Dinte, 5U.
FindolG, 104, 165.
Fiumalbo, 2.
Flindn». 103, 403.
Floracchi. 38.
Flore, 301.
Florenlino Rufb, 77.
Floreniello, 135.
Flonn, 404, 558-503,
Flohnui. 38.
Flon». 535.
Fodero. 150.
FoLrts, 194,403.
Follini, 20.
FonUiueblHa, 57.
ForiboKhi, 358, 311,
314, 301, 535.
Forli, 545.
rotcolo, 549.
Fortniche, 3.
Furtinnue
Frai
c, 40,'.
tu de nimini ,
581
l?fDEX ALPflABfinOUE.
387, »H.
Frinkfl, 57. G2. 101.
144. 187. 411. 415.
Fniueti. 418.
FraliceUi, 253.
Frairicelles. 3iM.
Fnilric. 100.
Frédégahr, 253.
Frédéric BarberouMC .
142-145, 148-154,
156, 105, 182. 228,
230, 301, 413, 437.
FrV^dérie II, 156, 250.
260, 271, 272, 277,
270-281 , 293-205,
303-300 , 317-321 ,
530, 333-336, 33X,
550. 365, 366, 374,
584. 302, 423, 443.
Fr«:*dcncd'Aolioche,208,
306, 307, 312, 317,
443.
Frédéric de Lorraine, 74.
Frégenoe, 35.
Frérei, 16.
Freacobaldi, 255. 311,
314, 406, 450, 535.
Frisons. 101, 187.
Fronlin, apôtre, 41.
Frantin, 35.
Frontinus, 43.
Fronton, 41..
Fucecchio. 6, 7, 120,
154. 318.
FulginaiU hiU. fragm.
357.
Fumt. 345..
Furius, 35.
Furlo. 48.
Gaddi, 370, 373.
Gaêtc. 82.
Galeolti, 110.
Galica. 265.
Galien, 41.
Galigari (ou Galigai) ,
511. 455.
Gain, 511.
Galluzzo. 421.
Galvani, 10.
Gamurrini, 111.
Gacelon. 454.
Gangalandi, 252, 257.
311, 470.
Gangbereta. 317.
Ginrgaui, 217, 467.
Gaacons. 101.
Gaufridi MaiaUrra ,
224.
Gaaie cisalpine, 413.
Gaulois, 14, 30, 31.
Gauthier d'Ocra, 307.
Gaye, 405.
Gebhard d'Arnitein. 280,
207.
Gélase, 54.
Gènes, 82, 110. 123.
145. 147, 140, 150,
188, 200, 211, 214.
210, 231, 237, 238,
250, 260, 282, 206,
304, 306. 385, 412.
430 , 437-440 , 450,
465.
Gerbert. 68.
Gerhardi, 10.
Gerhard de Satoie, 78.
Germanie, 16.
Gervaaius, 50.
GeMO, 287.
Ge$la j>er Pûanoi, 123.
Gfrôrer, 60.
Gberardi, 460.
Gherardini, 311, 314,
475, 400. 565.
Gberardo, 350. 360.
Gherardo de Marsano ,
344.
GhibeiUni, 505.
Ghirardacci, 257.
Ghislo, 70.
GiamimUari, 10.
Giandonati, 211, 500,
511, 514, 554.
Ginnfigliazzi, 500, 511,
514. 554.
Giangni»i. 255.
Gianni. 475.
Giannonct 82.
Giannulri. 5.
Gibbon, 40
Gibel, 300.
Gibelias, 256, 502-504.
300-511 , 517-519.
522-525 , 354 , 355.
565 , 506-401 . 410,
415, 418, 450, 454.
458, 461, 468, 487,
401. 405. 500. 50â.
504. 510. S-t», 532.
555, 556-538, 540.
Giftebrecki, 186.
Giglio, 3.
Giordani, 168.
Giordano d'AiiglaiBO,467-
460, 472, 489, 401,
407 , 505^7 , 509.
512, 516, 518, 521.
526, 528, 531, 556-
540.546.
Giordano Lancia, 517.
GiovanelU, 16.
Giotanni, artisan, 77.
GioTanni del Tosco, 519.
Giovanni de Salerne.5C0.
GioTanni de Schiô, 294.
Giovanni de Velle^ri.SOl.
Giovanni, patarin. 579.
Girard, 543.
Giraud, arclievéque,549.
Giraud (Bellezie, ele),
57.
Giraud (Ch,),e».
Giudici (Emiliani), 258.
GiufTredo de CastigltoDC,
504.
Giugni, 311.
Giti/ffii, 188.
Giunta, 433.
Giuochi, 311.
Glaber, 341.
Godefridi col. Ann, ,
272.
Godefroi de Boaillon,1 1 1 .
Gonfalon. 226.
Gonfaloniers, 226, 327.
Gonnella, 167.
Gonzclin de Wolfenbut-
te), 280.
Gorgoiui, 5.
Gori, 10, 55. 255, 544.
Gothcfred. évcV|ue. 141.
Gothefred le Barbu, 74,
INDEX ALPHABËTIQOE.
75, M, 86. m. 9i,
93, 98, 102.
Gothelred le Bossu. Voy.
GoizeloD.
Galhofredut, M.
Golht, M, 50, 51, 511,
se, 57.
Goiulon, D9, 100.
GramiuM. 30, 309.
Gn>D>, i05.
Cnndi. 315-!ia, 318,
!90, SU, 251, ■&&.
Ï77. 3Î9, 353, *H,
490.
GriTÛce, M, 38, 35.
Grecs, 33.
Grégoire de Toi» i, 54.
Grégoire VII, 73, 78,
Hl,90, 08, 101-10.1.
105-197, 100, 130.
158, 301, 340, 343.
Gr^t;aire VIII, 153.
btéffliK n. 133, 301,
270-273 , 279 , 393,
39 1, 303, 330, 300,
303,
GregaroTJus, 357.
Grenouille*, 87, 89.
Greui, 404,
finmoildo. 300.
Crio», 355.
Gronoviut, 10.
GroïKlo, 3, 8. 3X0,
387, 300, 409, 470,
473, 480, 489, 495.
Gratin
57.
Cruier, 21.
Guilberl , 84-80 , .743.
Gunldnda, 7].
GuiMoeci, 405.
Guilef, 300.
Guirrcdotlo. 333, 234.
fiiullerotli, 311, 314.
Giiilnneo ilc b Plamma.
143.
GuuUlh, 310.
310.
474.
Gaelfoi, 250, 30>, 30.1,
309-315 , 322 , 33(.
335, 590, 400, 40t,
410, 4IK, 433, 450,
451, 457, 401, 405,
50t, 513, 520, 523,
533, 537, 540, 545,
548,551.
Guglislmino des Ubertl,
5(6, 531.
Gllibrrl, 00.
Guidilntlc, 421.
Guldilolli, 309, 311,
312, 314, 397, 53:.,
537.
GuidaMlo, 297, 373.
Guidi, 70, 71,130,138,
1J7, 105, 172, 173.
211, 240. 257, 204,
20B. 309. 311, 317,
322, 530, 398, 407,
408, 431, 553.
GuL.lo d'Alberto, 151.
tGO.
GuidoJel Pitirino, 389.
Guido de RDOiena, 407,
Guida di Pcdonc, 4l'4.
Guido Guerr*,'l3C. 1.''.7.
140. 141, 147, mi,
173, 241, 407, 410,
434-430. 535.
Guido ^ovello, 407-410,
418, 489. 505, 550,
538, 539, 541, 545,
551.
407.
GaillauntrfFApulir.n.
Gulllaunu^ df Malmrt-
bury, 101.
G u il la 11 me le Conquiî-
nnl, 110.
Guilloume le Bon, 152,
Guilliiunie de Tyr, l!l|,
2TÏ.
GuiHArdo rie Pieinwnlk
424.
Guiltooisnno, 373,
Giiillone d'Arciio, 549.
flai'^, 54.
Gundibraml, 03.
OiiHlhirr, 30,
UaJrien, 40, 41.
ll.drion, p»pf. 03, 100.
Hilbersbdl, 175.
IMlam. 199.
Ilannibil, 34. 48.
llarlasig, 353, 55t.
llartircld,.30D.
Hautlnille. 54.
Hcclor, 518.
1,3,
Ihget (Karl), 02, 20».
Henri 1, lOiwIeur, OK.
Ileuri 11, le Siiiit, 70,
71,208.
]knrini,leKoir,74,78.
Henri lï, 83, 102, 105-
109,113. 115, 138.
Henri V, te Jeune, 115,
122. 125, IÏ7.
Henri VI. le Cruel. 153,
154,156,317.
Henri letton, 150.
Henri le Superbe. 300,
llonH de ODiière. 141.
Henri de Uvunec, 243.
Henri, CU'dè Pr&l. Il,
280.
Henry III d'Angleterre,
437, 448,451.
Henry V,528.
Hérétiquea, 311, 337 iq.
Iléril>erl, 207, 343.
Augienëii,
Ucimanni Corner, 74.
IlénxMr, 18.
Ihuiey. 17.
Hildelirsiiil, Vog. Gr£-
iinn ALraiBfinQiiE.
HMg. M.
iDbntene, 222, 225-
ludiei de* Pui. BS,
HmkMr.tW.
227.
275.
Ilirtck, ni.
Jngei. Î05, 300.
//.ii.Bo-i. /iTijw...-.OI.
jDKMdu poteilal, Ï3i
Ilffrr rt lliilol. iV.
laiMcrfitll.141.
Juif., 202, 543.
lU-IUr. ÎK. W». sa.
Innocenl III, 150. 151,
Julii loi,, 30.
rrfMi.
100. 109. 173, 171-
J«lilU, 344.
UdhembauTE. l'c^. Ber-
177, ï*î, Ï50. SM,
Jupiter, 49.
llial.1.
350.
Jatikien roTaui, 277.
iDooMnt IV, 203, 30i,
jHain. 18, 535.
«7.
305, 300, 374, 3K4,
JoiliD. lient, de Bili-
Hollin4ni>, 17.
423, 425, 444. 447.
tiire. 50.
Uoroire. ÏÎ3, 535.
InqubUioD, 303, 303,
iotiimeo, IM. 190.
|[oc^T^>, 05. Î16.
307, 375, 37B, 379,
Ju.ignï. 115.
lloDoriDi. U.
3KÏ , ZKt-m , 389,
Harronui 11,13!.
390.
llonoriiH ilE. !»), »«.
InstiUiliaiu, 237-242,
371.
282, 283, 320, 473.—
HâpiUiil.aW,385.
I'<.ï.C<aBOl.,Coii«il-.
Horacf, M, 33.
Poteiui, Cip. du peu-
fformor-, «7.
ple. Buoni Dorobi,
Horntr. S8.
ele.
L
Hubert, 09, 70.
[Dtcc^it. n\, 545.
ItuBDCi [corele', 70.
Inlér^'t de l'argeot, 19S,
Labbt, 54.
lIuguMcle rraTcncc.e?.
200.
Laboulayt. 54.
Ilui», 49, 50.
ButUt, 150.
InTeililure», 125, lifi.
Uo, 7.
HjmiK», 3CÎ.
Isb.43.
Ugooi, 7.
lUlieni. 183.
Uiiie,19t.l06.
t
lulioto, 13.
LinuiidLnt.303.
UmKirt, U7.
inmfcn-/, Aim., 74.
IipjïM. 13.
J
UmbeKi, 70, 213. 319.
kanDda9Cet,30t.
253, 509, 311, 307,
[rdcranM de s. Lilici,
Jlcopo de Cerrcto, 433.
453, 497, 510.
60.
Jirapo de HonlcTufCTOe,
Ijombrrtut parvut, 173.
Ildobnndifto (comte) ,
358, 3G1.
Ijimi. 32, 38, 42. M,
1*5.
JtKquetde Voragr.iWI.
107.
Jarycr. 154.
UndiouUnHlBUao),
Mto, 173.
Jamtilla. 444.
308, 443, 407.
Ulttlraton fiortnt 3DI.
JeinlicuLdcBéluaire],
Lincia de CutielioDe,
50.
311.
Imoli, 177.
Jein d-AnKleterre, 213.
Lincii (Ciotdana), 317.
11.314.
Jean de Brienne, 271,
Land««i.-m.
272.
impoti, i:>a.
Jean d'Olivi, 301.
2(2,271.
[ncendio, 240.
Jean VIII, 05.
Landulpl,H,tfnior.Zty
Inci». 364.
t^ndulphia junior. 9i.
Iraiulgpncc»,4*7.
425,430.
Langabar.l«, 58-GO.
Inriùslrira, lOJ.
J<;eus 341, 348,300.
Lin<!uedoc. 343, 350,
Jnfmpli, 211.340.2^3,
Joackfm, 352.
300,583.
25K. 311,4U.
Jonchim de Flore, 391.
Urp (m), 38.
1,6.
di GHlello, 398.
(Bnincllù], IHd,
sait, iïK, 471,
534,555.
[Brutiello], 336,
4!5.
27.
de change, 202.
14.
lomLardr , 144,
12, 402, 5{H.
ui,94.
i. 250, 400.
mOeX ALPBABËTIQQG.
113, lOÏ, 255, 287.
271, 313, 371, 3S3,
3X5, 441, 4ri0, 481,
501, 544.
[.ombarrlj, 158,903,207.
Lonilrei, 303.
Lortn:. 19.
Lomnod^MouaciM'i-
Lorminc, 50, 74, 100.
Lolber, 83, Ul, 143,
100,231,
Louii le Débonnaire, 00.
Louii II, Oâ.
Louii VII, 137.
I^ia do BiTlèrc, 448.
LueaTttdrnm, 5+7.
£>u'iiin,555.
Lueanlesi, 311 , 31 4, 535.
Lu cari, 5DS.
luechini, M.
Lucen, 3UQ.
LociL'nina, 487.
hicilhi», IS.
LueqDe>,tl, 14,35,51,
61, 72, 78, 77, 81,
105, 107, 108, US,
138, 145, U7-140,
154, 171. 113, 174,
196, 212, 230, 238,
203, 2Ô4, 270, 308.
338, 412, 415, 418,
430, 431, 432, 438.
4M, 400, 501. 532.
.■>Î0, 532, 535, 540,
515,548,551.
Lucumona, 23, 36.
Lune. 134, 159, 350.
lAingo (DcO, 179.
Luni, r '""
rij>[i>, 250, 308.
liipicini, 388.
I.utber, 391.
Luie, 72.
Lycophron, 98.
Ljdie, 10.
Ljdiena, 18.
Ljon. 90,305,312,340,
3S2.
■■bLIlon, 60.
Naci^doine, IT.
Machiavfl. 30, 222.
Hlcbiarelti, .531, 53.'i.
Uaestri di pielr» e le-
gnime, 474.
Maffei (Itapb.), 30.
Naffei (Scip.), 90.
Hagilotli, 554, 535.
Magli. 535.
Kagiuls. 514.
HignaU, Fb^. Grandi.
Magnnii. 459.
Mign, 2. 6.
Hihomel, 306, 4t6.
Hainardo,151, 1011.
H*blre, 126.
Mnlibranu, 297.
J(a/(iip('nii(Sibi]),301.
MalavoUi, 71.
Hilborgbfito, 171, 172.
Mdena, 410, 504, 511,
516, 532.
Maltipini, 31.
Halcspini (famille), 311,
535.
Halliiia, 35.
MalU-BruH, 4.
Malveiii, 205.
Nincini, 535.
Handello , 274 - 276 ,
290,31
Utncdo, 359.
IUDrred,30l,493, 437-
430, 443.(4â, 447-
452. 460-403, 465-
470. 402, 415, 40G,
505, 500, 511. 515,
531 , 540 , 544-548,
548.
Hangia, 453.
Mangnne, 397. 461. 46.%.
ilanicri. 311. 314. 535.
Hlnnelb, 311,. 5.15.
MaanHtl. 886.
Manai, 43, 119, 130,
233.
Maaâ, 60.
Slinloue. 67, 71, 115.
910,295,450.
588
INDEX ALPHABÉTIQUE.
Manuêcritê ital. de Pa-
ris ^ 41.
Manzoni, CI.
Marangonif 145.
Marchands, 218, 220,
222.
Marche, 147. 541.
Marciana, il 9.
Maicmmea, 2, 7-0,470,
486,489.
MaresGotti, 525.
Margarin, 154.
Margantone, 541.
MarghcriU, 363.
Marie (Vierge), 43, 362,
507, 511, 513, 527.
Marignolli, 313, 531.
MIarin, 203.
Marini, 185.
Narino, 70.
Markwald, 407.
Nnrmocchi, 13.
Marozia, 68.
Mars, 31, 41, 43. 55,
180, 255.
MarlèneU Durandtil^,
264.
Marti, 103.
Martin IV. 386.
Martinella, 266, 267,
269, 274, 275, 396,
464, 484, 486, 503,
522, 526.
Martino, 79.
Martyr», 42, 43, 49, 50.
Masnada, 453.
Masnadieri, 2H3, 453.
Massa, 9, 10, 486.
Massa del Marchese, 140.
Massa guelfa , 465.
Mnslama, 26.
Vathilde, 75, 76,8{),9^
99-103 , 107-110 ,
113-116 , 121-125 ,
125, 143, 149, 15'i.
158, 177, 210, 2(M).
Mauritius, 55.
Main y, 16, 17, 19.
Mayence, 145.
Mayr, 7.
Mazzarosa, lîl.
Mazzin^bi, 252.
Manoccbi, 535, r)37.
Médecins, 201, 474.
Mcdici, 212.
Megliomla, 374.
Megliorato, 388.
MeUini, 99.
Menioriale pot. He-
gient,, 318.
Mencken, 203.
Menzauo, 487, 488, 546.
Mercato nuovo, 77, 268,
327, 369.
Mercato vecchio, 40, 77,
194, 218. 246, 257,
314, 319, 370.
Mercenaires, 424, 481,
482, 495.
Merdiprandus, 343.
Mersia, 7.
Messere, 71, 205, 359.
Metauro, 48.
MéUyers, 192.
Metz, 74.
Mezzabarba, 83, 84, 8G-
89, 91-93, 95.
Micali, 13.
Michaud, 271.
Michel-Ange, 10, 15. 43.
Michel Paléologue, 465.
MicheleU 9.
Migliore [Dfl), 35.
Migliorello, 311, 453.
Migne, 344.
Mignet, 2.
Milan, 83, 04, 143, 177,
203, 211, 230, 237,
267, 282, 346, 355,
359, 369. 371.
Milanesit 468.
Miles, 222.
Mileto, 224.
Milices, 487.
MiliU, 345.
Mille iUlien, 2.
Millenium, 339.
Mills, 123.
Mincio, 59.
Minerbelti, 387, .534.
Mineurs , Voij. Francis-
cains.
Minias, 42, 45.
Mhu, 32.
Minorita, 114.
Minucius Frlix, 350
Miracles, 369.
Miséricorde, 292. 5St).
Misericordit Tecchia,ri70.
Mittarellù 150.
Modigliana, 71,240. 40^.
Mœurs, 33, 402.
M(»czz, 81.
Muïse. 366.
Mo'uè, 99.
Momnuen, 13.
Monach. S. GalL, 204.
Af oftai -cAi> deDtntc,l 59.
Moneta, 353.
Monnaies, 201, 202, 405-
405 , 527 , 558-565.
Monsanese, 504.
MonseWoli, 504, 511,
515, 516, 519, 521,
523.
Moiistrelel, 528.
Monsumniano, 14.
Montagutulo. 496.
MonUia, 414. 415, 418
MonUlcino, 150, 109,
174. 285, 287, 308,
409, 411, 419. 421,
422, 424, 426. 472,
495-499, 503, 50G,
526, 530. 531, 546.
MonUlc, 172.
.VonUlto,173.410.
Montaperli (lÀbro di\
168, 472.
Montaperli, 454, TiOi,
523, 531, 548.
Montarrçnti, 178.
Mont-Cassin. 94.
Monte, 112.
Monte Accianico, 414.
Monteano, 469, 487.
Honte Argentaro, 3.
Monte Buono, 135, 256.
Monte Cascioli, 128, 129.
Monte Castcllo, 440.
Monte Catini, 10.
Montccchiello, 407, 471
Monte Cellosi, 276.
Monte Christo, 319.
Monte Croce, 136, 157,
139, 240, 265.
INDEX ALI-UAUËTIUUB.
Gucuiii;, 5M, 3UI.
Huila- {OlUt.), g.
O
Corte. 3i3, 3M.
.V»/fer{lliit.clcSniEtc),
tronoli, 104, tliTi.
300.
Obituarium, 523.
latrone,178, WJ.
Uunildo, 173.
Oculut poMtoraliê, 235.
Ii«.ic.. m.
Mûnch, 298.
ltm»o, 480.
SlureiUo, 180.
OtDM., 246.
lupo. 172.
.M«io(ori, 0.
Officiait, fortlun,ihi.
mufi, «Kl. 4gU-
Hùrien, IBÎ.
Ogerio, 109.
, 400, 40i, 4!I5.
Uusiei, 2a.
Osmw Alfa-iut, 203.
murh). 1<». 172,
Ogier. 135.
, ÏOa, 407.
OliTa. 391.
OrUodi, 120,121,
Hycéno, 20.
Oli«er. 493. 520.
Hïreiscut, 20.
Oli»o. 77.
piino, 465.
OUrarao. 53, 81, 223.
puleiino, 7, 10,1,
290. 31!, 3*i, 51»,
, 171, 174, 270,
■
450.460.
, 278, 379, 2I«,
, 308, m, 411,
Nifr ad <liulil, 123.
Ombrie, 13.
, 487, m, m,
Kqitc!, S2, 277, 304,
Ombrone, 5. 0, 103,
.540.
305, 334, iti, 415,
109, 411.
nppoii, 407.
471.
Opix^rt. 17.
-egt(><)iii,412,t24,
Iiitb«uie, 340.
Or. 202.
, 4»a, 520.
Sifsès, 44, 55, 50-58.
Orbetdlo. 3.
■opoli, Ml, :>I2,
Nauli, 42.
Orcit, 10», 275.
Naurius, 50.
Ortiolini, 535.
Rotmiriu, 205.
Oïdatiea, 00.
S«nario, 413.
Oniale, 410.
tquiru, 01.
Kopelc, 20.
Oricnl, SO.
firchi, 173, 314,
Kcrli, 2r>5, 309, 311,
Orioli. 15.
, 322, 407, 409,
314. 535.
Oriandi. 252.
, 470, 480.
!lénHi, 41.
274.
mt, 147.
N«lor, 20.
m^!^
dlo, 410, 411.
Neamaim, 194.
Or<Mf. 40. 555.
ri, 178.
Siccol. Piwno, 310.
OrSanliicbcle.2fê,200.
»li,417, 4W.
Niccoli, 535.
383,453.
■iu, tOO.
^ic,ln^ U. 18.
Ortini, 404.
■nia, 178.
KÛ-fcuAr, 20.
Ortolan. 198.
), 37, 50.
tlicïolc,l.
Ur«iclo, IGO, 205, 200,
«,1(2.
NoWw, K^. GrnnJs.
204, 270, 273, 277,
,m«3, 127.
Hoé,330.
278, 308, 344, 345,
Umbehi, 223-
iïoêidfi Kerp^r», 8.
350. 409, 415, 431,
07,
404, 41», 501, 522,
«, 438-441.
528,551.
(1I..W.},43.
Osimo, 200.
rimMie), 2:.:.,:>ti.
, 18.
(W, 209.
,135.
Nurmauds, 05,102,180,
Osli«, 357.
de' IUiiiilaiii,li.
210.
Ustina. 322.
0, A:>. m, 110,
KoUir», 905. 300.
OtUTiano, wy. UbaMini.
.107, 2i7. 412-
Mi», 11.
Ollun. 04. en. 09. 71,
404.481.
Suwllu, vay. Guidu.
243. 250, 413.
ne, 30, 37, 71»,
S5V.
Niii-Lia, 43.
Ottou de Bnm>wiGk,150,
175,170.
590
Otion de Frthing, 121,
Ut. IKi.
Otlode San Blatîo.V^-
Otlubuoni, 440, 538.
Otloii da VfillckbKh,
175.
t, SOI.
l'aKcàù Biroue,37G,377.
l'icc de CerUliki. 255.
l'MC de Peuuuoli. 37 4,
375.
Pidaue, 4S0, hU.
Pipuelh>, 131.
Pagnini, 100.
^agntmctlli, 185.
UlIffiX UJ'U&fi£nQ(JE.
■■«roiMo, 327,501.
Pvtlie», 100.
Parto(fnntu«, 90.
riKlllI,lie,lSl,tlT,
131, 341.
404.
PiMignuw, 175, S06,
480.
Fauionario, 50.
PaUrina, 380.
n», 34«, 547.
Pitenran,358, 300, 301.
Pites, 546.
Patrimoine de St-Picrre,
350, 385, 446, 447,
544.
PaliMu veccbio , Ï50,
40U.
l'alâolt^e, 465.
P*lerme, 190, 334, 40t.
Pilermiiii, 311 .
Pileitine, 153, 27Î.
Pilio, 53.
PiloiajuoU, 3.
Pwciilicbi, 205.
Pandoltu de Fa«uelli,
298.
handutpht de PUi.iVi
l'iiuiucchieMhi , 1G7.
IWi, 220, 253, Ï55,
453.
Paoiino, 121.
Pula de Soriano, 420.
Pipauté, 200, 201.
Pareiilio, 35(i, 557.
Pareto, 8.
Pari», 205, 550, 354,
403.
fart» (Halbicu), 271.
]'« Vu. 40.
Parlciuutil, 488.
Panne, 77, 230, 250,
I, 477.
Pawge, 290, 281.
P»»e»iri, 220, 327, 474,
503, 514.
Pavic, 51,58, 83, 140,
150, 154, 301, 454-
450.
PaaiHtki, 208.
Fax ConMantia, 150.
Piiii, 111, 112, 154,
256, 257, 204, 309,
511, 314, 322, 360,
505, !
), 535.
Pecori, 239,
Pecorvne, 258.
PeauMicra, 204, 320.
Pedes, 225.
Peduui, 475, 478, 514,
510.
PcgoloUi, 545.
Pela Gutlducci, 405.
Pi-lago, 60.
PfUîges, 18, 20.
Pclogo, 314.
PelDïicini, 258, 443.
Pulleliera, voy. Peaus-
Pcpii ViKoali, 424, 420,
PércniM . 7, 78, 171, }
174, Slï, 270, ÎK-
275, 278, 20S, 391. I
Prrrrtu, 7, 188. i
Ptrrol, 17. I
Perac, 23. (
Penéculiuiu, 343, 5^.
Sb3, 304, 368, 3«C-
39a
Perti, 68.
Peruui, 302, 211, 387.
Perusxi, 404.
Pesa, 6, 503.
Pe«caie, 313.
Pétrarque, 425, 510.
Petrioki, 81.
PelrogiuDo, 168.
Peuple, 207, 220, 2ÎJ,
voy. Plèbe.
Peyrat, 353.
Pexto, 99.
Philippe Augaite, 243.
PMlippedeSMubclUi,
43i.
35.
Phralries, 26.
Phrygie, 10.
Piano, 3.
PianodelleCortiDC, 511,
516, 517, 510.
Piema, 170.
Pierre, 41, 423, 440.
Pierre Diacrt, 76.
Pierre de ta Vigtte, ÎWI.
Pierre de St-Gennaiii.
281.
Pietnmala, 2, 5.
PietraunU, 438.
Pietro de Lnoqaei, lOS,
Pietrode Vérone, Vof. Si.
Piare mgrtfr.
Pietro Ignqo, 94, 90.
Pietro le Lombard. 315.
Pietro. paUrin, 362.
Pieve Asciala, 504.
PigU, 257, 311, 53t.
Pii, 287.
PIUinHugGUo,415.
Pitlori. 202.
Pin, 276, 430.
PiMdare, 24.
Pinli, 57, 268.
Piombino, 5, H, 451»
432, 480.
PUe, 5, 29, 37, 57, 76,
81, 105, 108, 110,
116, 123, 138, 141,
144-147, 149, 152,
157, 159, 174, 191,
209, 210, 216, 238,
259-264, 270, 284,
286, 296, 298, 30b,
308, 334, 336, 358,
398, 411, 412, 415,
416, 424, 430-432,
436-440, 456, 465,
471, 486, 545.
Pison, 39.
Pispini, 498.
PUtoia, 10, 14, 29, 54,
57, 105, 117, 135,
138, 140, 145, 154,
165, 167, 172, 173,
239, 264-266, 269,
270, 292, 308, 318,
396-400, 416, 417,
420-422, 424, 501,
502, 530, 540, 545.
Piligliano,486,501,529.
Pitiscus, 34.
PiUi, 14, 170.
Pivicri. Voy. Paroisses.
Plaids, 79.
Plaine, 339.
Plaisance, 154, 203, 259,
482.
Platina, 73.
PlavUe, 30.
P'èbe, 219.
Pline nat., 24.
Plumes, 299.
Pluquet, 344.
Plularque, 22, 24, 35,
435.
Pô, 21.
Pœnitenliai'ius, 105.
Po^iaronc, 511, 515,
517,519,521,523.
Poggibonzi, 139, 140,
159, 102-164, 109,
170. 175, 177, 264,
270, 280, 287, 508,
558, 426. 450, 485,
U^DËX ÀLPUABÉTIQUE.
488, 550, 515, 546.
Poggio di Vico, 275.
Pogna, 119, 120, 138,
165, 166, 209.
Polenta, 408.
Poliziano, 36.
Pullentia, 37.
Pollroni, 287.
Pommes, 299.
Pompée, 55.
PonUssieve, 6, 37, 368.
Pont d'Ain, 37.
Ponle d'Era, 37, 148,
416, 417.
Pontealla Garraja, 290.
Ponte aile graxie ou Hu-
l>aconte,291,292.
Ponle alla Trinita, 291,
406, 459.
Ponle vecchio, 60, 246,
255, 290, 380.
Ponloise,37.
l'ontormo, 164, 479.
PonU, 60, 290 — 292.
Popolani, 223, 226,251,
505, 511, 324, 329,
555, 555, 554, 550.
Popolo [fracliou de pa-
roisse), 501.
Pupolo grasso, 225.
Popolo minute, 225.
Popolo vecchio, 525.
Poppi, 372-574.
Population de Florence,
80, 152.
Populonia, 29, 60.
Porcari, 251,255.
Porciano, 175.
Porphyrionj 26.
Porri, 159.
Portes, 55, 77, 195, 200,
218, 225, 226, 257,
258, 358, 421, 459,
559.
Porto Baralli, 29.
Porto Ercole, 5, 284.
Porto Palo, 28.
Porto Pisano, 440.
Portugal, 195.
Potestal, 229-235, 258,
528, 529, 552. 400,
479, 480, 482. 485,
591
555.
Pouilles, 271, 519, 447,
467, 497.
Poizo [Del], 48.
Pozzo a san Sisto, 580.
Pratiglione, 440.
Pralo, 10, 37, 65, 119,
138, 140, 154, 346,
558, 573, 374, 398,
420, 501,534,515.
Pratomagno, 5.
PratoYCcchio, 132, 154.
Precheura, voy. Domini-
cains.
Présages, 342.
Pressa (Délia), 519.
Prêt, 200, 203.
Préleur, 230, 258.
Prieurs, 207, 211, 227.
Prisonniers, 481, 482,
528.
Prisons, 406.
Procédure, 387.
Processions, ri08.
Proconsolo, 259.
Procope, 45.
Promenade, 217.
Promis, 527.
Prosper, 49.
Prolasius, 50.
ProvanOf 66.
Provence, 343.
Provenzano, voy. Sal-
vani.
Proverbes, 541 .
Plolcmaîs, 465.
Ptolémée de Lucgues,
77.
Pulci, 256, 309, 311,
314, 359, 365, 535.
Pyrgi, 35.
Pyrrhus, 34.
Quartiers, voy. scsti, ter-
zo, conlrade.
Qucrceto, 37, 173, 425.
Querciagrossa, 178, 278,
280, 409, 489, 494,
529.
Quinel, 189.
Quona iDa\ 311, 53ô.
Habanitf 520.
Ribodo, 129.
Richis, 222.
Radagaise, i9 — 51.
Baderne, i^*
Radicofaoi, 274.
Rainald, 89.
Rainerio de Pise, 502.
Bambaldi d Imola, 391.
Rangone, 426, 473,487.
488, 503, 513. 514,
519.
Ranicri. 62, 111, 411.
Ranicri, évoque, 3 il,
344.
Ranicri Sacconi, 350.
Baoul-BocketUt 18.
Rapolano, 422.
hatherius, 340.
liaul, 229.
Raumer, 54, 209.
Ravenne, 58, 77, 108,
177, 188, 209, 279,
280,282,421, 425.
Ravensberg, 300.
Ravignani, 71.
Raynouardf 54.
Razzanti, 451,500,510,
551.
naziiy 99, 253, 515.
Recensement, 283.
HccluSf 4.
Recteurs, 207, 229.
Réforme, 593.
Réfradaircs, 408*
Regnibald, 62.
lieinaud, 05.
Religion, 21 , 41 , 558, sq.
ilr/ifl(Oc//«;,105.
Renan, 500.
Renée, 99.
Reniero del Bagno, 58G,
587.
Repara to, 52, 61.
Répara* us, 52.
Repcrtianua, 41.
INDEX ALPllABÉTIQUË.
RepHli, 15.
Représailles, 197.
Renan faveni. icripi.
231.
Reltori, 238.
Reunwnt, 40.
Réville. 342.
Rex, 36.
Rhasena, 16-18.
Rheginon, 91.
Rhin, 59.
Ribauds, 327.
Ricasoli, 30.
Ricavo, 501.
Riccardi, 259.
UiccTuto, 372, 374.
Richa, 53.
Richard de Gomouaillca,
437,451,462,471.
Richardus de San Ger-
tttano, 154.
Ricotli 188.
Ridolfi. 473.
Ridolfo de Capraja, 233.
Rimini, 371.
Rinaldi, 344, 365.
Rinieri di Nalteo, 461.
Uinicri di llontcmerlo,
555.
Rinucci, 535.
RipafralU, 431,431
Ripoli, 562.
Ripuaires, 413.
Risi, 15.
Ristonchio, 314.
Ristori, 473.
Robert - Courte Ucusc,
110.
Robert de Gapoue, 145.
Robert de Jérusalem,
425.
Rocca di Campiglia, 426,
546.
Roccho, 65, 66.
Rocqncncourt, 227.
Rodcric, 56.
Roger de Sicile, 196.
Rogerio de Bagnolo, 507.
Roiandino Palav., 51 H
Kolando, 79.
Roniagne, 2, 71, 147,
153, 385, 414, 450,
481.
Romains, 14, 25,25,27,
51.35,34.40,48,55.
180.
Rome, 27, 33, 34. 40,
48, 58, 59, l(fô, \'A
176. 185, 201, W
211, 261, 305, 385,
456, 487.
Romena, 407, 409, 410.
Romilia, 40.
Romnald, 342.
Romulus, 24.
Romulus, éTéqae, 41. k%
130.
Roncaglia, 146. 150,228
230.
Roncioni, 148.
Ro$a, 134.
Rosea, 10.
Roses, 299.
Roifninit 48.
Rossi, 256,297,300,314.
373, 380, 381, 385,
535.
Ro«8o, 79, 486.
Ro>tichelli, 373.
Rolh, 54.
Rubacontc. 290—291
297.
Radolf. 80.
Rues, 314. 315, 331,
380, 539.
Ruiïredo d'Lsola. 509.
Ruggiero des Calcagni,
Toy. Calcagni.
Rugomagno, 485.
RuscUo^. 28. 59.
Russes. 101.
Rustichelli, 397.
Rustico. 513.
Rusticucci, 432.
RulUiuSy 5.
Ruvinosa, 586.
Saccetti, 415.
Sacchelli, 311.
Saccheiti, 314, 5:^5.
Sages, 472.
Saint Antonin, 581.
Sùnt Apollinaire, loj.
San PÔlinari.
Saint Barthâemj, 377.
Saint Clémeut d'Alexan-
drie. 18.
Sible Marie majeure,
107.
Siiot Fnnçoia d'Auise,
Saint Gcorgea.KST-
Saâa Grégoire, tMt.
Saint Jean, 310,40*.
Saint Jean de Utran,
301.
Saint Marc, 103.
^oinl Paulin, 51.
Saint -Ptecre è« lieni.
U6.
Saint Piwralartjr, 369-
374, 376. 378. 381.
384,385.
Saimt Prim. 408.
Salimbeni. 171, 39»,
507,558.
^f lutte, 35.
Salineria,32T,504, 514.
Salomon, 393.
,380.
SalvagDoli Harabetli, 0.
SalTani (Proveoiano] ,
433, 46a, 470. V/fà,
497, 408, 506, 538,
533.
Sabii, 117.
Sairi, 287.
Salmat, M.
San Biagio, 113.
San Bonilano, 395, 46U.
San Bnnouia, Yoy. San
Paocraaio.
San Casdano, 11.
San Creici, 45.
San CriiUdano, 460,505,
508.537.
Sanctit [dt) 544.
San Donato in Poci, 167.
San Donalo in Poggia,
HUT. m
INDKX ALPlUiiËTlQUË.
433, 485,494,504.
San Firante, 334.
San TVediano, 535.
San Gaggio, 358.
San Galgano, 46».
San Gallo,39.
San Gemignano, 14, 165,
238, 293, 501, 535,
515.
San Geneaio, 140, 147,
157.
San Giorgio, 460.
San GtoTanni, 53,55,77,
79. 139, 164. 166,
170, 208, 381. 399,
315.
San Giuliano, 431 .
San Jacopo, 439, 459.
SanUrenio, 38,43,50,
55. 79,313,325.
San Marco, 38.
San MarUno, 189, 495,
405. 513.
San Martino al TeKOTO,
168.
SanHIeheleinOrlo, 60,
305,306.
SanHiniaioaHonte, 43,
San Fier GalMlini, 53,
358.
306,
ï 368,
399, 303, 310, 313,
337, 481.
San Piebo, 91.
San Pulinari, 406.
San Quinlino, 29.
San Qoiricii, 170. 178,
374. 472.
San R^o, 189.
San Remigio, 10.
San SalTalore, 53.
San SalTalore a Seita,
138.
San Simone, 40.
San Siato, 380.
San SoTino, 117.
San SteCaoo, 406, 489,
494.
SanU Cnice, 334, 544.
SanU Peliciti, 293, 380,
383,459.
SanU Fiore, 500, 515,
518, 537, 538.
Santa Lucia do' Magnoli,
450.
Sanla Maria illegniie,
293.
Santa Maria di Heicalo
Tnxhio, 367.
Santa Maria in campa,
31.
SanU Maria u Capilolio,
40.
SanU Maria NoTeUi, 360,
36», 370, 373,375-
378, 380-388, 384.
Santa Maria aopra porta,
353.
Santa Maria In le (orri.
Santa Repirala, 53, 53,
78, 79, 346, 377, 318,
441, 479, 498.
SanloVienl, 498,503.
■anonw, 554.
idni, 525.
Sardaigne, 143, 193,
396, 130, 439.
SarraiiiH, 69, 66, 186,
316,319.
SarteuM, 376, 530.
Sarioriv*. 58.
Saaio, 180.
Satanael, 348.
SautetellM, 87, 89.
Sasigtai, 54, 61 .
Satidi, 118.
SaTonarole, 383.
Saioni, 101, 187.
Scabini, 63, SOS.
Senti) (BartoliKnuieD],
31,31.
Scali,»!, 311*534.
58
594
Scandtoifet, 22.
Seapiia, 40.
Scsrtbc€f Ml*
Scarlino, 480.
Sceau, 77.
Scheffer-Boichont, 31,
S55.
Scheraggio, 240.
Schiaiuiio. 453.
Schiô, 294.
Sehmidi, 342.
Scholc, 187, 190.
ScMpfiin, 306.
ScipioD, 34.
&/opif, 61.
SooUri, 309, 397, 453.
Sculpture étrusque, 25.
Scylla, 27.
Sêcchi, 21.
SédiUot, 123.
Seigneurs féodaui, 65.
S^jan, 30.
Sdef 154.
Sehoii, 278, 280, 409.
Semifonte, 119, 104-
166, 168-170, 488.
Semproco, 129, 130.
Senario, 56.
Sénat, 212, 238.
Sénateurs, 228.
Senaiu, 386.
Sénèque, 18.
Seniori, 238.
Sennen, 50.
Séparation des pouvoirs,
235.
Sequin, 405, 405.
SeraTeiia, 10, 438.
Serchio, 6, 438, 439.
Serfr, 189, 192, 207,
218, 219, 221.
Serment, 177, 299.
SerragU, 259, 270, 311.
Senrice militaire, 221,
226.
SerTi,'l07.
Serviuêi 21.
Senrius Tuliiuf , 26.
Seiso, 297.
Sesti, scsticri, 81, 205,
212, 223, 226, 258,
326, 329, 459, 473,
INDEX ALPHABÉTIQUE.
474, 487, 490, 501,
503.
SetUmo, 85, 86, 120,
128, 130.
Sicambret, 413.
Sidle, 250, 300, 305,
445, 446, 471.
Siciliens, 27.
Sickel, Monumenta gra-
phica medii eri, 1859-
61. Yienne, 413.
Sicules, 13.
Sicului Flaccm, 34.
Sièges de Florence, 108,
151.
Sienne, 8, 10, 14, 105,
116, 138-140, 145,
152-154, 162-167,
169-171, 173, 174,
178, 201, 239, 264.
270, 272-278, 280-
285, 287, 306, 308,
318, 320, 321, 336,
357, 358, 364, 398,
408, 410, 412, 415,
416 , 419-421 , 424 ,
426, 432, 433, 435,
436, 450, 454, 458-
401, 463-468, 470,
472, 482, 484-486,
488-496, 504-513,
527, 528, 530, 532,
536, 544-547, 549,
550.
Sieve, 6, 56.
Signa, 37, 84, 120, 134.
Siganio, 71.
Siçurd, 02.
Siliui llalicuêf 24.
SiUano, 135.
Simon le magicien, 93,
95.
Simon Pierre, 95.
Simone, frère de G. No*
fello, 408.
Simonie, 87-89.
Simanint 8«
Simplice, 541.
Siimondii 73.
Sixtus, 42.
Sisi, 311, 314, 534.
Smeregichronico9i, 442»
Soana, 73.
Société de Ste 1larie,373.
Soderini, 534, 535.
Sodici,402.
Soffena, 317.
Soie, 192, 195.
Soldant 132.
Soldanieri, 309, 397,
453,454.
Soleil, 159.
Sophocle, 90.
Sopravesti, 512.
Sorbara,109.
Sorisno, 420.
Sou, 404.
Souabe,300.
Soudan, 272.
Soiiry, 17.
Sotomène, 231.
Spedosus, 60.
Spedito, 498, 440, 520,
530.
Spesiali, 204.
Spessia, 29.
Spini, 259, 406, 425,
473 534.
Spolité, 143, 147, 154,
385.
Spnmer,!.
Squaraahipi, 427, 490.
Stace, 535.
Staggia, 163, 264, 286,
546.
Slahti cwU . Pidor.
239.
SiaMa Florenlia, 329.
Stanema, 11.
Stefàni, 60.
Stemmenano, 425, 489.
Stenay, 115.
Stendale, 401.
Sfofuel|180.
Siickel,i9.
Stilioon, 40— 51,53.
Situbon, 7.
Strinath 168.
Stioisi, 14, 259.
Stura, 56.
Subapennin, 3—5.
Subbiena, 6.
Suèfes, 49.
Suiue, 192.
Sully, 371 .
Sunesen, 91.
Suxe, 242.
Sybel, 31.
Sylbttrg, 50.
Sylla, 35, 36.
Sylvestre 11, G8.
Syndics, 387, 388, 433,
535. 547.
Syracuse, 24.
Tabernaria. 151, 106.
TacUe, 18, 27.
Taddeo Gaddi, 370, 575.
Taegio, 370, 381 .
Tagès, 23.
Taglia,501.
Tailleurs, 206.
Tambour, 525.
Tarcnte, 446.
Targioni-TozzeUi , 15,
16.
Tarquin, 24, 26.
Tarçuini, 19.
Tarquinics, 28.
Tarlare, 22.
Tarlini, 9.
Tauromeno, 224.
Tavemelle, 119.
Tavernes d*Arbia , 411.
Tebaldini, 483.
Tcdaldi, 311.
Tedoldini,309,311,514,
453.
TcggliUjo,436,499,5e0,
535.
Tegrini, 252.
Territoire, voy. Gontado.
TertuUien, 18.
Terw), 469, 470, 495,
506, 512, 515.
Tessa, 126.
Teste. 483.
Teutanes, 29.
Tbéodat, 54.
Vœgan, 300.
Theodora, 68.
Tbeodora, patarine, 365.
LNDEX ALPHABÉTIQUE.
Theodorik, 53—55.
Tbeodorus, 43.
Theopompe, 33.
Tbeuzon, 85, 88.
Thierry (Amédée), 36,
55.
Thomas de Savoie, 242.
Thor, 49.
Thucydide, 27.
Tibre, 2, 3, 5.
Tibère, 38, 39.
Tiraboschi, 143.
Tisserands, 220.
Tite-Live, 21, 535.
Tizzano, 416, 417.
Tolérance, 388, 389.
Tolomei, 171, 507, 510.
Tolosani chran. 231.
Tomnuui, 105, 153.
Tommaso de Lentino,
370.
Tonini, 403.
Torello de Stnda, 283,
292.
Tomabuoni, 380
Tomano, 170.
Tornaquinci, 211, 256,
309, 314, 473, 485,
488, 522, 534.
Torre (Délia), 406.
Torsello, 358, 361, 378.
Toscane, 2, 13, 48, 58,
59,71,102, 105,110.
113, 122, 147, 271,
295, 297, 318, 321,
344, 385, 544.
Toscans. 14. 175— 178,
286,297.
Toschi, 311.
Tosco (Del), 319.
Tosinghi, 309.311,314.
315, 473, 534.
Tosti, 71.
Totila, 55, 57.
Toulouse, 371.
Tours. 216, 217, 314,
459.
Trafic, 190, 403.
Trasimène, 34. 70.
Trasmundo. 132.
Trebbio. 380, 382, 585,
409.
593
Trcmali, 135.
Trésor, 180.
Trêve de Venise, 149.
Trêves (arch. de), 149.
Trévise, 295, 385.
TribaldeUo, 454.
Tribunaux, 205, 206,
214, 218.
Tribus, 40.
Trinciavelli, 460.
Triomphe, 525, 526.
Trissino, 549.
Triumvirs, 36.
Troghisio, 468, 509.
Trogue Pompée, 535.
Trollope, 55.
TrombeUi, 532.
Tronci, 263.
Trotula, 90.
Troubadours, 548.
Troya, 61.
Tunis. 110, 405, 430.
Turco (Del). 168.
Turcs, 106.
Turin, 343.
Turk, 61.
Turquie, 200.
Tutulus. 15.
Tyrinthe.lO.
Tyrrhéniennc, 2.
Tyrrhéniens, 20.
Ubaldini, 135, 171, 197,
336, 365, 392. 397,
398, 408. 412-415,
447. 450, 465, 537.
Ubbriachi. 258,311,397,
453,475.
UbcrU, 70, 174, 211,
213. 247, 248, 252.
255-257, 263. 265.
308-311, 323-325,
334, 391, 392. 397,
452. 453. 505, 521.
543.548.
Ubertini, 317. 483.
Uberto de Lucques,321.
Uberto dejlaremme, 284.
UcceUini, 535, 537.
596
Ughelli, AU ii9.
UgoUni de ùuOallo» 308.
Ugolino, 360.
Ugoni, 415, 418, 419.
Uguoeioiie» 559.
UIdrieh. 136.
Ulicaris, 56.
UnirertHé, 307, 411,
461.
UmTenité de Bologne,
405.
UmTenitédePariii,354.
Urbain n, 110, lis.
UriMcaire, 55.
Unperg (abbé de) voy.
Conrad a Liehtenau.
Uaeîana, 6.
UiigUa, 596.
Utimbardi, S07.
Usuriers, 196, 203.
Yaecberecda, 498,
Yacdna, 28.
Yada, 37.
Yadimon, 33.
Val Corlete, 178, 410.
YaldistroTe, 469, 406.
Yalérien, 42.
Vidla, 36.
Valère Maxime, 18.
Yallombrense, 84, 542,
363, 415, 454, 459.
VaUeechi, 106.
Vandales, 49.
Vanni Fucci, 265.
Vannucci, 39.
Varchi, 32.
Vamm, 10.
Voiari, 64.
Vases, 299.
Kou^elof , 224.
Vaux ou Tallées, 5.
VaTasseors, 147.
VecchietU, 309,311, 514,
534.
Veies, 27, 29.
VelUiua Paiereului, 18.
INDBX ALPHABÉTIQUE.
Velletri, 357, 361.
VelluU, 168, 109.
Venise, 77, 82, 188, 190,
202, 203, 296, 403,
405, 450, 464.
Ventede biens, 887,406.
Ver, 541.
Verdun, 74.
Vergelesio, 421.
Verino, 50, 169.
Vemagallo, 432.
Vemia, 464.
Vemiano, 489.
Verrum, 269.
Vérone, 77.
Verrou, 402.
Verrocola, 116.
Vetme, 66.
Vétérans, 35, 30.
Vettori, 404.
Via de* Galzaiob, 257.
Viardot, 123.
Vicaires impériaux, 209,
294,295.
Vicenoe, 294»
Vico,493.
Victor U, 78.
Victor m, 340.
Firfa/ (Pierre) 154,548.
Vierge, voy. Marie.
Yilgard, 341.
ri7/afti(GtoT.),31.
ViUam (Fil.), 285.
nUari, 63.
Villemairit préf. et 75.
VUles Etrusques, 28.
Villes au temps des inva-
sions, 66.
Villes de Mathilde , 75,
110, 185.
Villette, 30, 31, 36.
Vincenê, 237.
Vinci, 407.
Vinciguerra, 171.
Vingt-quatre, 504, 506,
507, 525.
VirgiU, 10, 535.
Visconti, 424, 426, 456,
501.
Visdomini, 309,311, 314,
482,535.
ViUlis, 50.
ritella (DelU), 535.
Viterbe, 115, 152, 160,
212, 305, 345, 356,
371,434, 487.
Vitodurani, 366.
ViTachivince, 258.
Vivandière, 526.
Voigt, 75.
Voituriers, 480,481.
Volcans, 7. ,
Volognano, 311.
Volsci, 20.
Volta, 103.
Voltaire, 91.
YoUerran, 36.
VoHerre, 8, 11, 14, 20,
57, 60, 105, 119, 145,
157, 167, 171, 238,
292, 308, 318, 336,
427—430, 487,501.
530,535.
Votto dair Oroo, 297.
Vuinigi, 411 .
Vulsinies, 29, 39, 44.
Waldcmar de Danemark,
243.
Wauèr, 54.
Warren, 269.
Weber, 202.
Weiblings, 300.
WemgaH,\G,
Weinsberg, 300.
Welf, 113,114, 143-
145 149.
Weirs,'300, 302.
Wibert, 105, 108.
Wido, 67.
Willa, 69.
Wdmam, 182.
Wolfgar, 175, 176.
Worms, 126, 346.
Wurtemberg, 300.
Wustenfeld, 208.
Ximénèif 9.
Ytod. 340, 350.
INDEX ALPiUBeTIQDE.
Zacharia, 228.
ZaneUi, 8).
Zuiobiiu, 43, 40, 50.
Zappi, 118.
597
Zelter, 4 .
Zingano, 310.
Zoûme, 50.
ZueeQ^i'^Manâmit 1,
55.
ERRATA
Nom ne reletom que le* faute* qui aUèretU le $eni. Quant aux autret,
le lecteur voudra bien le* corriger de luû-même.
P. 64, note 1, ligne 7 : au Heu de t., lisez : I. f.
P. i33, ligne 1 : au lieu de destruction de Pietole, Wfet : deitructiom corn»
plètede
Id., note 2, ligne 2 : au lieu de cœmune, liseï : comune,
P. 20i, ligne 13 : au lieu de douzième êièele, liseï : treizième,
P. 223, ligne 10 : au lieu de êupportaient, liseï : iupputaient.
P. 231, note 1 : au lieu de : document publié, etc., liseï : chronique du
juge Samatumie dam dha moraca, etc.
P. 302, note, ligne 6 : au lieu de POSTFA. liseï : POSTEA.
P. 440, dernière ligne : au lieu de mon, liseï : non.
P. 503, ligne 3 des notes : au lieu de Aperti, liseï : Abati,
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UNIV.OFMICH.
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